Nathalie Lescop-Boeswillwald. « Pour une éternité de plus. » Editions Les Amis de Thalie. 53 pages. Format 21 x 14 ½.

Chronique de Michel Bénard 

Premiere couverture Pour une eternite de plus Nathalie.jpgNathalie Lescop-Boeswillwald. « Pour une éternité de plus. » Editions Les Amis de Thalie.  53 pages. Format 21 x 14 ½. 


Préface Michel Bénard. Postface Christian Boeswillwald. 

Illustrations originales (22 + 1 ère et 4 ème de couverture) Eliane Hurtado. 

 

« Passe le temps battant au rythme des saisons. » MB 

Comme chaque nouveau recueil de Nathalie Lescop-Boeswillwald « Pour une éternité de plus » une question se pose, sur quel chemin va-t-elle aujourd’hui orienter nos pas, nos cœurs et nos âmes ? 

Notre poétesse a le don du renouvellement, de la remise en question, mais l’ensemble demeure  toujours rattaché à la qualité du cœur, du ressenti, de l’émotion frémissante et de l’image révélatrice. 

Ne nourrit-elle pas ce profond besoin de réinventer l’amour afin de mieux le consolider, afin de mieux briser les habitudes réductrices. 

Immédiatement, c’est l’idée du métronome battant au rythme du temps qui passe et des saisons s’effaçant qui retient notre attention. 

Allant jusqu’à nous offrir l’envers du poème, sorte d’effet miroir. 

Les heures coulent avec lenteur dans l’imaginaire d’un chat dont les rêves s’ouvrent sur le monde. 

Au fil de la lecture, de belles visions s’offrent à nous en bouquets composés. 

Nathalie Lescop-Boeswillwald sensible et rebelle à la fois, se masquant derrière des voiles de pudeur, confirme à l’homme aimé la force du lien d’amour, tout en jouant de la dérision. 

Ce qui, à n’en pas douter, décuple les forces des « vieux enfants. » 

Les textes se présentent à nous sous un effet pendulaire oscillant entre prose et poésie marquant de leurs sceaux l’essentiel d’une réflexion sur la vie. Juste effleurement de la quintessence. 

Par la forme, nous côtoyons parfois le mode haïku. 

Notre poétesse veille dans le silence de la nuit campagnarde éclairée par un halo de lune à la métamorphose du monde. 

Soulignons la fidélité pérenne de Nathalie Lescop-Boeswillwald envers l’âme d’un frère trop vite emporté, mais dont elle reconstitue les pas dans «  Le chemin caillouteux ».   

La nuit occupe une place importante dans l’œuvre de notre amie, elle lui permet de transcender le rêve ; il arrive aussi que certains poèmes déploient les couleurs et le rythme d’un tableau impressionniste, les couleurs ne traduisent-elles pas ce que sécrètent le cœur et l’âme ? 

Ne sentez-vous pas ici un petit parfum rimbaldien nous envahir ? « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu …/… » ?  

Chaque ouvrage de Nathalie Lescop-Boeswillwald est également un prétexte où le clin d’œil à l’art en «  pARTage » n’est jamais bien loin. 


©Michel Bénard

Gabriële, Anne et Claire Berest ; Stock (441 pages – 21,50€), septembre 2017

Chronique de Nadine Doyen 

9782234080324-001-TGabriële, Anne et Claire Berest ; Stock (441 pages – 21,50€), septembre 2017


 

Cet ouvrage est le défi que se sont lancé les sœurs Berest afin de lever le voile sur cette arrière grand-mère maternelle dont elles ignoraient l’existence. 

Mais qui est Gabriële? (1) Pourquoi cet omerta de la part de leur mère ? 

Elles la définissent comme « femme de Picabia, maîtresse de Duchamp, amie intime d’Apollinaire. » Une photo d’elle est insérée page 19. 

Si certains auteurs choisissent pour titre de chapitres des titres de chansons, Anne et Claire ont opté pour des « titres des tableaux de Francis Picabia ». 

Le récit débute en 1908, au moment où Gabriële se prépare à regagner Berlin pour poursuivre ses études musicales. Son parcours irrigué par la musique est sidérant, car cette jeune fille ne vit que pour elle. Sa rencontre avec Picabia, par l’entremise de son frère est déterminante. 

Sa vie bascule. On assiste à son renoncement à sa passion  pour celui qui a réussi à la séduire, qui va devoir à présent l’apprivoiser.Un mariage et de multiples voyages où Picabia puise son inspiration. Quelle métamorphose au contact de Picabia ! 

Gabriëlle fait montre d’une liberté sans tabou qui peut désarçonner. 

Les naissances se succèdent mais semblent un fardeau pour le couple, on ne sent pas la fibre maternelle, parentale. Des enfants laissés tour à tour aux nounous, chez la mère de Gaby, en pension en Suisse, pendant que le couple atypique renoue avec la vie de bohème. 

Et pour Picabia l’addiction à l’opium. Les romancières le comparent à un Serge Gainsbourg. 

Lors des rencontres de Puteaux, ils feront plus ample connaissance avec Marcel Duchamp. 

Très vite s’installe une « utopie amoureuse » à trois. « Une attraction pulvérisante » pour Gaby. 

La découverte de la bipolarité de Picabia permet de mieux comprendre leur vie chaotique, faite de fusion, d’éloignements, de rabibochages. Des relations à la “Jules et Jim”. 

La poésie s’invite dans leur vie lors de leur rencontre avec Apollinaire, “son inconscient, son ange gardien”.Picabia, à son tour, écrit et publie des oeuvres poétiques, sous la houlette de Gaby, animée par “l’urgence de transmettre”. 

Cette biographie romancée à quatre mains est ponctuée d’apartés où les voix des deux écrivaines dialoguent, font le point sur ce qu’elles découvrent ou ne savent toujours pas. 

Anne et Claire Berest se sont faites Sherlock Holmes et livrent le résultat de leur enquête, mettant en exergue cette femme hors cadre, incroyable, « le cerveau érotique », polyglotte, anticonformiste, ultramoderne, qui a révolutionné l’art par son influence sur Picabia. 

Cette femme de l’ombre, les soeurs Berest ont voulu la réhabiliter, la considérant comme « un messie », « un médium ». 

Leurs recherches a eu de bénéfique de leur faire découvrir le havre de paix d’Etival dans le Jura, de pénétrer dans cette maison qui une âme avec tous ces portraits d’aïeux. Et de faire la connaissance de cousins. 

Elles ont éludé le mystère qui entourait ce grand-père maternel, Vicente,(enfant non désiré, suicidé à 27 ans, laissant une enfant de 4 ans). Comment ne pas être choquée de sa décision de Gabriële d’exhumer le corps de son fils Vicente, « Nié », pour mettre celui de son époux. 

Elles reconnaissent que cela a pu être douloureux pour leur mère de les voir fouiller dans son passé afin d’établir la filiation avec le peintre Picabia. « La relation des Picabia à leurs enfants est un mystère » : des parents démissionnaires, indifférents à leur  petite fille, Lélia. 

On note que Gaby exprima ses regrets d’avoir failli au rôle de mère. 

Un travail de mémoire familiale, étayé par une documentation foisonnante,  qui nous immerge dans les mouvements artistiques de l’époque : du cubisme, la naissance de l’art abstrait jusqu’au dadaïsme et qui met en lumière Gabriële,  « cette éminence grise, rayonnante », cette femme hallucinante ainsi que toute une constellation d’artistes, d’intellectuels qui gravite autour d’eux. 

Une lecture fluide, passionnante à accompagner de tableaux de Picabia. 

PS : Une mention supplémentaire pour la présence d’une table des matières et de photos. 

Par contre un arbre généalogique aurait été le bienvenu. 


(1) Gabriële est décliné sous des orthographes différentes : Gabrielle, Gabrièle. 

© Nadine Doyen 

CLAMES, Poèmes à dire, CLAUDE LUEZIOR, ÉDITIONS TITULI, Paris. 2017

Chronique de Nicole Hardouin 

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CLAMES, Poèmes à dire, CLAUDE LUEZIOR, ÉDITIONS TITULI, Paris. 2017 

Mais quel est donc ce nouveau daïmon qui enfièvre Luezior ? 

En effet, dans tous les recueils précédents, l’auteur, avec son sens inné de l’image, est oiseleur qui, dans des plissés de douceur, origine des houles de rêve. Glaneur d’arc-en-ciel, entre vacillements de cierges et odeurs d’encens, il bat les cartes d’un jeu de songes dans des bourrasques de sensualité et s’avance à pas de chartreux. Ici, dans Clames, on est de prime abord surpris, voire interloqué,  devant ce choc des mots que le poète  martèle avec un bonheur évident et heureux : elle / disloque / croque / escroque  / révoque. Les phrases courtes, réduites au maximum. Elles sont des coups de gond qui résonnent, des coups de poing qui font des bleus à la voix car, instinctivement, comme à l’écoute d’un slam on se laisse emporter par ce rythme : ici pulse le besoin du dire 

Sabre au clair, les mots en débord moissonnent le souffle, sortent de la page. Le lecteur devient orateur, il scande : coupe / mes coups de sang  / coupe mes poignes  / découvre ta croupe. C’est une armée au pas de charge qui sonne la diane,  dévale les pentes du livre et monte à l’assaut de celui qui lit : je heurte / Parce que je suis heurtoir  et m’agenouille/ sombre fripouille / à l’échancrure des souvenances (…) et je heurte / heurte sans tympan / et je heurte / jusqu’au sang. 

Mots qui fustigent, fouettent : assez / de ces scandales / de ces vandales / qui empalent mes vestales. Mots volcans, lave sur les dérives du quotidien : c’est clair / les bijoux / de pacotille / transpercent / les chairs (…) se faire marquer : comme si l’on n’avait / pas asse tatoué / les suppliciés / aux camps / des condamnés. Mots guillotines : c’est clair / on a proclamé : les déchets / œuvre d’art / et les détritus / sur fonds sprayés / sont glorioles / pour discours / esthétisés. 

Malgré soi, par la puissance de ce dire, on s’enrôle dans la troupe marche. Et soudain, ici et là, quand on s’y attend le moins, lorsque le vent s’apaise, Luezior pose son bivouac pour se laisser glisser : peut-être le temps est venu, le temps où l’on respire d’autres rêves. Le poète passionné ouvre sa besace. À la lumière d’un phare lointain, une  sirène passe : il rêve d’écailles et filtre une confidence aux yeux de salamandre : Ne t’en déplaise / j’aimerai / seul sous la treille / l’ombre de tes soleils / j’aimerai tes vermeils. Dans sa nuit, les étoiles laissent glisser l’humour : à la fripe / j’ai mis / quelques reliques / de participes / trop passés. Dans la fragilité de ses chimères, il déploie les ailes des libellules au tulle de ses pensées, il sait qu’une lueur pointe toujours au-delà du noir. Entre un nuage et une ombre, disons  avec le chantre : buvez / comme le rouge-gorge / buvez / de vos lèvres / jusqu’à ce que vie / s’en suive / et surtout / buvez- moi. 

Claude Luezior est à la fois marbre et sculpteur, il incendie ses vaisseaux avec élégance, parfois à contre-courant mais jamais à contre-cœur, il écrit sur le sable mouvant de la vie avec joie et douleur : dialogue avec l’ange, mais aussi dialogue avec ces riens tantôt sublimes, tantôt insalubres. Gênes de sang au calice de l’offrande. 

Avec le poète clamons ses « Clames » au miroir / du puits / où culbutent / nos songes. 

Pour mémoire, les éditions tituli ont sorti en 2016 Une dernière brassée de lettres du même auteur. 

© Nicole Hardouin