Traversées n°69 Septembre 2013

 

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Barnabé LAYE« Par temps de doute et d’immobile silence » – 2013 – Acoria éditions. (71 pages.) Epigraphe de Charles Sauvage.

partempsdedoute

  • Barnabé LAYE«  Par temps de doute et d’immobile silence » – 2013 – Acoria éditions. (71 pages.) Epigraphe de Charles Sauvage.

Ce nouveau recueil du poète béninois, Barnabé LAYE, récemment publié aux éditions Acoria, côtoie le réel, mais ouvre également toutes les portes sur l’imaginaire, l’onirisme, l’approche de toutes légendes.

Cet ensemble à la fois mythologique et poétique est la confidence d’une rencontre, mieux d’une véritable entité, communion, passion entre le fleuve et le poète.

Nous célébrons ici le fusionnel !

« Ce soir je viens vers toi fleuve

Baigner dans tes entrailles pour renaître…/… »

Barnabé LAYE pose le regard sur son fleuve le Nil, de la même manière que s’il admirait son semblable, son prochain, tout particulièrement une femme maternelle où l’homme fragilisé par la traversée du désert, des épreuves de la vie, viendrait se ressourcer au bord de ses lèvres et se revitaliser à son énergie.

Nous abordons parfaitement le thème du pèlerinage, du retour aux sources, de la restauration de la mémoire du fleuve, du décryptage du secret de ses eaux amniotiques.

« Je viens vers toi…/…

Pour me noyer au plus profond de ton ventre

Ô Nil »

Pour Barnabé LAYE, c’est toute l’Afrique qui vient se désaltérer et se reposer sur les rêves limoneux du Nil.

L’absence volontaire de ponctuation attribue aux textes un élan supplémentaire de liberté.

Tout comme les oiseaux qui calligraphient le ciel de signes et d’idéogrammes informels.

« Dieu du Savoir et de l’Ecriture

Garde mémoire et parchemin des heures à venir »

Le fleuve transporte encore les millénaires de l’histoire et du destin de l’humanité. Il préserve dans ses eaux le devenir des hommes !

Mais pourquoi l’ont-ils mutilé en sa source, pourquoi l’ont-ils profané ?

Il faut retrouver les ondes primordiales, le souffle mystique des pierres érodées et des colonnes calcinées.

Barnabé LAYE développe ici avec son verbe, son style poétique, sa passion et érudition égyptologique.

Il entretient un authentique dialogue avec le fleuve.

« Que veux-tu me dire fleuve-mère

Laisse-moi le jour pour habiter le message

Découvrir la force et la signification »

Par la révélation du Nil le poète se protège à l’ombre des «  dieux ». Mais si le fleuve initie le scribe-poète, il ne lui épargne pas pour autant les épreuves et passages des degrés karmiques.

Il faut prendre le temps de trouver la mesure, la signification du message codé.

Par ce parcours initiatique nous sommes comme je l’ai déjà souligné, bien au cœur même d’une sorte de pèlerinage aux sources, qui n’est pas sans nous rappeler Lanza del Vasto.

Le poète-pèlerin doit retrouver les clés de l’origine. Ankh, la clé de vie, ouvrirait-elle aussi la porte des connaissances ?

Tout au long des siècles, sur les bords du Nil comme ailleurs, nous retrouvons toujours le mépris, l’arrogance des envahisseurs, des profanateurs, vainqueurs aujourd’hui, mais détrônés demain. Et l’histoire recommence !

« Sans égard ni respect sans retenue

L’orgueil de leurs machines à vif dans mon ventre

Creusait un gouffre immense et aveugle »

Profanateurs du fleuve Divin ?

Dans le cas présent les profanateurs sont venus de l’Est, plus précisément de l’Oural pour mutiler stupidement sans en mesurer les conséquences ce joyau aquatique, guidés par de seuls et inacceptables profits.

Ils ont blessé presque à mort le fleuve, qui tôt ou tard reprendra ses droits.

Mais Barnabé LAYE, le scribe-poète, n’en perd pas pour autant le cours de ses rêves qu’il fixe dans les grands granits roses, tout en se laissant glisser jusqu’aux portes du Delta.

Il s’approprie l’identité du fleuve, se confond à ses eaux fertiles.

La musique occupe une place importante dans la poésie de Barnabé LAYE, au sens propre par son rythme, sa cadence d’écriture et au sens figuré par la révélation colorée des métaphores imagées.

« Une musique lointaine caresse le dos de la nuit

Avec des notes tressées sur le ventre des cithares »

Néanmoins, ici je refermerai l’ouvrage afin que vous puissiez mieux le découvrir.

