Gérard Traquandi, GT, texte de Baldine Saint Girons, Editions « P », Marseille, 2012, 272 pages, 30 E.

Traquandi

  • Gérard Traquandi, GT, texte de Baldine Saint Girons, Editions « P », Marseille, 2012, 272 pages, 30 E.

Gérard Traquandi est -c’est selon – soit un faux baroque ou un moderniste attardé. Lisant ces deux définitions dans un journal, il les fit siennes : « c’était ironique, bien sûr, puisque ça qualifiait des artistes en retard par rapport à notre époque, qui avaient encore un pied dans le passé, mais la définition m’a plu ». Et d’ajouter « J’aurais aimé être moderne, à la fois humaniste et en accord avec la nature, mais ce n’est plus possible. Moi, je suis un sceptique, pas un ironique ou un cynique, simplement un sceptique ».  Sa peinture le prouve. Ses photographies poétiques aussi. Dans tous les cas il se veut « dans les choses » et non sans ironie.

Reprenant le « You see what you see » de Franck Stella, il a toujours besoin de retrouver à des éléments de base. Le titre et l’image de couverture de GT peuvent être trompeurs. Mais on voit très vite que sous cette fausse piste se retrouvent l’artiste et son souci de toucher à une véritable abstraction en émancipant l’art de la nature – même si les éléments végétaux et naturels transparaissent dans ce livre. Néanmoins traces, drippings, monochromes, empreintes viennent retourner le paysage. Et tout le livre « joue » entre ce dernier et l’abstraction. Dès lors ce travail n’est plus abstractif à la manière d’un Stella. Nommons-le plutôt non figuratif. Et l’éloge de la nature passe par ce nécessaire « transfert ».

Il y a là à la fois le génie du lieu et la hantise du non-lieu. Ou si l’on préfère une sorte de pouvoir de la puissance de l’air provençal qui n’a rien pourtant de folklorique, d’exotique ou de provincial. La photographie est utilisée pour sa faculté de représenter et sa narrativité, dessins et impressions sont là afin d’opérer par « soustraction ». Chaque œuvre – même lorsqu’il s’agit de vanités – devient une nature vivante. Pas étonnant dès lors qu’un texte poétique de Baldine Saint Girons accompagne les images de Traquandi. Le peintre et l’auteure partagent d’ailleurs le même goût pour Rothko. Le premier y a trouvé une source à sa compréhension du rapport de l’art, la seconde de la poésie et du savoir avec le besoin fondamental comme l’écrit Baldine de Saint Girons « du spectacle authentique de notre destinée, en tant qu’individu et en tant que civilisation ».

Pour traduire ce rapport, Traquandi semble créer à l’instinct et au plus pressé. Mais son approche est aussi rapide que lente. Elle demeure toujours sur le fil du rasoir. Son geste n’approche rien d’établi, il mise sur la nudité des formes et leur délocalisation. Chaque œuvre est comme « soufflée» sur un support dans ce qui tient du décrochement figural, de l’engloutissement, de la plongée. Face à l’œuvre deux questions surgissent : comment se fait-il que tout cela soit si incroyablement visible ? Comment se fait-il aussi que ses photos ne montrent « rien » ou si peu. ? Sans doute parce que ce travail suppose l’éphémère. A savoir ce qui sépare l’être de ses choses. L’art des plus poétiques joue un rôle d’intermédiaire, d’entremetteur. Il se compare à la peau de lait qui sépare deux choses de même nature : une chose qui a eu lieu, une chose qui attend son sort. Bref l’une disparue, l’autre à venir. Ses monochromes sont donc des poèmes, des paysages intermédiaires, des marges centrales. Elles emplissent la nudité, envahissent le vide pour le souligner. Une telle œuvre n’est ni tranquille, ni inquiète, ni arrêtée, ni muette. Elle possède le mérite d’apaiser sans édulcorer. L’image se manifeste comme apparition mais indique quelque chose qui ne se manifeste pas. Il y a là un phénomène indiciaire aussi subtil qu’étrange et qui tient lieu de trouble.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET