Le gardien invisible de Dolores Redondo – traduit de l’espagnol par Marianne Million, Stock, collection La Cosmopolite Noire, Mars 2013. 453 pages, 22,50 €

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  • Le gardien invisible de Dolores Redondo – traduit de l’espagnol par Marianne Million, Stock, collection La Cosmopolite Noire, Mars 2013. 453 pages, 22,50 €

Voici le premier roman d’une trilogie policière qui se déroule au Pays Basque espagnol. Des adolescentes sont retrouvées dans la vallée de Baztán, étranglées, les vêtements déchirées de part et d’autre de leur corps, maquillage effacé et un txatxingorri déposé sur leur pubis rasé. Les txatxingorris sont des gâteaux typiques de la région. De plus, des poils d’origine animale sont retrouvés sur chacune d’elle. L’enquête est confiée à l’inspectrice Amaia Salazar, originaire d’Elizondo, le chef-lieu de la vallée, qui n’y était jamais revenu depuis qu’elle l’avait quitté. Amaia Salazar est une femme fine et intelligente, dotée d’une ferme volonté, formée au FBI, elle est spécialisée dans la traque de tueurs en série. C’est donc confiante dans ses capacités qu’elle va se lancer, plus ou moins bien secondée de ses co-équipiers, dans une course contre la montre pour identifier et arrêter le tueur, mais ce retour sur les lieux de son enfance, où elle a encore de la famille, est loin d’être anodin. Surtout qu’une de ses deux sœurs, Flora, prend visiblement plaisir à réactiver ce passé.

« Oublier est un acte involontaire. Plus on essaie de laisser quelque chose derrière soi, plus cette chose vous poursuit ».

Et ce retour va la déstabiliser bien plus qu’elle ne le pensait. Tout s’enchevêtre au fur et à mesure, le passé, le présent, l’enquête et sa propre et douloureuse histoire, ce qui lui rend les choses de plus en plus difficiles. Elle va devoir faire face à ses propres démons, affronter ce qu’elle fuit depuis des années et admettre des blessures profondes. C’est un défi qu’elle relèvera, soutenu par la présence et l’amour de son mari, un peintre américain et d’une tante qui sait beaucoup de choses à propos de l’âme humaine. Ils lui seront d’un grand secours quand ses propres facultés mentales sembleront sur le point de basculer.

Peut-être que dans la solution à l’énigme posée par ces meurtres se cache aussi la résolution de ce passé qui la hante.

Aux passions et folies humaines se mêleront mystère, tradition et folklore, tels que le basajaun, cet être mythique qui semble rôder sur les lieux du crime, la déesse Mari, les lamies, mi-femmes mi-serpents, les fées et les belagiles, ces sorcières obscures… Un polar dense et captivant qui prend source dans l’atmosphère particulière du pays de Navarre, entre montagnes, forêt profonde et rivières et qui serpente aisément entre modernité et croyances populaires, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Dolores Redondo est née en 1969 à San Sebastian. Après un roman historique – Los privilegios del angel (2009) – elle signe avec Le Gardien invisible son premier roman policier qui inaugure « la trilogie du Batzan ».

©Cathy GARCIA

La Guerre secrète de Guénane – Apogée, Octobre 2011. 123 pages, 15 €.

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  • La Guerre secrète de Guénane – Apogée, Octobre 2011. 123 pages, 15 €.

 

 

 

 

Elle s’appelle Lucie, elle est jeune, belle et pleine de vie. Il s’appelle Émilien, il est jeune, beau et il joue merveilleusement bien de la mandoline. Ils sont tous deux orphelins, fous amoureux et veulent se marier. Seulement voilà, Émilien est malade.

 

«  Elle le savait atteint par le bacille honteux. Ses proches la mettaient en garde, avec plus ou moins de franchise ou d’élégance, mais tous lui faisaient le même grief : on n’épouse pas quelqu’un qui va mourir ; un mariage, c’est d’abord de l’espoir. »

 

Mais l’amour rend immortel et rien ne pouvait détourner les tourtereaux de leur rêve d’union.

 

« Veux-tu toujours t’envoler avec moi, même si l’arrêt est brutal ? 

(…)

Oui, Émilien, avec toi j’irai même en enfer. »

 

Aussi, passés leur vingt et un ans, ils s’épousèrent envers et contre toutes les langues perfides. Un an passera, durant lequel le bonheur des jeunes mariés, commence déjà à perdre de l’éclat. Le bacille s’est fait discret mais Émilien compense sa maladie par des excès de bon vivant, et une rechute l’oblige à partir en sanatorium. Avec la distance, les lettres se remplissent de mots d’amour, mais Lucie commence à sentir le poids de cette fatalité qui menace et peu à peu en elle, commence à se livrer une guerre des sentiments, une guerre secrète. En même temps, en Espagne, gronde la menace d’une autre guerre, une guerre qui se répand très vite d’un pays à l’autre avec la montée en puissance d’« un petit nerveux avec la moustache de Charlot, atteint d’une faim sans fond appelée annexion ». Très vite, la France elle aussi, est en guerre, mais pour l’instant cela ne semble que des mots. Émilien après avoir dû reporter plusieurs fois son retour, finit par rentrer du sanatorium. Il ne pouvait partir au combat, son état en avait un réformé définitif.

 

« Émilien revient, reposé, tendre, toujours plus habile, émouvant à la mandoline, mais toujours aussi contagieux et Lucie, d’un trait rageur, raya le mot guérison dans le dictionnaire. »

 

Vient la débâcle, « la guerre n’était plus « bidon », elle devenait oppressante. » Lucie et Émilien vivent à Lorient, un port militaire, et tandis que Lucie se débat avec sa guerre civile intérieure, son horreur grandissante de la maladie mêlée de sentiments de jalousie après la découverte d’une photo dans le portefeuille d’Émilien, arrive le moment où « deux jours plus tard, les Allemands pénétraient dans la ville. Ce fut un tel fracas de moteurs et de chenilles que les vitres et les nerfs tremblèrent pendant des heures. Désormais, les drapeaux nazis flottaient partout, rouges avec des croix noires, araignées du chagrin. »

 

Désormais, il faudra faire avec ! « Longtemps cette phrase pour les Bretons sous-entendit : avec les femmes et le mauvais temps. Depuis la guerre, le champ des calamités tendait vers l’infini. »

 

L’auteur nous fait vivre ce Lorient occupé come si nous y étions. En plus de sa véracité historique, l’écriture a le don de nous faire vivre de l’intérieur cette période terrible, et l’histoire de Lucie n’est pas juste une fiction, l’auteur y glisse une grande part de vérité aussi, parce qu’il est nécessaire d’affronter le passé, pour libérer le présent et que la recherche de la vérité n’obscurcit pas forcément l’horizon. Dans le chaos des bombardements, de la peur, des restrictions, des arrestations, Émilien et Lucie vont chacun tracer comme ils peuvent leur chemin. Survivre. Émilien participant à la résistance malgré ou peut-être à cause de son état, Émilien qui fume encore et donc l’état ne cesse d’empirer. Émilien qui sera arrêté et jeté au cachot, puis relâché parce que même pas bon à être gardé prisonnier, et Lucie qui continue à travailler comme accompagnatrice de bus, qui rend service comme elle peut, ramenant des vivres de la campagne. Lucie qui un jour par hasard, à Pontivy, « s’apprêtait à entrer dans l’Hôtel des Voyageurs pour y prendre une menthe avant le retour, lorsqu’un homme en sortit, chapeauté, ganté, grand, beau comme au cinéma. Leurs regards s’effleurèrent, ils s’offrirent un sourire, elle en fut chamboulée »

 

Cet homme, ce Monsieur Gentil auquel elle ne pourra cesser de penser, s’appelle Alex, elle le saura parce qu’elle le reverra, et il souhaitera rencontrer Émilien et ils deviendront amis, puis elle et lui, deviendront amants, mais à la grande déception de Lucie, c’est avec Émilien qu’il aura une véritable complicité. Émilien qui ne fera aucunes remarques, quand le ventre de Lucie commencera à s’arrondir, et d’ailleurs elle mettra du temps à admettre qu’en temps de guerre, un ventre qui s’arrondit, ce n’est pas par excès de gourmandise. Et elle vivra comme une ultime trahison, le départ des deux hommes pour une virée en Gironde, alors qu’elle doit rester seule et enceinte. « Elle vécut ce départ comme un abandon. À qui en voulait-elle le plus ? À ce mari, habité par la vie, guettée par la mort, qui riait de tout, même de son ventre qui bientôt lui lécherait le menton ? À cet homme beau « comme rêve d’amour », passager énigmatique, tentateur chaleureux s’encombrant d’un sac d’os et de bacilles ? À la vie dont elle n’avait jamais trouvé le sens ? Le verdict de sa guerre civile intérieure refusa de trop accabler le condamné ; mais monsieur Gentil devint « une sorte de démon qui a embobiné Émilien ».