Je vous laisse savourer l’apothéose d’une magnificence : là où le Nil devient femme, une femme féconde.

« On dirait le vent dénudant une odalisque

On dirait …

Une FEMME

Et maintenant va à sa rencontre va !

Une vraie rencontre est un destin. »

©Chronique de Michel Bénard

Les lectures de l’été de Patrick Joquel

Lectures de l’été

http://www.patrick-joquel.com

 

Poésie

Morgan Riet Quelque chose
Titre : Quelque chose
Auteur : Morgan Riet
Photographe : David Lemaresquier
Editeur : éditions Les tas de mots
ISBN : 979-10-90446-03-8
Année de parution : 2013
Prix : €10

Un livre à quatre mains, deux regards. Deux parties. Les poèmes de Morgan Riet inspire le photographe, puis ce sont les photos de David Lemaresquier qui génèrent l’écriture.
Dans les deux cas, un subtil équilibre autant dans les noirs et blancs que dans la place des mots sur la page et le silence élargit le livre et le regard dépasse la couverture pour entrer dans ses contemplations intérieures.
C’est la force de l’ouvrage que de permettre ainsi d’entrer en soi et de songer à son histoire, ses histoires, à partir d’un partage : celui de deux artistes.
Un livre qui vibre de sensibilité et d’intensité.

 

*

Veillir est un jeu d'enfant, Jacques Lefray
Titre : Vieillir est un jeu d’enfant
Auteur : Jacques Ferlay
Editeur : L’Amourier
ISBN : 978-2-915120-86-8
Année de parution : 2013
Prix : 11.50€

Familier des haïkus Jacques Ferlay ouvre ici des espaces songeurs à la vieillesse. Au temps qui passe, qui est passé, qui passera… et à ses cortèges de difficultés, de vieilleries, de souvenirs et d’humours… Un ensemble où pointe un zeste de nostalgie bien sûr, mais surtout une sérénité lucide et heureuse. Et la lueur dans les yeux, la fidèle à l’espiègle enfant rêveur qui ne cesse d’interroger le monde…
Un livre comme on en lit trop peu. Pour y goûter :

Seul sur les sentiers
j’ai le temps d’être avec vous
très intimement

Silence gaufré
des pas dans la neige neuve
juste un bruit d’haleine

Rimbaud, tes semelles
me seraient de bonne guerre
sur cette pierraille !

Vu à l’autopsie
des traces d’amour, d’humour
et de poésie

Je n’ai qu’une vie
chacun me pardonnera
mon inexpérience

Heureux de vieillir
sans avoir jamais trahi
l’enfant que je fus

*

vivrent disent-ils
Titre : Vivre, disent-ils
Auteur : Emmanuelle Le Cam
Illustrateur : Ghislaine Lejard
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-9123360
Année de parution : 2 013
Prix : €12

Un ensemble très silencieux. Illustré en papiers déchirés. Comme nos vies. Comme le temps qui passe et déchire. Les jours. Les nuits. Des poèmes courts. Comme écrits dans les colonnes d’un agenda de poche. De brèves lueurs. De brefs éclats. Comme ces soupirs qui nous tirent parfois de la nostalgie ou de la tristesse pour nous ré arrimer au présent. Qui nous relèvent. Oui vivre c’est un gros travail. Les mots sont les outils de ce drôle de boulot.

 

*

comme en semant Philippe Quintaa
Titre : Comme en semant
Auteur : Philippe Quinta
Illustrateur : Claudine Loquen
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-83-0
Année de parution : 2 013
Prix : €12

Les premiers jours de la vie, les premiers mois… Et des mots, comme des instantanés pour accompagner l’essor de la vie. La lente conquête de l’autonomie, de l’identité. Les mots des parents, des mots d’amour et d’émerveillements.
Le lecteur traverse ainsi ses propres souvenirs de parent. Les images dégagent un silence serein, pareil à celui de l’enfant endormi qui éclaire toute la maison.
Un livre à contempler et à songer.

*

Nager dans les marges Luce GuilbaudTitre : Naviguer dans les marges
Auteur : Luce Guilbaud
Illustrateur : Maïté Laboudigue
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-82-3
Année de parution : 2 013
Prix : €12

Dans les marges… Sortir des couloirs de navigation officiels. Quitter les goudrons. Passer de l’autre côté. Juste à côté. Et s’ouvrir au monde. Le monde extérieur, la nature, l’arbre, la feuille… Le vivant ou l’élément ; le petit ou le grand. Et le monde intérieur. Celui des nostalgies, des désirs, des bonheurs et des larmes. Tout cela s’unit et donne un livre de grande légèreté avec sa densité humaine. Un livre de silence que soulignent des illustrations aériennes. Les pages ouvrent de larges espaces où déambuler, rêver avant de revenir au présent, tranquille et serein.

