Quelqu’un a déjà creusé le puits, Marc Dugardin ; Mortemart : Rougerie, 2012

Quelqu'un a déjà creusé le puis

 

  • Quelqu’un a déjà creusé le puits, Marc Dugardin ; Mortemart : Rougerie, 2012

Pour Marc Dugardin, la poésie est expérience de soi et du monde ; mieux, c’est un moyen de rendre visible l’insaisissable vérité de l’être.

pourtant

c’est toujours une visite inattendue

qui ouvre nos yeux sur la réalité du

monde

Placé sous le signe de la « déchirure intérieure » liée en partie à l’enfance, ce livre s’offre comme étant une tentative de reconstruction par le verbe d’une identité désincarnée. En effet, dans ce recueil, l’écriture allie la simplicité de la langue à la complexité du sens pour évoquer avec authenticité et lucidité la reconstruction de soi (il s’agit d’une aventure intérieure se vouant à assiéger un passé pour célébrer un devenir). Explorant les couches profondes du moi, le poète tente d’accéder par la parole aux régions les plus intimes de l’être où s’érigent les forces qui résistent à tout ce qui nous présuppose.

écrivant

n’écrivant pas

il ne faut pas raconter d’histoire

il ne faut qu’être ce vivant

transpercé d’une longue minute de

silence

Bref, il s’agit moins ici pour le poète de dévoiler un être déjà là de toute éternité que d’engendrer des visibilités autres. C’est pourquoi, au détour de chaque page, le poète s’interroge sur l’essentiel de la vie, s’emploie à fuir les évidences qui nous sont offertes, tente de redéfinir à chaque instant les contours de la carte de l’être et cherche à réconcilier l’homme avec la vie.

au bout de la plaine

le vide

interminable

un fil

la danse

d’une minute heureuse

En conclusion, on peut affirmer que ce recueil initie un mouvement perpétuel susceptible de nous aider à mettre en joue une vie (qui ne va pas de soi !) se révélant à tout instant dans l’instant du désir…vrai.

Brusque

Quelle boucherie

ce langage que l’on pénètre

comme un corps sur une table

d’opération !

mais après tout

c’est quoi

vivre

sinon un miracle qui a du sang

sur les mains ?

©Pierre SCHROVEN

René Meurant, Gages et autres poèmes, Le Taillis Pré, Châtelineau (Belgique), 105 pages, 13 €.

 

  • René Meurant, Gages et autres poèmes, Le Taillis Pré, Châtelineau (Belgique), 105 pages, 13 €.

Dans les derniers textes de René Meurant surgit une forme de suicide par erreur suprême. Le poète ne croit plus aux métamorphoses et aux rébellions de ses premiers textes « Naissance de la Révolte » 1932 ou « Europe sans pardon » (1938). Il est vrai que la guerre est passée par là.  La poésie n’est plus que le relevé du repli identitaire du poète sur lui-même. Tout se passe comme si rien ne pouvait être changé. D’où ce constat :

« Je  ne dénoue plus

Je tranche

Assez de légendes de chants

De pièges à jours

J’écoute le seul chant de mon sang ».

De contre-corps par lequel l’écrivain luttait contre la soumission le poème devient lettre quasi morte.

René Meurant s’est en effet aperçu que le principe poétique est trop faible pour tenir le coup. Il n’aboutit qu’à une suite de terminus ad quem qu’il prit d’abord pour des terminus a quo. Dès lors avec ces derniers textes, Meurant avance dans son labyrinthe n’attendant plus aucune intercession si ce n’est celle de sa femme (l’artiste Elisabeth Ianovsky) dont « l’amour maintient notre alliance ». Mais en dehors de cette bouffée d’existence, la poésie quitte les accents glorieux pour se faire intimiste.et grave eu moment où le poète tourne sur lui-même et ne possède peu d’espoir et ne croit plus au pouvoir « magique » (disait-il) de la poésie. Il s’en prend au « livre » lui-même :

« Vivre. Brûler les livres »

écrit-il. Mais il est trop tard. Poète ou non on ne se refait pas : vie et écriture se conjoignent en un étrange composite que la succession des textes dévoile en passant du printemps à l’hiver, d’un état naissant d’un état de latence. Le poème n’est plus désormais qu’hypothèse de rien : il s’agit d’une suite de corrections sans cesse reprises mais ratées, une manière de biffer ce qui vient de s’écrire en des suites de moments soumis à l’impulsion d’une nécessité de les dire pour se sentir encore un peu dans l’existence.

