Jacqueline de Romilly, de l’Académie Française, Rencontre – Roman – Editions de Fallois Paris (220 pages, 16€50)

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  • Jacqueline de Romilly, de l’Académie Française, Rencontre – Roman – Editions de Fallois Paris (220 pages, 16€50)

Dans ce roman inédit, écrit en 1966, Jacqueline de Romilly nous plonge dans les méandres de l’existence de la jeune veuve Anne Aubier. Elle décortique le trio amoureux qui relie son héroïne à Paul, Philippe, Roger et se dévoile sentimentale et romantique. On notera que les conversations que l’héroïne restitue utilisent le vouvoiement. Mais Anne n’était-elle pas une petite bourgeoise ?

Paul est cet « amour d’antan » qu’elle croit avoir croisé dans le jardin du Luxembourg.

Le retrouver va mobiliser toute son énergie, la conduire jusqu’à Bruxelles pour tenter d’obtenir ses coordonnées, afin de renouer le contact. On la suit dans cette quête amoureuse effrénée. La voilà totalement habitée par cet homme « qui avait su donner à sa jeunesse ces irisations imaginaires », une vraie fixation. N’aurait-elle pas idéalisé cet amour manqué ? Et si elle fantasmait ? Taraudée par les doutes, elle se demande si elle peut encore aimer Paul. Aimer, n’est-ce pas attendre ? C’est le cruel supplice qu’elle s’inflige ayant laissé un message, puis écrit à Paul. Quant à Philippe, « son fidèle chevalier servant », pourtant « le soutien aux heures de débâcle » elle ne tolère pas qu’il s’immisce dans sa vie durant cette période et le tient à distance.

L’intrigue rebondit avec la lettre de Paul, provoquant un vrai séisme chez Anne.

Laissons le mystère du contenu de cette lettre qu’Anne décortique mot à mot.

Le proverbe espagnol :« Offrir de l’amitié à qui veut de l’amour, c’est comme donner du pain à qui meurt de soif. » résume parfaitement la complexité des liens entre Anna et ses connaissances masculines, en particulier avec Roger, l’homme qu’elle avait pris pour Paul, « le compagnon de rencontre surgi des hasards d’un jardin public ». Leur dialogue est « une sorte de solennité précautionneuse », avec le dessein de ne « pas se faire peur l’un à l’autre ». Pour Anne, « aimer, cela ne veut pas dire grand-chose ». Si ce n’est « la crainte inexplicable de faire du mal à quelqu’un ».

Idée que l’on retrouve dans L’Amour sans le faire de Serge Joncour : « L’amour comme une douleur qui ne doit pas faire mal », « l’amour sans y toucher ». (1)

L’esprit cartésien de l’héroïne lui impose une sorte de bilan, de diagnostic. Elle s’y met à nu et se retrouve confrontée à ses contradictions. Elle, « la petite idiote » n’hésite pas à fustiger ses réactions stupides, « sa crise de faiblesse », à se moquer de son attitude ridicule. On est témoin de la métamorphose de l’amoureuse.

L’héroïne Anne est de toute évidence l’alter ego de Jacqueline de Romilly. De nombreux points communs se dessinent : travail de traduction, voyage en Grèce, l’inexpérience des enfants, l’influence de la mère, les situations de confusion qu’elle jugeait par l’auto dérision, enfin la capacité à l’émerveillement, l’humour et le goût pour le whisky !

Ce qui est frappant dans ce récit, c’est le recours à une multitude d’interrogations dans lesquelles Anne, en psychologue, fait son auto critique, tout en laissant transparaître sa déréliction, son désarroi, sa solitude. Ne se juge-t-elle pas en retard sur la vie quand elle confie qu’« il était trop tard pour tout », d’un ton résigné. On pourrait objecter la longueur des chapitres, de certaines phrases, l’emploi abusif des mots suivants : doux, douceur, tendresse, émerveillée, mais quelle légèreté, quelle fraîcheur, et quelle profondeur quand Jacqueline de Romilly sonde l’âme humaine.

Elle aborde une réflexion sur la mémoire fallacieuse, qui déforme les souvenirs.

On entre en empathie avec la romancière partageant tout son maelström intérieur.