*


Titre : Pommes, conte d’une traversée /Anthropo-Pommes
Auteur : Maria Desmée/Jean Foucault
Photos : Maria Desmée
Editeur : Corps Puce
Année de parution : 2 013
Prix : € 14

Deux livres, tête bêche. Le premier, photos et textes de Maria Desmée. Le second, même photographe mais textes de Jean Foucault.
Le thème : la pomme. Mais la pomme en fin de parcours. Maria Desmée a laissé vieillir quelques pommes et en a observé les lentes transformations. Les photographiant. Une découverte : la beauté se lève aussi dans le pourrissement. Les textes accompagnent ces objets vivants et qui hors contexte gustatif laissent entrevoir de nouveaux univers. La pomme comme planète par exemple ou encore comme source de contemplation.
Un regard autre. L’artiste, qu’il soit photographe ou écrivain, est celui qui permet de voir le monde autrement.

Un livre à mettre en échos avec ceux que Jean a consacré aux pommes de terre et aux betteraves.

Album

la vie juste à côté

Titre : La vie juste à côté
Auteur : Anne Mulpas
Illustrateur : Marjorie Pourchet
Editeur : Sarbacane
ISBN : 978-2_84865-352-5
Année de parution : 2010

Un album délicieusement subversif qui invite au détournement. Voir juste à côté. Sortir des œillères. Quitter les ornières. Histoire de respirer. De vivre. Bien sûr, cette virée dans l’imaginaire  et le détour s’ancre dans le réel. Subtil équilibre.

 

 

Romans

Les effacés

Titre : les effacés
Auteur : Bertrand Puard
Editeur : hachette
ISBN : 978-2-01-20375-8
Année de parution : 2012

Un bon roman qui se lit d’une traite. Des ados. Qui n’ont plus d’existence légale. Qui sont embarqués dans quelque chose qui ressemble à des services secrets. Ambiance. Frisson. Réflexion existentielle. Tout y est pour donner de l’extra vie au lecteur de ces âges-là. C’est bien tourné, on y croit. Au fur et à mesure que les quatre tomes se déroulent l’aventure est de plus en plus en prise avec l’actualité de notre société. Politique, économie, secrets d’état et corruptions… Les Effacés dénoncent tout cela et œuvrent pour que la Vérité apparaisse au grand jour.
Prix polar jeunesse de cognac bien mérité.

 

©Patrick Joquel

Arnaud Cathrine – Je ne retrouve personne – éditions verticales (227 pages – 17,90€).

Arnaud Cathrine – Je ne retrouve personne – éditions verticales (227 pages – 17,90€).RENTREE LITTERAIRE SEPTEMBRE 2013

  • Arnaud CathrineJe ne retrouve personne – éditions verticales (227 pages – 17,90€).

Arnaud Cathrine nous ouvre les portes de cette maison familiale sise à Villerville, sur la côte normande, comme celle de Bénerville pour Sweet home.

Les lieux ne sont-ils pas notre mémoire, comme la photographie de la couverture ?

Dans ce récit construit comme un journal, Aurélien fait défiler son passé, ses amitiés, sa liaison amoureuse. Son autoportrait s’esquisse en filigrane.

Seul dans cette villa, qui a subi les outrages du temps, le narrateur s’égare dans les limbes de sa mémoire. Il convoque des souvenirs éparpillés, qui affluent comme un boomerang. Mais ceux qui dominent ne sont pas les meilleurs. Il revisite son parcours professionnel et le compare à celui de son frère Cyrille ou d’Hervé (son pire ennemi au collège), l’agent immobilier, marié, qui a réussi.

On apprend qu’Aurélien a été missionné par sa famille pour assurer les visites avec l’agent immobilier, la décision étant prise de vendre ce bien, de plus en plus délaissé.

En particulier par Aurèle, qui n’y est pas revenu dans ce « lieu funeste » depuis 5 ans.

Le narrateur s’arrête sur les événements de 2007, son année « horribilis ».

Il en vient à se demander ce qu’il fait là, sinon attendre et « déposer son bilan ».

Très vite, on comprend qu’Aurélien, l’écrivain comme l’auteur, a été écartelé entre aimer ou écrire. Son choix fut de « sacrifier tout à l’écriture ». Ce qu’il revendique, c’est la paternité de ses romans et assume son refus d’enfant. Un enfant, n’est-ce pas, comme l’affirme Serge Joncour dans L’amour sans le faire, « une manière de s’inventer une suite, de se construire un avenir, en dehors de quoi il ne reste plus rien d’un couple, sinon des murs parfois ». Se retrouver dans cette maison qui a abrité son amour pour Junon plonge Aurélien dans un douloureux maelström.