 

Ainsi viendra au monde une petite fille et Lucie refusera tout ce qui vient d’Alex, il devient le centre de sa rage, de son chagrin tandis qu’Émilien meurt peu à peu, tandis qu’au dehors la guerre continue. « Lucie se fichait bien des salauds de miliciens, de la France combattante, de l’armée secrète et des FTP. Sa lutte à domicile lui suffisait. La mort, elle l’avait à sa porte, tapie jusqu’à l’heure dite, écrite quelque part. »

 

La Guerre secrète est une tranche de vie, arrachée à l’oubli, au déni aussi qui habitera Lucie, longtemps, très longtemps, même si cela n’est pas raconté dans le livre. Une histoire, comme il en existe tant et tant, mais chacune en réalité est unique, bouleversante et devient un vrai roman quand elle est racontée avec autant d’amour et de talent.

 

 

©Cathy Garcia

 

 

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La ville de Lorient ayant été détruite par les Alliés en 1943, Guénane est née au cœur de la Bretagne. Après des études de Lettres à Rennes où elle a enseigné, elle a longtemps vécu en Amérique du Sud. En 1968, elle envoya son premier manuscrit, Résurgences, à l’éditeur René Rougerie. En 2014 devrait paraître son quatorzième recueil, Un Rendez-vous avec la dune. Elle a publié aussi 12 livrets chez La Porte, dont Venise ruse en 2012, des livres d’artiste et une dizaine de récits et romans dont le dernier, Dans la gorge du diable, chez Apogée en 2013. www.guenane.fr

 

 

Jacques ANCET – Ode au recommencement (Lettres Vives Ed. Coll. Terre de Poésie) 94 pages

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  • Jacques ANCET – Ode au recommencement (Lettres Vives Ed. Coll. Terre de Poésie) 94 pages

Écrire quelques mots pour présenter l’Ode au recommencement, de Jacques Ancet, confine à l’entreprise de recenser l’océan sur un timbre-poste. Pour ma part, j’aime beaucoup les vastes et généreux poèmes lyriques, ces chemins (Οδοί/odoï d’où nous vient « ode ») qui nous mènent, ainsi que la vie, on ne sait où, cependant qu’on sait qu’on a une intense envie d’y aller ! Paradoxalement, ce poème immense est une feinte du retour, au sein de l’expérience d’un cheminement sans retour, au cours duquel, de ce monde chaotique et brassé, ne fait sens que l’avancement lui-même : de l’écriture, du rêve, du temps qu’on lui consacre. Une expérience quasiment d’après-mort, revécue grâce à l’écriture qui permet de revenir passer en revue tout cela, cet être du « monde », dont nous ne revenons pas. « Tout poème, mais qui a dit ça, ne serait au fond qu’une élégie, un adieu prolongé à la beauté des êtres et des choses » – « même si…» ajoute le poète «…cette beauté n’est que l’autre face de l’horreur »… Une poésie d’acquiescement, de consentement sans illusions où « tous les présents sont le même présent » avec « dans les yeux des images perdues qui remontent comme du fond d’une cave… »

Il s’ensuit un troublant sentiment, analogue à celui de ce film au cours duquel le héros recommence constamment la même journée, chaque fois vécue avec une nuance d’expérience supplémentaire qui gauchit insensiblement ses actes et son appréciation de la vie. Jacque Ancet adore ainsi « poursuivre », pour offrir un trajet d’écriture à notre expérience qui devient expérience d’une écriture mais aussi d’une vision, où le monde est le même autrement, ce qui est effectivement le site de la poésie : « J’ai vu le même paysage sur les vitres, et j’ai compris que, malgré tout, tel était mon lieu .» Car « c’est poétiquement que l’homme habite cette terre », aimons-nous à redire après Hölderlin. Et toute la difficulté dans cette quête, c’est la profusion du réel dans le regard de qui voudrait en rendre-compte afin de léguer à chacun cet richesse du « se rendre-compte », à côté duquel, pressés par la vie, nous passons souvent sans rien voir ni sentir. Du coup évidemment, l’Ode a besoin d’un but : « C’est un ordre que je cherche » dit Ancet, « un fil pour réunir tous ces éclats épars, quelque chose où je me reconnaîtrais », en usant du langage qui donne à voir, comme disait Éluard, ce que Jacques Ancet formule ainsi : « Je vois ce que j’entends, le langage est mes yeux. » Il s’agit toujours, grâce à la parole, d’offrir au chaos une chance de se faire cosmos (habitable, humain, cité), par le truchement de nos indéfinis recommencements. Et le poète se tient là, au lieu du battement et de l’articulation, « à guetter cet instant où, soudain, tout serait là, le monde entier comme en équilibre sur un grain de temps pur ». Son poème nous offre par leurre bienfaisant cet instant comparable à une éternité. Même si l’on sait bien que « le temps est compté » et qu’à cause même de cela il importe « d’être là comme jamais » de sorte que ce soit « toujours la première fois, un oui plus vaste que tous les non, la traversée du jour avec des yeux de nuit » conclut Jacques Ancet, sur des accents dignes de Joe Bousquet. Et dans cette acceptation surgit l’oxymore du sens-non-sens de la vie, « la vibration de l’infime, et l’infini réverbéré, et rien qui bouge et rien qui s’arrête »…

J’aime ce genre de poèmes que rien n’arrête, alors même que l’écriture les a figés sur la page.

©Xavier Bordes

http://xavierbordes.wordpress.com/

Lectures d’avril de Patrick Joquel

 

 

 

Poésie

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Titre : Urticantes

Auteur : Jean-Claude Touzeil

Illustrateur : Yves Barré

Editeur : Rougier V. ed

ISBN : 978-2-913040-95-0

Année de parution : 2013

Prix : 9€

 

Une suite à Est-ce que paru chez Donner à Voir. Toujours aussi percutant. Drôle. Décapant.

Est-ce que Harpagon portait des bas à varices ?

Est-ce que vous connaissez les « wifi », variété de haricots sans fil ?

Est-ce qu’avoir le cul entre deux chaises peut véritablement faire avancer le dossier ?

Les gravures et dessins d’Yves accompagnent avec douceur ces interrogations autant farfelues qu’essentielles.

Une réussite !

 

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Marcel Migozzi

Titre : De bogue et de roc

Auteur : Marcel Migozzi

Traducteur en langue Corse : Stefanu Cesari

Editeur : Colonna Editions

ISBN : 978-2-915922-95-0

Année de parution : 2 013

Prix : €10

 

Un livre en deux langues. En deux parties aussi. Sur un seul territoire : la Corse. La première partie est une quête des origines. Sur les traces d’un grand père inconnu. Tenter le lien. En quelques mots, quelques espaces. S’interroger sur l’aventure humaine et s’insérer dans la litanie des êtres… La seconde est dédiée à l’amour. Le couple vieillissant. Les corps vieillissants et la résistance de l’amour.

Beaucoup d’émotions, de pudeurs. Des mots comme de petits coups de pinceaux. Beaucoup de silence aussi.

 

Roman

 

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Titre : Le roi du lard

Auteur : Didier Malhaire

Editeur : Les tas de mots

ISBN : 979-109046-02-1

Année de parution : 2 013

Prix : €20

 

Le roman navigue entre Ludovic, un homme, créateur de vêtements, et Ludo, l’enfant abandonné recueilli par sa grand-mère. Un va et vient souvenirs du passé, soucis du présent ; la vie en Normandie, champs, océan, granges… Entre ce que l’on sait, ce que l’on devine, ce qui est permis dans une micro société villageoise et ce qui doit être caché…

Son copain Jacky et Ludo grandissent ensemble. Puis la vie les sépare et la vie les rejoint à nouveau.

Un roman qui explore la découverte de l’identité, la différence et le lâcher prise des joies partagées. Simple et prenant, il a toute sa place aujourd’hui dans le paysage d’une société qui se raidit.

 

©Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

 

 

 

Hafid Aggoune – Rêve 78 – Editions Joelle Losfeld – Littérature française ; (64 pages – 9,50€).

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  • Hafid Aggoune – Rêve 78 – Editions Joelle Losfeld – Littérature française ; (64 pages – 9,50€).

Comme Colombe Schneck, à la veille d’être mère, a ressenti à partir d’une photo le besoin d’explorer sa généalogie, chez Hafid Aggoune, le narrateur Hervé Babel, bientôt 34 ans, éprouve le besoin de se retourner sur un pan douloureux de son enfance avant d’être père. L’expression Là-bas réveille une douleur incommensurable, celle d’un enfant seul, triste, « prisonnier d’un désastre intérieur »,« à moitié sauvage ».

