EN HOMMAGE à GUY GOFFETTE, qui nous a quittés le 28 mars 2024


Je retrouve la carte que tu m’adressais de Belgique
en janvier dernier – une brouette rouge couronnée de neige
en guise de timbre – mais à bout de forces écrivais-tu
 
Tu évoquais un accident de métro qui t’empêchait
d’asseoir ton cul tu lisais debout comme un curé son bréviaire
et tu t’étais foutu par terre à Namur sur sa chaussée déchaussée
 
Plein d’espoir et de vitalité comme les fleurs entre les pierres
tu relisais Le cahier rouge de Constant pour la dixième fois
et tu souhaitais me revoir au printemps autour des Halles
 
La mort hélas ne fait pas grand cas de nos amis et du reste
je crois savoir que tu es parti en paix l’âme légère céleste
comme tu vécus passeur de mots et planteur d’émotions



Ces fleurs impérissables
poussent entre les lignes
jaillies d’on ne sait quelle graine
métaphorique
 
Sois le lecteur patient
qui jardine sur la terre
comme au ciel
 
Le poète ne meurt
si tu sais cueillir
les fleurs
qu’il sème

À Guy Goffette, in memoriam.


© Frédéric Chef, 4 avril 2024  

Ivan Blatný, Le Passant, Traduit du tchèque par Erika Abrams, Présentation de Zbynek Hejda, Orphée, La différence, 189 pages, 1992. 


En préparant la mise en page pour l’article de  Vladimir Claude Fišera, sur un nouveau livre concernant l’artiste Toyen, je me suis rendue compte que je ne connaissais guère les poètes tchèques qui faisaient partie de l’entourage de l’artiste et du groupe 42. Il me fallait donc absolument combler cette lacune. J’ai trouvé à acheter quelques livres et le premier à m’être parvenu est celui que je présente ici. Lu ou plus exactement dévoré en quelques heures, oubliant toutes les trop futiles obligations de la journée. 

Pourquoi un tel empressement ? Certes, il me fallait combler un vide mais je constate presque tous les jours ce genre de manquements en ce qui concerne mes connaissances. On me répliquera qu’il ne s’agit que d’une traduction et je reconnais que même si l’édition est bilingue et que j’ai donc accès au texte original, je ne parviendrai sans doute jamais à comprendre l’univers de subtilités, de nuances qui échappent à toute traduction. Je ne peux qu’imaginer ce monde inaccessible et profiter avec délice et prudence de celui qui m’est offert.

Ce Livre en quatre grandes parties reprend des poèmes datant de 1945 pour la première partie: « Ce soir », de 1947, 1948, 1954 pour la deuxième partie « À la recherche du temps présent », de 1979 pour la troisième partie: « Vieux domiciles » et de 1980 pour la quatrième partie: « Cours Bixley pour retardés ».

Le Passant qui est-il? Il est d’abord cet être anonyme sans nom qui ne reste pas en place mais va d’un endroit à un autre. L’habitant quelconque d’une ville quelconque. Il occupe tour à tour une place dans le bus, le tram, le train. Transite sur une place, dans une gare, habite l’appartement d’en face ou du premier étage. Le Passant est aussi une sorte de fantôme capable de voyager dans le temps celui du rêve comme celui du souvenir. C’est un voyageur. Le Passant est le poète lui-même à l’instar de Rimbaud et d’autres, il ne tient pas en place. Un vagabond. Je pense en particulier au dernier poème repris par le livre « Le vagabond dort dans un pré » 

Le bon à rien traîne dans les rues de la ville
always under pressure of the moral institutes 

Dans ce poème et quelques autres, on comprendra comment Ivan Blatný en mélangeant plusieurs langues (anglais, allemand, français, tchèque) au sein d’un même poème, il crée une nouvelle langue poétique à plusieurs attaches. Comme pour nous dire que le poème est au-delà de toute langue tout en les concernant toutes.
Le Passant est poète mais aussi cet autre qu’il ne peut être, cet autre auquel le poète s’adresse tout en sachant qu’il se parle à lui-même, qu’il parle de lui et de son étrangeté au monde. Une sorte de double, de frère, d’ami. Le Passant est la solitude incarnée, le voyage poétique implique pour ne pas dire impose la solitude. Le Passant est passeur. La mort le regarde en face sans l’effrayer. Pas de fatalité, juste des faits, la réalité, les réalités.

Une partie de ma fascination pour les poèmes de Blatný s’explique sans doute aussi pour le rapport à la réalité qu’ils impliquent. À cette réalité (connue de tous) se superposent d’autres réalités impliquées par le rêve, le souvenir, la création. À la multiplication des réalités, comme s’il s’agissait d’un millefeuille, s’associe une démultiplication de la personne (le passant, l’homme ordinaire, le poète, le créateur) et une superpositions des temps (de la création, de l’écriture et celui de la perception et donc de la lecture). 

Le fabuleux poème Terrestris est un exemple de cette mise en abîme, de cet enchâssement de plusieurs réalités: l’emboîtement les uns dans les autres de divers univers appartenant au rêve, au souvenir, à la création pure telle que la pratique Blatný .

« À la recherche du temps présent » ne fait pas que répondre à Marcel Proust. Le temps est élastique, un parfum, une saveur rapprochent deux époques différentes et séparées par des années lumières. Blatný cherche le temps présent, il « n’est pas un poète des profondeurs » nous apprend la préface pour nous révéler que « Dans le monde de Blatný, le souvenir d’un poème, d’un poète ou d’un peintre occupe une place ni plus ni moins importante que celui d’un match de football. Pour reformuler un de ses propres vers, chaque instant, chaque situation lui paraît digne d’un poème. »

La poésie d’Ivan Blatný ne se limite pourtant pas à la surface des choses, évidement l’homme a sondé le monde, a interrogé ses habitants, leurs moeurs et coutumes, leurs habitudes, leurs mesquineries, leurs peurs, leurs prises de position et leurs erreurs. Malgré sa solitude, son étrangeté au monde, le poète n’est pas dans le jugement, dans la critique ou le constat amer. Il tente d’être dans la compréhension sans devoir être dans le rejet. La vie du poète ne fut pourtant pas facile, exilé, malade, n’écrivant pas durant presque deux décennies. Sa poésie reste innovante, savoureuse et piquante, intemporelle, elle titille pourtant toujours le quotidien, notre quotidien d’être humain et d’animal destructeur, de prédateur indifférent au sort qu’il réserve à l’autre. Ivan Blatný a choisi d’être un passant, un voyageur, un créateur de lumières et d’ombres, un artiste. Faut-il s’adapter au monde? S’y plier, s’y résoudre?

Porter le monde
dans la tête comme une roche erratique,
je n’ai rien su faire de plus ici-bas et sans doute est-ce
peu,
comme dans les poèmes chinois
il y a parfois peu de chose,
rien de plus que le ciel et un oiseau qui y vole,
qui y vole, un oiseau, mais le vrai,
qui a cessé de jouer le jeu, qui ne joue plus,
et pour ce peu, pour ce presque rien,
je donnerai ma jambe à couper,
tout comme le Passant,
tout comme le Passant,
mais bien au contraire.

Santiago Montobbio, Días en Venecia, Nueva Biblioteca Íntima, Ònix Editor, Barcelone, 2024. 20.00€. 


Lorsque Santiago Montobbio m’a fait part de la sortie de son nouveau libre, Días en Venecia, j’ai tout de suite pensé que je prendrais un grand plaisir à la lecture d’une nouvelle évocation de Venise. Nouvelle, parce qu’évidemment, il n’y a peut-être pas de ville sur laquelle on a plus écrit, en tout cas de manière aussi lyrique et enthousiaste. Santiago Montobbio évoque Casanova, Byron, Goethe, Thomas Mann et Henry James, mais on peut penser aussi à Hugo, Proust, Hemingway, Fruttero et Lucentini, Robert Dessaix, et bien d’autres. Venise est, chacun le sait, au cœur des récits de nombre d’écrivains voyageurs, très présente dans les anthologies de travel writing

Santiago Motobbio pose la question dès sa note liminaire : est-ce qu’on peut ne pas connaître Venise ? On peut n’y être jamais allé, mais il faudrait sans doute n’avoir rien lu et n’avoir vu aucun film pour ne rien savoir de son atmosphère magique. 

Si Venise est toujours déjà là, admirée, aimée, pourquoi écrire à nouveau sur elle, se demande dans la foulée Santiago Montobbio ? Et il ajoute immédiatement, en guise de (non) réponse : « Nous pourrions aussi nous demander si simplement on peut encore dire ou écrire quelque chose ». Et en effet, ce n’est pas parce qu’il existe déjà des millions de romans d’amour qu’on arrête d’en écrire et d’en lire. De même, chaque expérience de Venise est unique et peut donc donner lieu à son récit propre. 

Ici, on va en fait plus loin encore, par la nature même du livre. Il ne s’agit pas d’un, mais de deux récits de voyage, deux séjours, faits en 2011 et 2014, en écho l’un à l’autre. En effet, la plupart des visites sont faites deux fois, voire trois, en accord avec l’intuition de George Steiner que le plaisir n’est pas dans la connaissance, mais dans la reconnaissance. C’est-à-dire qu’on ne va pas à Venise tant pour voir des Carpaccio et des Tintoret, mais pour se retrouver soi-même admirant des Carpaccio et des Tintoret lors d’un voyage précédent. 

Santiago Montobbio, connu comme poète, fait le choix de la prose pour ces chroniques de voyage, et sans doute est-ce parce qu’il ne cherche pas ici uniquement à évoquer à petites touches des impressions sur son vécu, à faire, comme il le dit joliment, « un catalogue d’impressions ou de moments peut-être marginaux ou effleurés », mais à se poser la question que se posent tous les voyageurs, celle de leur statut propre. L’obsession de l’auteur est celle par excellence de l’écrivain voyageur : qu’est-ce qui fait que je suis ou ne suis pas un touriste ? Lors d’un parcours en vaporetto, il se trouve confronté à un de ces touristes de caricature, que, en moins d’une page, il décrit comme gros, vulgaire, agressif, dégoûtant, repoussant, insultant, envahissant. Un comportement plus discret, moins égoïste, suffit-il pour distinguer le touriste et l’authentique Vénitien ? 

On se doute que ce n’est pas si simple. Santiago Montobbio recherche les cafés, les restaurants les plus authentiques, mais évidemment, son mode de consommation n’est pas celui des habitués, il parle, comme il le dit, un italien « oxydé », et tous les cafés et restaurants ont déjà été découverts par les touristes. Comme toutes les églises où il y a des concerts gratuits, comme tous les petits magasins assurément authentiques, comme tous les passages décrits dans les guides comme en dehors des sentiers battus. Ironiquement, l’auteur nous propose une intéressante mise en abîme lorsqu’il rapporte une conversation à propos d’un restaurant « typique » de Barcelone qu’il apprécie et que son interlocuteur, Italien vivant à Barcelone, décrit comme « pour touristes ». 

L’amie italienne chez qui Santiago Montobbio loge ne connaît pas certaines des merveilles de sa ville, qu’il lui montre ou évoque pour elle, et c’est peut-être là qu’on touche du doigt la difficulté de percevoir et d’apprécier l’authenticité de l’expérience de visite d’une ville. Santiago Montobbio, malgré son désir de « passer » pour Vénitien, a des priorités de touriste, comme éclairer les toiles d’une église pour les voir en pleine lumière pendant une neuvaine (il songe même un instant à interrompre les vieilles dames en prière pour leur demander de la monnaie), ou demander son chemin à deux dames en train d’essayer de faire passer un pont à un lourd appareil ménager, sans même avoir l’idée qu’il pourrait leur proposer de l’aide. 

Si on rétrécit la question à une typologie des bons et des mauvais touristes, Santiago Montobbio nous surprend encore. Des gens de rencontre sont décrits comme « habillés en touristes » mais se révèlent être cultivés, intelligents et charmants. Il faut donc chercher la distinction entre le voyageur qui cherche à se fondre dans le paysage et le touriste de caricature ailleurs, dans l’intériorité. Si le « mauvais touriste » voyage come une valise, regarde son téléphone portable affalé au fond d’une gondole et en oublie d’admirer les palais ou va de magasin de souvenirs en magasin de souvenirs avec quelques Titien en sandwich, le vrai voyageur admire, contemple, se donne le temps de l’émotion : « On ne peut pas voir quelque chose de grandiose, bien qu’étranger, et le laisser au bord du chemin, en chemin vers un autre site qu’on sait être plus beau, plus rond, plus éclatant ou indiscutable dans sa beauté ». 

Le grand intérêt du travel writing, ce sont les anecdotes qui transforment la déambulation d’un site à l’autre en expérience de vie. Días en Venecia n’y échappe pas : traversent le livre des personnages secondaires, oubliables, qui ont pour fonction de donner vie à l’expérience d’être à Venise, d’en faire, comme le dit Montobbio, des « aquarelles », de donner corps à ce qui, sans cela, ne serait qu’une description de guide touristique. Le terme d’aquarelle est particulièrement bien choisi, parce que Santiago Montobbio ne s’encombre pas des éléments biographiques de ses personnages, parfois réduits à des prénoms ou à des nationalités, mais pose avec eux quelques nuances lumineuses, qui créent une émotion et sont fraîches et agréables à voir. 

Le voyage et le récit du voyage sont esthétisés. Et Santiago Montobbio se sert pour cette esthétisation de la fascinante stratégie discursive qu’est le retour trois ans plus tard sur les mêmes lieux. Comme tout voyageur, le poète se trouve face à des portes fermées, des églises ou des musées en restauration, des horaires non respectés. Il nomme les lieux qui lui sont temporairement interdits des « dettes », qu’il s’agira de « solder » lors d’un prochain voyage. Et ce désir de revenir est peut-être ce qui donne un genre d’aura sacrée à la visite, puisque l’auteur parle de « génuflexion », de « révérence », devant les lieux qu’il revoit enrichis du souvenir des voyages précédents et des gens avec qui ils ont été vus une première fois. 

Fascinante aussi est la mise en évidence du travail de la mémoire, là encore en réponse à un processus d’esthétisation. Par exemple, le poète retourne avec plaisir en 2014 dans un café où la cuisine est assez banale mais qui possède de belles fresques du 19ème siècle parce qu’il y avait déjeuné avec ses amis en 2011, ou encore transforme un bon chocolat bu en 2011 dans un café moche en mauvais chocolat parce que lui et ses amis avaient regretté de ne pas être allés plutôt dans le café voisin, beaucoup plus beau. Ce déplacement du point de vue est la preuve que le souvenir est dominé par l’émotion plus que par les faits, et ce que Montobbio nomme « l’artifice » de l’écriture est peut-être tout simplement l’impossibilité de saisir avec exactitude l’expérience vécue, toujours médiée, ne serait-ce que par le fait qu’on écrit a posteriori, comme il le note de manière amusante à propos de l’expression « la seule photo que je ferai à Venise », qu’on ne peut évidemment pas écrire ni penser au moment où on fait le cliché. 

Michèle Garant, Traversières, éditions Traversées.


Michèle Garant, Traversières.


Traversées (c/o Patrice BRENO)

Faubourg d’Arival, 43

B-6760 VIRTON (Belgique)

Tél.: 0032(0)63/57.68.64

GSM : 0032(0)497/44.25.60

Courriel: traversees@hotmail.com

Nathalie Roumanès, Tremor Cordis


Traversées (c/o Patrice BRENO)

Faubourg d’Arival, 43

B-6760 VIRTON (Belgique)

Tél.: 0032(0)63/57.68.64

GSM : 0032(0)497/44.25.60

Courriel: traversees@hotmail.com