Un mystère entoure Benoît, l’absent, qui fut la figure centrale d’un précédent livre du romancier. Ce qui soulève la question suivante : Peut-on piller la vie des autres ?

La révélation de Myriam, l’épouse du disparu nous éclaire sur le mal être qu’Aurèle éprouve en apprenant la fin tragique de Benoît. Elle nous livre la voix de l’absent qui n’a pas pu dire l’indicible : dire à Aurélien qu’il l’aimait. Un choc pour Aurèle.

Comme dans le roman Sweet home, Arnaud Cathrine fait sien le territoire de l’enfance et de l’adolescence, soulignant ce ballet d’alliances ou de rejets, ourdi par ses semblables. Il explore des thèmes récurrents : la perte et comment vivre avec nos fantômes, l’impossibilité d’aimer, les secrets enfouis (homosexualité), la solitude, le silence. Non seulement l’auteur autopsie les relations familiales, les rivalités (« dictature fraternelle », la « banqueroute sentimentale » des deux frères, mais il analyse aussi les liens privilégiés entre éditeur/auteur et lecteur/auteur. Il développe également un patchwork de réflexions autour du statut d’écrivain : traces laissées, notoriété, la confiance à lui accorder. Peut-on tout raconter à un écrivain ?

Comment ne pas être blessé dans son amour propre de ne pas avoir la reconnaissance de ses proches ? Mais combien gratifiante est celle d’une lectrice inconnue ? La preuve que « cette foutue incapacité à s’engager autrement que dans l’écriture » porte ses fruits. Évacuer ses blessures en les transformant en fiction est une forme de catharsis.

D’où les romans à la veine autobiographique cités : Sans elle et le Provincial.

Autre étrange coïncidence : le même destin tragique pour Benoît et Benjamin Lorca.

Parmi les références littéraires, on retrouve Duras, Calet et Perros.

Le ton du récit est véhiculé par une accumulation de mots liés à la mélancolie, « compagne attitrée » du narrateur, traversé par le cafard, la tristesse, cette solitude « faite pour durer » qui va le conduire à « l’isolement pur et simple ». L’écriture se met au diapason de cette vague de nostalgie. Plus l’écriture se fait intime, plus elle devient universelle. L’écriture pour le protagoniste devient un exorcisme, une façon de lutter contre l’oubli et l’absence. Une écriture féminine, pour Mado, cette « vieille subversive » qui lui reproche l’aspect sombre de ses romans. Arnaud Cathrine y déploie toujours cette même sensibilité et délicatesse, cette même pudeur dans la peinture des sentiments (désir refoulé) tout en sondant les fragilités de chacun, leurs blessures passées de se savoir « indésirable, indésiré » ou en soulignant leurs contradictions. Sentiment étrange pour Aurèle de « se sentir d’ici » dans son village natal et de « n’y retrouver personne ». Expression empruntée à Jean-Luc Lagarce.

Le romancier confirme son talent de portraitiste. On croise Aurélien, qui traîne « un alliage indécis », à l’allure juvénile, un « corps trop long, trop maigre ». Lui, le père : «Jamais d’affect visible ». Elle, la mère : « style Chanel sobre et chic ». Mado : « la mondaine ». Junon : « élégante », « un âge lumineux ». Benoît : « l’insondable ». Irène : « Deux fossettes soulignées. Et une voix grave, légèrement voilée ».

Des éclaircies viennent percer ce roman au ton grave. D’abord, grâce à Michelle, la fille de Junon, « l’enfant que je n’ai pas eu », confessera Aurèle. Elle irradie par sa candeur, son innocence et apporte sa touche solaire. Arnaud Cathrine livre des scènes débordantes de tendresse pendant la garde de sa « princesse », devenue pour lui « un divertissement précieux », celle qu’il drape d’un amour gratuit. Alors que cet amour sabordé pour Junon s’est mué « en une amitié particulière ». Michelle témoin de cette overdose émotionnelle qui imbibe « les yeux secs » du narrateur.

L’autre lumière provient d’Irène que le narrateur croisa dans un bar. Elle a su tatouer l’esprit du narrateur, en reconnaissant l’écrivain qu’elle lit. Telle une psychologue, elle a perçu la faille d’Aurèle et réussit à faire vibrer son cœur. Un voile pudique recouvre leur futur que l’auteur a préféré laisser à l’imagination du lecteur.

