Le désespoir des anges d’Henri Kénol – Actes Sud, avril 2013. 326 pages, 21,80 €.

  • Le désespoir des anges d’Henri Kénol – Actes Sud, avril 2013. 326 pages, 21,80 €.

 

Le désespoir des anges d’Henri Kénol - Actes Sud,

 

Ce roman qui se déroule à Haïti est un roman coup de poing, sans concession, qui nous plonge au cœur de la Cité, ces quartiers à la périphérie de Port-au-Prince, ville qui ne sera jamais cité autrement que par le terme de centre-ville, en opposition à ces ghettos tombés entre les mains de gangs d’une violence qui n’a d’équivalent que la misère dont ils sont issus. Peu importe la qualité de la graine, pour survivre dans ce terreau-là, elle ne pourra devenir que mauvaise. Des gangs qui maintiennent leur pouvoir tout en servant, chef après chef, car les têtes tombent vite, le Président et ses sbires, y compris leurs intérêts étrangers, chez qui là aussi, sinon plus, trafic, violence et corruption sont les maîtres mots. Ainsi les gangs fournissent d’innombrables mains sales et promptes à faire parler fusils et machettes, les malheureusement trop fameuses « chimères » d’un président dont le nom ne sera pas cité. Qu’importe, l’histoire se répète à Haïti comme ailleurs. Des hommes de mains pour semer la terreur dans la population, faire taire des opposants et manifestants gênants. En échange, les zotobrés, les notables, ferment les yeux sur les abominations commises dans les territoires-prison qui sont sous contrôle des gangs, ces quartiers miséreux et cette population dont personne ne veut ailleurs, ils y envoient parfois discrètement des bulldozers pour enterrer les morts et cacher les charniers quand ils sont trop nombreux…

 

Ceci pour le contexte général, mais dans ce roman, narré à la première personne du singulier, il s’agit avant tout d’une histoire au féminin, et principalement celle de la narratrice, dont on ne saura jamais le prénom. Une jeune fille dont la mère travaillait sans relâche au service d’une maison de maîtres, pour permettre à sa fille d’avoir une bien meilleure vie qu’elle, dans un monde où l’on ne peut compter que sur soi et surtout pas sur les hommes. Et c’est aussi ça, le thème principal du roman, la violence et la prédation des mâles. La narratrice était une fille brillante, une élève modèle à l’école, une école côté que Winsor Pierre-Louis avait réussi à créer au cœur même de la cité, à laquelle il avait consacré sa vie, bien avant qu’il ne soit sauvagement assassiné par des enfants devenus grands et violents. C’était le premier et quasi le seul qui avait osé leur tenir tête, sa fin fut atroce. Et les années qui suivirent plus atroces encore.

 

« Je ne me rappelle pas le jour précis où l’ennemi à investi la Cité.

 

Ils étaient venus de nulle part, crachés d’une nuit sans lune. À peine plus haut que des enfants, avec des armes plus grandes qu’eux. Certains adultes disaient avoir prédit ce malheur. Ils les avaient vus dans leurs cauchemars des temps d’orage, dans des ténèbres si opaques qu’elles anéantissaient même l’espoir d’un lendemain. (…) Ils avaient grandi sous le soleil et les étoiles sans jamais connaître la douceur d’une berceuse, les murmures de chants d’enfant, encore moins les caresses d’une mère ou la chaleur d’un foyer. »

 

A ce moment là, notre jeune narratrice, l’élève modèle que Winsor Pierre-Louis appelait son étoile, celle qui se rêvait médecin, était déjà devenue la petite amie de Mario, le Suprême, le chef de ceux qui s’étaient emparés de la Cité et l’avaient fait basculer dans l’horreur et le sang. Elle avait 15 ans et elle aussi fêtera la mort de Winsor Pierre-Louis.

 

Pour comprendre, il faut remonter à ce viol, dont elle a été victime quelques temps auparavant, un viol ultra violent perpétré par Mr Ronald, le fils des maîtres de la maison dans laquelle sa mère travaille, lui et plusieurs de ses amis. Une scène banale en fait, sur laquelle il faudra poser le silence, pour que sa mère puisse continuer de travailler, pour qu’elle puisse avoir une meilleure vie, devenir médecin… Seulement voilà, de ce viol poussera un enfant, puis une fausse couche à 4 mois lui laissera une longue cicatrice tout au long d’un ventre qui ne pourra plus jamais porter de fruits…. La colère qui naîtra suite à ce viol jamais puni ne quittera pas la narratrice, elle fera définitivement basculer sa vie pour le pire, mais lui donnera aussi suffisamment de rage pour survivre à d’innombrables violences. D’autres viols suivront, elle-même sera complice d’abominations par le fait d’être la « putain » de celui qui fera régner la terreur sur la Cité : Mario, qui lui aussi était il y a longtemps un gentil garçon, aimé de trop près par le curé auquel il faisait confiance, confiance violée également, qui fera de lui un tueur, un tueur qui à son tour sera tué par plus féroce que lui.

 

Quand Mario tombera, remplacé par Stivans, encore plus fou et bien plus ambitieux, la narratrice devra s’enfuir, se cacher. Une femme l’aidera, Soledad, une « chimère » qu’elle avait déjà rencontrée, qui joue double-jeu, et cache des « intouchables », enfants dont les familles ont été exécuté et dont nul ne doit s’occuper, dans l’ancienne maison de la mère de la narratrice. Sa mère morte sans avoir pardonné sa fille, mais en priant pour que dieu l’épargne « quand sa colère balayera toute cette racaille ! ».

 

Toute la trame du roman est bâtie sur la spirale, forme typique de la littérature haïtienne. Quand la narratrice commence à se remémorer, elle a toutes ces années de violence derrière elle, elle a quitté le bordel de madame Rosie, havre de paix et d’amour comparé à sa vie dans la Cité, et on dirait qu’elle a vécu déjà plusieurs vies, alors qu’elle a à peine 25 ans. Elle travaille pour une famille bourgeoise et sert bien évidemment de maîtresse à l’homme de la maison, ce qu’ignore son épouse qui vit dans un autre monde et qui est bien loin d’imaginer celui d’où vient la narratrice.

 

« Moi, ton homme, il suffit qu’il vienne me visiter, rien qu’une fois, et que le tonnerre m’écrase si après ça il a envie de voir ailleurs.

 

Parce qu’à l’intérieur aussi, je suis marquée. Profond, dans mon ventre labouré toutes ces années par tant de sexes ennemis. Mon corps est le terrain sur lequel des centaines d’hommes m’ont livré bataille sans jamais avoir réussi à me réduire. Ceux qui m’ont possédée s’accordent à dire qu’il y a dans mon ventre des fibres qui décuplent leur plaisir. Ce qui fait qu’à l’époque où je faisais la pute, j’étais considérée comme la meilleure. »

 

La narratrice, tout au long de cette remémoration, se trouve devant sa patronne, prête à s’entendre dire qu’elle est renvoyée suite à un plateau de verroteries qu’elle a laissé tombé et tout s’est brisé et c’est là que ça lui remonte. Tout, toute son histoire, celle qu’elle voudrait balancer à la figure de cette femme, pas méchante non, mais dans son rôle légèrement condescendant de patronne bourgeoise, alors qu’en fait la narratrice à bien vu… Elle a vu les marques, elle a vu ce que cette femme cache et qui la relie à elle bien plus profondément que n’importe quoi d’autres : la trace des coups. Les deux femmes viennent de deux univers qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre et pourtant cette violence masculine va les réunir et au final inverser les rôles. Une violence qui balaie toutes frontières, franchit tous les niveaux de la société.

 

Ce roman se dévore, la crispation au ventre, parfois les larmes aux yeux, mais l’auteur ne joue pas avec l’émotion. C’est du brut, une fiction qui est et a été la réalité d’innombrables filles et femmes dans les bidonvilles de la planète. Cela se passe à Haïti mais l’auteur a réussi à donner une dimension bien plus vaste à ce récit, qui laisse lui aussi après lecture, des traces de coups.

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

henri Kenol romancier haïtien Saint-Malo, 26/05/2012 © Sophie Bassouls

henri Kenol
romancier haïtien
Saint-Malo, 26/05/2012
© Sophie Bassouls

 

Diplômé d’Économie Commerciale et de Gestion ainsi de l’École Normale Supérieure en Sciences Sociales, Henry Kénol travaille actuellement en tant que cadre de gestion dans une entreprise haïtienne. Outre Le désespoir des Anges, publié aux Éditions de l’Atelier Jeudi Soir en 2009, Henry Kénol a publié textes et nouvelles dans le cadre de projets collectifs publiés par des éditeurs d’outre-mer, tels que Rives Neuves Continents ou Actes Sud (il signe l’un des textes qui figurent dans Haïti parmi les Vivants, recueil de témoignages paru après le séisme qui ravagea l’île le 12 janvier 2010). Il a aussi produit de nombreux textes, nouvelles ou poèmes pour les cahiers de l’Atelier Jeudi Soir ou pour le journal haïtien « Le Nouvelliste ».

 

 

 

Dominique Noguez Une année qui commence bien – récit – Flammarion

RENTREE LITTERAIRE

 

  • Dominique Noguez Une année qui commence bien – récit – Flammarion (384 pages – 20€)

    Dominique Noguez Une année qui commence bien – récit – Flammarion

Dans ce récit confession, Dominique Noguez ne compte pas seulement les heures heureuses. Si l’auteur se décrit comme timide, enfant, ici il se livre sans ambages.

Toutefois il a beaucoup tergiversé avant de combler son « retard de sincérité ».

Il craignait de raviver de vieilles plaies, n’ayant pas le goût pour l’exhibitionnisme.

Colette, son amie libraire l’encouragea à « s’alléger du poids du secret ».

Son « précieux journal », qu’il considère comme « un rival » ou « un guide », lui a permis de ressusciter des moments plus flous dans sa mémoire, 15 ans après.

Il peut en exhumer des faits, comme « les crans d’une crémaillère qui empêchent la retombée dans l’oubli ». Qu’en est-il de Cette année (1994) qui commence bien?

 

L’auteur évoque ses nombreuses conquêtes( « Je couchottai ») jusqu’à son coup de foudre pour Cyril qui deviendra « la grande affaire de sa vie ».Il revient sur cette rencontre déterminante, lors d’un colloque, en 1993. Il succombe devant ce visage angélique, « sa beauté, son sourire, ses cheveux… », « ses yeux « une inondation de bleu clair ». Mais n’était-il pas « un archange diabolique »? Son attirance qui tourne à l’obsession. Il en dresse un portrait dithyrambique. Comment ne pas être sous l’emprise de ce « grand pourvoyeur d’espérances », au « rayonnement exceptionnel », à l’ « intelligence rare »? Il retrace ses lents progrès dans l’apprivoisement de l’autre. Dominique Noguez a recours à des termes de tauromachie ( faena, talanquère) pour décrire les phases d’approche avant d’en arriver aux étreintes sulfureuses et à la nudité. Le séjour au Japon fut irrigué par « un fleuve de tristesse » en raison de leur séparation. L’éloignement inspirera des lettres enflammées, empreintes de lyrisme. Quant à l’aveu de Cyril: « Tu me manques… », peut-il être perçu comme sincère? Tout comme son « je t’aime, tu sais ».

La vie de Dom sera ponctuée d’attentes, de « traversées du désert », d’espoir, de retrouvailles, de sorties communes ( opéra, théâtre,dîners) et même de voyages en Asie, à Rome. Mais la complexité de la personnalité de Cyril, son humeur versatile conduisent soit à une oaristys soit à l’évitement, puis à « un véritable gouffre ».

 

Ces liaisons vont faire endurer au narrateur les affres de la jalousie et le broyer. Il va accumuler déceptions,frustrations, humiliations,infidélité, lapins,reproches, avanies pour quelques miettes de bonheur. Cette passion, vécue de façon intense, fut pour le narrateur « un bouleversement du tout ». Ne vaut-il pas mieux souffrir d’avoir aimé que de souffrir de n’avoir jamais aimé? On admire le stoïcisme à toute épreuve du narrateur,sa persévérance aveugle , sa abnégation. On compatit à son sort ( devenu « Sisyphe encombré de son rocher »), toutefois, il a su puiser dans la musique son effet lénifiant et tirer de cette expérience de cinq ans sa force de résilience. Il positive pour être sorti « grandi par ces turbulences » et se considère « guéri de l’amour », tel un chat échaudé. Ce récit agira comme « un brasero en hiver ».

 

Dominique Noguez met aussi les hommes à nu dans son récit et nous livre une exposition Masculin/Masculin bien personnelle. Il sait peindre la nudité des corps, ceux qu’il déshabille, ceux qu’il a côtoyés dans les douches ou dans les «  sentõ», ceux qu’il a admirés , aimés, convoités. La «  vague du désir » sans cesse en éveil.

Il confie qu’avec le Sumo, il a découvert « l’émoi érotique suscité par ces montagnes de chair ». Il est fasciné par la beauté des corps, aimanté par la plastique des éphèbes.

Il revisite avec sensualité sa première expérience au hammam où Cyril , véritable « musicien du corps, compose une symphonie de voluptés efficaces ».

 

Dominique Noguez décline un hymne à la beauté, « une misère » pour Cyril, objet de trop de convoitises et lui-même « gourmands de contacts humains ». L’auteur apporte une note d’exotisme avec le rituel des sumos , une touche de poésie avec la magnificence des paysages printaniers et met en lumière le savoir-vivre des japonais.

 

L’auteur nous offre une galerie de portraits fouillés dont celui de son « Radiguet », qui causa son éblouissement ou d’un bel Antillais, « à dreadlocks », aux « lèvres pulpeuses ». Quant à son auto portrait , il opte pour l’auto dérision, ayant le recul suffisant sur son fiasco intime. Il croque avec humour le néophyte qui avait oublié serviette et maillot pour aller au hammam et avec lucidité celui qui n’aura « connu l’amour dans toute sa plénitude que par les livres ».

 

Pour ce qui est du style, Dominique Noguez séduit par sa haute teneur. On pourrait reprendre ce que Cyril avait eu l’occasion de lui reprocher pour Les Martagons à savoir la pratique d’ « un certain élitisme » et l’emploi « des mots rares »( oaristys).

On découvre leur différend sur ce roman, Cyril s’opposant à ce qu’il lui soit dédié.

 

Les références littéraires ( listées à la fin) sont légion et nous conduisent à Cocteau, Reverdy, Bobin. Dominique Noguez, le philosophe, glisse des réflexions se référant à Descartes . Il livre une analyse de la dépendance amoureuse. Il explore en profondeur la fulgurance d’une passion aveugle et destructrice qui a changé le cours de son existence. Il porte un regard critique sur le métier de trader de son bienaimé, « un loup à peine déguisé en agneau ». Il dresse une fresque de lieux interlopes mythiques ( Le Palace, Le Privilège) et il renvoie un miroir de la vie littéraire des années 90 (soirées privées ou à la Maison des écrivains où l’on croise Sollers, Houellebecq) , époque où l’on communiquait par fax et encore d’une cabine téléphonique.

 

 

Dominique Noguez signe un récit ample, douloureusement sentimental, à la veine autobiographique, dans lequel le mot désir a souvent rimé avec souffrance, plaintes avec plaisir et dont le bilan se résume à « des lambeaux d’amour ». On peut subodorer que l’auteur a dû se faire violence pour ce coming out sincère, qu’il compare au « supplice de Marsyas ». Un roman , empreint de nostalgie,d’autant plus touchant.

©Nadine Doyen

 

 

 

Le prix Emma Martin 2013 a été décerné à Gérard Adam pour son recueil de nouvelles « De l’existence de dieu(x) dans le tram 56 »

Décerné par l’Association des Écrivains belges de Langue française alternativement à un roman, un recueil de contes ou nouvelles et un recueil de poèmes, le prix Emma Martin 2013 a été décerné à Gérard Adam pour son recueil de nouvelles « De l’existence de dieu(x) dans le tram 56 ».
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Chaque trimestre, Jacques De Decker (écrivain, critique, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique) propose à des écrivains un thème d’actualité et leur demande de réagir par une fiction pour la revue Marginales qu’il dirige.
Gérard Adam a choisi parmi ses textes publiés dans ce cadre, ainsi que dans d’autres revues ou des ouvrages collectifs, ceux qui lui semblaient offrir à la fois une cohérence d’inspiration et d’écriture, et une diversité suffisante pour constituer un recueil conjuguant véritables nouvelles, autofictions et récits autobiographiques plus ou moins transposés. Des textes qui ont pour cadre Bruxelles et la Wallonie, mais aussi le Québec, l’Afrique ou la Bosnie-Herzégovine.
 
Gérard Adam est un écrivain atypique. Ex-médecin militaire, coopérant au Zaïre,  engagé à plusieurs reprises sur les terrains « humanitaires » (Opération Kolwezi, Casque bleu en Bosnie-Herzégovine), militant des droits de l’homme (co-fondateur du groupe professionnel militaire d’Amnesty International Belgique), il est l’auteur d’une quinzaine de romans, récits et recueils de nouvelles, dont « L’Arbre blanc dans la Forêt noire » (prix NCR-AT&T), « La Lumière de l’Archange » (finaliste du Prix Rossel), « Qôta-Nîh » (finaliste du Prix Gros Sel) ou « Le Saint et l’Autoroute » (finaliste du Prix du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles). Il a également figuré à deux reprises au nombre des finalistes du prix international de la nouvelle organisé conjointement par Radio-France Internationale et l’Agence de Coopération Culturelle et Technique.
 
« Ce qui nous a convaincus, c’est la conjonction de la sincérité absolue d’un propos, de la charge d’humanité (…) et d’un extraordinaire travail sur l’écriture. »
Pierre Mertens, président du jury du Prix NCR/AT&T, RTBF.
ISBN : 978-2-930333-57-1
200 pages
18,00 EUR
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B-1050 Bruxelles
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Chemin de feu, peintures de Glef (Geneviève) Roch et poèmes de Bernard Grasset, avant-propos de Bernard Grasset, Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 87 pages.

 

  • Chemin de feu, peintures de Glef (Geneviève) Roch et poèmes de Bernard Grasset, avant-propos de Bernard Grasset, Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 87 pages.

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Geneviève Roch, après un parcours professionnel dans l’enseignement, se consacre désormais pleinement à la peinture et à l’écriture. Glef est son pseudo pour la face peintre. Bernard Grasset, quant à lui, est poète, traducteur et philosophe. Chemin de feu concrétise la rencontre improbable entre ces deux artistes. Qui a commencé ? Geneviève voulait « réaliser avec un(e) poète un livre »1 et « y voyait l’occasion qu’un langage poétique donne une traduction créatrice de son univers pictural ». Il faut dire que le pari est réussi ! « Les poèmes se sont… écrits, toujours sur le fond d’un dialogue, d’un acquiescement, dans le souci d’être fidèle à la force picturale des tableaux choisis. » En parcourant ce livre, j’ai aussitôt pensé au peintre Arcabas, que mon épouse et moi avons récemment redécouvert en Chartreuse. Arcabas est reconnu comme LE peintre sacré par excellence. Avec Glef, certaines de ses peintures Pieta (GR, page 26), puis plus loin Ascension ; Terre d’Israël-Terre brûlante ; Procession …nous la rapprochent de cet art dit sacré. Mais Geneviève Roch va aussi vers d’autres… chemins où la souffrance et l’ombre mais aussi la joie, le bonheur et la lumière peuvent être au bout.

Chemin de feu est un objet d’art, un livre qu’il est agréable de tenir en mains, chaque page de gauche étant illustrée par une peinture et chaque page de droite par un poème en vis-à-vis. A chacun de lire à sa guise, selon qu’on se sente d’abord plasticien ou poète. Enfin, cela importe-t-il ? Chacun peut aussi piocher à sa guise et revenir sur un détail de ces tableaux peints à l’huile ou sur quelques mots couchés sur papier. Les peintures de Glef Roch sont très profondes et les titres évocateurs. Chacun de nous bien sûr a sa vision des choses, du monde et peut interpréter différemment ce qu’il voit, comme une adaptation d’un roman au cinéma ou l’inverse peut déranger ou sembler tout autre que ce que soi-même avait perçu. Ici, une osmose véritable s’est créée entre les deux acteurs de cet ouvrage. Les mots et les tableaux se complètent tant et si bien qu’on pourrait les croire issus d’une même sensibilité, d’un seul et unique créateur. Le poète semble avoir vraiment bien perçu toutes les nuances que le peintre a projeté dans sa peinture. Pourquoi chemin ? Parce qu’en chemin, on finit toujours par rencontrer quelqu’un, de ceux qu’on ignore mais aussi de ceux qui aident à ce que son propre parcours ne soit pas inutile mais enrichissant. Ce chemin c’est aussi non seulement celui de la rencontre mais aussi du partage de deux êtres qui savent ce que c’est que de lutter et de souffrir mais aussi simplement d’exister. Vivre était un rêve d’enfance (BG, page 17). Nous sommes rien et nous sommes tout (BG, page 21).

Faut-il voguer sans fin (BG, page 67) et quitter les pensées ordinaires (BG, page 75) pour atteindre l’inaccessible bonheur ? Le peintre Glef Roch et le poète Bernard Grasset ne nous donnent pas de réponse. En existe-t-il ? Chacun construit son chemin. Qu’il soit Chemin de feu permet de ne pas perdre courage, d’aller vers un ailleurs plus prometteur ! Espérer et croire qu’au bout du voyage nous pouvons atteindre les étoiles. Le chemin à parcourir, pour chacun de nous, doit pouvoir nous mener de la nuit silencieuse à l’étincelante aurore. » (BG, 4ème de couverture)

©Patrice BRENO – septembre 2013

1 Les textes entre parenthèses sont extraits de l’avant-propos signé Bernard Grasset.

Le guetteur halluciné de Geneviève Roch, éditions du Lavoir Saint-Martin, 2012

  • Le guetteur halluciné de Geneviève Roch, éditions du Lavoir Saint-Martin, 2012

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«Cicero dit que Philosopher ce n’est autre chose que s’aprester à la mort. C’est d’autant que l’estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l’embesongnent à part du corps, qui est quelque aprentissage et ressemblance de la mort ; ou bien, c’est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu’à nostre contentement, et tout son travail, tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoy qu’elles en prennent divers moyens ; autrement, on les chasseroit d’arrivée, car qui escouteroit celuy qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise ?».

Montaigne, Essais, I, 20.

En littérature, le deuil est une affaire entendue : on meurt en laissant des personnages désemparés, ou alors la mort arrange tout le monde. Il y a des personnages qui prennent leur temps pour mourir, comme la grand-mère proustienne qui reçoit la maladie par petites touches de refroidissement, ou comme Adélaïde Fouque, la souche increvable des Rougon-Macquart, qui traverse l’histoire de la famille avec la hauteur de vue d’une gargouille. Les morts durs à cuire désencombrent ceux qui restent ; enfin ils peuvent exister à leur tour ! À l’inverse, des personnages sont précipités dans la mort; ils meurent sans agonie de vieillesse, souvent avec violence, puis de lentes négociations affectives s’engagent. Certains des survivants s’organisent dans le deuil, d’autres sont informés d’une décroissance de l’affliction à des dates très ultérieures, parce qu’ils ont de la difficulté à citer leurs cadavres. Dans le cas des retardataires du deuil, la littérature accouche de romans en sourdine, aux turbulences discrètes, écrits dans un tempo de funérailles, longs à mettre les mots au bon endroit.
Le guetteur halluciné de Geneviève Roch, publié par les éditions du Lavoir Saint-Martin en 2012, essaie de jouer la montre avant de s’exprimer en termes de «deuil» (p. 43). Il n’en répond que mieux à son sujet : la convalescence spirituelle d’un artiste peintre et d’un écrivain, qui, en perdant sa femme Mona à la suite d’une maladie, a aussi bien perdu la parole de l’auteur que l’éclat du créateur, lorsqu’il vivait dans l’époque «des mots et de la couleur» (p. 13). Saucissonné dans sa crypte mentale, ce personnage que l’on suit en deuxième personne du singulier, comme le détenteur d’un «Tu dois» qui s’adresse un impératif catégorique du calvaire, va se mettre en position d’attente. En convoquant la patience de la solitude et le souvenir de sa femme, il fait un vœu d’espérance autant qu’un sermon de terreur, car ses exercices de déréliction ne déboucheront peut-être sur rien, sinon sur une imprécision qui ne sera pas forcément la bienvenue (pp. 136-7).

Les effets concrets de cette expectative, laquelle n’envisage rien d’autre que la résurrection de la disparue, introduisent au problème de «l’injonction du dire» (p. 16), puisqu’il ne se passe pas un silence ou un néant sans que ne s’immisce le quelque chose plutôt que le rien. Ceux qui se ferment au quelque chose s’ouvrent à la mort volontaire, mais ce n’est pas le propos de cet endeuillé. Il a paradoxalement choisi la nolonté, donc il n’arriverait guère qu’à saboter son suicide. En revanche, étant donné qu’il est submergé par un capital d’expressions pathétiques, il poursuit la désagrégation de sa volonté en mimant l’enterrement, habitant son appartement comme la dépouille son cercueil. S’estimant «étranger aux épaisseurs du monde» (p. 20), il apparaît corrompu à toute forme de vivacité, criblé de pesanteur et d’empêchement d’être, anti-cinétique à souhait (pp. 31-2). Ce repli favorise l’aigreur envers un monde d’abondance tenu par des langages de troupeau. On ne compte plus les blâmes de l’Ancien contre les Modernes, ils courent un peu partout dans le livre, et parfois ils se contentent du truisme, lorsque la léthargie de cette vie désolante ne permet plus un mot d’esprit. À rebrousse-poil de l’excitation et de la frivolité mondaines, à contre-pied du tout-Paris puisque cet homme affligé est parisien, G. Roch écrit d’abord un mouvement malade, une durée de nonchalance qui donne à ce paysage une ambiance de «montres molles» où persiste une mémoire qui a pris le deuil à l’envers. Ne voulant rien sinon la mort du troupeau en échange de sa femme (et c’est déjà beaucoup !), ce Parisien romanesque se dés-attroupe avant d’halluciner.

Puisque l’hallucination a pour principe de faire advenir des êtres ou des objets qui sont étrangers à la vie courante, les tempéraments hallucinés sont des vecteurs de mondes supérieurs. Avec le sentiment d’être épié par une présence extra-mondaine, le personnage s’initie à une entrée en matière première, pris dans une sorte de frénésie du déplacement puisqu’il n’est plus question de s’attarder dans les coordonnées normales de sa vie momifiée (1). Il prévoit de déménager et cette résurgence d’activité préfigure des retrouvailles, ne serait-ce que le goût de parler, même pour exprimer une accusation (p. 112) (2). Dès qu’il se remettra en selle sur le «surprenant attelage obligé» de l’être et du corps (évoqué p. 46), cet homme connaîtra le demi-deuil après avoir connu une abjecte consternation. La supériorité de ses nouvelles perceptions lui fait quand même apercevoir des perspectives de redressement de soi et de blancheur dans le silence (pp. 172-3). Il doit désormais composer avec la menace d’un excès de clairvoyance, à la suite d’un rêve qui l’instruit des folies consubstantielles de la lucidité (pp. 55-8). Or dans la mesure où le rêve abolit le temps et l’espace tels que nous les pratiquons dans la vie réelle, cet épisode onirique sert de bascule narrative. Dorénavant, l’intrigue ne se joue plus dans le rapport impossible entre une âme morte (Mona) et un survivant (son mari), elle interfère plutôt dans une double relation dramatique et spéculative, entre l’acceptation du personnage devant «le scandale de la mort» (p. 204) et l’éveil d’une conscience aux possibilités d’un méta-monde, qui n’est à proprement parler que le monde esthétique, où l’hallucination peut trouver son symbole, voire son visage découvert.

Mais cette esthétique ne se regagne pas d’un coup d’un seul. Elle exige des confrontations de plus en plus directes avec l’ordinaire, parce que ce serait trop facile d’avoir nié le monde quotidien en se réfugiant dans celui de l’hallucination, trop pratique de prétendre à l’inutilité du premier quand le second n’est au fond qu’un lieu transitoire, comme le rêve est un défouloir précaire au milieu de nos mécanismes psychiques de censure. Parmi les confrontations escomptées, il y a la netteté d’un souvenir pénible, celui du jour où la mort est passée prendre sa femme (pp. 98-9). Cette récognition accentue le processus hallucinatoire. Le fait d’agréger à la conscience un phénomène longtemps bredouillé institue dans l’esprit une disponibilité nouvelle. La présence latente d’un guetteur devient un contenu manifeste (p. 108), et cette impression d’être épié a l’air cette fois de moins gêner le personnage ; au contraire, il commence à pressentir une habileté dans l’acte de participer au vivant. Ceci crée une coïncidence entre le langage continu de la réalité, pourtant décrié à maintes reprises (cf. par exemple pp. 99-101), et le langage discontinu de l’hallucination. Les deux langages pris en simultané corrigent les aberrations du deuil inaugural, quand l’accablement était constant, si régulier qu’il en était devenu grotesque, presque sans motif de ce qu’il fallait pleurer.
On ne s’étonnera donc pas des conversations absurdes que ce veuf sera capable de tenir avec un agent immobilier (pp. 121 et suivantes), ni de ce que la mort d’un de ses chats soit réduite à une mention à peine utile (p. 149), accompagnée de circonstances atténuantes. Passant au travers de ce qui l’aurait achevé au début de ses tristesses, ces rétablissements signifient l’amorce d’une longue escalade, mais celle-ci doit partir de la base, «à l’affût des seuils» (p. 149). Elle est là, peut-être, cette lucidité véritable qui ne confère pas à la folie, lorsque cet homme de la reprise revient sur ses manies de dés-attroupé, lorsqu’il se livre à un assez inquiétant réquisitoire contre le mouvement (pp. 162-5). C’est que tout ne se règle pas à la même allure que les hallucinations, et ses fragiles ententes d’âme et de corps ne sont pas une garantie à toute épreuve, comme en témoigne son horreur du contact physique malgré la désinvolture de celui-ci (p. 208).

La saturation de non-être qui fut la sienne au moment de sa mise en retrait a impulsé des processus de résistance. Ce qu’il révoque en doute, ce n’est pas tant la rudesse du réel que sa capacité à y revenir. Ce guetteur qu’il a adopté en se faisant lui-même l’espion d’un monde supérieur l’a condamné à s’en séparer, ce qui s’accomplira aussi progressivement que sa compréhension tardive de la mort scandaleuse. Sans cela, il demeurerait dans une espèce d’entre-deux-guerres de la signification, au milieu de mots et de couleurs qui appartiennent à deux mondes qu’on ne peut fréquenter durablement, sous peine de risquer un quotidien hallucinogène. Reste qu’il y parviendra, à la seconde séparation (3), et sans nécessairement convoquer des efforts complexes, en quoi ce roman ne dit jamais plus que ce qu’il est utile de rappeler quand la mort s’est appesantie sur le sort du vivant : le pouvoir d’auto-transcendance de ceux qui croient coûte que coûte à une vie esthétique.
Notes
(1) La première occurrence d’un regard qui surveille est mentionnée en page 49. Elle survient juste après ce constat : «Dès que tu rencontres quelqu’un que tu ne connais pas, tu te demandes quel genre de folie est la sienne» (p. 41).
(2) Ce moment est celui du premier vrai dialogue du livre.
(3) Seconde séparation, absolument : d’abord celle de l’être aimé, ensuite celle de l’être halluciné, qui n’est autre que l’être aimé passé à la représentation du deuil authentique. Vouloir vivre perpétuellement dans le secteur d’une hallucination de ce type, c’est non seulement manquer le devoir de mémoire comme on devrait pouvoir l’entendre, mais c’est aussi, et surtout, manquer les futurs contingents, c’est-à-dire rater la possibilité propre de
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©Gregory Mion