André Velter : Loin de nos bases – (NRF – Gallimard, 85 pp.) prose-poème. Et : Le jeu du monde – Cartes à Yanny (Coll. Le sentiment géographique – Gallimard, 150 pp.)

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André Velter : Loin de nos bases – (NRF – Gallimard, 85 pp.) prose-poème. Et : Le jeu du monde – Cartes à Yanny (Coll. Le sentiment géographique – Gallimard, 150 pp.)

André Velter est un poète qui a la bougeotte. Sans doute par le fait d’avoir croisé la poésie sur son chemin, le voici inspiré pour des livres en forme de proses poétiques de voyage. De ses deux récentes publications, la première est certainement la plus singulière. Par la grâce d’une amitié avec un traducteur-poète expert en sinologie, Jacques Dars, voici que l’auteur remet ses pas dans ceux du St John Perse d’Anabase (Alexis Leger, poète français prix Nobel de Littérature 1960), mais également, il met les pas de son écriture jusqu’à un certain point dans celle de son prédécesseur : par exemple, le livre comme ceux de St J.P. est imprimé en italique, et se compose de chapitres numérotés encadrés de deux « chansons », un rappel d’Anabase. Cependant au lieu de dix chapitre, Loin de nos bases en comporte treize, (shi-san en chinois) peut-être pour un motif occulte. Par exemple, pour les choses qu’on offre, les chiffres impairs en Chine sont mal vus, car cela laisse entendre qu’une personne manque à l’appel. La règle ne vaut naturellement pas lors d’un deuil : en l’occurrence, on peut considérer qu’un Absent hante le livre. Quoi qu’il en soit, l’écriture nous emmène en chemin jusqu’à Tao Yu, le temple « à une journée de cheval de Pékin » où Alexis Leger rapporte qu’il avait écrit son Anabase. Bien entendu, cet itinéraire en poésie chez André Velter engendre un texte multiple en son essence : ce n’est en rien un pastiche de St J.P. et pourtant on y peut entendre l’esprit du poète, ce n’est pas un livre de commentaires, pourtant il commente, ce n’est pas un livre de souvenirs mais il se souvient, ce n’est pas un manifeste, et pourtant il prend parti, il brandit des sentences et des formules. Bref, c’est un texte poétique sui-generis, et qui, à la différence d’Anabase, n’est que faussement une « montée » vers un repère rêvé, un lieu central, mais à mon sens bien davantage la prose d’un coureur de déserts, de sociétés, de civilisations, avec son corollaire de réflexions philosophiques spontanées. Par là, ce livre rejoint son faux-jumeau : Le jeu du monde. Dans cet autre volume, André Velter traite une multiplicité de sites de la planète sous formes de cartes postale qui posent comme une loupe, parfois érudite, sur un lieu, puis un autre, et un autre, de loin en loin, au cours du périple du « Poète-Pérégrin », résumant – en ajustant la focale de son écriture sur un essentiel remarqué, sur une poignée de traits caractéristique, – ce qu’il a pu saisir, surprendre de «l’esprit des lieux» ; il faut considérer cependant que ces deux livres ne sont pas du tout des livres « d’établissement » ou de « conquête », fût-ce en esprit, en fantasme. Ils ne sont pas non plus des relations d’un périple de touriste, même si l’on pourrait un moment le penser : ils présentent un témoignage « non-ancré » de l’existence poétique de la planète que nous habitons. Par non-ancré, j’entends que l’impression qu’on en retire est celle d’une sorte de liberté, à l’aune de laquelle les choses sont estimées sans vision spécifiquement polarisée sur l’occident. De bases, en fait, il n’y en a point. Pas d’endroit privilégié, mais des étapes, avec leur escorte de rêve. Le poète devient un moderne arpenteur planétaire, pour lequel chaque point de chute momentané est un monde à aimer, connaître, résumer de façon plus ou moins abstraite ou concrète – c’est selon. Pour illustrer ce que je veux dire, parole à l’auteur lui-même : « Dans mon souvenir, le What Xieng Thong était le lieu que j’aimais le plus au monde. Sentiment qui se confirme aujourd’hui, avec aussitôt le déferlement des autres lieux que j’aime le plus au monde! […] » (p 128 – Le Jeu…) Ainsi partout notre poète vit intensément la « chance d’être quelque part ». Il ne s’agit plus de nomadisme opposé à de la sédentarité, mais d’une forme de sédentarité paradoxale qui se sent, avec une curiosité heureuse, un hédonisme contemporain, chez elle dans une infinité de lieux différents, pour lesquels elle éprouve indistinctement une sympathie reconnaissante, voire de l’amitié, laquelle enveloppe dans son élan une planète entière, la nôtre. C’est la démarche mentale que la carte de Mexico du 17 février 2014, avec simplicité dévoile : « Écrire à un ami dans la plus belle poste de la planète encore appelée «Terre » est un plaisir des plus vifs […] L’édifice est fastueux mais presque déserté, pareil à un qui n’intéresserait plus personne, et serait en passe d’accéder au rang de relique. Correspondre devient ici un acte de résistance simple et silencieuse, résolument archaïque, par là des plus nécessaires, car sans de telles survivances, qu’en serait-il des émotions, des surprises, des aventures à transcrire et transmettre ? » (Le jeu – p.129). Il me paraît qu’avec ces mots André Velter avoue le principal de l’ambition et de la tonalité poétique qui ont présidé à ses deux livres.