Arnaud Cathrine a choisi pour cœur de ce roman le thème de la famille, celle dont on hérite et celle que l’on se construit. Cette fois il a atteint le but auquel il aspirait : écrire « le livre impossible ». Si le roman ne fait pas rire, comme le souhaiterait Mado, il est suffisamment puissant pour susciter sympathie, compassion et pour toucher la corde sensible du lecteur et laisser son empreinte.

©Chronique de Nadine Doyen

Alecos Fassianos et André Gide, « Omphale », Fata Morgana, 2013, 12 pages.

 

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  • Alecos Fassianos et André Gide, « Omphale », Fata Morgana, 2013, 12 pages.

A travers la poésie en prose de son « Thésée » André Gide est parvenu à ressusciter Hercule et son amour pour Omphale. Le désir et la sensualité sont au centre de ce court texte. Ayant accompli ses travaux, Héraclès répudia sa femme Mégare et se mit à la recherche d’une nouvelle compagne. Après de nombreuses péripéties, il fut emmené en Asie par Hermès et vendu pour presque rien à la reine de Lydie Omphale. Durant trois ans d’esclavage, Héraclès se plie aux exigences militaires comme aux étranges fantasmes d’Omphale. Elle l’oblige à se travestir en femme et lui apprend à filer la laine. Inversant les rôles, elle revêt la peau de lion du héros et s’arme de sa massue dans un ambigu jeu de rôle de dominant et dominé.

Dans cette légende, porteuse d’un érotique où s’échange sa répartition traditionnelle des pouvoirs, Gide était – on s’en doute – à son aise. Il sut trouver la toute puissance du Verbe pour sinon dominer du moins enrubanné les possibilités de vertiges d’un lien sans mesure et de la Beauté idolâtrée à laquelle rien ni personne ne résiste. Les deux amants retrouvent toujours une fierté dans la nuque. Ils semblent ignorer ce que le mot « frustration » peut bien vouloir signifier. Parfois un rire traverse les corps offerts en rafales. Il devient un projectile se localisant allusivement vers le sexe.

Rien ne pourra dépasser ce rire que Fassianos reprend à son compte. Rien de plus vraisemblable aussi. C’est déjà la référence absolue en tant que déclencheur du plaisir et de ses incartades grecques. Héraclès pourrait se contenter de jouer les victimes consentantes mais il a mieux à faire : il sacrifie tout au désir au sein d’un transfuge qui s’avère miraculeux. Le spectre de la contrefaçon pourrait la déstabiliser. Mais il n’en est rien. Au contraire. Le jeu de l’amour peut se satisfaire de flottements scabreux. Il n’en trouve que plus de piment.

Avec Fassianos et Gide, la sexualité se retourne comme un gant. L’ensemble des signes manifestes des deux œuvres ne fait que renforcer leur propriété « réversible ». Et il s’agit de laisser tomber toute forme de repentir causal dans cette fabrique d’êtres doubles et ambigus, poètes et violents, incestueux, transsexuels, lesbiens mais en rien suicidaires. Seule finalement la beauté a droit de cité. En son nom la perfection charnelle est souveraine. L’esclave possède le maître, la naine chevauche le géant. Jamais d’angoisse, seulement la surprise de l’innommable, jamais de suspense, seulement la sauvagerie du fait accompli. C’est un monde parfaitement lisse où le mode d’échange où tout s’avère impossible devient le plus évident et accommodable à l’infini. Le temps perdu remonte faire des pieds-de-nez à la soumission. Et soudain cette échangisme du genre à un nom : c’est l’existence.

Il est vrai qu’en l’époque où se situe le mythe la notion de péché n’avait pas encore été inventé. Ou si peu. Mais ici le texte de Gide passe au second plan, il est comme occulté par les dessins de Fassianos. Ses œuvres semblent influencées par Pablo Picasso, Jean Cocteau. On décèle aussi les influences d’André Masson. Autant robustes et sensuels que fins et élégants ces dessins sont à la fois profonds et graves mais tout autant jouissifs. Et l’artiste ne se prive pas de ce jeu de proie et d’ombre mis au sein d’une clarté éclatante.

Rien de vulgaire ou d’obscène cependant. Tout est de l’ordre du charme pour souligner des écarts suggérés en souplesse ainsi que des fantasmes d’attente toujours saisis au moment où ils sont sur le point d’être réalisés. L’amour devient pour les deux protagonistes le drôle désir de succomber (d’une petite mort) en se trompant de cible. C’est une dynamo étrange et surtout lascive. Mais juste ce qu’il faut. Ça a un nom : c’est l’existence.

©Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret