Mystère de l’offrande–sur des peintures de Serval

« Mystère de l’offrande »
Chronique de Miloud KEDDAR
Sur des peintures de Serval


La bouche cousue, seul le regard parle. Qui ose le silence et s’absente ? Celui que le destin habille de désert ? Celui que la société met à l’écart ? Le peintre qui se donne la tâche de révéler ce mystère porte en lui le silence. Le peintre dont la méthode est cette évocation a fait l’expérience du don de soi. Il n’a pas besoin de s’absenter ou d’être mis à l’écart : lui suffisent la réserve et l’attention. C’est ce que j’ai dit de la peinture de Serval dans un précédent travail : « Je suis l’autre dans ton regard » (titre). Et j’ajoute ici que le retour à Ithaque doit toujours s’accompagner de l’amour pour l’autre –comme l’autre en a besoin, je ne cesse de le répéter ! Au peintre, il faut alors un temple de l’accueil qui soit le temple de l’éveil !
Dans les peintures de Serval, les « ciels » sont sans nuages : la majuscule du silence ! Ce qui rehausse le sujet, le privilégie et n’en détourne pas. Et « ce » silence du ciel, dans un second degré, justifie-t-il l’évocation de la mise à l’écart, du désert, de la sorte de mise en abyme ? Je ne saurai le dire ou plutôt si, car m’aide le travail sur la couleur de Serval. J’ai dit le ciel sans nuages et j’ajoute qu’il est d’un fond uni, avec ça et là des dégradés de la même couleur –la même gamme, dirait le technicien. (Les peintures de Serval, si on en fait un « tirage », ont le même effet que le tirage soit en noir et blanc ou en couleurs).
L’offrande ? Dans la saisie du sujet, Serval s’offre. Et le sujet a son mot à dire aussi. Il faut savoir que Serval peint d’après photo.
L’homme –ou la femme- qui utilise les mots, la langue, fait un emprunt. L’Artiste, lui, quel que soit l’Art qu’il pratique, habille et habite son propre alphabet. (Serval est de ceux-là). Les silences et la grandeur sont ses verbes, et puisqu’il faut que l’Artiste se retrouve dans son art, il est à l’écoute. Et grandeur, dis-je ? Grandeur n’est pas hauteur, ni fierté, mais prise de conscience. De cette conscience qui mène à la connaissance. Serval donne cela et peint les hommes et les femmes et le silence, leur lieu de vie et le silence. Tous ces silences qui disent plus que les mots et que seul le travail sur la forme (peinture, sculpture, montage …) peut révéler. Relever ? J’ai à m’arrêter maintenant à trois peintures de Serval pour illustrer mon propos. Mais d’abord ceci : il y a du spirituel chez Serval. Du spirituel dans l’Art de Kandinsky ? Non, chez Kandinsky, il y a trop de bruits, trop de notes d’une musique qui tente de s’élever vers l’esprit pur. Chez Serval, l’esprit simplifie, il se veut de portée poétique et est poésie, car je ne crois pas que Serval fut à la recherche de seulement la beauté et qu’il lui suffisait d’agencer formes et couleurs, il fut porté, je le tiens, par le mystère qui habite et habille l’autre et il en a mesuré l’importance comme je tenterai de le dire plus loin. Venons-en aux trois peintures choisies et d’abord le « nu ».

« Le nu féminin »

La peinture moderne a multiplié la représentation du « nu féminin ». S’interroge-t-elle sur la condition de la femme, sa condition passée, sa condition au présent ? La modernité ne privilégie pas seulement les canons de la beauté ! Alors, le rapport de la femme au corps, son rapport au social, à la vie, ce rapport, ne me dites pas que c’est inné, je ne le conçois pas ! Ce n’est pas non plus culturel. Nous l’avons voulu ainsi, j’ai à dire, par un esprit archaïque ! La femme est parole de tous les jours et geste de la vie, quand l’homme n’est que parole, et ce dans le sens où Marie, à la descente de croix, si descente de croix il y a, serre son fils, le fils mort contre son sein, alors que le Charpentier crie sa douleur, hurle, disant peut-être : La charpente de la croix sera piétinée. Il nous faut inventer des lois, nous avons à construire une mémoire !

« Nu assis »

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En représentant le nu, le peintre tente d’asseoir le discours du corps. Mais qu’est-ce qui pousse un corps à s’exposer nu ? L’amour du corps ! Et quand le Peintre veut que la beauté augmente ses réceptacles, il ne sollicite pas seulement l’œil mais également le cœur. Serval peint du nu l’offrande. Dans un « ménage » où ne gouverne que l’acceptation effective et solaire de l’autre. Ne dit-on pas d’ailleurs : « faire bon ménage » ? Le nu de Serval est une lettre ouverte sur le cœur ! Choisi ici, « le nu assis », -la bouche cousue, il ne parle que par la phrase du corps ! Notre œil saisit l’harmonie des formes, les dispositions, les équilibres, quand le cœur, serein, comme devant une peinture de Morandi, fait sienne la part du manège du peintre et du sujet.

« Je t’offre »

Le nu choisi ici dit : Je t’offre ! Un corps sans tension, le regard du sujet vers le peintre comme donne l’approbation. Rien n’est volé, le corps se veut « s’offrir » ! C’est une femme, et la femme a un sens plus aigu du corps que l’homme ; un amour du corps, ai-je dit plus haut. L’Artiste et son sujet jouent sur la même portée. Une musique d’un haut degré ! Ce n’est pas sans raison que cela me fait penser à la peinture de Morandi. Le peintre ne tente-t-il pas d’écrire pour nous son vœu d’acceptation du corps et la présence affective à ce corps ? « Je t’offre » est titré ce chapitre, et je pourrai ajouter : ce que j’ai de mieux !

« En plus du regard »

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L’Indien a le visage raviné, le port de tête haut, et ce n’est pas par mépris, ni par dépit, l’indien tente de nous dire : « je suis là dans le présent évident » ! Serval peint, la plupart du temps, des indiens, les sujets qui gouvernent. Ils sont aux affaires, ils ont de l’expérience. En plus, les indiens peints par lui sont en harmonie, ou du moins sensibles au jeu du Monde. Par eux, il traduit l’équilibre du Monde. Comme il est, comme il se doit d’être. Serval est un bâtisseur.

« La phrase du désert »

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Les sujets (ou le sujet plutôt) traités par Serval tiennent la plupart du temps sur toute la surface de la toile. Pas d’ornements, ou seulement ceux liés au sujet et qui font sa singularité ! La troisième des peintures retenues ici représente un Targui sur un chameau, un dromadaire, le Targui porte le voile caractéristique des peuplades touarègues. Est dite l’expression du silence, par l’absence des lèvres. Et autour du désert, quelques propos maintenant. Les hommes et les femmes du désert, les animaux du désert ne sont pas sur une « terre » vide, le désert est un lieu vivant ! Certes, il y a les restrictions, il faut se suffirent de peu, il faut savoir aller à l’essentiel, et c’est cela la phrase du désert de Serval. Le Targui sur le dromadaire a été enfant, il a joué à nombreux jeux autour de la maison en pisé ou non loin de la tente quand il fallait se déplacer. Dans ses yeux aujourd’hui, c’est toute une leçon de vie et, je tiens, que c’est ce qui a retenu Serval. Le regard du Targui comme message, le regard du « nu » approbateur, le regard de l’Indien comme devise pour qui sait lire chez le Targui ou l’Indien toute la confiance qu’il nous faut pour vivre notre « ménage avec l’autre », la Terre à habiter !

© Miloud KEDDAR

Claire Fourier, Radieuse – Une croisière en Adriatique, récit, Éditions de la Différence (224 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

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Claire Fourier, Radieuse – Une croisière en Adriatique, récit, Éditions de la Différence (224 pages – 17€)


Besoin de changer d’air ? De s’émerveiller ? Claire Fourier propose à son lecteur d’embarquer avec elle. Comment ne pas succomber à une telle invitation au voyage !

Mais voyage-t-on pour changer d’air ou « pour le retrouver dans un cadre différent » ?

Claire Fourier n’a pas à se poser la question, puisqu’elle est la lauréate du Prix de la ville de Vannes pour son talent. Mais, encore habitée par son expérience de solitude et de méditation (qu’elle raconte dans « Dieu m’étonnera toujours »), la narratrice redoute cette croisière en Adriatique, qui n’est pas sa destination rêvée et où on ne peut éviter la promiscuité. Elle, « une femme du Nord », c’est la Baltique qui l’aimante, Rügen, ne serait-ce que pour se croire dans un tableau de Caspar David Friedrich et retrouver son héros « Hermann » des Silences de la guerre (livre qui lui a valu la croisière) Ce qui explique que son départ soit teinté de déception et sa réaction un rien provocatrice : souhaiter le crash de l’avion.

Claire Fourier anticipe les escales culturelles où les hordes de touristes convergeront tous vers les mêmes sites touristiques. Elle a bien l’intention de fausser parfois compagnie au groupe pour se fondre aux autochtones et mieux observer « les gens ». « Les gens » que Raymond Depardon capte en photos, Claire Fourier les approche, leur parle, les questionne et en brosse des portraits fidèles, pittoresques. Elle se révèle une subtile portraitiste de ce microcosme que forme la meute des croisiéristes. Elle radiographie ce melting-pot sans complaisance.

Rien ne lui échappe, visages, propos, silhouettes, postures…

La narration, datée comme un journal de bord, débute au 15 août, Jour J-1.

Le 16 août, elle s’envole avec son mari pour Venise, port d’embarquement.

Celui-ci va donc subir la mauvaise humeur de Radieuse, prénom temporaire qu’il lui attribue par ironie, le temps de la croisière. Car comme tous les Français, Radieuse « râle » et ne peut s’empêcher de comparer la Chartreuse où elle se retira un été et ce bateau, « puce des mers » où il faut s’adapter à la promiscuité.

La croisière est ponctuée de six escales, le long de la côte dalmate. Radieuse nous fait partager la vie à bord (repas, conférences, danses, spectacles, farniente, soins du corps) et participer à une pléthore de visites. Elle distille un rappel historique très détaillé pour chacun des lieux, souvent associé à un écrivain (le Monténégro/Loti). Elle mitraille en mots les paysages qui défilent, Split, « ahurissant patchwork », puis Korčula, « la ville où serait né Marco Polo ». On apprend que Dubrovnik, « la perle de l’Adriatique », doit son nom aux chênes qui couvraient autrefois la montagne. Hvar est « un petit Saint-Tropez ».

La narration est construite en mettant en exergue les contrastes.

Les merveilles des musées, la richesse des églises, des tableaux de Titien, d’une Vierge noire qui la « cloue sur un banc ». Le drapé d’un « manteau bleu doublé de vert, étoiles brodées » convoque le « génial couturier » Galliano pour Radieuse.

Une Crucifixion lui rappelle le retable de Grünewald, une Piéta la plonge dans l’extase, et, à côté, « la laideur de la foule », « ces corps flasques, adipeux ».

Gros plan sur la guide, Iljana, « Snoopy », qui porte un tee-shirt à l’effigie du Beagle de Charlie Brown, un « canon à mots », « une oriflamme », une « comtesse vénitienne » qui fascine Radieuse au point d’en brosser un portrait dithyrambique. Puis gros plan sur « une jeune trisomique » hurlant ou la vendeuse de lavande.

Claire Fourier dépeint de magnifiques variations de la mer, de jour, au soleil couchant, de nuit, offrant une gamme de couleurs (cuivre rouge, pourpre). Radieuse, de son balcon, « en peignoir blanc », s’abîme dans la contemplation des « reflets lunaires », donne un « baiser aux étoiles », quand elle ne lit pas. Que lit-elle ? Thomas Mann, Michaux.

Claire Fourier entrecoupe son récit par des évocations de Moby Dick

de Melville, et le ponctue ici et là de citations de Goethe, Mallarmé, Yeats, Montherlant, Camus.

En « glaneuse de Dieu », « panthéiste », « mystique », elle apostrophe les cieux, développe une réflexion philosophique sur Dieu, sur la vie, le bonheur et le voyage. Elle nous livre de multiples interrogations, dont l’une résume les autres :

« Peut-on regarder quelqu’un avec insistance sans se mettre à l’aimer ? »

Elle glisse une parenthèse sur les liens dans un couple, ne cachant l’érosion de l’amour : « Parler à mon compagnon de quarante ans revient à parler toute seule. »

Un mot revient souvent : humain. Un autre mot résonne : « Vide », l’auteur soulignant ainsi « l’errance des masses humaines ». Des mots étrangers émaillent les conversations ou descriptions. D’un pays à l’autre, Radieuse compare les sonorités. « La langue italienne est une berceuse ». À Dubrovnik, « nom raboteux, malsonnant », « rien de doux, ni d’avenant », « la langue croate, un jeu d’osselets ».

On perçoit un air de Schubert, « le cri rauque d’un oiseau de mer », un orchestre qui répète, une chorale, « le chuintement de l’eau qui grignote les quais », « Tic !Tac! C’est le temps que fend le navire ».

Tous nos sens sont mis en éveil, comme Radieuse qui veut « tout caresser ».

À Perast, décrit(e) par Larbaud « comme une petite boîte de bois peint » nous parvient « un parfum de rose venu on ne sait d’où ». Senteurs, couleurs du marché de Hvar ou des loups en devantures à Venise. La croisiériste Radieuse arrive à nous faire percevoir le tangage, entendre les vagues qui claquent, la mer qui « jappe ». On vogue, danse, file ou s’attarde. À bord, on chante, caquette, on rit fort. « Les matelots briquent ». La « pouliche » Iljana » virevolte, s’amuse, fait de l’esprit, fédère « son troupeau » et le séduit. La narratrice déambule, arpente les ruelles, « furète », Pierre mitraille avec son appareil photo.

La variété du vocabulaire donne un rythme alerte, fougueux, à

l’image de Radieuse.

Claire Fourier déploie un style singulier, avec des phrases elliptiques : « M’est avis que… », « Me plaît l’homme… », apportant de la nervosité. Elle recourt à deux niveaux de langue : relâché (« Laisse béton », « Bon sang », « Cela me casse »), châtié (« les écailles d’or frétillent sur l’eau de jade », « La mer fourmille de confettis dorés »). On retrouve avec joie sa plume qui combine poésie, érudition, érotisme, sensualité, autodérision et humour. Elle jongle avec les mots : « Ne jasons pas, jazzons ! ».

On entend la voix de l’auteur qui dénonce ce tourisme de masse et fuit « cette ménagerie humaine », ce « troupeau burlesque ». Mais n’aspirent-ils pas tous à la même quête : « changer d’air », leitmotiv du récit ? Revenue à Venise, Radieuse, « atrabilaire », peste contre ces « bétaillères, ces « navires à huit étages qui déversent leur « zoo humain » et défigurent « le port de la Sérénissime ».

Pierre invite Radieuse à lui confier son ressenti avant de quitter « Venise-la-mélodieuse », le 23 août. Elle s’interroge sur l’art de voyager : n’est-ce-pas « le retour qui donne un sens au voyage » ? N’avons-nous pas tous constaté aussi qu’« il faut en passer par le présent insatisfaisant pour arriver au souvenir réjouissant » ?

Vive la « revenance » ! On retrouve Claire Fourier, coquette, et qui préfère « porter la beauté sur elle » plutôt que la voir sous vitrine, au musée. Claire Fourier nous aurait-elle convertis au hygge ? (1)

Radieux, ravi, ressourcé, revigoré est ainsi le lecteur qui, comme Ulysse, a fait un voyage enrichissant, alliant culture, spiritualité et fantaisie grâce à la rayonnante Radieuse.

« Il n’est de voyage que de marche vers les hommes », nous dit finalement Radieuse, après avoir au long de ses pages noué au petit point, ou au point de croix, observation, contemplation et réflexion.

Futurs lecteurs, autorisez-vous à larguer les amarres.

©Nadine Doyen


(1) : Hugge : une nouvelle façon de penser le bonheur, venue du Danemark, prônant les plaisirs simples, un mode de vie rassurant, qui a

Slavko MIHALIĆ – Le jardin aux pommes noires – (Poèmes choisis) L’Ollave 2015 (traduction de Vanda Mikŝić)

Chronique de Marc Wetzel

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Slavko MIHALIĆ – Le jardin aux pommes noires – (Poèmes choisis) L’Ollave 2015 (traduction de Vanda Mikŝić)


Jean de Breyne me fait découvrir un poète (1928-2007) croate, et tout, dans ce recueil, m’enchante, m’intrigue, me convoque, m’ébranle le cœur. Pourquoi ?

D’abord parce que Slavko Mihalić sait admirablement décrire, sur soi, l’inconscient endimanché qu’est l’inspiration poétique,

« Je voudrais savoir d’où

vient ce vide, qui

me transforme en lac transparent, dont

on voit le fond, sans poissons. (…)

Je marche dans les rues, la tête basse

tel un autre lac, sombre surtout, et

vénéneux ; et ne parlons plus de ces

créatures hideuses rampant au fond, qui

à présent me rendent puant à moi-même » (p. 7)

Puis, il est un rigoureux familier de l’innommable, qui sait parfaitement dans quels endroits les fantômes seuls ouvrent la voie,

« Depuis trois jours une colline gît effondrée sans que personne

ait la force de s’en approcher.

Je serai le seul à fouiller ses plaies, avec mes doigts

effilés, afin de tomber malade (…)

Ouvrez-vous, vides absolus ; je dis vides, car

je n’ai pas de mots pour les choses sans nom,

et les choses sans nom doivent être présentes dans

des beuveries précédant les funérailles,

car là où elles règnent, nous trouverons

un apaisement parfait,

nous qui renonçons, nous qui renonçons car

nous reconnaissons votre courage » (p. 9)

Il décrit comme personne les punitions et rédemptions historiques du travail (du temps, – 1956 – où le poète était yougoslave, et ne pouvait se payer que très allusivement la tête de Tito), dans la maestria collectiviste,

« Et quand cette fuite accidentelle m’est arrivée,

j’ai dû revenir, comme le criminel qui tourne

en rond ;

le fait d’approcher au pas mesuré,

n’a pu qu’accroître ma défaite.

Je dis bien défaite, mais c’était comme si eux

m’avaient envoyé quelque part,

et le fait de revenir était le signe du travail

bien accompli.

Un type seulement vidait sa gourde un peu trop vite,

puis me la tendit.

Chaque goutte me plantait plus profondément

dans la terre.

Déjà mes mains saisissaient la manche d’une faux.

Et quand les femmes sont arrivées avec des paniers,

je mangeais plus que les autres » (p. 13)

Il pose mieux que nous l’unique question de l’amour : « Mourir à soi, oui, mais en compagnie de qui ? », ainsi :

« Devrais-je être désolé d’abandonner ma

tombe

Je n’y peux rien si quelqu’un s’y sent

bien

Viens, ne traîne pas, mon amour

Au diable les valises – sans doute sont-elles

contaminées déjà

Mais on ne prendra pas la route – il pourrait y avoir

des embuscades

On prendra la voie des airs – parmi

les étoiles » (p. 15)

Slavko Mihalić sait faire dire à et par la nature le secret pour nous perdu de l’emprise limitée

« Parfois il lui semble, outre deux bras,

posséder deux ailes.

Mais il ne volera pas : il sait bien, il suffit de

sentir,

comme la mer qui sent sa puissance, mais

ne réaménage pas pour autant la terre ferme » (p. 19)

Il décrit méticuleusement le réel dernier repas de toute vie, l’inévitable Cène du pauvre, du commun des mortels,

« Nous sommes les seuls à savoir que la dernière fois

on n’était pas tous à table. (…)

Un à un, nous écartions les chaises,

sourds dans notre file terrifiante.

On savait trop bien ce qui attendait chacun de nous

juste derrière la porte.

On partait, muets, sans serrer de mains,

sans adieux.

Un jour, d’autres sauront mieux agrémenter tout cela

à notre place » (p. 25)

Il décrit aussi le plus commun dénominateur des sorts humains dans l’exemplaire devenir familier des choses :

« Le vent fit le tour de la Terre, puis s’allongea

dans sa propre poussière » (p. 27)

Il sait nous faire entrer, charnellement, dans la fatigue d’un inspiré :

« Et maintenant

que sur ce trottoir bondé

(tous ces monstres, c’est lui qui les a dessinés

dans les nuits de fièvre et de faim)

il n’y a plus de place pour aucun de ses mots,

que même les entrailles du monde sont déjà ouvertes,

il retourne affligé à son trône,

à la chambre grise et sans pitié » (p. 31)

Il convertirait la Madone même à l’immanente sérénité stoïcienne,

« Il est facile d’aimer le monde

quand vous êtes son battement docile » (p. 35)

Il a compris mieux que Lao-Tseu comment son vide central commande à la roue,

« La justice la paix et le calme

se trouvent du côté du flou. Il est profond comme

la naissance de l’histoire : tout est possible et peu de choses

peuvent s’y ajouter. Il est complet,

malgré son apparence tronquée. Demande plutôt

ce qui te manque réellement et quel vide as-tu trouvé

en toi-même ; De quel mensonge voudrais-tu

voiler la fenêtre ouverte ? » (p. 46)

Pour le poète, qui connaît mieux leurs liens que ne le font les choses mêmes, la dispersion infinie des morceaux de Pandore n’est rien, puisqu’il y voit le plus normal des puzzles,

« Un cortège funèbre avance dans la nuit.

Puis l’éclat de quelques bouches. Un quatuor. Un octuor.

L’harmonie unit le ciel et la terre. L’orgue

dilate son poumon sonore. Le noir. La lumière.

On ne retient pas les visages, seule la chanson dure

et au-dessus d’elle, la main qui n’autorise pas la fin » (p. 55)

J’oubliais son extraordinaire conseil de détente et d’abstention à Noé,

« Tu construis un bateau

et le déluge a déjà commencé

Il est grand, bien grand

mais y aura-t-il de la place pour toi ?

Ton entourage prodigue des conseils

l’équipage exige un horaire

il se peut que le Seigneur voie tout cela quand même

il se peut que tu réunisses de l’argent pour le mât

Sinon

tout fond connaît des fuites

Les éléphants n’ont pas le sens de l’équilibre

les loups ont fait passer en douce plusieurs des leurs

Pourquoi t’es-tu mis en peine

pour le monde entier ?

Car tu n’as besoin

que d’un verre de vin

d’une pipe, du silence

d’un déluge universel » (p. 34)

Cet admirable recueil de Slavko Mihalić illustre, je crois, l’essence même de la poésie : l’enfance d’après. L’enfance d’après la peur adulte, d’après la déception adulte, d’après l’oppression et l’absurdité adultes : la peau d’après la mue a la malicieuse finesse de l’Éternel. Les testaments lucides sont à lire.

 

©Marc Wetzel

A l’Orée du Verger de Tracy Chevalier, Editions Quai Voltaire -324p- 22.50 €

Chronique de Sophie Mamouni

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A l’Orée du Verger de Tracy Chevalier, Editions Quai Voltaire -324p- 22.50 €


« L’arbre- quel beau sujet » écrivait Paul Valéry. Nous pouvons le dire du dernier roman de Tracy Chevalier : A L’Orée du Verger. L’auteur nous offre une fresque familiale, celle des Goodenough venue du Connecticut s’installer en 1838 dans les terres marécageuses de l’Ohio aux Etats-Unis. Le père, James, va tout mettre en œuvre pour produire après greffages ses fameuses pommes reinettes dorées au goût de miel et d’ananas auxquelles il voue une passion sans borne. S’il en prend soin et les aiment plus que ses enfants, sa femme Sadie leur préfère des pommes à cidre. Elle se console avec leur eau de vie. Sans son breuvage, Sadie perd toute raison de vivre. James refuse obstinément de planter ces pommes. Le couple se déchire perpétuellement pour ces maudits arbres. La guerre avec son mari a débuté, ici, dans le Black Swamp cette terre marécageuse qui leur a enlevé cinq enfants atteints par la fièvre des marais. Des cinq survivants aucun ne peut sauver leur mère de son addiction à l’alcool. Ils assurent les corvées domestiques notamment Martha. Elle contribue, aussi, aux travaux des champs, du potager avec sa sœur Sal et ses frères : Caleb, Nathan, Robert. Pour celui-ci, sa mère avoue « C’est lui que j’aimais le mieux car il avait l’air de venir d’un endroit différent du reste de la famille ».

Ce fils aux origines mystérieuses, le lecteur le suit dans la seconde partie du roman où Robert découvre l’Amérique. Il n’a d’autre alternative que de fuir face au drame qui vient d’endeuiller la famille Goodenough. Sur les traces des chercheurs d’or, il survit en exerçant de multiples petits boulots jusqu’à ce que l’amour des arbres, que son père lui a donné en héritage, le mène vers la maturité. L’image de force et d’humilité que lui renvoient les forêts aide Robert à se reconstruire. Les arbres donnent un sens à sa vie. Le jeune homme se forge une vie d’homme libre, passionné par la nature auprès d’un explorateur anglais qui prélève des pousses de séquoaias géants pour les envoyer dans le Vieux Monde. Sans oublier, Molly, la jeune cuisinière qui lui ouvre son cœur et son intimité pour découvrir les gestes de la tendresse.

C’est en se croyant l’unique survivant des Goodenough que Robert voit un jour Martha réapparaitre. Elle lui avait pourtant écrit mais aucune de ses missives ne lui est parvenue. Sa sœur dotée d’une force de caractère hors du commun brave tous les dangers pour traverser l’Amérique retrouver

Robert. Leurs chemins se croisent mais n’est-il pas déjà trop tard ? La malédiction de la terre marécageuse du Black Swamp semble inscrite dans leur chair.

L’histoire des Goodenough demeure pourtant un hymne à la vie et à l’éspérance. Dans ce roman, Tracy Chevalier rend hommage aux femmes et aux hommes qui ont construit les Etats-Unis. Certains pionniers sont restés, d’autres ont rejoint le Vieux Continent. Quel sera le choix de Robert ? Martha va-t-elle l’aider à se délivrer ses chagrins du passé ? S’il veut construire son avenir, Robert ne pourra pas perpétuellement fuir ses démons. On peut se demander si les pommiers consolent toutes les peines notamment si les reinettes dorées ont un goût de miel et d’ananas ? « L’Orée du Verger » vous livrera sa réponse.

©Sophie Mamouni

 

Les jonquilles de Green Park, Jérôme Attal, Robert Laffont,

Chronique de Colette Mesguisch

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Les jonquilles de Green Park, Jérôme Attal, Robert Laffont, (213 pages – 17,50€)

« Les jonquilles de Green Park, belles et fières
dans le vent puissant et douloureux d’Avril».


Le narrateur a treize ans en septembre 1940. Il nous fait le récit de la vie à Londres sous les bombardements nazis. En observateur avisé et avec un style fleuri, il évoque la vie quotidienne. Les incartades de ses camarades pimentent le roman et sont révélées avec une infinie tendresse et un humour revigorant. Les amourettes d’adolescents ne sont pas passées sous silence.

Avec une ingénuité touchante, il dévoile la vie de sa famille, les travers des personnes qu’il côtoie sans s’appesantir. Son père « n’a pas de travail sérieux », dit-il, « il a un métier d’inventeur ». Il cultive habilement l’art de la litote quand il énonce les horreurs provoquées par les bombes. Et même, un soir de Noël, le refuge dans un manoir victorien prend des allures de fête. « La bonne humeur se réverbérait dans cette ambiance étrange», clame-t-il.

Un rêve illumine ce roman et, par sa récurrence, c’est l’espoir salvateur : celui de devenir écrivain. Avec un soin méticuleux, il rédige un journal avec « des colonnes des plus et des moins ». Parfois cet écrivain en herbe laisse son imagination vagabonder et nous gratifie de remarques pertinentes sur l’écriture « qui est le bonbon magique de l’existence ».

Un aspect paradoxal, mais séduisant, de ce roman réside dans ces interrogations :

Comment un enfant de treize ans peut-il avoir une telle maturité ?

Pourquoi insiste-t-il avec emphase sur l’atmosphère festive durant les alertes ?

Pourquoi évoque-t-il le passé et sa grand-mère Granny Rose ou encore Mila dont il est amoureux ?

Jérôme Attal, en psychologue subtil, nous livre ici un bel exemple de résilience.

Les jonquilles « qui ne plient jamais » ne sont-elles pas le symbole de la résistance ?

Que dire de l’image tutélaire de Churchill ? Souligner le courage du peuple britannique, tel est le message véhiculé par l’auteur qui me semble être en parfaite adéquation avec la citation : « Il faut garder une part d ‘enfance dans l’âge adulte afin d’être capable d’aimer». Un roman attachant.

©Colette Mesguisch