Paul Mathieu ; Qui distraira le doute ; poésie ; L’Arbre à paroles ; 2005 ; 122 p

Chronique de Miloud Keddar

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Paul Mathieu

Paul Mathieu ; Qui distraira le doute ; poésie ; L’Arbre à paroles ; 2005 ; 122 p ; 12 euros.


Qui distraira le doute ? Un train qui part, le roulis de la mer, « personne » ?

Parler de la poésie de Paul Mathieu, de l’œuvre menée à ce jour ? Je n’ai pas la prétention, ou, plus exactement, l’occasion. De Paul Mathieu, je n’ai lu que trois ouvrages. « Le temps d’un souffle » en premier, puis « Auteurs autour » (qui a paru environ un an avant) en second, et je viens de lire, il y a peu, le troisième livre : « Qui distraira le doute ». Je ne m’attarderai ici qu’à ce dernier. Du premier, j’ai déjà fait une timide approche, et du second, j’ai à dire que c’est là un regard de poète sur la poésie ou, plus justement, un regard « dans la poésie ». Un poète même lorsqu’il se penche sur l’œuvre d’un autre poète reste un poète. Et nous tirons un bien des lectures que fait Paul sur les autres œuvres de la poésie, car un poète qui fait une approche d’un autre poète nous éclaire sur sa propre poésie. Retenons par ailleurs que si j’ai dit ne m’arrêter qu’au seul dernier livre lu de Paul Mathieu, mon approche ne se fera toutefois qu’avec un regard sur les deux autres.

Quel éclat dans la voix de Paul Mathieu ? De la fulgurance, par l’esprit, et tout le poids d’une parole simple ! Non, vous n’êtes pas un « poète de l’ombre », cher Paul ! Lumière, franche ; parole, de jour. Et poésie souvent allégée de son poids de trop penser, poésie pourtant de « poië-sens », parole des jours et des fruits, d’éclat et de chant ! J’ai presque tentation d’écrire des poèmes sur les poèmes de Paul Mathieu, mais de moi, de la réserve, de la retenue, la poésie de Paul n’a besoin de pendant que quelques traits au pinceau, aux crayons ou à la plume. Et ce sera ici, entendons-nous bien, l’exercice de la prose.

Le livre « Qui distraira le doute » est composé de poèmes et de proses et se présente en sept chapitres numérotés en chiffres romains. Et dès l’ouverture du livre, Paul Mathieu commence par nous donner l’heure : « 8 h 30 ». Ce même « 8 h 30 » se retrouve dans le texte qui clôt le chapitre six. Et le livre aurait pu se terminer là et avoir une unité. Toutefois une question : Avons-nous à l’esprit dès le début de l’écriture d’un livre l’architecture qu’il aura une fois terminé ? Une réponse : Peu s’en faut que ne s’en mêle le hasard ! Dans la structure du livre encore autre chose : Les noms rapportés de poètes (en toutes lettres). D’abord « Celan » page 53, puis Jude Stéfan page 107, et enfin Lorca page 116 et qui à lui seul peut justifier l’écriture du septième chapitre ! De Paul Celan, il est dit : « Et combien

de nuits dérivant/ le cadavre de Celan ? ». Evocation de la nuit, de la mort ; et du fleuve, la Seine ; du roulis de l’eau, de la mer (n’est-il pas question de coquillages à plusieurs reprises ?). La poésie de Paul Mathieu est une « poésie en voyage », vers un ailleurs inconnu, il va s’en dire, et où mourir ou nous renouveler. Où le poète puise ! Pour Celan, le train « a filé trop vite » ? De Jude Stéfan, les « lectures (…) à bout/ de bras toute la journée », et pour Garcia Lorca une autre « heure arrêtée au cadran de la montre », un autre 8 h 30, « Lorca qui n’arrivera jamais à Cordoue», « le train encore en attente » ? « Qui distraira le doute » pour finir ? Je réponds : La lumière. La lumière qui par quelques biais est toujours présente dans les livres de Paul Mathieu. Preuve en est que la lumière l’emporte sur l’obscur. Et dès l’ouverture du livre : « 8 h 30/ Soleil en hausse », et puis plus loin : « De quoi rendre plus lumineux » pour oublier « l’inaction prolongée du hasard avec la chute prévisible d’un rayon ». Toujours est-il que nous serons « devant le paysage qui/ n’est toutefois pas simple paysage » ou encore « Là où il (l’arbre) dresse son nom/ qu’y a-t-il de plus qu’un arbre ? », se demande, et nous avec lui, Paul Mathieu. Et la réponse est-elle : La lumière de l’esprit ? J’en doute, c’est bien plus complexe que çà et seul a la clef Paul ou qui a connaissance de l’œuvre entière de Paul Mathieu. Toutefois, je dirais que la lumière guerroie l’obscur dans « Qui distraira le doute » et fait, il se peut, qu’il n’y ait pas de point d’interrogation au titre donné au livre ! Ou faut-il y voir un train qui mène à la mer, avec « personne » à bord ?

