Ce mois-ci chez Francopolis…

A partir de cette rentrée de septembre nous inaugurons avec le site littéraire et poétique Francopolis une petite collaboration qui verra chaque mois un des articles, récent ou plus ancien, de notre revue Traversées, proposé à la publication en ligne sur ce site ami. Il ne vous reste plus qu’à cliquer sur l’image…

Denis Grozdanovitch

La faculté des choses, Denis GROZDANOVITCH, coll. Escales des lettres, Le Castor Astral, 86 p., 13 €. Denis Grozdanovitch confirme le bien-fondé des qualificatifs : « inclassable mais indispensable » qu’on lui attribue. Son recueil poétique, préfacé par Francis Dannemark, dédié à Claude Roy, explore les thèmes de l’enfance,
l’amitié, la disparition, la nature avec un brio stupéfiant. La couverture illustre le poème d’ouverture. Elle représente un homme de dos, « debout au bord d’une falaise », contemplant « les étendues marines et le dôme parfait du ciel », méditant sur la beauté« cette faculté des choses à être là ». Cette silhouette serait-elle celle du narrateur quiguette « le minuscule triangle blanc d’une voile solitaire sur le fond bleu immuable de la mer » ? Dès les premières pages, l’auteur flirte avec la mort, anticipant déjà la sienne, suggérant l’image qu’il voudrait que l’on garde de lui « un jeune garçon à bicyclette, sa canne à pêche sur le porte-bagages, qui pédalait en rêvant… » Il nous entraîne dans le cimetière anglais de Corfou, sur les rives de l’Achion. Puis, en fin d’ouvrage, il rend un émouvant hommage à son père disparu, son modèle sportif, dont il reste les aquarelles, laissant entrevoir le désarroi des proches qui l’ont accompagné jusqu’à son dernier souffle. Dans le poème La dernière course, l’auteur oppose les sentiments des êtres à l’indifférence de « l’impossible lune bouddhique ». Il convoque des souvenirs et se plait à évoquer des anecdotes, le bouquet de fleurs de sa fille qu’il n’ose pas « bazarder », la maison de pierres qu’elle adorait construire pour les lézards, le tout sur un ton empreint de nostalgie. Il avoue avoir préféré, quand il était étudiant, regarder par la fenêtre, supportant difficilement d’être « encagé entre ces murs lugubres » . Son don d’observation se conjugue à son talent de peintre. Il décline le ciel mauve orange d’une grande pureté, les nuages « radieux se déformant lentement, majestueusement dans le ciel pur », la mer qui « se teint d’indigo plus intense », la métamorphose des montagnes « passant du gris bleuté au mauve ». Il y ajoute une touche de « jaune et de rose » pour les murs décrépis. Il convoque des peintres tels que Chagall, Jacob van Ruisdaël, Marquet et des auteurs tels que Shakespeare, apportant un soupçon d’érudition à l’ouvrage. Dans ce recueil qui pourrait être une succession de tableaux tant les descriptions y sont minutieuses, l’auteur joue avec l’ombre et la lumière, navigue de l’intérieur vers l’extérieur avec beaucoup de fluidité et d’aisance. A l’instar de Henry Davis Thoreau, Denis Grozdanovitch ne se contente pas d’observer la nature, il s’y promène, il consigne la moindre variation du paysage, il y aménage sa ferme d’été. En philosophe, il décrypte les signes d’une harmonie universelle au sein de laquelle l’homme doit trouver sa place. On devine chez l’auteur son attachement au terroir, son besoin de quiétude à la campagne, son goût pour les visions bucoliques de « bovins ruminants, placides », tout surpris de se retrouver à côtoyer « les automobiles – inlassable fleuve d’acier » à l’approche d’un supermarché. Il s’interroge sur ce modernisme gagnant toujours du terrain, laissant échapper ses craintes « cette paisible vision, innocemment offerte au bord du chemin » : les amis du futur auront-ils la moindre chance de l’appréhender encore ? L’auteur affectionne également les îles bretonnes, la Grèce et Corfou, là où les paysages ne sont pas défigurés, « les rivages inespérément intacts ». Il sait s’attendrir à la vue d’un chaton « qui s’ensorcelle avec sapropre queue ». Il est sensible à la grâce d’un vol d’hirondelles ou d’oies sauvages « sinuant avec souplesse », « aux mouvements chaloupés des dauphins », au ballet des « papillons zigzagants qui viennent s’étourdir parmi les graciles herbes hautes », « aux loopings et vols emphatiques » de papiers épars. L’auteur confesse des joies plus secrètes : celle de découvrir des signes de reconnaissance en jouant au Petit Poucet, celle de pouvoir partager l’émotion ineffable suscitée par un paysage grandiose avec « quelques amis inconnus », quant à la beauté qui nous est ainsi offerte, sans que nous ayons demandé quoi que ce soit. Emotion identique quand l’auteur se laisse chavirer par la voix d’un ami trop longtemps silencieux. Plaisir encore de lire, à la lueur d’une lampe, confortablement installé, alors que la pluie redouble. Cette diversion qu’il recherchait élève, pour fuir l’enfermement, il la retrouve dans les pages d’un livre. Il en découle une étroite communion avec la nature et l’auteur, et l’envie pour le lecteur de découvrir les autres ouvrages de Denis Grozdanovitch.

Nadine Doyen

Chronique parue dans le n° 54 Printemps – 2009 –

Sommaire du N° 54 Printemps – 2009 –

SOMMAIRE

DU N° 54

– 2009 –

Les auteurs sont :

4 Philippe BESSON ………………………………………… Journal

12 Nadine DOYEN………………Dossier spécial Philippe BESSON

avec la collaboration de Françoise ROHRBACH, Richard

DALLA ROSA, Thomas SCOTTO et… Philippe BESSON

41 Horia BADESCU …………….. Les apocryphes de roi Salomon

46 SANTOLIQUIDO……………L’histoire de Jaro, Rom en transit

50 Antoine WAUTERS………………………..Debout sur la langue

52 Ben ARES ……………………………………………….. Oncques

54 Matthieu GOSZTOLA……….Il y avait toi et rien ne manquait

56 Gérard LEMAIRE …………….. On tue les virtuoses (correctif)

Chroniques de livres et de revues de :

Pascale ARGUEDAS, Véronique DAINE, Nadine DOYEN, Béatrice

GAUDY, Jean-Paul GAVARD-PERRET, Jean-Paul GIRAUX, Alain

HELISSEN, Cathy LEYDER, Sophie MAMOUNI, Gérard PARIS,

Françoise ROHRBACH

L’éditorial de la page 2 est de . …………………….Cathy LEYDER

et est suivi d’une

petite précision en redescendant l’Izoard …………Paul MATHIEU

La composition est de ………………………………………..Patrice

La photo de la page de couverture de Nadine DOYEN a été prise à

la Librairie « Les Cahiers de Colette » à Paris

Christine VAN ACKER

Notre époque n’est pas la meilleure pour qui aime se perdre. À moins de tomber dans un volcan en éruption ou de nous laisser couler à pic au milieu de l’océan, attachés avec une pierre bien lourde pour ne pas remonter avant que les poissons ne nous dévorent, nos traces, nos puces, nos ondes, notre chaleur, notre salive, nos desquamations sont autant de témoins de nous-mêmes qui nous coupent de la véritable disparition, celle qui, dans une autre réalité, nous permettrait d’exister, ailleurs.

Dans ces rêveries, les personnages – tous plus attachants les uns que les autres, et dont le prénom sert de titre à chaque nouvelle – ont voulu avoir la possibilité de se (de nous?) perdre encore. Ils posent une seule question : «Où sommes-nous?».

Après un parcours de comédienne dans des troupes de théâtre pour enfants et de théâtre-action, Christine Van Acker commence à réaliser des documentaires radio et à écrire des billets pour la RTBF. En 1995, avec J.-F. Questiaux et F. Dannemark, elle crée l’asbl Les Grands Lunaires dans l’intention de promouvoir en toute indépendance la création radiophonique et la récolte de la mémoire sonore. Depuis, des dizaines de documentaires et de fictions ont été réalisés et diffusés sur les chaînes de la CRPLF et sur des réseaux de radios associatives francophones, un travail couronné par le Prix documentaire radiophonique 2006 de la SCAM. Côté écrits, on lui doit notamment Bateau-Ciseaux (Esperluète, 2006) et La dernière pierre (Carnets du Dessert de Lune, 2009, Grand Prix SGDL de la fiction radio).

ISBN 978-2-88253-409-5

144 p., 15 euros

Contact presse Éditions Luce Wilquin

presse@wilquin.com

tél. 00 32 486 51 65 91

Michel Bénard par Rome Deguergue

Composition 2009
Michel Bénard

On dirait du marbre et pourtant cela n’en est pas. On dirait des dolmens, des pierres levées, des é- et déséquilibres géométriques.
Ici savamment posés et là instinctivement emboités, rappelant parfois la technique fascinante et répétitive du rangement et dérangement de poupées russes qui n’en finissent pas d’apparaître et de disparaître ; si semblables et si différentes à la fois ! Classement. Déclassement. Ordre & désordre. Liste & chemin de traverse. Tout est dans tout.

L’ensemble pictural ne révèle cependant aucune froidure, aucune roidure, ne rappelle aucune urne ou tombeau funéraire. Ces rumeurs picturales, vibrations d’ombres et de lumières, semblent habitées d’un je ne sais quoi, d’un presque rien, qui aurait trait au spirituel, au rituel, à l’incantatoire.

On s’interroge sans doute en vain. On y met peut-être trop du « sien », car seul l’artiste saurait nous dire d’où lui vient son inspiration, s’il le sait.

Ainsi Michel Bénard, à la fois poète, peintre, chroniqueur et critique semble avoir vu passer tant de choses devant ses yeux, captées en arrière de la mémoire flottante, kyrielles d’épiphanies, amenées avec délicatesse au présent de tous les présents.

Fidèle à son credo – de la vie pour la vie – ou bien encore, – de la présence d’un certain regard au monde du vivant – a-t-il peut-être voulu dépeindre, de manière inconsciente ou non, ce qui demeure et ce qui fuit, la mort dans la vie et vice et versa, en des arabesques savamment imbriquées, du geste à la parole, du signe à la couleur plurielle et glorieuse ; trace ancestrale, sans cesse renouvelée.

Rome DEGUERGUE

Article publié dans le n° 57 – Hiver 2009 – 2010

Guiseppe Santoliquido

L’histoire de Jaro, Rom en transit

 
J’ai rencontré Jaro il y a moins de deux semaines. Je venais de
quitter une taverne sur la chaussée d’Anvers et avais pris place
sur un des bancs de métal noir qui bordent le parvis de la gare
du Nord. J’attendais un ami en compagnie duquel je devais
prendre le train et me rendre à Liège pour des raisons
professionnelles. Comme j’étais en avance de plusieurs dizaines
de minutes à mon rendez-vous, je m’étais plongé avec
attention dans la lecture d’un article du Corriere della sera
relatant les violents démembrements et les incendies
volontaires de plusieurs camps de Roms à Naples.
L’article était accompagné de photos très dures sur lesquelles
on pouvait voir des roulottes, baraques et autres abris de
fortune entourés de monticules d’ordure et de flaques d’eau
boueuse à la lisière d’un bidonville digne du meilleur décor
d’Ettore Scola. Je lus l’article d’une traite et appris que les
habitants du quartier avaient attaqué les camps armés de
cocktails Molotov, de barres de fer et de cailloux, en réaction à
une tentative d’enlèvement d’un nouveau-né par une jeune
Rom de seize ans. Et les avaient ensuite incendiés. L’article
précisait qu’il ne s’agissait pas de la première tentative
d’enlèvement et que, très probablement, les enfants ainsi
dérobés étaient destinés à la mendicité et au trafic d’organes.
Je tentai alors de me mettre rationnellement et
émotionnellement à la place des habitants de ces quartiers
extrêmement défavorisés, délaissés des structures et des
politiques étatiques, frappés par un taux de chômage et
d’inoccupation parmi les plus élevés d’Europe. Dans un
contexte exacerbé par les agressions et les meurtres imputés à
des ressortissants de la communauté tsigane à Rome et à Milan
quelques semaines auparavant, je me demandais quelle aurait
été mon attitude si l’on s’en était pris à mon enfant. Aurais-je
moi aussi cédé à la panique, à l’irrationnel, à la violence ? J’en
étais plus ou moins là lorsque je vis approcher un petit homme
frêle, au teint basané, à la chevelure noire et déjà clairsemée,
arborant une moustache fine, à peine visible et qui épousait
maladroitement le contour de sa lèvre supérieure. Je vis
d’emblée que la décoloration et l’usure de son jeans n’avaient
rien d’un effet de mode.
Encore sous l’influence de ma lecture, mon visage laissa
probablement apparaître un rictus de rejet, peut-être même
d’aversion, il dut s’en apercevoir. Il me demanda une cigarette,
je la lui donnai. C’est alors que je vis son regard se poser sur
les pages dépliées du journal posé à mes côtés sur le banc, sur
le titre « Naples, nouvel incendie dans un camp rom » et les
photos on ne peut plus explicites. Il me sourit d’un sourire qui
n’en était pas vraiment un, une sorte d’acte de contrition,
comme s’il se sentait obligé de me montrer qu’il savait, qu’il
était peiné, qu’il endossait sa part d’une forme de culpabilité
collective.
Je me rappelai alors des quelques articles et essais que j’avais
lus sur l’histoire et la culture tsiganes et la signification de ce
sourire me sembla plus claire. J’invitai Jaro (j’appris son
prénom quelques instants à peine avant de nous séparer) à
prendre place sur le banc et nous échangeâmes quelques mots
en italien. Il avait vécu dans les Abruzzes, où se trouve une
forte communauté tsigane – et aussi en Ukraine, en France,
aux Pays-Bas, en Allemagne. Il venait de Dorohoï, une
bourgade au nord-est de la Roumanie, près de la frontière
ukrainienne. Il avait quitté son village natal depuis moins d’un
an.
Il m’expliqua que sa tante, qui l’avait recueilli alors qu’il était
enfant, lui avait demandé de déserter la maison familiale
lorsqu’il rencontra son épouse, par manque de place. Il la
comprenait, il était majeur, elle avait six enfants en bas âge et
ils vivaient dans moins de quarante-cinq mètres carrés. Son
épouse et lui avaient alors logé dans des caves jusqu’à leur
départ du pays et lorsqu’ils arpentaient Dorohoï et ses
alentours à la recherche de fers à revendre aux ferrailleurs, ils
plaçaient leurs trois enfants dans une cage d’ascenseur (pas
toujours la même, pour éviter d’être repérés) – « pour qu’ils
soient au chaud et en sécurité », me dit-il.
Mais vendre des fers ne rapportait rien; il avait donc fallu
partir. Jaro ne se départissait pas de son sourire contrit. Je lui
dis que j’avais été surpris d’apprendre, au fil de mes lectures,
que les Roms avaient été le dernier « peuple » d’esclaves
d’Europe, qu’au dix-neuvième siècle encore, de nombreux
témoignages les décrivaient enchaînés aux mains et aux pieds,
le joug au cou, le corps enduit de bitume; qu’à la même
époque, le code Karagea (code de droit roumain) les assimilait
juridiquement à du bétail. « Mais nous étions réellement du
bétail », me dit-il en allumant une seconde cigarette.
Une dame à la silhouette tout aussi malingre que celle de Jaro
vint se poster à l’extrémité du banc que nous occupions. Elle
était accompagnée de deux petits garçons et d’une petite fille
dont l’âge devait varier entre 8 et 13 ans. Probablement ceux
qu’ils plaçaient dans des cages d’ascenseurs avant de partir à la
recherche de bouts de ferraille à revendre. Les regards de Jaro
et de sa femme se croisèrent. Il se leva et me demanda de
l’argent. Je lui en donnai. « Nous n’avons pas de pays »,
ajouta-t-il toujours affublé de son sourire contrit, « pas de
patrie, pas de frontières à défendre. Nous sommes votre face
cachée, la partie de vous que vous ne voulez pas voir. Là où il y
a un Rom, il y a injustice, racisme, peur de l’autre ».
Je repliai mon journal, le glissai dans mon sac et me levai à
mon tour. « Sais-tu ce que signifie le mot Rom en romani ? »
demanda-t-il. Oui, je le sais, répondis-je. Nous nous serrâmes
la main. Puis je les observai un long moment s’éloigner du
parvis de la gare du Nord – Jaro et son épouse côte à côte,
suivi de leurs trois enfants – et s’engouffrer d’un pas lent, mal
assuré, dans une des sombres ruelles perpendiculaires au
boulevard du Roi Albert II. Je savais qu’en romani le mot Rom
signifiait homme et, comme Baudelaire, je priai Cybèle
d’augmenter ses verdures, de faire couler le rocher et fleurir le
désert devant ces voyageurs pour lesquels s’ouvrait
probablement, une fois encore, l’empire familier des ténèbres
futures.
 

Paru dans le N° 54 – Été 2009