Certes Meurant possède encore en lui une exigence de globalité. Il sait qu’il existe des choses qu’on pense – sans parler pour autant d’une pensée – des choses qu’on pense à un moment donné qu’il faudrait arriver à dire. Mais en même temps surgissent des contradictions (sur l’art, la politique, l’existence elle-même) si bien que ce feuilleté reste insaisissable. L’écriture poétique ne parvient qu’à émettre une émulsion de réalité. Reste pourtant une notion de salut par l’écriture un salut forcé afin de ne pas mourir trop ou vivre trop mal. Mais n’est-ce pas en conséquence un suicide à petit feu ? C’est une contradiction aussi dont la « faute » paraît plus que nécessaire au poète. Il en va de sa survie du, dans la passion de la vie dont il essaye d’atteindre sinon le fond du moins un certain vide :

« Les miracles sont des fils uniques.

Je ne marcherai plus dans les nuages

J’accepte le désert ».

Celui-ci reste toujours le fond de l’origine et le recommencement de la fin. Michaux le savait bien : « Au commencement, la répétition » écrit-il.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

LES AMIS DE THALIE Numéro 74

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LES AMIS DE THALIE

Numéro 74

Un Père Noël inattendu qui soutient la nouvelle « Nuit étoilée » d’Annie Mullenbach, un remarquable article de Charlotte Bruneau-Madras consacré à Philippe Soupault dont des poèmes sont également publiés, le souvenir ému de Pierre Béarn par Brigitte Egger Béarn qui présente aussi l’ouvrage « Voyage au Pays de la Manie » de celui-ci, mille poèmes sur des sujets divers dont le « B A BA des mots » de Louis Delorme qui se rappelle des potages avec des pâtes en forme de lettres qui permettaient d’apprendre l’alphabet tout en jouant et se sustentant, un procédé dans la ligne d’une méthode du Moyen-Age qui consistait à confectionner des lettres dans des gourmandises que les enfants qui les avaient reconnues pouvaient en récompense manger… Le tout agrémenté d’illustrations, dont les très belles de Lena Rodrigues, de Maurice de Vlaminck, d’Anne Mélille-Lo Cascio, de Chantal Cros, de Victor, de Françoise Reiss, d’Arnaud Ruiz, et de la toute jeune et talentueuse Julie Laï-Pei.

Sous sa couverture en quadrichromie qui reproduit un très émouvant « Visage » peint par Florence Rossi, ce numéro 74 de « Les Amis de Thalie » apporte son bouquet de plaisirs aux lecteurs. Il a toutefois perdu une vingtaine de pages par rapport aux précédents numéros, ainsi que son dossier pictural en quadrichromie. Comme l’explique Nathalie Lescop-Boeswillwald, fondatrice et directrice de la revue, dans son éditorial, la Trentenaire – j’appelle ainsi la crise – et les hausses folles tous azimuts (envois postaux, fournitures, imprimerie…) depuis quelques années commencent à avoir des répercussions sévères sur les revues de littérature et d’art. Et, malheureusement, « Les Amis de Thalie » ne sont pas épargnés par cet appauvrissement.

Raison de plus de s’intéresser à eux et de les soutenir !

LES AMIS DE THALIE – Trimestriel – A4 – 66 pages – l8 Euros le numéro (envoi inclus) – 48 Euros l’abonnement annuel.

Les Amis de Thalie – Nathalie LESCOP – BOESWILLWALD La Valade – 87520 – VEYRAC – France.

©Béatrice GAUDY

Jean-Philippe Blondel – 06H41 – roman – Buchet. Chastel (232 pages- 15€).

Jean-philippe Blondel

 

  • Jean-Philippe Blondel – 06H41 – roman – Buchet. Chastel (232 pages- 15€).

« Il n’y a pas de hasards, mais des aimantations », affirme Martin Melkonian. C’est ce qu’auraient pu penser les deux protagonistes du roman de Jean-Philippe Blondel, en prenant le train de 06H41!

Pourquoi ? Parce ces deux là se sont aimés, vingt-sept ans auparavant, une liaison passagère.

Le mot: « catastrophe » préfigure cette rencontre improbable qui va donc les aiguiller vers le comptoir des souvenirs. Pourtant, dans un train, « rien ne peut vraiment vous arriver ».

L’auteur entrecroise les voix de Cécile et Philippe. Ceux-ci se livrent à une introspection, mais donnent aussi un portrait de l’autre, sans concession, ne se privant pas de phrases assassines. Par flashbacks, ils déroulent l’écheveau de leurs moments partagés, de leurs années au lycée. Chacun d’eux se remémore leur liaison éphémère, tente de remplir les alvéoles du passé. Ayant le recul de la maturité, ils sont plus lucides pour commenter leurs folies de jeunesse, leurs erreurs, et mieux comprendre leurs ainés, les mères. En creux se tisse le portrait de leur ami commun, Mathieu, le « sparring-partner » qui a beaucoup compté pour Philippe, manqué (Ne pensait-il pas à lui avant de s’endormir ?) et qu’il accompagne maintenant dans sa maladie, alors que la mort est en embuscade. Poignante son empathie à l’égard de la mère de Mathieu, comme une mère de substitution, puis son refuge. C’est donc un constant aller-retour entre passé présent auquel est soumis le lecteur.

Cécile et Philippe vont-ils se reconnaître, se parler, se sourire, renouer un lien ? Vont-ils s’offrir une nouvelle parenthèse londonienne ou au contraire s’ignorer ? L’art de l’auteur est de ferrer son lecteur et de le maintenir dans le suspense, d’autant qu’il reste une demi-heure « pour se jeter à l’eau » avant le terminus. Il excelle aussi à disséquer le maelström intérieur des deux protagonistes, réunis dans cette proximité fortuitement, leurs tergiversations, leurs atermoiements, leur dilemme de l’instant.

Dans ce roman, l’auteur s’interroge sur l’état amoureux. Il développe une réflexion sur les amours d’adolescents insouciants, immatures (passion mais aussi désillusions), le couple (violence, divorce et enfants ballotés), la rupture amoureuse et l’amitié que l’on croit parfois inoxydable mais qui s’étiole ou cesse. Celle entre Mathieu et Philippe, le seul à qui il accorde sa confiance, a résisté.

Il aborde les relations générationnelles, la vieillesse des parents, et la ritournelle du temps qui passe. La phrase : « C’était il y a vingt-sept ans » résonne comme un refrain, scandant le récit.

Jean-Philippe Blondel se plaît à dégommer ces retraités oisifs (la mère et son Véloman) qui goûtent à la vie de pacha sur des bateaux de croisière. Il explore la complexité des rapports humains, montre comment des destins peuvent bifurquer pour se recroiser de nouveau.

L’auteur nous offre des parenthèses comiques. Par exemple quand il plonge (à la manière de Jean-Claude Kaufmann ou de Marie Despleschin) dans les profondeurs du sac de Cécile et nous révèle son univers intime. Jean-Philippe Blondel est fidèle à son style haché, ses phrases nominales, « des mots lancés comme des javelots », ses dialogues spontanés, ses séries d’adjectifs.

Jean-Philippe Blondel distille son immuable touche locale (Troyes et « la désertion de l’industrie textile », le stade de l’Aube, le lac de la forêt d’Orient), égrène des bribes autobiographiques, facilement reconnaissables pour ses aficionados. Ici, sa connaissance de Londres, de la langue anglaise, d’où sa référence à des proverbes : « Every cloud has a silver lining », apprenant à Cécile à positiver, puisqu’après la pluie, vient le beau temps. Mais les lieux sont mémoire, liés aux événements de votre vie, constat amer de Cécile. Pour Philippe, la cathédrale, cadre « érotique » fut le témoin d’un baiser, pour son fils,Loïc, qui avait lâché un ballon, le théâtre d’un chagrin.