©Miloud Keddar

Gérard PFISTER – Ce que dit le Centaure (Favola in musica) – Arfuyen, juin 2017, 198p.

Chronique de Marc Wetzel

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Gérard PFISTER – Ce que dit le Centaure (Favola in musica) – Arfuyen, juin 2017, 198p.

Voici d’abord, contre l’habitude, un petit texte de Gérard Pfister lui-même, résumant son livre et éclairant le projet substantiel qu’il porte. Ce message dense et infiniment précis – qu’aimablement il m’autorise à reproduire -, resituant ce que ma chronique (qui suit ici) garde d’intuitif et nuançant ce qu’elle montre d’évasif, aidera précieusement, lue ainsi d’abord, à la compréhension.

« L’homme n’est tissé que de temps, c’est bien là son effroi, et le langage, qui devrait lui être libérateur, il l’investit de toute la folie de son désir frustré pour tenter de dominer les choses et son propre corps, n’arrivant enfin, par la violence de son emprise, qu’à dévaster le monde et s’autodétruire. Comme nous, les éléments de la nature ne sont tissés, en effet, que de temps – la Nature pourrait être un autre nom du Temps – et vouloir les fixer, c’est les anéantir. Le langage devient ainsi un rêve meurtrier.

Le temps, qui est notre patrie, nous le fuyons pour nous réfugier dans l’illusion ontologisante du langage – qui est nommée ici le Songe. Comment nous en guérir sinon en ôtant au langage son venin, qui est sa capacité de nous hypnotiser, de se faire passer lui-même pour le monde alors qu’il n’est qu’une somme d’arrière-mondes ? Le chant est cette possibilité dans le langage de se réconcilier avec le temps, de se révéler à lui-même pour ce qu’il est vraiment, pure temporalité, comme une pure ligne musicale, faite de sons d’une nature particulière – non pas timbres et tonalités, intensités et durées, mais ici valeurs et sonorités, accents et souffle. Comme dans la seconde pratique de Monteverdi, la musique est modulation des affects que portent les sons et les mots, presque indissociables. Elle est aussi composition de temporalités parallèles – chœurs opposés dans la basilique Saint-Marc, parties d’orchestre en résonance comme dans les symphonies de Mahler ou études de spatialisation comme chez Stockhausen ou Nono. C’est la redécouverte dans la langue de cette dimension temporelle (et tout aussi bien, dans la sun-phonia, spatiale), qui ouvre à l’écoute du grand chant, tragique et libérateur, jusque dans la simple voix d’un oiseau.

La nature, le langage, la liberté, ce sont en nous les trois réalités qui se mêlent et se disputent notre destin. C’est en écoutant, aux limites de l’inconscient, les modulations différentes du langage que j’ai cru discerner des sortes de « leitmotiv » permettant d’identifier, par leur récurrence obsessionnelle, des voix semblables à celles d’allégories, s’imposant à la manière de personnages. J’ai pensé alors à ces figures mythiques grâce auxquelles les psychanalystes ont pu donner un nom aux entités menaçantes qu’ils avaient découvertes dans notre inconscient, mais également aux figures allégoriques qui peuplent les oratorios de Cavalieri ou les opéras de Cavalli. La fable, c’est cela : c’est simplement le nom qu’on donnait autrefois à la mythologie (j’ai à portée de main un Dictionnaire de la fable du XVIIe siècle, vaste répertoire des dieux et des héros antiques) et dont l’italien favola est l’équivalent (Favola in musica est le sous-titre de l’Orfeo de Monteverdi). De la fable est venu pareillement le Centaure : mi homme mi cheval, comme les statues équestres des héros et des rois, il figure ce monstre que nous sommes, mi chair mi mots, mi temps mi songe, et dévoré par cette dualité. Cet être qui ne cesse de lutter contre le temps, l’espace, parce qu’il ne sait pas chanter ».

Dans un sobre et étonnant prologue, « Le théâtre des mots », qui annonce et justifie l’ardeur à la fois radieuse et sombre, joyeuse et lucide, de sa poésie, Gérard Pfister dit, en trois courts moments, des choses fortes et difficiles.

D’abord que la parole humaine, quelle que soit son essence, ne vient pas du monde (les mots ne poussent pas plus sur les cordes vocales que les tableaux sur les horizons ou les mélodies sur les vibrations) et ne peut donc se prétendre – sans imposture – trace, reflet ou écho directs de la vie des choses. Elle échoue à mettre magiquement en présence du monde. Elle est représentation invétérée. La parole n’est qu’un spectacle que se donnent nos voix, qui spontanément l’ignorent tel.

Ensuite que la capacité propre des mots est d’être des sons faisant voir ce qu’ils disent. Comme vivants et autonomes, ils reprennent à leur compte l’énergie même que nous mettons à les prononcer, et partent comme régler leurs propres contentieux (de prévalence mutuelle, et d’affinités sélectives) avant même de dénouer ceux, les nôtres, dont nous les chargions. Ce sont des forces de présence directement données les unes aux autres, et ne nous donnant au mieux le monde que secondairement.

Enfin qu’il existe un lieu universel et suffisant, où ce dynamisme autonome des mots humains est présent, purifié, célébré et attesté : c’est le théâtre. Cet art met en spectacle ce que les mots font voir. La scène est comme le soleil de leur sens, ou la chambre de leurs irradiations croisées, une fois le paravent levé. Nous y assistons, dans l’espace et le temps, à ce que des mots font les uns des autres ; un théâtre, c’est la glotte de leur monde, mise en salle. La poésie n’est alors (en tout cas la poésie de ce livre-ci de G. Pfister) que ce même théâtre, écrit. On y assume l’artifice de l’intrigue, en acceptant de ne faire qu’assister à l’organisation inventive des mots ; mais dans la poésie, justement, toute théâtralité objective disparaît : la page (du livre) est comme une scène de signes tenue à bout de bras, la déclamation silencieuse (de la lecture) est comme un huis-clos des personnages dans la seule mise en vibration rythmique et modulée d’une voix. Ainsi, les mots s’y avouent fable, mais la fable s’y rachète chant :

« Sur la scène, ce ne sont que des mots et ce qu’ils jouent, ce n’est que leur histoire. Et notre joie est dans cette représentation et cette révélation qui nous libèrent de l’illusion du langage. Quand la parole s’accepte comme fable – création de mythologies -, quand la fable se libère d’elle-même dans le chant » (p. 12)

Le corps du texte (divisé en trois parties et une conclusion, « Sinfonia ») est, en guise de confidence du Centaure, le discours alterné de trois personnages, ou plutôt de trois sources simultanées de toute fable. Il faut, je crois, entendre par fable ici, très simplement, toute mise en voix d’une histoire suggestive et exemplaire : et si l’homme n’est pas le propre de la fable (l’animal y est toujours co-présent, soit ajouté, soit transfiguré, soit transplanté, comme en ce livre, respectivement, le cheval, la licorne et le centaure), la fable est le propre de l’homme (l’homme est l’animal du possible, et la fable est l’immémoriale mise en culture de ce possible). Le parti-pris, rigoureux et audacieux, de composition de l’auteur, consiste donc à faire parler trois origines ou dimensions fondatrices, selon lui, de toute fable, qui sont, – par ordre d’apparition -, le Temps, le Songe, le Chant. C’est là que tout est beau, mais tout est aussi terriblement malaisé, et exige beaucoup de nous !

Le Temps est source, en effet, de toute fable, puisque, en lui, le réel s’y succède à lui-même. Bien sûr, il ne le peut, à son tour, qu’en se renouvelant lui-même (d’où d’incessantes histoires), mais ne pouvant compter que sur lui-même pour se renouveler, le réel ne se découvre qu’en se périmant (tout ce qui est intéressant doit se dire adieu). L’auteur y insiste : le temps comme incessant passage d’une consistance à une autre, d’une visibilité à une autre, est lui-même inconsistant et invisible. Mais l’écoulement même de la voix fait intarissablement entendre celui du monde :

« le chant/ de tout ce qu’est/ l’ici

ce n’est pas/ à voir/ c’est à entendre

d’un pur/ entendement/ d’une profonde

écoute/ les sons les voix/ tout ensemble

le continu du monde/ comme/ un unique

chant / la sereine / contemplation

jubilation / d’une pure / apparence » (p. 69)

Le temps est ainsi, formule très remarquable, « la vibration des jours dans la chair » (p. 71, et 153), comme il pourrait se présenter lui-même. Mais le Temps, qui est comme « l’haleine » de la reprise perpétuelle du monde, est un devenir lisse (sans repli) et oublieux (sans appui) – là, c’est le centaure Héraclite qui parle ! – et ne fait que scander ce qu’il constate. Quand le Temps parle, au début du livre, c’est pour décrire (sans paradoxe) un espace, où les choses et les êtres (un oiseau, un merisier, une grange, un pré, une montagne …) sont placés comme ils viennent, comme un flux impressionniste sans ordre, ou en tout cas qui n’accède pas à son ordre propre, qui est comme un ruissellement inarticulé, une sorte d’infatigable causalité générale sans prise sur elle-même (donc sans volonté ni mémoire). Le temps, dans lequel s’établissent toutes les positions de réalité successives, est comme sans adresse établie pour lui-même.

D’où, en face, l’antipode : le terriblement logique ordonnateur de toutes choses, qui affirme, impose et assigne (là où le temps laisse être et passer), qui concentre, fixe, impose et condamne (là où le temps est auto-disparition silencieuse, auto-dilution de tout sans loi, auto-dispersion sans jugement), personnage attendu (car toute fable doit être aussi ordre d’arrivée de l’intéressant), mais dont le nom étonne : non pas raison, logos, archè ni nomos, mais bien : le Songe. Et voici la première déclaration du Songe, sauveur impavide, conquérant à poigne, alphabétiseur exclusiviste, hyperautoritaire ouvreuse ou placier du théâtre du monde :

« je nomme/ et tout/ arrive

et tout est là/ rien/ ne peut

s’égarer/ rien/ ne s’éteint

tout est sauvé/ du temps/ du fleuve

sauvé du flux/ sens-tu/ mon poing

comme il/ retient/ toutes choses

au bord/ du vide/ comme il tient

serrée ta gorge/ jusqu’au cri/ sens-tu

ma poigne/ sur toutes choses/ mon emprise

mon/ empire/ car rien

n’a de nom/ que par moi/ je nomme

et tout/ accourt/ et tout est là … » (p. 21)

Gérard Pfister nomme donc Songe son héros civilisateur du chaos, à l’articulation inquisitrice, à l’impérieuse nomination, à l’entomologiste puissance d’épinglement et de convocation des êtres. Pourquoi ? Il ne s’agit certes pas ici du rêve, de l’irréalité débridée de ses fantaisies, d’un tourisme extra-objectif nocturne ou diurne, mais Songe semble bien ici l’Incarnation du songer, du considérer à part, du soin maniaque (« songer à mal »), de l’avertissement d’esprit (« Songez-y bien ! »), de la monomanie d’intérêt (pas du tout le songe-creux qui souhaite l’irréalisable, mais plutôt le songe-plein, le songe-compact, qui vise passionnément tout ce qu’il est tentant de rendre réel !). La solennelle et impitoyable violence (voir les terribles pages 33-41) du Songe, de ce « marbrier des noms », qui fait « accourir les corps à sa voix », de ce cache-abîme forcené, rappelle explicitement un Napoléon envahissant une Russie du non-sens (mot d’ordre : Malheur à l’inarticulé ! Vae infantibus !),

« sur les champs de bataille/ l’homme divin/ n’a pas

de larmes/ il a tout/ dans son poing

il décrypte/ il calcule / il tient tout

dans les mots/ j’ai pris/ le sceptre

je suis monté/ sur le trône/ qui se dresse

au centre de tout/ je suis le destin/ je suis

la mort/ au long/ manteau

semé d’abeilles/ qu’il vienne/ à moi

celui/ qui veut se perdre/ ma volonté

est seule reine/ et je l’ai / couronnée » (p. 95-6)

Mais il sera vaincu : ce rêve auto-réalisateur d’ordre et de disponibilité, qui prétend (cauchemardesquement) nous sauver du temps, le Chant à son tour peut seul nous en sauver.