Le lecteur est tenu en haleine, guettant comme Jacqueline de Romilly le moindre signe de Paul « l’introuvable, le mystérieux, l’absent ». L’amour y est réduit à la psalmodie de l’absence et l’entêtante attente de la réponse de Paul. Attente « dévorante, désespérée » qui se révèle propice à l’introspection. En ayant choisi un thème universel, cinq décennies plus tard, Rencontre épouse encore l’air du temps et fait écho au roman de Jean-Philippe Blondel (06h41) dans lequel sont posées les questions suivantes : Peut-on raviver une flamme, « ranimer » un amour ? Rebâtir sur les ruines du passé ? A-t-on le droit à une seconde chance ?

Sous le regard lucide et tendre de l’auteur, l’improbable est de l’ordre du possible. La vie se charge de redistribuer les cartes : « On verra bien », murmure-t-elle.

La lecture de Rencontre est d’autant plus touchante que la voix de Jacqueline de Romilly se devine en creux. Romance empreinte de nostalgie et de délicatesse.

©Nadine Doyen

  1. L’Amour sans le faire de Serge Joncour,

présenté sur le site de Traversées dans les chroniques de Nadine Doyen.

Nouveaux Délits

Nouveaux Délits, revue de poésie vive, libre et sans frontière, est née en juillet 2003, bimestrielle jusqu’en 2008, puis trimestrielle. Actuellement il en sort 3 numéros par an, janvier, avril et octobre. Entièrement conçue, réalisée et imprimée maison sur papier recyclé par Cathy Garcia, auteur et artiste, qui joue ici les femmes orchestre. Pour les traductions, parfois spécialement réalisées pour la revue, les textes sont également publiés dans leur langue d’origine. Illustrations originales d’un artiste dans chaque numéro. La revue a toujours eu, en plus de talentueux illustrateurs occasionnels, un « illustre illustrateur attitré », ce fut pendant longtemps Joaquim Hock, un artiste belge, http://joaquimhock.blogspot.fr/ et actuellement, c’est Jean-Louis Millet, dont la sensibilité s’exprime à travers de multiples talents et activités : http://www.zen-evasion.com/.

Blog de la revue : http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com/

L’abonnement pour la France coûte 25 € pour 4 numéros ou 45 € pour 8. Pour les autres pays, tarif en fonction des coûts postaux.

Pour participer, envoyez des textes de préférence par mail, une dizaine pas plus, et surtout évitez les pavés par courrier, la meilleure façon de décourager l’unique femme à tout faire de cette revue… Par mail, vous aurez toujours une réponse, mais pas par courrier. Ne soyez pas déçus si vos textes ne sont pas retenus, il s’agit de choix subjectifs et non d’un jugement de valeur. Pensez aussi à lire la revue, au moins un numéro, ça vous permettra de savoir à quoi elle ressemble déjà et d’avoir une idée de l’esprit qui l’anime. Vous pouvez aussi, bien entendu, vous abonner, en demandant par mail un bulletin de complicité mais il n’y a pas de favoritisme pour les auteurs abonné : nouveauxdelits@orange.fr.

Quelques critiques :

Revue de poésie tenue par une seule âme, celle de Cathy Garcia, depuis quatre ans. Mais néanmoins, revue d’amitié internationale qui essaime. Les auteurs publiés à date proviennent de tous les horizons. (…) On peut lire que cette petite revue «…n’a pas vocation de plaire, mais plutôt de titiller, bousculer le sommeil ambiant, y compris celui des poètes… qui de marchés en salons, en oublient parfois de sentir les remous qui s’emparent de la poésie. Poésie comme parole qui témoigne. Poésie qui dégouline sur les murs, une éponge trop pleine entre deux poings trop serrés. Poésie qui se fait son, souffle, cri. (…) Il n’y a pas plus subjectif qu’une revue menée par une seule personne mais c’est ce qui lui donne sans doute sa particularité. Tous les auteurs publiés, écrit «la patronne», ont pour premier point commun de m’avoir troublée, titillée, bousculée d’une façon ou d’une autre. Et parce qu’il faut beaucoup de particularités pour faire un monde fertile (moi ici j’applaudis), j’encourage vivement chacune et chacun à profiter du printemps pour se lancer dans le semis de revues et la diffusion sporadique de la parole-témoin par tous les moyens possibles. J. Desmarais, poète et chroniqueur, Montréal, émission Train de nuit, mars 2007

(…) une poésie jamais éthérée et ornementale mais en prise directe avec les forces vives et souterraines de la vie qui se veut accessible à l’Autre. Une fraternité à fleur de peau à chaque page. Il faut remonter aux années soixante, au tout début, pour retrouver ce souffle vital d’une poésie à hauteur d’homme et de femme.Christian Saint-Paul, écrivain, Toulouse, Radio Occitania, janvier 2009

« Si elle ne paye pas de mine, grossièrement emmitouflée dans sa couverture kraft et imprimée sur papier recyclé, la revue Nouveaux délits mérite cependant un arrêt prolongé. Cathy Garcia en est la « femme orchestre ». Passionnée de poésie elle fabrique elle-même la revue, avec des moyens limités. Ce numéro 35 se veut « essentiellement féminin », non pour suivre le thème du « Printemps des Poètes  2010 » : « couleurs femmes », mais pour corriger un certain « déséquilibre » constaté : En poésie comme à la sécurité sociale, les femmes sont secondaires… » Cathy Garcia reconnaît d’emblée la subjectivité de son choix. Qu’elle se rassure, il est excellent. (…) Il n’y a pas, sans doute, d’écriture typiquement féminine, mais des sujets plus volontiers abordés par les femmes. Comme celui des « hommes », évidemment. Ainsi, Cathy Garcia se démarque-t-elle de cette incroyable façon / d’englober la femme / dans l’Homme / pour dire finalement / le manque d’humanité / alors moi femme / je te dis / si toi homme / tu es celui / qui sème sur tes pas / peur violence misère / injustice désespoir / alors je ne veux pas porter ton nom…Cathy Garcia possède aussi un indéniable talent d’illustratrice. Ses collages et dessins viennent s’insérer librement dans les textes de cette livraison. On pourra les savourer davantage, dans leur version couleur, sur le site de la revue mentionné ci-avant. » Alain Helissen, Revue Diérèse, déc. 2009

« Si elle instruit avec fougue et dévouement les dossiers de ces Nouveaux Délits,Cathy Garcia n’entend pas que le « poète de grande bourrasque », tel qu’elle-même se présente, cède le pas à l’animatrice. Simplement, la revue prolonge l’œuvre, y participe. « J’aime les mots, ces alcools que l’on découvre parfois au fond d’un placard oublié.». En conséquence de quoi, sont donnés à lire des auteurs rares ou méconnus, souvent en marge du centralisme hexagonal (…) Au final, tendant volontiers la main à l’expression minoritaire ou à celle de minorités, la revue ouvre sur un champ original de création (…) » Claude Vercey, poète et chroniqueur, I.D n° 222 : Alcools découverts au fond d’un placard, novembre 2009, revue Décharge.

« (…) Cette revue ouvre large ses portes aux poètes de tous horizons : Ferruccio Brugnaro (Italie), Frédéric Ohlen (Nouvelle-Calédonie), Saint-John Kauss (Haïti et U.S.A.), Jean-Marc Lafrenière (Québec) Yusuf Kadel (Ile Maurice), Lina Zeron (Mexique) et tant d’autres encore. Parole est également donnée aux jeunes poètes qui trouvent là un tremplin pour se faire connaître : Marlène Tissot, Nathalie Riera, Beb Kabahn, Thomas Vinau, Fabrice Marzuolo, Frédérique Mirande, … Ces Nouveaux délits en appellent d’autres pour étonner, surprendre et provoquer. » Georges Cathalo- février 2011, revue Texture

NOUVEAUX DÉLITS est régulièrement publiée par Cathy Garcia, qui est une poétesse que je considère comme l’une des plus grandes et lumineuses de notre époque. D’elle LE SCALP EN FEU sera amené à parler plus longuement dans quelque temps. Vient de paraître le n° 42 de sa revue (avril, mai, juin 2012) : on y lit l’aujourd’hui, l’urgence, le rire, les larmes, les charmes… Michel Host dans Le scalp en feu 1, mai 2012 http://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/le-scalp-en-feu/michel-host

La revue de Cathy Garcia se montre toujours riche. Trois choses, entre autres, à retenir. Un retour sur Fukushima, par Taro Aizu, en prolongement du dernier n°, avec une alternance de prose et de gogyohshi, strophes de cinq vers, sans contrainte, qui en l’occurrence reprennent d’une autre manière, épurée et condensée, ce qui a été dit dans le paragraphe précédent. Pour suivre, Jacques Coly, virevoltant et vibrionnant, avec ses listes longues comme le bras, à la Bernard Bretonnière, et ses textes improbables et espiègles. Enfin clin d’œil à notre récent Polder : Guillaume Decourt. Jacmo dans la rubrique Vrac sur le site de la revue Décharge, juillet 2012.