L’auteur glisse un soupçon de nostalgie, l’ironie côtoie l’humour. Il nous offre une réjouissante variation sur le genou de Cécile (en écho au genou de Claire), autour du train, ce huis clos qui favorise les rencontres, les retrouvailles et la lecture. Faites comme lui, glisser des poches et ajoutez 06H41. Un roman à lire sur les rails, capable de fédérer un large lectorat par son côté universel.

©Nadine DOYEN

Jean Grosjean, Une voix, un regard, Textes retrouvés (1947-2004), Édition de Jacques Réda, Collection Blanche, Gallimard, Paris, 496 pages, 26 E., 2013.

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  • Jean Grosjean, Une voix, un regard, Textes retrouvés (1947-2004), Édition de Jacques Réda, Collection Blanche, Gallimard, Paris, 496 pages, 26 E., 2013.

Jean Grosjean (1912-2006) fut avant tout un poète. Mais il fut aussi traducteur et critique. Il n’a pas laissé d’inédits. Néanmoins la collection Blanche de Gallimard propose une grande quantité de ses chroniques et exégèses. Le poète les avait publiées principalement dans La Nouvelle Revue française où  il collabora aux côtés de Jean Paulhan, Marcel Arland puis Georges Lambrichs. Parallèlement à ses travaux portant sur l’Ancien Testament et à son intérêt pour les grands textes fondateurs qu’il a contribué, en compagnie de J.M.G. Le Clézio, à restituer dans la collection «L’aube des peuples»,  il accorda à l’actualité littéraire  de son époque une attention qui bénéficiait de sa familiarité avec l’immémorial.  On y retrouve à la fois  sa pensée étrangère aux systèmes de la mode et sa langue proche jusque dans l’analyse de son écriture poétique et discrètement lyrique.

L’auteur de « Clausewitz », « Apocalypse » et « Hypostases » (entre autres) semble, lorsqu’il écrit, marcher sur la mer. Dommage qu’il y ait désormais si peu de riverains pour s’en soucier. C’est pourquoi il est important qu’un tel livre le relève de la tombe. Car tout au long du chemin de sa vie et de ses lectures, Jean Grosjean témoigne de son audace critique asymptotique à son travail poétique. Il ne se veut jamais un témoin à charge. Ses chroniques ne sont  pas là pour « battre le remous noir » mais rendre visible des livres qu’on a parfois hélas oublié mais qui « voletaient sans qu’on sache s’il descendait d’un ciel sombre ou s’ils s’élevaient des buissons secoués par le vent ».

Le poète privilégie les auteurs qui raniment les questions plus que des réponses. Et ceux qui montrent – point essentiel pour Grosjean – comment l’ombre elle-même peut dire la lumière. Aussi familier par sa proximité aux auteurs qu’altier – mais simple – dans son écriture le critique reste à sa manière un dissident capable d’accrocher les lampions devant les fenêtres qui le méritent ou de porter l’attention sur des étoiles inconnues. Tous ces moments critiques sont montés ici grâce à Jean Réda jusqu’à redonner par ce passage en revue – à tous les sens du terme – la valeur d’une parole que le poète mobilisa pour la connaissance des œuvres et des auteurs.

Ne jetant jamais des fleurs pour le plaisir de les jeter Grosjean propose la défense d’une littérature, d’une réflexion et d’une poésie que lui-même a illustrée même en plantant (trop souvent hélas) son bâton dans le désert.  Si bien que les figures mythiques comme les morts qu’on a enterrés trop tôt à nouveau veillent et attentent. Electre en tête. Elle reste le symbole, au fond du désespoir et de la mort, d’espoir et d’existence comme le fut en la poésie de Grosjean sa « Reine de Saba ». Après sa mise au tombeau « elle se mit à marcher au devant du grand soir». Ne se posant jamais en maître, l’auteur a su  rappeler comment les œuvres dignes de ce nom ne cesse de crier  « Grand âge nous voici ».

©Jean-Paul GAVARD-PERRET