L’Empereur Songe finit mal. Il est « un fou qui se prend pour un aigle » (p. 125), et même « un fou qui se prend pour un enfant » (p. 129). La ruche qu’on avait cru mettre aux ordres se venge.

Au départ :

« Le monde

est une ruche

qui travaille pour moi » (p. 126)

A l’arrivée :

« L’empereur est mort

sur l’étroit

lit de camp » (p. 154)

Le Chant restera (pour moi en tout cas) une source énigmatique. Il n’a peut-être pas de songe propre (mais il interroge tout), et pas de temps propre (mais il récapitule tout). Ce que dit le Chant, dans d’admirables intermittences (entre « brise et tourbillon »), dans des questions qui littéralement confessent la vie (« que fait-on de tant d’espace de tant de regards », « sait-on pourquoi on chante pourquoi soudain on a cessé de chanter », « et toujours le corps toujours le chant qui sait de quel oiseau de quel enfant ») est obscur et délicat, mais de surgissement miraculeusement formulé, comme faisant réellement entendre le temps :

« l’eau du silence n’a pas même tremblé » (p. 60)

Temps qui, dans le livre (p. 184-5) comme ailleurs, aura le dernier mot. C’est qu’à « la fin d’un chant », le temps seul peut demander « ce que c’est que

chanter ».

Il tient dans le si juste chant de Gérard Pfister sa réponse.

©Marc Wetzel

Claude Donnay, La route des cendres, M.E.O. Éditions, (17€ – 179 pages)

Chronique de Nadine Doyen

la route des cendres

Claude Donnay, La route des cendres, M.E.O. Éditions, (17€ – 179 pages)


Le récit s’ouvre sur un premier chapitre énigmatique. On assiste au départ de David, à l’allure de Kérouac, sac au dos, mais on ignore sa destination et le contenu du sac qui a l’air précieux.

Pourquoi tant de douleur, de larmes lors de cet arrachement qui semble définitif ?

En parallèle on fait connaissance avec Serena dont on ne déduit pas de suite le lien qui a pu exister entre eux. Serena , étrange « femme oiseau ».

Claude Donnay retrace en parallèle deux destins. L’un au présent se déroule sous nos yeux, l’autre se réfère au passé.

Des mots retiennent l’attention : « sacrifice ». Besoin de liberté ? Fuite ?

Pourquoi semble-il à l’affût des infos à la radio ? Qu’a-t-il à craindre ?

Nous voilà embarqués avec le narrateur, qui, depuis, a changé de nom, pris en charge par le routier Dumbo, « le nazi », qu’il préfère quitter dès la première halte.

Cet homme, en cavale, William Jack, serait- il « un loup dangereux », plus qu’« un monstre en gestation » ? Peu de précisions géographiques, toutefois on le retrouve à Rethel, il est déposé à Charleville, son but est de passer la frontière, de rejoindre la Belgique.

Des indices commencent à éveiller notre attention. Quelle peut être cette « affaire » à laquelle il fait allusion ? Cette dette à payer ? Mystère complet ! Voilà le mot « meurtre » lâché. Le suspense grandit.

Des femmes jalonnent le récit : comme dans « On the road », l’amour, le sexe sont omniprésents ». L’auteur décline une variation autour du verbe aimer.

Il y a eu Sarah, « la Walkyrie teutonne » dont Serena découvre l’existence.

Le « voyageur qui ne va nulle part », avec un sac à dos qui porte son passé, croise la route de nombreuses femmes. Celle du Blue Moon, la patronne d’un café, « oasis, un lieu où on parle des heures ». Puis Hettie, qui l’héberge une nuit à Charleville avant de reprendre la route. Il tombe ensuite sur Ida Tremblay, dans une « impasse étroite » qui cherche sa nourriture dans un conteneur, à la nuit tombante. Ils font un bout de chemin ensemble, se comprennent, partagent un repas, une soirée télé. Ce moment cadeau du ciel pour Ida lui permet de s’épancher, d’autant qu’Ida sait « décoder les âmes en détresse ». Sous la bénédiction de François d’Assise, qui « pourvoit au nécessaire de chaque jour », le fuyard va continuer sa progression vers le Nord, pris en charge par un camion de déménagement.

C’est en reprenant la marche le long du canal qu’ il avise une péniche hollandaise, descendant vers Rotterdam. Invité par le couple de mariniers à partager d’abord un café puis leur quotidien à bord, il « kiffe grave » cette vie. William Jack se sent hors de portée de ce limier à ses trousses. Pourtant il quitte à regret ses hôtes, unis par un amour exemplaire, aux environs de Molenstraat.

Sa fuite en avant vers le Grand Nord, « vers le linceul blanc » dont Serena rêvait, est ponctuée d’arrêts, au hasard des rencontres, scandée par « DieuAllahYahvé » quand la chance lui sourit. Lors d’une halte dans un bistrot, la serveuse lui sert de GPS, ainsi le lecteur peut le géolocaliser : Boom , en direction d’Antwerpen.

On subodore que William Jack n’a pas l’esprit tranquille pour compulser les gros titres du journal néerlandais.

Les quelques nuits dans « un tunnel de béton », au froid, épuisent le marcheur.

Des moments de découragement, de remords, l’assaillent, lorsqu’il prend conscience qu’il « n’a plus rien ».Va-t-il se laisser rattraper par le « renifleur » ?

Le lecteur est dans l’expectative.

Sa rencontre avec « le chaperon bleu » a quelque chose d’irréel. Que signifient ces messages dissimulés sous des cailloux ? Pourquoi une telle déférence envers les arbres ? Alors on pense au récit de Sylvain Tesson : Sur les chemins noirs, qui lui aussi connaît les secrets des arbres et le bienfait de la marche.

Au bout de deux semaines d’errance, William Jack se résout enfin à gagner son but, après avoir été victime d’une agression, le voici perclus de douleurs.

Par bribes, le passé sentimental du protagoniste est dévoilé, la trahison.On plonge dans ses pensées et on devine un esprit « cassé de l’intérieur ».

Ce qui le taraude ? Le poids de la culpabilité concernant la mort de Sérena.

Le lecteur connaît maintenant la nature de l’objet qui ne quitte pas son sac.

Serena nous apparaît à travers celui qui, en cavale, cherche à s’affranchir de son visage qui le hante. Le narrateur fait état de sa crise d’anorexie, sa liaison avec un gourou qui a tout fait basculer. Ce voyage n’est-il pas destiné à expier une faute ?

Le roman se clôt sur un paysage maritime pittoresque, puis sur un tableau céleste touchant. Ce ballet de mouettes décrivant des arabesques, écrivant « comme un prénom » laisse le héros rasséréné. Le geste accompli renvoie au titre du roman.

La ritournelle de Sylvain Tesson « Le passé m’oblige, le présent me guérit, je me fous de l’avenir » résumerait de façon idoine le parcours de David, alias William Jack.

La plume de Claude Donnay poète se retrouve, souvent en début de chapitre : « L’aube dégouline des arbres » ou dans ses références : le Carpe diem, « enjoy » du professeur Keating, dans « Le cercle des poètes disparus ».

Ses comparaisons sont souvent inattendues : « Le temps se roule en boule comme un chat endormi sous le poêle » ou « des rides profondes comme des ruisseaux au sec en été ».

Claude Donnay signe un road book, nourri de rencontres, dont le titre s’éclaire sur la fin de cette course « funeste ». Premier roman troublant à souhait…

©Nadine Doyen

Thomas Vinau, Collection de Sombreros?, préface de Martin Page, illustrations de Vincent Rougier, Poésie & peinture, Rougier V. éditions, 2017.

Chronique de Lieven Callant

collection de sombreros

Thomas Vinau, Collection de Sombreros?, préface de Martin Page, illustrations de Vincent Rougier, Poésie & peinture, Rougier V. éditions, 2017, 18€


Comme on nous l’explique au dos de la couverture, le titre est une allusion joyeuse au livre de Richard Brautignan, Retombées de Sombrero. Un manuscrit jeté à la poubelle refuse le sort tragique que lui a choisi son auteur. Il sort de la poubelle et continue à s’écrire non sans semer la pagaille.

La Collection de Sombreros? de Thomas Vinau nous propose un assortiment de textes qui refusent leur simple condition de textes qui n’auraient aucun pouvoir de changement à exercer sur notre vie ou sur notre façon de l’appréhender. Collection de Sombreros? est une douce et folle invitation à se révolter. Se révolter contre l’ordinaire et l’absence de fantaisie qu’on s’efforce de lui imposer. Il nous faut revisiter le quotidien avec le regard neuf du jeune enfant ou de l’adolescent.

Collection de Sombreros? questionne, ne répond par jeu que par une autre question, observe, décrit, écrit des lettres, transmet des portraits, dresse des paysages. Humour et dérision assurent à l’ensemble une belle légèreté, une astucieuse cohérence.

J’aime particulièrement le texte suivant: « un couteau de cuisine ». Car il est à la fois une jolie analyse d’une situation qui me préoccupe: la manière dont on se sert des mots. Il exprime un refus clair des conditions qui nous les font utiliser ordinairement pour acheter, vendre, et blesser. Il est la recherche d’une solution simple en apparence comme sont capables de trouver les enfants. Ici, le narrateur choisit d’offrir son âme au silence. Ne veut-il pas dire par là qu’il choisit la poésie? Les mots n’ont pas à être des couteaux de cuisine. Il faudrait s’en servir pour bien plus que charcuter le présent. C’est un point de vue que je partage entièrement. Je n’aime guère qu’on maltraite le langage, sa syntaxe, sa justesse sous prétexte de modernité mais surtout pour masquer une incompétence et un manque total d’imagination. Thomas Vinau maitrise parfaitement son propos, son écriture est juste, claire, directe, joueuse d’une qualité devenue trop rare.

« un couteau de cuisine

Vos discours m’ennuient. Vos cris me font peur. Vos mots n’ont pas de sens pour moi. Pour vous, la parole est une arme, un couteau de cuisine, une calculatrice. Pour vous, parler c’est payer ou réclamer des comptes, acheter des sourires ou des larmes comme des fruits chauds dans un stand au bord de la route. Ce voyage est interminable. Comme si les vacances refusaient de commencer. Vous êtes en train de vous engeuler à l’avant, de vous dévorer sous prétexte de combler la chaleur immobile. Vos mots n’ont que des dents. Lucie est à côté de moi, sa cuisse contre la mienne, le casque sur les oreilles. Elle écoute une chanson de suicidaire en regardant au fond du ciel, derrière le paysage qui défile. Elle a trouvé sa technique. Elle n’écoute plus depuis longtemps. Elle bouche par des couches de musique l’espace entre elle et vous. Moi, je crois que je vais tenter autre chose, je vais offrir mon âme au silence. À partir d’aujourd’hui, je me tais. » P17

Les textes de Thomas Vinau se regardent, se contemplent soigneusement jusque dans leurs moindres détails simples et discrets. Par nécessité ou pour le plaisir de marquer une pause songeuse. Ce qui apparait fondamental est de poser un acte, celui d’écrire, celui de s’adresser à quelqu’un sans le mépriser, en respectant toutes ses potentialités, en l’invitant à s’en trouver de nouvelles.

Thomas Vinau ne perd pas de vue que « la planète terre est une collection de poussières de toutes les couleurs » et il pense « que tout le monde mérite une lettre d’amour anonyme ».

Thomas Vinau envoie donc à ses lecteurs des lettres d’amour. C’est un plaisir de les recevoir, de les lire et les relire.

Aux textes qui sont comme autant de lettres qu’on s’écrit à soi-même ou aux autres sans jamais les envoyer, de petites peintures répondent les illustrations de Vincent Rougier. Vignettes tirées par quatre épingles, petits rectangles noirs, où une partie du texte est repris dans une typographie qui se joue des interlignages et qui sans doute fait aussi allusion au travail de l’imprimeur. Timbres poste qui symbolisent le voyage matériel du manuscrit, du livre mais qui figurent aussi une opposition aux mouvements contemporains de la peinture qui privilégient les formats gigantesques aux mépris du sens, de la qualité et des émotions complexes, intimes.

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©Vincent Rougier- soupe de poireaux

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©Vincent Rougier

Poésie et peinture se rejoignent dénouant les frontières qui voudraient tant les opposer et les disloquer.

Les éditions Vincent Rougier proposent ici un livre d’une très belle qualité. Une belle surprise reçue grâce à un abonnement complet que je ne peux que recommander vivement.



©Lieven Callant

Jacques ANCET – Quelque chose comme un cri – (Tweets) – illustré par Danielle Desnoues (Ed. Érés, coll Po&psy, in extenso).

Chronique de Xavier Bordes

201704115355Ancet - quelque chose comme un cri - tweets - visuel copie

Jacques ANCET – Quelque chose comme un cri – (Tweets) – illustré par Danielle Desnoues (Ed. Érés, coll Po&psy, in extenso).


Il est des poètes laborieux, et d’autres, de drôles d’oiseaux sans doute, qui poétisent comme des pinsons tweetent (verbe combien à la mode !). Notre ami Jacques Ancet fait partie de la seconde catégorie, et publie tant de choses intéressantes que l’on a un peu de peine à suivre ! Ce petit livre-ci, qu’on glisse volontiers dans sa poche, est jusqu’à un certain point dans la tradition laconique d’un René Char, en ce sens que, selon un esprit cependant fort différent, il se présente comme une suite de notations (une par page), qui s’étend de mai 2012 à septembre 2015.

L’esprit de ces notations n’a rien de sentences héraclitéennes plus ou moins hermétiques. Il ne s’agit pas ici, au jour le jour, de tirer des constats spécifiquement éthiques et philosophiques, mais simplement et clairement par un trait ou un autre (ce qui évoque plutôt l’esprit du fameux haïkaï japonais), de relever l’un ou l’autre instant, à la fois intime, fugace, de notre présence au monde. Et je dis « notre » parce que la singularité de ces éclairs de conscience rejoint tout à fait l’universalité, selon la phrase de Stefan Zweig mise par Ancet en exergue de son livre, qui dit : « …Plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini. » Ce qui est dans le fond le principe même de la métonymie, ou plus exactement de la synecdoque, cette figure qui « prend la partie pour le tout », qui désigne un ensemble par son élément considéré comme essentiel : la « voile » pour le bateau (« Nous vîmes trente voiles », dit le Cid), la «tête» pour le bétail (« J’ai un troupeau de mille têtes », dit le rancher Texan). Et en ce sens, l’on peut même considérer que tout langage est d’essence métonymique, puisque chaque mot, chaque phrase, s’arrache un instant à la toile de fond de l’entièreté du monde, est une part d’un « langage entier » selon l’expression de Joë Bousquet, qui suggère et fait exister l’infini dont momentanément il s’extrait en définissant.

À ce jeu, qui est banalement appelé celui de la « suggestion » ou de « l’évocation », les poètes sont bien sûr passés maîtres, eux qui ressentent cruellement le manque d’infini et d’éternité parce qu’ils ont en eux une force d’appréciation de la vie exceptionnellement intense, et visent à la traduire en mots. Parmi ces poètes, Jacques Ancet n’est pas le moins doué en la matière, et ses « tweets » poétiques sont d’une efficacité remarquable grâce à leur puissance de citer à comparaître tout ce qu’ils se retiennent de dire du monde au quotidien, qui est la vision en paroles du poète. Ne pouvant citer tous ces constats, aphorismes, traits poétiques songeurs, « bons mots » en somme, je n’en citerai aucun mais j’invite le lecteur qui apprécie une poésie simple, limpide et vraie, à se procurer ce « quelque chose comme un cri » de Jacques Ancet : non seulement le livre tient dans la main, mais il peut être inépuisablement lu et relu, en y cueillant une ou l’autre notation au hasard : aucune n’étant indifférente, toutes donnant à méditer, songer, rêver ; toutes dévoilant, dans l’éclair, un clin de notre relation aux choses banales et merveilleuses qui composent cette consanguinité et cette ardeur à vivre dont St John Perse parlait à propos des Oiseaux de Braque.

©Xavier Bordes (16/06/2017)