Bernard Foglino – Celle qui dort – roman – Buchet Chastel (198 pages- 14€)

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  • Bernard Foglino – Celle qui dort – roman – Buchet Chastel (198 pages- 14€)

Aller à la rencontre de ses lecteurs est le parcours obligé de tout écrivain, après une nouvelle publication. Escorter son roman un sacerdoce. Mais quand votre attachée de presse vous expédie dans un coin perdu, sinistre, lugubre (« une longue meurtrissure nichée dans un écrin de forêts humides et pourrissantes », l’aventure peut tourner au cauchemar. Car si l’on y arrive, on n’est pas certain d’en revenir ! En nous relatant cette expérience traumatisante, Pascal Cheval parvient peut-être à l’exorciser.

Bernard Foglino plonge d’emblée le lecteur dans un décor presque onirique, rappelant l’univers de Tim Burton. Ne cherchez pas la petite ville de Sournois où se tient le salon littéraire, elle sort de l’imagination de l’auteur. Les lieux font partie intégrante du roman. Ils en forment la matrice et façonnent les personnages qui y évoluent. L’auteur plante le décor comme dans un thriller : « des chemins forestiers gluants d’ornières », « des milliers de sapins échevelés aux pieds mangés de fougères ». La couverture intrigue : qui peut bien habiter dans cette maison forestière en pleine forêt ? La météo (nappe de brouillard, la pluie crayonne le paysage, tempête avec « gémissements du vent », craquements), les scènes nocturnes aux moments de la pleine lune, regardant de « son gros œil de ruminant ébaudi » viennent accentuer ce sentiment de malaise.

Le premier lecteur de Della Torre (son pseudo), un nain, est si atypique, singulier, exigeant et pétri d’humour qu’il va attiser la curiosité du lecteur. Coup de théâtre quand il fait irruption à la gare en jeep. Dans quelle galère s’embarque le romancier en acceptant de faire la lecture à sa femme : Celle qui dort. Le mystère s’épaissit. Tension, suspense. L’angoisse de Cheval est à son paroxysme dans le labyrinthe emprunté, décuplé par le choc dans l’atelier de Walter, envahi de créatures prêtes à bondir sur lui. Panique dans la serre (« Son cœur s’accélère ». Puis la vengeance Belle à de quoi pétrifier Cheval. Walter va-t-il mettre à exécution sa menace ? On ne sait plus si Della Torre rêve, vit ce qu’il décrit ou si son imagination galopante nous abuse. On se retrouve envoûté comme Belle. Et si Belle n’était autre que sa Muse ?

Bernard Foglino a su prendre le lecteur dans ses rets, créer le suspense. Le récit alterne le point de vue de Pascal Cheval et celui de Della Torre. Il analyse bien le dédoublement qui s’opère entre l’homme qui mène une vie normale et l’écrivain dans sa bulle d’écriture. Il souligne la difficulté de concilier une vie familiale pour un romancier. Retrouver ses personnages : « ses proches » est une vraie jouissance, car ceux-ci « n’exigent rien de lui ». La page en italique souligne la patience, l’acharnement, le travail sur la phrase « sans cesse répétée et remise sur le métier, dans le frisson des nuits… » pour sculpter les mots, confirmant l’affirmation en exergue de François Mauriac : «  Écrire des romans n’est pas de tout repos ». Cela implique d’être « confiné à la tâche », « dans le frisson des nuits ».

Bernard Foglino croque ses semblables croisés à la gare, avec ironie, maîtrise l’art de la comparaison imagée. Beaucoup de scènes se prêtent à une transposition cinématographique : travelling dans la dense forêt, plan rapproché sur la maison de bois sombre, puis gros plans sur l’aménagement intérieur, et sur Belle « étendue sur une couche de nuages », sa chevelure s’étiolant « sur un grand oreiller ».

L’intérêt de ce roman est double. D’une part Bernard Foglino analyse l’impact d’un livre sur le lecteur. Ne s’identifie-t-il pas parfois à l’un des personnages ?