Une photo, exhumée de l’album familial, le représentant enfant avec sa mère sur une plage, s’ est imposée alors à lui, convoquant divers souvenirs et la nécessité de ce livre pour goûter au bonheur d’être « seul avec sa mère ». Elle incarne leur renaissance, la joie des retrouvailles, la libération et démontre leur attachement à des lieux (la côte Atlantique) qui sont des liens et leur mémoire.

Mais n’aurait-il pas idéalisé cette mère qui lui manqua terriblement ?

Il en brosse un portrait très détaillé, sensible à sa beauté, à sa silhouette svelte disséquant tous les indices du cliché. Il voit une femme « miraculée », « une apparition paradisiaque », fière de poser avec son fils retrouvé.

Peu à peu Hervé Babel nous dévoile par bribes la cause de son traumatisme : un éloignement forcé en Algérie, des « années blanches », un exil en terre inconnue, imposé par un père autoritaire envers qui il va engranger de la haine.

Pourtant ne lui avait-il pas dit dans une injonction «  le plus beau mot » qui soit : lire ?

Et le narrateur de confier que la lecture lui « a sauvé la vie » trouvant dans chaque mot lu une main qui l’a « éloigné du bord des gouffres ».

Le narrateur retrace le passé de sa mère (battue par son père), son émancipation à 15 ans refusant un mariage arrangé, d’où son errance seule. Il découvre une femme soumise, ayant attenté à ses jours, ayant souffert tout autant que lui durant leurs deux années de coupure. Le narrateur revient sur son parcours d’« enfant de nulle part » et sur les stigmates causés par cette carence d’amour maternel, cette sensation d’abandon « un calvaire », à un âge où on ne peut pas comprendre. Situation d’autant plus insoutenable qu’il ne pratiquait plus le français, sa langue maternelle.

Il se remémore aussi les parenthèses heureuses, ses visites chez ses tantes, ses premières expériences dont la découverte de la nudité de « trois Grâces » au Hammam et de l’érotisme.

Le narrateur s’étonne de sa résilience tant ce « besoin d’amour était aussi grand que l’océan », tant la peur d’une rupture l’acculait à la solitude, adolescent. Il reconnaît avoir trouvé une catharsis dans la jouissance de l’écriture : écrire pour juguler les angoisses, pour déambuler dans sa ville natale, se fondre dans la page, pour vivre.

Dans cet opus, Hafid Aggoune aborde aussi l’aspect vampirisant de l’écriture qui exige beaucoup d’abnégation de la part du partenaire et peut mettre un couple en péril. « Il y a peu d’écrivains heureux en amour », précise-t-il, soulignant la tendance égocentrique du romancier et son besoin de solitude et de silence.

Il paye sa dette aux livres qui l’ont nourri très tôt, convaincu que « Seuls les livres consolent de l’inconsolable », témoignant sa fervente dévotion à la Littérature, cette « femme aux mamelles intarissables ».

Ce récit fait penser à Jacqueline de Romilly qui déclina aussi sa piété filiale, sa relation fusionnelle dans Jeanne, livre dédié à sa mère.

Hafid Aggoune montre à travers ces pages combien la lecture et l’écriture sont précieuses et salvatrices dans les moments difficiles et participent à la reconstruction d’un être, comme si les mots pouvaient combler la fracture du désert affectif dû à la séparation. Rêve 78 est une confession pétrie d’amour et de tendresse dans laquelle l’auteur a magnifié des souvenirs indélébiles.

Sa gratitude va aussi à celle qui le « comprend comme personne au monde », celle qui lui a permis de prendre du recul avant d’être père afin de mieux assumer ce rôle et de ne pas reproduire les erreurs de son géniteur:« la femme de sa vie »,rare comme « un diamant dans un désert » qui va à son tour, donner la vie.

Hafid Aggoune signe un récit votif, à la veine autobiographique, court mais bouleversant par cet hymne aux femmes et en premier à sa mère, son héroïne, envers qui il témoigne toute son admiration et sa reconnaissance.

Gageons que cette photo de l’été 78, irradiée par le sourire de la mère restera un perpétuel baume au cœur pour le narrateur, son talisman.

© Nadine Doyen