ART ET POESIE DE TOURAINE

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Fondée en 1955 par un groupe d’amis qui croyaient en la poésie, l’association s’est rapidement dotée d’un magazine du même nom. On peut regretter cette appellation réductrice car APT est distribuée à travers la France, en Europe, Afrique, Asie et Amérique. Ce label « de Touraine » fut rajouté par obligation, l’association bien connue Art et Poésie, présidée actuellement par Abraham Vigilant, étant née quelques mois plus tôt. (Voilà ce que c’est de manquer d’originalité)

Jules Gilbert, Eugène Bizeau, entre autres, ont participé à cette aventure.

L’un des derniers présidents, Pierre Promeyrat, a eu l’idée (pas forcément bonne) d’une publication à compte d’auteur pour éviter à la revue les difficultés financières. Nous souffrons toujours de cette décision : la qualité des textes peut s’en ressentir, bien que les plus litigieux soient éliminés. Par ailleurs, nous ne pouvons faire marche arrière sans risquer de nous saborder.

C’est Jacqueline Delpy, lauréate de l’Académie française, présidente jusqu’en 2003, qui a donné à la revue son caractère international et a reçu pour la première fois le prix de la presse poétique de la Société des Poètes français.

Également lauréate de l’Académie française, Catherine Bankhead, a qui la revue avait été confiée en 2000, a repris la présidence jusqu’en 2011 et ouvert plus largement les pages à la poésie libre.

Entre temps, la revue a reçu en 2007 le prix de la presse poétique de l’Union des Poètes francophones, dont elle est membre, et la même distinction de la part de la Société des Poètes français en 2008. Après sa démission de la présidence, reprise par Nicole Lartigue, Catherine Bankhead, désormais vice-présidente, reste chargée de la rédaction de la revue rajeunie par ses soins. Elle est également présidente du jury du concours de poésie annuel, le prix du Jardin de France.

Les autres activités de l’association sont gérées par la nouvelle présidente : récitals poétiques et musicaux et surtout exposition annuelle de peinture et arts plastiques réunissant des peintres régionaux et parisiens. Chaque année, en décembre, un récital est donné au profit de l’association France-Alzheimer.

 

Contact : catpoesie.touraine@free.fr

Paul-Armand Gette, Ma propension au débordement

Paul-Armand Gette, Ma propension au débordement

  • Paul-Armand Gette, Ma propension au débordement, Editions Tarabuste, Saint Benoît du Sault

A sa façon Gette est un bouilleur de cru et un brouilleur de cartes. Il prépare de manière la plus soigneuse ses photographies aux fruits inattendus et qui n’ont rien de pétrifiés. L’artiste reste le photographe de la réflexion et de l’audace. Les deux se rejoignent souvent dans une sorte d’humour qui n’exclut pas au contraire une forme de cérémonial transgressif. Dans la précision formelle et à chaque époque de son œuvre – malgré les apparences si opposés qu’elles puissent parfois prendre – Gette demeure un géomètre et un cavalier. Son aventure plastique et son expérience poétique sont indissociables. L’artiste et écrivain crée toujours un obstacle au pur jaillissement, à la jubilation prématurée auxquels inclinerait sa sensibilité romantique qu’il atténue par l’humour intempestif autant dans le propos que dans ses mises en scènes.

Souvenons-nous du « toucher du modèle ». Sa main glisse sous l’élastique d’un slip féminin et laisse apparaître le foisonnement d’une toison. Preuve que la fréquentation des nymphes et des déesses n’est pas de tout repos même si la cueillette des fraises en leur compagnie est un plaisir affolant. Gette a la courtoisie perverse de nous en offrir des états. Il met ainsi – et si l’on peut dire – la main à la pâte… pour dit-il « apporter sa petite contribution à la mythologie et à l’art »». Toutefois il s’extrait des histoires de famille des dieux antiques et préfère dériver sur les déesses par l’entremise de ses modèle même et surtout lorsqu’il s’agit d’hypostasier sur la virginité de Diane et la fascination qu’elle engendre dans l’imaginaire de l’artiste. Chez lui la mythologie n’a rien de marmoréenne : elle est incarnée. Ce qui l’intéresse restent les chairs roses d’une fraise écrasée sur une peau très blanche à proximité de la toison plus avenante que celle qui fut d’or.

Attentif, affable, drôle, scrupuleux l’artiste reste dans son art quelqu’un de radical. Il devient dans chaque prise l’artisan d’un bouleversement du et des sens. Il met en présence du corps, du désir mais en le détournant le premier ou plutôt en déroutant notre regard. Léonor Fini ne s’y est pas trompée. Elle fut une des premières à reconnaître et défendre ce travail iconoclaste. Gette force en effet à regarder d’une manière nouvelle la femme et à considérer différemment l’érotisme. Il la fait glisser du léché vers quelque chose de plus cru sans pour autant basculer dans la pornographie ou à l’inverse vers une sorte de révulsion angoissée des gouffres féminins. Sous la robe noire remontée bien au-dessus des cuisses de sa Laurence surgissent en bijoux sacrés des herbes séchées et des mousses. Elles se mêlent à la pilosité pubienne, symbole farfelu et détourné de Diane en sa chasteté naturelle.

Mais méfions-nous de l’artiste et de ses jeux. A mesure que l’artiste enfonce dans sa méditation, son regard s’enfonce dans un pubis recouvert/découvert, ouvert/caché. Le sexe désiré l’est peut-être parce qu’il est désirant et l’artiste semble lui-même l’exciter en bravant l’interdit de sa chasteté réelle ou supposée. Toutefois le photographe – et qui plus est le voyeur – ne sont pas à l’abri de certaines rigueurs du modèle lui-même. Le sexe est bien là, en gros plan et pourtant il est impossible à voir. Il sépare de ce qu’il est, de ce qu’il a de plus secret. Méfions-nous donc autant du modèle que des photographies que celui qui la jouxte de si près porte sur elle en grimant son sexe pour nous en séparer.

Surgi de la sorte la nécessité d’un réenracinement plus profond que celui que l’épreuve (plus que cliché) propose à travers l’objet qu’elle propose. Gette fait du sexe l’icône sur lequel il veille en y mettant la main au besoin. Sexe et image s’anéantissent d’abord l’un l’autre avant qu’une fusion s’opère au niveau des racines (de l’orifice comme des mousses qui le caviardent). La fusion opère en un lieu désencombré et recouvert, ouvert et passif. Le conflit ne peut se résoudre que dans la conflagration photographique capable d’engendrer de nouveaux signes, de nouvelles structures.

Gette ne propose donc pas l’élimination de la référence du monde visible. Il fait mieux : il le surcharge d’un leurre pour ouvrir à un espace pictural « vierge » propice à ses métamorphoses et à ces noces inespérées. Emerge une collision retentissante de différents mondes qui, dans le combat (et hors du combat) qu’ils se livrent, sont destinés à créer l’univers nouveau qui s’appelle la photographie. Celle-ci est délivrée de l’ivresse dionysiaque et de quelque aveugle dictée instinctive. Car tout se passe comme si, chez le modèle, sa nature de la déesse imposait sa propre loi. Et ce n’est pas par hasard si l’artiste nomme « gothiques » ses modèles traités de manière très proche d’un tableau vivant (là encore Klossowski n’est pas loin !).

L’immédiateté et la priorité du regard sont revendiquées par l’artiste. « La vision exige que je dise tout ce que me donne la vision et tout ce que je trouve dans la vision » écrit l’artiste. Mais la vision est suspendue en une pratique artistique assurée et toujours reconduite à l’intérieur d’un même dispositif. Si Klossowski écrit sous le sceau de Roberte, Paul-Armand Gette fait une œuvre devant celui de son modèle, de sa Laurence. Elle feint de n’avoir plus un sexe sinon de mousses et de lichens. Les éléments végétaux deviennent eux-mêmes organiques et orgasmiques même s’ils sont secs et cassants en leurs brindilles qui manquent d’humidité (promise ?…). Preuve que la virginité du sexe divin d’une nymphe comme son désir demeurent inconnus sous son mont de Vénus ainsi masqué. Mais il se peut que le modèle se parjure…

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

JACQUES ANCET – LES TRAVAUX DE L’INFIME (Ed. ÉRÈS, Coll. PO&PSY in extenso.)

les travaux de l'infime -Jacques Ancet

JACQUES ANCET – LES TRAVAUX DE L’INFIME (Ed. ÉRÈS, Coll. PO&PSY in extenso.)