Cette exploration du lien entre l’auteur démiurge et le lecteur est à rapprocher des réflexions de Charles Dantzig concernant le chef d’œuvre, qui « rend amoureux de l’auteur du chef d’œuvre ». Un auteur à succès n’est-il pas parfois victime du harcèlement de groupies zélées ? Ou sollicité pour des causes insolites ?

D’autre part Bernard Foglino souligne les dangers à se consacrer totalement à l’écriture, montrant les limites de la littérature. Une perte de la réalité qui peut conduire à l’aliénation, et même à la folie. Il se demande jusqu’à quel point un auteur, « ferrailleur qui recycle » peut piller la vie d’un individu, l’actualité regorgeant d’exemples de procès intentés. Dans la page finale, une phrase interpelle: « C’est fragile, ces animaux ». Un journal belge n’avait-il pas titré : «  Bêtes de foire » pour évoquer le salon de Bruxelles ? L’auteur évoque aussi ceux qui s’évaporent, se volatilisent et même le destin dramatique de ceux qui « se font sauter le caisson ».

Bernard Foglino n’épargne pas ses pairs, ceux qui siègent dans des jurys, sans avoir lus les ouvrages en lice. Il partage l’idée qu’une page peut suffire à donner un aperçu du style comme les jurés du Prix de la page 112. Il me semble aussi fustiger ces éditeurs qui font pression sur leur auteur qui devient un robot, lui insuffle des thèmes vendeurs, lui impose d’«  épouser l’air du temps », de glisser des scènes érotiques afin d’en faire un best seller. Il balaye la carrière d’un écrivain. Le chapitre consacré à la naissance de l’écrivain décline des conseils précieux aux débutants dont le respect du lecteur. On entre au plus près dans le processus de création. Le talent, la célébrité, la leucosélophobie, sont décortiqués. Ainsi que la difficulté de perdurer dans cette jungle littéraire, de résister aux nouvelles plumes, donc se renouveler. La phrase finale : « De toute façon, il n’avait plus rien à dire » est dramatique, sous entendant le manque de soutien de l’éditeur. En filigrane, la relation attachée de presse/auteur est passée au crible. Agathe ne lui préfère-t-elle pas le jeune auteur prometteur, celui qui va bientôt devenir « un petit astre de mondanités, doté d’un pouvoir d’attraction » ?

L’insinuation de Carole, l’ex-femme de Cheval : « Les livres ont des couvertures, certains se cachent dessous » fait écho à un aphorisme de Sylvain Tesson : « Livres : il s’en passe des belles sous les couvertures ». A vous, lecteurs, d’élucider cette énigme !

Bernard Foglino revisite le conte de la Belle au bois dormant et nous conduit à la rencontre de Celle qui dort, héroïne singulière, dans un suspense psychologique prenant. Il signe un roman gigogne, plein de rebondissements (la panne, l’attaque du chien), traversé d’odeurs (âcre, ou la fragrance « sucrée, douceâtre » de l’orchidée), de bruits et de suspense (Belle va-t-elle partir avec Della Torre ?), dans un style très imagé, poétique (« La lune verse des paillettes brillantes sur la courte pointe ».

Une lecture marquante qui laissera son empreinte.

©Nadine Doyen

Sang d’encre – Stéphanie Hochet – Éditions des Busclats (97 pages – 11€)

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  • Sang d’encre – Stéphanie Hochet – Éditions des Busclats (97 pages – 11€)

A force de livrer ses dessins à des tatoueurs, le narrateur a franchi le pas : oser souffrir pour se faire tatouer ce « signe talisman », son « vulnerant » par Dimitri, reconnu dans « le Paris tatoué ». Fascination qui remonte à l’adolescence, mais étouffée car « tabou familial ». Le narrateur confie l’importance de la décision, qui engage pour la vie, aussi « symboliquement fort » que le mariage, « un mariage pour la vie ». L’exergue de Flannery O’Connor met d’ailleurs en garde sur un plaisir qui peut s’avérer éphémère, alors que le motif tatoué sera indélébile. La page d’ouverture familiarise le lecteur avec l’univers d’un tatoueur et distille des recommandations.

Stéphanie Hochet radiographie les relations amoureuses du narrateur : « un jeu de domino ». Il reconnaît ne s’être jamais investi, fuyant les responsabilités.

Penserait-il gagner en assurance et davantage séduire en arborant sur son torse une phrase latine, débusquée sur un cadran solaire, au cours d’un voyage en Italie ?

Si un livre peut changer la vie d’un lecteur, voilà le corps du narrateur «  embelli », métamorphosé, différent par ce tatouage. Marqué à l’égal des bêtes.

L’exhiber va tourner à l’obsession, persuadé que son « moi profond » s’y cache.

L’homme justifie sa « frénésie de rencontres », ce besoin de « rapprochements intimes », de se déshabiller, de s’offrir à « elles », rattrapé par le démon de midi.

Se dévoiler au détour d’un tatouage, pour celui qui a accès à plus d’intimité, fait penser au protagoniste d’Amélie Nothomb, dans Une forme de vie. Ne suggérait-elle pas au soldat de transformer son corps en œuvre d’art, selon la tendance « body art ».

Si l’adage : « Dis moi ce que tu lis, je te dirai ce que tu es. » permet de sonder les goûts de quelqu’un, le protagoniste déplore de ne pas être compris à travers ce « chiasme », à portée philosophique. Son tourment semble provenir du fait qu’une partie de la phrase qui « profane » son torse s’est estompée et en devient incompréhensible. Doit-il s’en ouvrir à Dimitri ? Comment supporter cet aléa alors que cette inscription est devenue « la pièce la plus intéressante » de son corps ?

La confiance qu’il vouait à Dimitri est ébranlée. Il s’interroge sur leur amitié et prend de la distance avec lui. Ses nuits sont polluées par des rêves prémonitoires.

Dimitri devient « l’ange diaboliquement homme et femme », capable de le trahir.

Le voici taraudé par la bribe de maxime restante : « la dernière tue ».

Ne serait-elle pas maléfique ? Trouvera-t-il le remède pour éradiquer toute trace ?

Le narrateur reconnaît sa lassitude, son exaltation dura « le temps d’un éclair », « ce plaisir, cette élection ont existé mais si brièvement ». Il s’en explique ouvertement à celui qu’il considère comme un ennemi à vaincre, celui qui lui inocula la maladie L.

Les paroles proférées se font menaçantes : « Ta malédiction vit ses derniers moments » et annoncent un dénouement, un embrasement digne du Ku Klux Klan.

A noter que chez Stéphanie Hochet, tout va par trois : Marie, le prénom sacré de l’infirmière répété trois fois, ainsi que l’exclamation libératrice qui clôt ce petit opus : « Je suis sauvé ! ». La rédemption passait-elle par cet acte ?

L’auteur développe une réflexion sur les raisons qui peuvent amener à tatouer son corps, sur l’impact d’un tatouage et le pouvoir du tatoueur sur le client.

N’est-il pas « l’artiste démiurge qui s’immisce dans l’existence de ses clients » ?

La romancière dresse l’historique de l’art du tatouage, racontant le monde (fresque de Lascaux, mode des marins), décline tout un éventail de motifs et souligne la difficulté de rendre l’impalpable, l’indicible, l’intangible, comme « le vent dans le cerisier en fleurs ». Elle rappelle que faute d’ADN, les tatouages étaient utiles pour la police. Elle décoche une flèche à l’encontre de notre société de consumérisme, pointe la cruauté des gosses et notre mode du zapping qui affecte les relations humaines.

Elle soulève alors une question universelle, à savoir quelle trace on laissera, tissant la métaphore de l’écriture. Ce qui n’est pas sans rappeler Georges Perec pour qui écrire, c’est « laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes ».

Ses interrogations quant à l’oubli de certains auteurs et de leurs écrits font écho à celles de Bernard Foglino qui évoquent dans Celle qui dort le cas des écrivains qui se volatilisent ou sombrent dans la folie, ajoutant : « C’est fragile, ces animaux ».

Stéphanie Hochet ancre son récit en Italie, comme dans son roman précédent, décline l’ars amatoria d’Ovide, convoque Pavese et encre cet opus dans le paysage littéraire. Elle offre à son protagoniste un destin flamboyant : « Lumière foudroyante ».

Si le tatouage n’a pas comblé l’attente du héros, Stéphanie Hochet aura eu l’art de nous intriguer par ce récit, et de nous déstabiliser quant au dénouement.

Avec ce neuvième opus à son actif, nul doute que la romancière laisse son empreinte.

©Nadine Doyen