 © Xavier Bordes – Paris 11/03/2016

Sobre el cielo imposible, de Santiago Montobbio Editions El Bardo, Barcelone, 2016

Chronique de Jean-Luc Breton

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Sobre el cielo imposible, de Santiago Montobbio
Editions El Bardo, Barcelone, 2016

Sobre el cielo imposible est le quatrième et dernier volume des poèmes écrits par Santiago Montobbio en 2009, et, à ce titre, ce livre est un volet fondamental du parcours créatif intense qu’a connu le poète espagnol pendant presqu’une année. Ce dernier volume a une indéniable couleur d’automne, et, comme le rappelle le poète, l’automne est à la fois la saison la plus belle et l’annonce de l’hiver, du froid, de la neige. Plus encore, Sobre el cielo imposible est traversé par le vent et la tempête, un vent qui met en évidence tous les interstices et tous les trous en nous, une tempête d’autant plus pernicieuse qu’elle se déchaîne aussi à l’intérieur des corps, des cœurs et des esprits sans qu’aucun signe extérieur ne s’en manifeste.
Santiago Montobbio est un poète de l’introspection, de la solitude, de la perte, et les couleurs de l’automne lui conviennent très bien. Sobre el cielo imposible est bien moins torturé par des angoisses métaphysiques que certains des recueils précédents de Montobbio, qui se débarrasse même parfois assez cavalièrement de Dieu et des anges; ses poèmes sont plutôt des observations du quotidien et de la difficulté existentielle à comprendre pourquoi le moi et le monde ne coïncident pas. Un cycle de 21 poèmes, sous le titre Le dernier amour, aujourd’hui plus que jamais dernier, évoque parfaitement, par petites touches aussi acérées que des lames, la résignation nécessaire de l’amant éconduit, dont le désir d’aimer persiste, même s’il sait qu’il est dans une impasse absolue avec son amante éloignée, dans tous les sens du mot. Vivre est chez Montobbio synonyme de survivre, et il est évident que l’effort de survivre, comme le poète l’a toujours écrit (« mes poèmes ne sont jamais /que les portraits de mes avant-derniers suicides », disait-il dans le recueil Tierras de 1996) est une tâche ingrate, que la tentation du suicide est toujours présente (« Tout est non », répète-t-il), que l’évidence de la vacuité de la vie est quotidienne (mon âme est comme de la poussière et du néant, un vent calme), mais le recueil se termine sur le plaidoyer pour la vie le plus simple et le plus évident (je veux vivre).
Cela n’étonnera pas que Montobbio cite Pascal : l’homme est condamné à vivre et à le faire en s’accommodant du monde, qui est plein de beautés et de bonheurs, comme l’évoquent certains poèmes apaisés sur des paysages ou des rencontres avec des amis, mais qui est aussi angoisse profonde devant le néant.
Même sans Dieu, c’est vers le ciel que le poète regarde. Comme toujours chez Montobbio, le titre du recueil est heureusement choisi et profondément évocateur. C’est sur le ciel et non sous lui que le poète nous invite à regarder, c’est-à-dire que c’est la recherche d’une réponse dans l’azur qui est l’objet de notre quête. Et si cette recherche est impossible, c’est parce que le ciel n’est, comme la vie, que passage. On songe au dialogue d’Hamlet et de Polonius, qui tentent de décrire la forme des nuages et constatent que chaque image qu’ils proposent est modifiée à peine énoncée. Comme le rappelle Santiago Montobbio, la pluie aussi s’interrompt forcément (La pluie, comme / la vie, passe toujours), et le gris, qui succède au bleu, nous tend un autre miroir, tout aussi réel.
Le ciel, le vent, la pluie, l’ocre de l’automne qui va céder sa place au blanc de la neige qu’on pressent, c’est bien sous le signe du changement que se place Sobre el cielo imposible. Comme l’évoque Montobbio dans la préface du recueil, la question sur le sens est inévitable et la réponse impossible, elle aussi. On ne sait pas très bien ce qu’est la poésie, ni pourquoi elle est nécessaire ; cela n’empêche pas des gens de s’y consacrer, de s’y jeter corps et âme, et même si le ciel est impossible parce qu’absent, même si le vent parfois ne souffle pas où il devrait, elle les aide à trouver le moyen de poursuivre le chemin et donne un sens à leur voyage : l’art […] est la vérité de la vie qui n’a pas de fin.

©Jean-Luc Breton

Lendemain de massacre–Xavier Bordes

Lendemain de massacre

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À tant écrire, il y a de la nuit qui tombe

qui finit par tomber

comme un voile de désintérêt

auquel participe une Hécate complice

Une fleur cramoisie de sang

qui grandit et occupe le premier plan de l’image

puis toute l’image

Et l’esprit subitement s’éteint

à la façon d’une lampe de chevet dont un clic

dans la poire noire a coupé

la source d’énergie

À tant écrire, à tant parler

il y a de la nuit qui tombe

qui finit par tomber

Pour des heures on va vivre sous

un chapiteau de ténèbres

Une inconsciente paix qui ressemble à la mort

Une paix à laquelle seuls nos cauchemars

sont capables de mettre fin en ranimant en nous

l’horreur de revivre.

Xavier Bordes

Trois leçons des Ténèbres » Roger Caillois

Chronique de Lieven Callant

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« Trois leçons des Ténèbres »

Roger Caillois, oeuvres, Quarto, Gallimard, 1204 pages, 32€.

« Trois leçons des ténèbres » comporte trois textes D’après Saturne, Arc-en-Ciel pour la melencolia et La sécheresse qui furent pour la première fois publiés en 1978, Édition Montpellier, Fata Morgana.

Le premier texte commence par la description méticuleuse et soignée des éléments mystérieux qui constituent la beauté spécifique des agates. Sans s’attarder inutilement, Roger Caillois restitue pour le lecteur l’exact éclat de la pierre, tel qu’il existe depuis la nuit des temps mais en même temps, il révèle « la morosité soudaine, irrémédiable, sans objet » que la contemplation de « l’eau grise », « l’atmosphère de songe » des paysages de l’agate fait naître en lui et en ceux qui la regardent.

La pierre précieuse sert alors de prisme qui inverserait toute perception lumineuse en son contraire plus diffus, plus opalescent et dont il est impossible de tracer les contours précis. Elle agit comme un prisme comme si en contemplant une agate, il était devenu possible de comparer la vie éphémère de nos actes, de nos pensées et notre conscience à la vie d’une pierre dont les différentes strates de couleurs et les nuances de tons représentent autant d’éternités successives.

Roger Caillois raconte ensuite l’histoire qui se déroule en 1514 et qui rapporte que le graveur Albert Dürer aurait acquis une agate exceptionnelle et qu’en observant une scène de la vie quotidienne dans la taverne d’une auberge au travers de celle-ci, il aurait eu la vision qui lui inspira une eau forte portant sur une banderole l’inscription de Melencolia. Roger Caillois se sert alors de cette anecdote pour exposer une comparaison entre la beauté « inventée » par l’agate et celle que l’artiste créé.

«  Les artistes les plus convaincus de la vanité de l’art se conduisent souvent comme si leurs oeuvres y faisaient exception. Ce n’est pas fatuité de leur part, mais plutôt routine. Ils continuent d’instinct à investir passion et patience, le meilleur d’eux-mêmes, dans un travail où ils ne croient plus qu’à demi. C’est sans doute qu’ils ne sauraient rien accomplir d’autre et surtout que le reste les contenterait moins encore. »

Plus loin, dans le texte, Roger Caillois écrit: « Il existe une parenté secrète entre les voies aveugles de la matière inerte et celles de la liberté et de l’imagination. Les unes et les autres utilisent des cheminements analogues quoique sans cesse plus délicats, bientôt sophistiqués infiniment. »

« Tandis que sont dégradées les prouesses de l’inspiration et du génie, les dessins minéraux retrouvent leur monopole silencieux ».

On le comprend, Roger Caillois fait bien plus que partager sa fascination pour les pierres, simples cailloux ou roches dans lesquelles l’univers laisse les empreintes de ses naissances tumultueuses, pierres précieuses dans les reflets desquelles l’humanité se plait à n’en lire que l’harmonie qui multiplie les trames, les formes géométriques régulières, les séries de nombres. Il s’interroge sur la nature même de l’art, celui qui laisse une œuvre et dont la condition intrinsèque est qu’elle est éphémère, vaine, aléatoire et issue de l’esprit d’un humain mortel.

Il ressort forcément de cette analyse comme l’annonce d’ailleurs le titre, une option, un positionnement qui implique une certaine forme d’humilité.

Les dessins des pierres « ne proclament nulle noblesse ou ascendance authentifiée, sinon celle de l’immense et anonyme univers. »

Tout auteur lucide ne se doit-il pas de remettre continuellement en doute la valeur toute relative de ses écrits? Son courage, sa verve est-elle vraiment à la mesure de ce que son acte implique? Est-il capable d’aller au-delà de ce qui l’attend, de franchir l’aridité, sachant que « L’aridité est plus ancienne que l’eau, qui s’évapore inévitablement »?

Difficile de répondre à ces questions et elles n’ont probablement pas de réponse unilatérale car une œuvre est souvent le fruit de multiples corrélations aléatoires ou raisonnées qui impliquent à leurs tours enchaînements, enchevêtrements complexes de faits vécus ou rêvés dont il devient impossible d’en discerner l’origine. La création poétique tient à la fois d’une science exacte qui impose règles et stratégies et d’une action impliquant l’abolition, le renouvellement de ses propres lois afin de mettre le doigt sur ce qui ne peut se définir, se concevoir autrement qu’en se fiant à l’imagination, l’intuition.

Pour revenir aux qualités littéraires des textes de Caillois, j’ajouterai que si l’auteur s’est toujours refusé à écrire de la poésie, il a su parfaitement à mes yeux bien mieux que de nombreux poètes en révéler l’essence, la nécessité sans jamais la rendre aride, inaccessible, tordue, boueuse. Caillois applique à son écriture une exigence que les chercheurs appliquent à leur science. Les leçons des Ténèbres, pour moi c’est avant tout cela: on ne se contente jamais de ce qu’on a découvert.

Enfin, je citerai une dernière fois l’auteur afin qu’il m’accompagne dans mes explorations et mes prochaines lectures:

« Dans ma recherche de la sérénité, lors de blessures ou d’échecs, mais aussi d’occasions flatteuses, combien de fois me suis-je secouru d’une admonestation stoïcienne: « Sois fidèle aux moeurs de la pierre »? »

©Lieven Callant