Jacques Ancet, poète et traducteur notoire, se trahit ici, au sens noble du terme, avec ce beau petit livre intitulé Les travaux de l’infime : de fait, ce n’est un petit livre que par la dimension (approximativement in-18 raisin). Il s’agit quant à son contenu d’une grande quête de l’invisible. Une quête de mon point de vue véritablement métaphysique. Jacques Ancet exerce sa langue poétique à détecter les micro-failles, parfois inidentifiables, ou fictives, hypothétiques, de sa réalité intime, pour leur faire trahir «le rien qui nous traverse». Il s’exerce de la sorte à tenter d’identifier un minimum d’ordre dans le mystère de notre présence au monde, obligeant son poème à un regard décalé qui pour le lecteur est toujours une riche expérience. Évidemment, la poésie se ressource ici au fondement de sa magie, un discours qui est indistinct, sans le dire, d’un discours quasi-religieux. Non pas au sens où le poète se voudrait prophète mais au sens où il serait à l’affût, de ces détails infimes par lesquels la divinité, quelle qu’elle soit, pourrait se manifester comme par distraction, comme si l’être humain était si peu perspicace, si peu attentif, qu’il ne détecterait pas ces négligences, ces cohérences insolites ou, au contraire, ces incohérences banales qu’un regard pénétrant peut constater dans l’agencement du réel. Ainsi le livre de Jacques Ancet, comme un bréviaire (laïque) de poche, nous prend par la main qui feuillette et par l’esprit qui lit, au long d’un itinéraire intérieur initiatique, destiné, à travers une beauté de la langue transmise (et l’on reconnaît là le traducteur, car le livre pourrait s’intituler «traduit de l’infime») et une calme humilité, à nous introduire à l’éternité. C’est à travers des oxymores tels que cette formule «Rien ces mots prononcés, qui un instant pourtant disent que ce n’est pas rien.» – un livre ascétique, tout entier rédigé «pour ne pas finir», ce qui est le titre de la section finale du recueil. Un livre promis pour les lecteurs de poésie à une fréquentation quotidienne et rafraîchissante de l’éther poétique.

©Xavier Bordes

Lumière des jours
Le site Web de Jacques Ancet

Daniel Arsand – Que Tal

 Daniel Arsand - Que Tal - Phébus littérature française

  • Daniel Arsand – Que Tal Phébus littérature française (10€ – 87 pages)

Le narrateur, sur les conseils d’une amie, a choisi d’offrir un mausolée de papier à celui avec qui il partagea douze années de vie commune.

Confronté à la disparition brutale de son « chéri », son « léopard des neiges », le narrateur revient sur le dénuement, le désarroi dans lequel il fut plongé.

Mais qui était Que Tal? Daniel Arsand ménage le mystère, installe le suspense.

Il en brosse un portrait attachant. Un être aimant, « une présence ondoyante », sereine capable de combler la vacuité du narrateur, de le distraire de sa lassitude. Il nous relate leur cohabitation, la relation fusionnelle exclusive qui les liait, basée sur un respect mutuel. Il nous dévoile leur intimité, détaille leurs préliminaires. Comment ne pas craquer quand « son si tendre » « se love » sur ses genoux, « se frotte » à lui avec sa truffe, l’enlace. Il se délectait à le contempler, fasciné par sa beauté, « sa crémeuse présence ».Il décortique le comportement de « son amour absolu » qui avait ses humeurs. Il avait appris à décrypter son langage (son murmure, son ronronnement).

Le narrateur en vient aux confidences sur sa vie sentimentale. Il nous plonge dans le maelström de ses pensées. Il tisse une complicité avec le lecteur, en l’apostrophant.

Il se décrit sans concession, allant jusqu’à se déprécier « Je ne vaux rien ».

Il décline son orientation sexuelle, coming out qu’il n’aurait pas pu faire avant.

Il reconnaît ne pas avoir su aimer les hommes, ou « si mal », convoquant les paroles acrimonieuses d’un amant. Celui -ci lui reprochant d’être « nul », « un naufrage ambulant ». Après son fiasco sentimental, il ne pouvait espérer qu’un « miracle ».

C’était oublier que Que Tal était jaloux de ces amants qui occupaient son territoire et savait le manifester, en crachant, grondant, « boudant le lit ».

Son maître dut trancher ce dilemme : choisir entre Que Tal et ses conquêtes.

Ce deuil a réalimenté la douleur de la perte de ses parents, ses amis morts du sida.

On entre en empathie avec le narrateur qui crie sa solitude, le manque, pleure « son prince », tenaillé par la culpabilité et les remords de ne pas avoir su déceler son mal.

La renaissance par la plume était l’objectif que l’auteur s’était fixé. Quand il met le point final, on devine qu’il a réussi ce défi, prouvant que l’écriture lui fut salvatrice.

Il a su épouser le pas fluide de celui qu’il nomme : « sa splendeur » ou « le fauve ».

On perçoit « le tap tap de ses coussinets », on le visualise « se roulant en turban », siestant ou dans ses cabrioles et danse de Saint-Guy, « la grâce absolue ».

Une fois l’absence apprivoisée, le narrateur peut faire le constat énoncé par Christian Bobin : « Ce qui reste d’un être est éclatant, comme une pépite d’or ».

Que Tal est désormais inaltérable.

Daniel Arsand offre l’exemple d’un adieu muet difficile, guéri par les mots.

Une manière de conférer l’immortalité à son compagnon.

Un récit touchant, plein de tendresse, de douceur, de sensualité, témoignage d’un amour rare qui fera vibrer tous les amoureux des chats.

©Nadine DOYEN

Noé Nectar et son étrange voyage, John Boyne

Noé Nectar et son étrange voyage, John Boyne

  • Noé Nectar et son étrange voyage, John Boyne. Gallimard Jeunesse, novembre 2012. Illustrations d’Oliver Jeffers, traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Gibert. 255 pages, 13€

 

 

Voilà un roman original et atypique qui aborde, avec grâce et imagination, un sujet aussi grave que la mort d’un parent. À contre-courant des mangas et des histoires truffées de gadgets high-tech, L’étrange voyage de Noé Nectar est doté de ce qu’on pourrait appeler un charme d’antan, renforcé par les illustrations en noir et blanc qui semblent sortir tout droit d’un vieux manuel scolaire. Un récit à tiroirs, renfermant bon nombre de surprises, qui tout en épinglant quelques travers, porte à l’honneur des valeurs humaines comme le courage, la persévérance, l’amour du travail bien fait, l’entraide, l’engagement et l’importance de la relation humaine qui est bien plus essentielle que la réussite dans le monde extérieur. En effet, rien ne sert de courir vite, si nous n’arrivons pas à temps là où nous sommes réellement attendus par ceux qui nous aiment vraiment. C’est aussi un très bel hommage au travail des mains, à l’artisanat dans ce qu’il a de plus noble.

 

Noé est un petit garçon de 8 ans qui quitte sa maison, ses parents, un beau matin, très tôt, bien décidé à ne plus jamais y revenir. Ce n‘est pas qu’il n’aime pas ses parents, mais il refuse d’affronter l’inacceptable. C’est pourquoi il doit partir à l’aventure et très loin. Sa maison est à la lisière de la forêt et il prend donc le chemin qui s’y enfonce. Un chemin qui va le conduire presque tout droit dans un monde qu’il ne soupçonnait pas, où les arbres ont du caractère comme les objets qui sont animés et souvent dotés d’un prénom et où les animaux parlent. Après avoir traversé deux villages aussi bizarres et inquiétants l’un que l’autre, Noé qui commence à avoir vraiment très, très faim, atteint un troisième village où il fera la rencontre d’un teckel et d’un âne, qui lui aussi à continuellement très, très faim. Dans ce village, près d’un arbre plus étonnant encore que les autres, il découvre une drôle de maison toute biscornue, défiant toutes les lois de la construction. Surprise de taille, c’est un magasin de jouets ! Noé ne peut résister à l’envie d’y entrer. Là, se trouve tous les jouets dont un enfant pourrait rêver, mais en bois. Tout est en bois, pas le moindre bout de plastique ! En bois et peint dans des couleurs tellement plus belles que tout ce qu’il connait, que Noé ne saurait pas dire leur nom. Un magasin inquiétant lui aussi tout de même, où d’innombrables pantins semblent conspirer, où les portes se déplacent toute seule, où les sonnettes sonnent si elles le veulent, où les pendules sont timides, où les planchers font ce qu’ils peuvent pour ne pas que vous tombiez dans le vide. Quant au coucou qui donne l’heure, c’est un véritable coucou qui entre par la fenêtre toutes les heures. Dans ce lieu extraordinaire, vit un vieil homme qui va accueillir Noé, l’inviter à manger et à qui, peu à peu, Noé va se confier. Le vieil homme aussi va lui raconter sa vie, aussi étrange et exceptionnelle que cette maison où il demeure et où avait vécu son propre père, un certain Gepetto… Et c’est ainsi que cet univers totalement imaginaire va croiser un conte que tous les enfants connaissent, celui de Pinocchio.

 

 

©Cathy Garcia

 

 

 

John Boyne by Richard Gilligan

John Boyne by Richard Gilligan

 John Boyne est né en Irlande en 1941 et vit aujourd’hui à Dublin. Il a étudié la littérature anglaise et l’écriture. John Boyne a commencé à publier ses premières nouvelles à l’âge de 20 ans. 70 d’entre elles sont publiées. Auteur de six romans, «Le garçon en pyjama rayé» fut couronné de deux Irish Book Awards, sélectionné pour le British Book Award et brillamment adapté au cinéma. Ses romans sont traduits dans trente langues différentes.