POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

 

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

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On se souvient du fameux « Ut pictura poesis » (« ut poesis musica ut musica pictura »), dont le poète Horace avait émis le premier la formule. Le livre formidable POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE de Véronique Alexandre Journeau en est une confirmation flagrante, et qui mérite de susciter tous les enthousiasmes. On y découvre quels liens a tissés la civilisation chinoises entre l’art du langage, l’art du peintre, l’art du musicien (et du luthier). Entre langage musical et langage parlé, l’affaire se noue de façon particulièrement évidente puisque le mandarin est une langue tonale : ce qui explique qu’en groupe, surtout, les chinois soient obligés de parler très haut ; lorsqu’on chuchote, impossible d’émettre et de percevoir correctement les accents, pourtant déterminants pour la compréhension. Mais Véronique Alexandre Journeau, docteur en musicologie et en sinologie d’après le quatrième de couverture comme d’après la précision et l’érudition sensationnelles du livre, ne se contente pas d’explorer en profondeur cette relation sonore et rythmique. Elle montre également ce qui matériellement relie musique et langage, à savoir les instruments, la cithare (qin), la flûte (di), etc. tout en faisant connaître quel est leur rôle symbolique en relation avec le poème et la mélodie, à travers les timbres. Cependant, comme la musique chinoise est la traduction du monde, sinon le monde, nous dirions » audibilité de celle des sphères, quotidiennes ou sublimes, et qu’elle est donc une sorte de transposition audible du Taô (aujourd’hui les chinois transcrivent « Dao »), elle retresse des liens supplémentaires avec l’image, comme l’attestent souvent ces poèmes qui occupent volontiers les espaces disponibles d’une peinture exécutée traditionnellement au lavis d’encre en bâton sur papier Xuan. Il y a par conséquent dans toute l’histoire de la civilisation en Chine, une circulation cyclique entre les diverses formes d’expression artistique, qui dure et s’affermit et se polit depuis une poignée de millénaires avec un raffinement prodigieux : raffinement que ce livre nous dévoile avec une extraordinaire richesse et subtilité dans le détail. Les illustrations, les judicieux commentaires qui les accompagnent, la minutie de la mise en évidence de chaque propos, des correspondances évidentes que l’on n’aurait pas aperçues, l’érudition fabuleuse, tout dans ce livre m’a paru extraordinaire et matière à réfléchir à l’infini sur pareil témoignage de ce qu’une société peut obtenir de l’esprit humain et réciproquement. On sent que la personne qui a travaillé sur ce livre est à la fois véritablement compétente en musique, en calligraphie et écriture et donc, dans le contexte de la culture chinoise, forcément érudite aussi en poésie. C’est ce qui explique la clarté et le fouillé de l’information et de la documentation, tel(le)s que depuis Granet je n’avais pas vraiment eu l’occasion d’apprendre autant de choses sur l’Empire du Milieu, et donc sur la manière de penser et de sentir d’un peuple immense aussi bien par la population que dans le domaine de l’esprit. Je suis à titre personnel – mais je suis sûr que d’autres lecteurs vont partager mon avis – extrêmement reconnaissant à Véronique Alexandre Journeau d’avoir eu le courage de s’atteler à cet ouvrage, qu’elle dit modestement être « de vulgarisation », mais qui fera date, et qui est de nature à susciter l’enthousiasme autant du non-spécialiste curieux, que des lecteurs spécialistes plus concernés par les informations « techniques » que contient une somme qui mérite tous les éloges.

 

                                                                                      ©  Xavier Bordes

ROME DEGUERGUE, Clair de futur / Barlumi di futuro. Préface de Giovanni Dotoli, traduzione e cura Mario Selvaggio, pictotofographies de Patrice Yan Le Flohic, (PYLF), Edizione Universitare Romane, 2015

Chronique de Michèle Duclos

clair-de-future2 ROME DEGUERGUE, Clair de futur / Barlumi di futuro. Préface de Giovanni Dotoli, traduzione e cura Mario Selvaggio, pictotofographies de Patrice Yan Le Flohic, (PYLF), Edizione Universitare Romane, 2015

Clair de futur, baptisé « proème » par la poète, se présente comme une sonate en trois mouvements bien distincts dont le troisième reprend rapidement et résout les thèmes lyriques du premier, rappelant les célébrations d’Accents de Garonne, Visages de plein vent et Mémoire en blocs, après, en seconde partie une interruption brutale et violente, un scherzo tempestueux,  l’intrusion brutale de l’Histoire avec arrière-plan familial discret, déjà présent dans Ex-Odes du Jardin, à propos de la Seconde Guerre mondiale. Le volume se clôt sur une femme apaisée, « sage et sans âge » qui décline son acceptation à être au monde du vivant et des choses, telle quelle, et en plusieurs langues de l’Europe – ses langues : « ni  naitre ni mourir : aller ». Ce court mais très dense volume récapitule aussi les deux grandes orientations – lyrique et épique de l’inspiration poétique de Rome Deguergue la bien prénommée, italienne par la réceptivité accordée à son œuvre par les hautes autorités intellectuelles de ce pays, mais germanophone tout d’abord et pétrie de la vision de Novalis, de Hölderlin, de Rilke…

Adepte active de la géopoétique définie par Kenneth White, qu’elle pratique comme  « géo-poésie », elle ouvre la lumière de sa région aquitaine d’adoption, célébrée depuis les débuts, sur l’univers ontologique du sens ultime de la vie en affirmant comme le poète scoto- français, qu’« une partie du centre est toujours à l’extérieur ».

Le volume est ici comme en d’autres lieux éclairé par les « pictotofographies » en noir et blanc de Patrice Yan Le Flohic et préfacé par le professeur et poète Giovanni Dotoli.

©Michèle Duclos

Rome Deguergue, À bout de rouge, Schena et Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures », n. 8, 2014, 40 p.

Chronique de Michèle DUCLOS

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Rome Deguergue, À bout de rouge, Schena et Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures », n. 8, 2014, 40 p.

Défini par l’auteure comme « Pièce de Théâtre en un seul acte pour trois personnages principaux : le récitant R, deux comédiens Y et Z formant le trio RYZ et quatre personnages féminins + un chat roux », À Bout de Rouge est un texte époustouflant, renversant et passionnant où l’on est pris dans un délire, un déluge verbal planifié où les sons, les signifiants prennent le pouvoir. Le langage en folie mais contrôlé. Les mots s’attirent indépendamment du contexte comme chez Ionesco (Sully / Prudhomme) ou dans dada (Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias). L’effet dépend du rythme autant que des sons voire des cris, un rythme endiablé comme chez Offenbach (qu’appréciait Levi-Strauss). Il faut un public évolué pour se prendre à ce dé-lire et jouer le jeu.

Mots clés : Mise en abyme – polysémie – intuité (quesaco ?), didascalies rouges… Ancêtres plus ou moins lointains : Pirandello, Ionesco (absurdité) Maldoror, dada, Jarry (Pologne), Corneille (Marquise), Laurel et Hardy pour les couvre-chefs plutôt que Pozzi et Borgo en fin de com/te, Yaveh et Bouddha, le cerisier Nô, non mais le chat d’où il vient le chat ? Pas du Chat Noir ? L’imagination déchainée mais pas surréaliste pour un chat. D’abord Breton aimait-il les chats ? « Texte pour DIRE ou simplement pour LIRE ? ». Les deux, bien sûr.

Ma réaction, emportée par tout ce flot qui libère : Bizarre. Biz Art ? Bises Arrhes. DIRLIRE ? DELIRE ? That is the real question. LIRE et écouter ou DIRE et regarder. Au chouat.

©Michèle Duclos

Angliciste, traductrice

Université Bordeaux-Montaigne

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Chronique de Xavier Bordes9782343049571r

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes  Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Voici un livre simple, original, passionnant et singulier. Un psy qui aime la poésie s’intéresse à la façon dont les poètes à travers la littérature française ont exprimé, et ainsi tenté d’alléger avec des réussites variables leurs souffrances, leur sentiment tragique de la vie* selon les mots de Miguel de Unamuno lorsqu’il avait vingt ans. Bruno Rostain est psychiatre, psychothérapeute, et a longtemps exercé dans le service public. Il est de ceux qui ont cultivé l’étude de la littérature et de l’histoire pour approcher, en complément de l’observation clinique, la réalité psychique de l’être humain, et son livre reflète avec netteté, poèmes commentés à l’appui, la façon dont se présente cet état d’âme si moderne en apparence qu’est la dépression – ou plutôt, que sont les dépressions, car elles se présentent sous diverses formes. Ce qui est spécialement intéressant dans ce livre est qu’il conjugue les vertus d’une anthologie poétique personnelle sur le thème en question, mais qu’il s’accompagne également d’analyses scientifiques pertinentes (dans les limites évidemment de ce qu’on appelle « sciences humaines »), concernant les états de conscience et la personnalité dont chaque poème est le miroir, et de surcroît d’un lexique clair, de réflexions tout à fait accessibles au profane. Il s’ensuit que l’on se retrouve face à un ouvrage qui associe les charmes de la poésie et celui d’une initiation aisée à ce phénomène mental que sont les dépressions diverses, lesquelles forment un ensemble assez flou pour nos contemporains non spécialisés. C’est donc la première fois à ma connaissance qu’un livre fait dialoguer la logique qui diagnostique et la fantaisie qui poétise. Raisons pour laquelle en ce qui me concerne, je lui ai trouvé un fort intérêt, à la fois de lecture littéraire, comme occasion d’y « réviser » nombre de poèmes fameux, et de curiosité en quelque sorte thérapeutique, en ce sens qu’il n’est jamais indifférent de surprendre le fonctionnement mental de certaines périodes dans la vie de poètes célèbres ou moins célèbres, dont le choix des poèmes joue à la fois le rôle de miroir et de loupe. Notons que le parcours se fait par thèmes, sous quatre grandes rubriques, et non par chronologie de l’histoire des lettres. Ainsi voisinent de façon frappante des auteurs que l’on ne rapproche pas d’ordinaire, Louise Labé, Paul Eluard ou Leconte de Lisle y peuvent fort bien être côte à côte, se répondant de poèmes en poèmes. Bref, un livre que je recommande vivement à tous ceux que les rapports entre poésie et états mentaux intéressent !

                                                                                                  ©Xavier Bordes

Vassilis Alexakis, La clarinette, roman, Seuil (351 pages – 21€)

Chronique de Nadine Doyen

  • 9782021167696Vassilis Alexakis, La clarinette, roman, Seuil (351 pages – 21€)

Peut-on oublier un mot de sa langue maternelle ou de sa langue d’adoption ?

Oui, dira l’auteur, qui, en a fait l’expérience. Il s’interroge sur le mécanisme de la mémoire chez les adultes, mais aussi chez les enfants et nous livre les résultats de son enquête. Ce mot oublié donne donc le titre au roman.

Vassilis Alexakis est un habitué des allers retours Paris-Athènes. Dans ce roman, il nous fait partager son séjour 2013, nous relatant  les retrouvailles avec sa famille, la réception qu’il organisa pour ses 69 ans, (son anniversaire tombant à Noël), ses rencontres fortuites dans les rues, le tout dans les moindres détails. Des sujets récurrents sont développés : l’écriture, la traduction, les langues et la crise grecque.

Mais ses pensées sont constamment tournées vers son éditeur, devenu plus qu’un ami, un confident, taraudé par la crainte de ne pas le revoir. L’auteur lui téléphone et commence une conversation ininterrompue, échangeant sur de multiples registres.

Le portrait de celui qui n’est pas nommé (1), facilement identifiable, puisque l’auteur de Deux vies valent mieux qu’une, livre catharsis, se tisse au fil des pages.

Le romancier se remémore leur première rencontre en 1974, la publication de son premier roman Le sandwich et relate comment leur lien professionnel se transforma en une véritable amitié, une complicité fraternelle matinée de déférence. Avec nostalgie, il se souvient de leurs étés à Tinos, leurs familles réunies.

On suit avec empathie le combat de l’éditeur contre la maladie, le traitement de la dernière chance et la façon dont Vassilis Alexakis le drape de bienveillance et lui apporte  un soutien moral incommensurable, une présence lénifiante jusqu’à cette fatale date du 25 mars 2013, coïncidant, ironie du sort, à la fête nationale grecque.

Et si le tag « Je dépéris », vu sur un mur à Athènes, était une voix prémonitoire ?

En parallèle, se brosse l’autoportrait de l’auteur bilingue, sollicité de toutes parts, par des salons, des universités, des librairies et médiathèques. Avec humour, à l’instar de L’écrivain national de Serge Joncour, il commente ses voyages en train, ses rencontres avec son lectorat, ses passages dans les villes, dont il ne connaît, parfois, que la gare, la cathédrale ou le phare (énigme de Brive). Il est passé expert en noms des habitants. Il ne cache pas ses idées politiques sur la carence du gouvernement de Samaras, l’administration qui sommeille, la troïka et le parti Aube dorée. Il est indigné de voir l’église intouchable, la misère dans les rues, occultée par les pouvoirs publics. Avec Zoé, ils évoquent les droits bafoués. Il ne se prive pas d’égratigner les journalistes peu délicats ou le net, source d’infos erronées. Il souligne l’inéluctable solitude de l’écrivain et justifie son choix de quitter Stock. Il concède sa propension aux mensonges. Il confie sa lassitude de Paris, où l’on garde ses distances.

En marge de ce duo éditeur/écrivain, défile toute une galerie de personnages atypiques, hauts en couleur : Minas, le clochard érudit qui lit Cavafy, Théotokas ; Lilie qui tricote des pulls pour les miséreux SDF ; la dame au cageot rouge ; « un marchand de loukoums qui miaulait » ; Orthodoxie, qui joue dans une équipe de football et vend Le radeau, en gilet rouge. N’oublions pas que Vassilis Alexakis est un fanatique de ce sport. Dans le quartier du Céramique, au cours d’une maraude, l’auteur croise Thodoros, ex- commerçant, ruiné.

L’auteur sait à la fois nous émouvoir (avec ses larmes de « la taille de pièces de dix euros » et nous dérider par des scènes insolites ou cocasses, frôlant le ridicule, mais excellant dans l’autodérision. Le travelling sur une poubelle qui dévale, avec l’auteur s’évertuant à la freiner est plein de suspense. Une passagère qui ne sait plus détacher sa ceinture, arrivée à Roissy. Le pantalon qui se détache du fil et atterrit on ne sait où. Parfois c’est lui qui chute de son fauteuil. Sa sortie d’une bouche d’égout, couvert d’« une boue, blanchâtre », dans l’indifférence des passants. Comme il le fait remarquer tragédie et comédie «  sont deux genres qui se côtoient sans cesse, qui habitent sur le même palier ». On sourit à la naïveté de sa question concernant les marées : « Comment je vais faire pour rentrer chez moi ? ».

Il adopte un style imagé  pour décrire sa table de ping-pong : « Les documents formaient des chaînes de montagnes. Les deux raquettes, comme elles sont bleues, figuraient des lacs ». Tel un poète, à Tinos, il sait s’émerveiller devant la beauté d’un papillon : « j’ai eu l’impression qu’il applaudissait le paysage ».

On adhère d’autant plus facilement que l’auteur nous apostrophe en ami. Ne nous fait-il pas partager même ses messages téléphoniques ?

Avec Vassilis Alexakis, 71 ans, on ne prend pas racine. Toute sa vie n’a-t-elle pas été une course ? Fait-il remarquer, « complètement essoufflé ». Il nous embarque dans ses déambulations athéniennes (le café d’Exarkheia, le quartier de Kypséli peuplé d’immigrés, de Kolonaki, d’Omania) et parisiennes (imaginant son ultime traversée de Paris). « Les lieux sont  chargés de souvenirs », des liens et notre mémoire.

Il nous offre une immersion dans la langue grecque, émaillant ce roman de mots grecs, rendant hommage à l’helléniste Jacqueline de Romilly, qui a donné son nom « à une place près de l ‘Acropole ». « La grâce des mots tient à leur sens : c’est lui qui leur permet de s’envoler comme des ballons ». Il est lui aussi un adepte du name dropping : François Bott qui lui assure que « Trouville est le lieu idéal pour fumer la pipe », dont il ne se sépare pas.

Les aficionados de Vassilis Alexakis reconnaîtront les romans précédents qu’il évoque. Depuis celui où il apprend le sango, celui où il cherche le premier mot, des titres moins connus comme La tête du chat et l’avant-dernier qui est celui de la remise sur pied. On retrouve cette même autodérision et des scènes cocasses parfois cinématographiques. L’auteur aime convoquer les absents. Il nous a déjà habitués à ses récits d’outre-tombe avec : Je t’oublierai tous les jours ou L’enfant grec, dans lesquels il dialogue avec sa famille disparue (mère, père, frère). Rappelons que Vassilis Alexakis a reçu le prestigieux Grand Prix de l’Académie française.

Le bémol qui peut indigner des féministes, c’est la façon dont l’auteur évoque ses liaisons éphémères, concédant ne pas être amoureux. Par contre, sa petite fille Éléni le fait fondre de tendresse et il lui promet de « l’installer au cœur de sa mémoire ».

Dans ce roman largement autobiographique, Vassilis Alexakis mêle souvenirs, anecdotes, interrogations, confidences adressées « à mi-voix » à ses lecteurs, « façon de les traiter en amis », réminiscences de son « intermezzo » à Rome. Il s’égare dans des digressions sur les chiffres, les couleurs. Il nous offre une incursion dans le théâtre et le dictionnaire. En journaliste, il autopsie la situation de la Grèce, dresse un état des lieux dramatique (mesures d’austérité imposées par Bruxelles, pauvreté et « affres de la faim », fermeture de librairies), prémices de la crise actuelle. Elle « n’a plus qu’un visage, celui de ses fautes ». La Grèce, déliquescente, est à vendre. Il égratigne ceux qui bénéficient de niches fiscales, comme l’église. Toutefois, on comprend mieux son attachement à Athènes, plus rien ne le retient à Paris. Serait-il mal à l’aise avec la montée de la xénophobie, lui, l’exilé ? Désirerait-il se rapprocher de la mer ? Elle, « qui résiste le mieux à l’oubli » et qu’ « il faut regarder debout ».

Pour donner de la légèreté, la musique (bouzouki, rébétiko) et la danse ponctuent le récit, teinté de mélancolie. La vie ne vaut-elle pas d’être dansée ? L’auteur ne se fait-il pas passer pour  « équilibriste » ? Jongler du grec au français, il excelle (« exercice salutaire pour le cerveau »), tout en soulevant les difficultés auxquelles un traducteur est confronté quand le mot n’existe pas dans l’une des langues.

Dans La clarinette Vassilis Alexakis rend un vibrant hommage à cet ami, qu’il a accompagné avec abnégation et tendresse, lui offrant  un tombeau de papier à la hauteur de leur quarante années d’amitié indéfectible, de fidélité, de soutien réciproques. Comme le pense Milena Busquets, ne sommes- nous pas « davantage les choses que nous avons perdues que celles que nous avons » ?

Un roman touchant, alerte, fertile en imprévus, truffé de références mythologiques, d’une grande envergure, que l’on quitte à regrets, dédié aux enfants du disparu.

« Topissime », oserais-je ajouter !

©Nadine Doyen

(1) Jean-Marc Roberts