FLORENCE HERRLEMANN, L’appartement du dessous ; roman, Albin Michel, Mars 2019, (18€ – 253 pages)

Chronique de Nadine Doyen


FLORENCE HERRLEMANN, L’appartement du dessous ; roman, Albin Michel, Mars 2019, (18€ – 253 pages)

Rares sont les romans contemporains dont la trame est constituée de lettres.

Rares sont les auteurs contemporains qui centrent leur roman sur une vraie correspondance entre les protagonistes et non pas sur un échange de mails.

On pourrait citer :

Claire Fourier dans Il n’est feu que de grand bois, ce sont des lettres enflammées entre un homme et une femme amoureuse.

Dans Ressentiments distingués de Christophe Carlier, les missives anonymes,  empoisonnées, causent beaucoup de désordre et la psychose.

Et maintenant au tour de Florence Herrlemann de nous offrir un roman épistolaire. L’originalité tient à ce que le courrier s’échange directement entre deux voisines d’un même immeuble du Marais construit depuis des décennies (donc au confort spartiate, sans salle de bains). Pas besoin de facteur !

Une lettre n’est-elle pas une âme ? Selon Balzac, « Elle est un si fidèle écho de la voix qui parle que les esprits délicats la comptent parmi les plus riches trésors de l’amour ». Florence Herrlemann remet ainsi au goût du jour la correspondance.

Imaginez-vous en train d’emménager dans un nouvel appartement. Comment prenez-vous contact avec vos voisins ? Ou comment vous accueillent-ils ?

Règlement à respecter, ménage de son palier à effectuer.

La nouvelle résidente, Sarah, sera vite mise au parfum, mais par lettres ! On imagine son étonnement, puis son agacement. Pas moins de quatre reçues de sa voisine du dessous, Hectorine, avant qu’elle se décide à réagir. Sarah ne peut qu’être mal à l’aise de se sentir ainsi épiée, harcelée, envahie par une avalanche de lettres. Elle se dit « perdue », dans la plus totale incompréhension, face à cette insistance de lui « imposer » des lettres. Et le lecteur de partager toutes ses interrogations. Quelle est la finalité de cet échange (qui va durer des mois) ? Pourquoi Hectorine refuse-t-elle les invitations de Sarah ? Suspense garanti.

Mais qui sont ces deux héroïnes ? On note une fracture générationnelle.

L’une tape ses lettres sur un ordinateur, l’autre sur sa « brave Bar-Let ».

Sarah, graphiste, illustratrice dynamique et créative, la trentaine, « une bien jolie fille », à qui la vieille dame de 103 ans bientôt 104, dépeint le naufrage de l’âge, avec lucidité mais non sans humour et autodérision : « Nous les périmés ».

Au fil des lettres, Hectorine décline sa vision philosophique, pétrie de sagesse, de la vie (« un instant jubilatoire et fragile ») et de l’amour et offre à Sarah « une oreille » en cas de « besoin de réconfort, de conseils littéraires et musicaux ». Elle clame l’apologie de la littérature, à la vertu salvatrice, qui lui a « appris à supporter la douleur, le froid, à contenir sa colère, à adoucir ses peines, à grandir, à aimer. », et, quelque peu intrusive, cherche à savoir ce que lit Sarah. Sarah, une fois apprivoisée, trouve attachante « son Hectorine » et s’épanche aussi sur ses amours et sa famille. On est témoin de leur tendre complicité, de l’attention à l’autre.

Florence Herrlemann a l’art de piquer la curiosité du lecteur par cette phrase d’accroche sur le bandeau : « Un jour vous saurez, je vous le promets… ».

Quelle énigme et quel secret détient celle qui fait cette promesse ?

Hectorine  déroule des tranches de vie, de sa « survie », comme un feuilleton.

Parfois l’émotion est si intense qu’elle préfère clore sa lettre, mais le lecteur ressent au plus près la persistance du traumatisme qu’elle a subi. La force de ce livre est de ne lever le voile sur le secret lié à l’Histoire qu’à la fin.

Nous aussi lecteurs, nous saurons et alors quelle découverte, quelle émotion !

Avec Hectorine, vous allez voyager dans le passé (aux heures sombres du nazisme), de Berlin à Paris via Cabourg, recueillir ses confidences sur son enfance, ses amours contrariés (homosexualité condamnée), et sur sa relation avec l’arrière -grand-mère de Sarah. De quoi être tenus en haleine, secoués par toutes ses révélations, sidérés une fois le mystère connu, tout comme Sarah !

Certaines scènes, campant les personnages secondaires, paraissent sorties d’un dessin de Sempé, comme la réunion festive chez les Viaux !

Ou encore cette vision d’Hectorine perdue dans la foule d’une gare où elle fait l’amer constat de l’indifférence : « Personne ne s’intéresse à personne ».

L’alternance des lettres aux longueurs inégales impulse une cadence au lecteur.

Une mention météorologique est parfois indiquée. La proximité des deux protagonistes transpire dans l’entête des lettres, de plus en plus affectueuse. Leur lien s’est resserré. Elles ont comme signé un pacte de « confiance et respect mutuel », d’entraide. La bienveillance est leur dénominateur commun. Comme Serge Joncour le fait remarquer dans un de ses romans (1) : « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment ».

Hectorine aime offrir ses délicieuses madeleines !

Par cette correspondance publiée, Sarah offre à son amie du dessous un tombeau de papier, témoin de leur lien indéfectible et atypique.

Florence Herrlemann nous immisce dans la vie d’un immeuble, et explore le lien très singulier, intergénérationnel, qui s’est instauré par lettres entre deux résidentes. Elle ressuscite Proust, nous plonge dans la tragique période des camps. L’auteure dresse, avec beaucoup de sensibilité, le portrait d’une héroïne dont la résistance rappelle le combat de Marceline Loridan-Ivens. Elle brosse également une galerie de tableaux savoureux des voisins. Elle a l’art de nous rendre addictifs aux missives échangées, guettant celle qui va tout éclairer des mystères entretenus, des non-dits. L’ultime lettre d’Hectorine où toute la vérité éclate est si poignante que le lecteur, au bord des larmes, a la gorge nouée.

L’écrivaine signe un roman épistolaire dense, testamentaire, bouleversant jusqu’au dénouement, couvrant deux époques, empreint d’empathie, émaillé de poésie, traversé par les odeurs de madeleines, sur des airs de Chopin. Elle y déploie, avec brio, une ode à « un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones » , composé de littérature, de musique, et de la compagnie d’un chat ! Vient s’ajouter un hymne à l’Amour et à l’Amitié avec une touche de sensualité, de douceur et de tendresse. Gardons à l’esprit le conseil d’Hectorine :« Soyez doux avec vous », « Vivez pleinement ».

Un récit addictif, touchant, débordant d’humanité.

Un livre que « le bouche-à-oreille » a d’ores et déjà propulsé sur le devant de la scène littéraire !!!

© Nadine Doyen


(1) : Extrait de REPOSE-TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion.

Santiago Montobbio, Nicaragua por dentro, El Bardo, collection de poésie, Editions Los Libros de la Frontera, 2019, 28 €

Chronique de Jean-Luc Breton

Santiago Montobbio, Nicaragua por dentro, El Bardo, collection de poésie, Editions Los Libros de la Frontera, 2019, 28 €


« Nicaragua por dentro », le dernier recueil de poèmes de Santiago Montobbio, poursuit l’œuvre d’introspection que le poète mène depuis ses premières publications il y a plus de trente ans. L’écriture est toujours pour lui une nécessité vitale, définitoire. Il nous rappelle, comme il l’a fait si souvent, qu’elle a plus de réalité pour lui que la vie (« J’écris ces lignes. Je veux seulement certifier que la vie existe et que je suis vivant en elle ») et, pour bien marquer cette continuité dans son œuvre, il va même jusqu’à réutiliser certaines des formulations les plus percutantes de ses plus anciens poèmes, comme le premier vers du poème « Ex-libris » de 1987, « Ce n’est pas bon de presser l’âme, pour voir s’il en sort de l’encre », qu’on retrouve éclaté et placé comme en incise, dans un nouveau poème : « L’art / ce n’est pas la belle écriture, / l’art c’est l’âme, et / ce n’est pas bon de presser / l’âme, pour voir / s’il en sort de l’encre ».

Ce qui était quasiment un principe de foi dans les premiers poèmes n’est pas devenu moins intense ou moins essentiel, mais l’auteur lui-même a changé. A l’adolescence, les flots de discours qui surgissaient en lui et le submergeaient étaient au sens le plus entier toute sa vie. Ses poèmes parlaient de tous les hommes sans vraiment parler de lui, son expérience se bornait encore à une exploration de Barcelone, à peine citée mais devinée sous l’aspect peu médiatisé d’une ville nocturne, silencieuse, solitaire, sans monuments et presque sans géographie. Au contraire, « Nicaragua por dentro » cite des dizaines de noms, connus ou inconnus, réfère à des actions quotidiennes et à des lieux sans craindre de les nommer, et Barcelone est très fréquemment rappelée, mais la plupart du temps par la mise en perspective diffuse qu’apporte sur elle tel lieu ou telle impression du Nicaragua. Le paradoxe ironique du recueil, c’est que ce « Nicaragua de l’intérieur », c’est aussi un Barcelone de l’intérieur et un Montobbio de l’intérieur. Effet de l’âge, bien sûr, mais surtout la conséquence de la longue période de silence de l’auteur, ces vingt ans sans écrire, qui sont suivis, depuis que la parole lui est revenue, par un besoin effréné de noter, dans les lieux les plus improbables sur les supports les plus improbables, les surgissements d’inspiration qui dictent à Santiago Montobbio ses poèmes.

« Nicaragua por dentro » est, de ce fait, sous le signe de l’urgence. Le grand tourmenté des années 80 n’a (Dieu merci) pas disparu, mais, et c’est dans un certain sens une bonne surprise, le recueil est aussi plus joyeux et lumineux que les précédents. Dans la première partie, intitulée « Dariana » (du nom du poète nicaraguayen Rubén Darío), qui est la préparation du voyage de Montobbio, le poète traque « un doux et bon soleil de janvier » sur les places de Barcelone, un soleil de (re)commencement du monde, de réchauffement du corps et de l’âme, de bonheur paisible et quotidien (« Un autre jour de paix et de mer, de calme pour l’âme devant la jouissance de la vue.  Soleil doux, soleil bon, comme la vie peut l’être et c’est ce qu’il nous dit », « Dans les vers que tu écris, tu dois sentir que, tandis que tu écris, le jour s’éveille, le matin commence, le monde se donne forme »). La deuxième partie du recueil, « Nicaragua por dentro », évoque le voyage que le poète fit au Nicaragua en février et mars 2018 et elle est baignée du bonheur de dizaines de rencontres avec des écrivains, universitaires, musiciens, nicaraguayens, ravis de partager leur art et leur soif de créer avec un complice espagnol, généreux et prolixes dans leur accueil. Et on sent bien que Montobbio se laisse baigner dans ce bonheur d’amitié comme dans le soleil de Barcelone du début.

Le voyage du poète au Nicaragua était une tournée de discours, de concerts et d’hommages pour célébrer son œuvre, la musique qu’Ofilio Picón a composée sur certains de ses textes et la poésie de Rubén Darío (1867-1916), qui a eu une grande influence sur l’un et l’autre. Pour Montobbio, aller au Nicaragua n’était pas a priori un voyage touristique, mais le pays, à la fois différent de l’Espagne mais pour autant pas totalement exotique, en quelque sorte un univers d’une étrangeté familière, constitue pour lui, occupé de poésie et de poètes, une mise en abîme d’intertextualité. Il explore les correspondances entre Darío et lui, entre leurs œuvres, leurs Barcelone, et puis la remarque d’un critique évoque un autre écrivain encore, et le poète se retrouve au cœur d’un vortex où toutes ces forces créatives se tiennent, s’imbriquent et s’influencent. Et son vertige est une euphorie. De même, les chansons d’Ofilio Picón sur ses anciens poèmes se mettent à les animer d’un nouveau sens quand il les entend chanter (« La vérité triste / de ma jeunesse blessée dans la / profondeur nouvelle de la musique et de la voix / d’Ofilio »), et le prend également à ce moment-là un vertige d’intratextualité, où les anciens poèmes deviennent par enchantement le matériau des derniers, comme je l’ai évoqué plus haut. Et le lecteur ressent avec bonheur cette jubilation du poète (« l’art est réjouissance, par le simple fait qu’il est »), simple et tellement complexe à la fois.

©Jean-Luc Breton

Eugène SAVITZKAYA – Ode au paillasson – Le Cadran ligné, avril 2019, 64 pages, 14 €

Une chronique de Marc Wetzel

Eugène SAVITZKAYA – Ode au paillasson – Le Cadran ligné, avril 2019, 64 pages, 14 €


  Je connais assez mal l’œuvre de notre aède liégeois, mais, après l’éblouissement de « Marin mon coeur », son « Fou trop poli » (2005) – autoportrait de la cinquantaine fatigué et jubilatoire – disait, sur vie et mort, amour et indifférence, éternité et sursis, des choses extraordinaires, indépassables, aussi variées que :

          « Nous, dans notre famille, famille de fous évidemment, nous méprisons la mort, nous n’avons pour elle aucun égard » (p. 10)

          « Le monde est son alcôve, son alvéole de jour. Sa maison sous les astres. La tombe de ses parents est son potager » (p. 31)

            « Je ne vivais qu’en t’aimant. Dès que je t’ai vue, j’ai voulu te ressembler, n’être que toi, et me rejeter comme une mue que j’avais tant salie »  (p. 99)

            « Mon demi-frère m’apprit bien des choses (…) Il fut écroué à la prison de Saint-Léonard, celui qui lie et délie, pour avoir en état d’ébriété, volé des culottes de femme qui séchaient sur un fil. Le même, devenu terrassier aux abords d’un cimetière, perça d’un coup de pioche le plomb d’un cercueil plein de jus. Voilà la prose. Voilà la prose des théophanies »  (p. 102)

     Où en est la poésie d’Eugène Savitzkaya ? Sereinement à son sommet, malgré sa vorace fébrilité, sa cruelle droiture, son faux-air de brunch apocalyptique. Les quatre textes qui composent ce recueil sont comme de radieuses et rances malédictions, qui ont les limites de leur imprécation, – mais c’est une imprécation de la vie, et d’une vie qui ne souhaite pas laisser la raison décider d’elle ou pour elle ! L’auteur est partout là, rebelle à tout statut, contemplant le travail de la nature (ou, mieux, « la méthode de la matière », comme disait le critique Johan Faerber), faisant le fou comme il le nomme et se nomme, c’est à dire « revenant à la charge », « désapprenant » toutes les leçons de civilité apprises, observant comment une Terre toujours adulte se défend de nous (comme un patou consciencieux, dit-il, renverse et dévore légitimement l’ahuri Vététiste coupant les pâtures), adepte d’une sorte de vertige expérimental qui sonde et recalibre tout, fidèlement délirant quand il restitue tant sa mère que la Genèse, sources de vie et de monde :

               « Je vois la lumière, elle est noire comme le fil avec lequel on coud les lèvres et l’anus des morts, afin qu’aucun ruban de paroles ne sorte de leurs bouches, que d’entre leurs dents ils ne grondent ni ne vocifèrent tous leurs secrets de ventre et de cul, leurs maux mal digérés, que ne sorte au grand jour le long phylactère de leur vie comme ténia ancestral se déroulant par à-coups selon le rythme organique de leurs pensées. Maman, ma petite mère, la toute pâle, utilise aussi du fil noir pour recoudre tout ce qui se déchire et s’arrache, pour recoudre la panse du cochon de lait farci de toutes sortes de merveilles succulentes poivrées, salées et parfumées (…) Tous s’entre-déchirent. Une seule recoud »  (p. 30)   

     « Au commencement (…) on pouvait nager autant dans l’air que dans l’eau. L’eau était lourde de sel et l’air était composé d’embruns épais d’un bleu inconnu aujourd’hui. Il arrivait aux poissons de s’élever de plusieurs centaines de mètres au-dessus de la surface des vagues avant de se rendre compte d’une différence chimique et de redescendre lentement dans l’eau. C’est à cette époque que les anges, issus de la mer, apprirent à voler, c’est à dire ramer dans l’air » (p. 40)

   Un phrasé logiquement virtuose, car ne sachant qu’utiliser à plein son outil (lexical, syntaxique, rhétorique …) :

          « le canal me bouche, la gencive me rétracte, la joue me creuse et je ne suis pas fatigué, le front m’obscurcit, la cuisse me bronze, l’aine me point, l’urètre me brûle et je ne suis pas fatigué, l’œil me pleure, le poumon me flambe, la nymphe m’étire, le groin m’éternue et je ne suis pas fatigué, la cyprine me tarit, la main me lâche, le bras me ballotte, le lait me coule et je ne suis pas fatigué … » (p. 60)

   Un esprit logiquement révolté (de voir les bibles sur les cheminées inspirer les scorpions dans les cœurs, de voir dépérir et mourir de faim la campagne même qui nous nourrit, de toucher de prudes dispositifs qui prétendent tout produire sans rien sécréter,  d’entendre les hommes cogner sur le rire des femmes par peur et ignorance de ce qui le déclenche …

                « Il la bat, dès qu’il s’en donne l’occasion, il la bat tant qu’il peut, cette femme et ses enfants, et la battant sans compter les coups, cette sœur lointaine, la battant c’est comme s’il se masturbait en différé, façon de surseoir à sa déconfiture, car incapable désormais de s’appliquer à lui-même pareille frénésie … »  (p. 57)

    Avec le même aplomb dans la disponibilité nue, la même furie dans la course à la présence, les mêmes lancinante noblesse et opiniâtre confiance qu’il formulait, dans son « Jérôme Bosch » (Flohic, 1994), et qui résume leur commun (Jérôme et Eugène) programme de désabusée fascination :

        « Nous dirons nos oies, nos arbres, nos montagnes, notre firmament, et nous les croirons nôtres pour l’éternité, si tant est que l’éternité existe et même si elle n’est que le petit-lait de l’infini, une mauvaise mouture du vide, une confusion entre le ciel et l’insondable profondeur, entre la bouse de vache et le magma » (Bosch, p.4)  

      Quand un vieux poète se regarde le corps, il se demande, sans nostalgie, d’où sortent ses organes, et, morphogénéticien inspiré et féroce, il en remontre aux spécialistes du développement et de la croissance structurale. Une finalité peu spirituelle, mais tout en élans, en contreparties, en calculs expressifs, en vœux d’y aller et soucis d’en revenir, commande :

           « la glotte naquit d’un soupir que la gorge voulait rendre (…), la bouche naquit d’une grimace que la face voulait accomplir (…), les dents naquirent d’un baiser que la bouche voulait rendre (…), les pieds naquirent d’un bourbier que le corps voulait enjamber (…), les yeux naquirent d’un néant que la grêle féconda (…), les mains naquirent d’un mouvement que les bras ne pouvaient contrarier (…), les oreilles naquirent d’un plaisir que le vide voulait partager » (p. 11-15)

      Le génie de la contemplation physiologique (à la fois burlesque et diligente, nomade et posée) est, on vient de le lire, tout de suite là : des bras sans mains, en effet, n’avaient rien pour les empêcher de pousser ! C’est qu’ici, chez le furieux et doux Savitzkaya, la nature est seule, ne disposant que des moyens du bord, tirant son infini de soi, mais aussi d’elle ses bords, ses pauses, ses sévères et bienheureuses limites. Exactement comme la parole poétique de notre auteur, à la fois infiniment riche et fermée, semble issue d’une langue qui n’aurait qu’elle.

     Une certitude, avec cet auteur prodigieux (plus bonobo que chimpanzé, préférant toujours la parade nuptiale à la militaire, dit-il lui-même, un Péguy de l’inconscient, un Michaux du maraîchage, alliant la malice d’un Jacques Roubaud à la cruauté d’un Bruno Krebs) : ce n’est quoi qu’il en soit pas la raison qui recoudra la présence humaine au monde :

              « On ne coud pas sans percer »

              « Écoutez sans comprendre » ! (p. 37)

©Marc Wetzel

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)


La figure du poète Aragon, si sa place dans la littérature est bien établie, demeure complexe, multiple, parfois contestée, comme son œuvre qu’on pourrait dire variable et parsemée d’écrits inattendus. C’est que le lecteur, confronté à chacun d’eux, s’y trouve dans un moment « de l’histoire d’une vie ». Car, selon Aragon, tout poème est de circonstance, et sur cette affirmation, au demeurant évidente, l’on a passablement glosé. Or, si la circonstance est le déclencheur, ainsi que la teneur vitale, de l’affaire poétique, de la prise de parole qui devient le dire du poème, deux éléments en modifient la nature : d’une part le texte est écrits, de l’autre le langage pour l’écrire est hors-temps ; je m’explique : malgré des blancs de page en page, des silences, des interruptions apparentes, on peut considérer que « depuis l’humanité » le langage, en ses déclinaisons et colorations en langues, continue, et qu’il a toujours continué. Nous naissons au sein d’une langue maternelle reçue. Simplement, un peu comme le monstre du Loch Ness dont les anneaux de loin en loin affleurant à la surface donnent l’impression qu’il est plusieurs, le dire du poète, à cause du vécu révélateur, dû à un tempérament excessif qui force le langage à émerger de loin en loin à la surface de la page, donne un sentiment de diversité et pluralité, bref d’une hétérogénéité circonstancielle. Une fois recueillis en livre cependant, la discontinuité des textes poétiques par la lecture imaginative reforme une unité, rend sa continuité logique, émotive et sentimentale, à un parcours dont les poèmes ne sont en quelque sorte que les bornes. C’est le cas de ce recueil d’Aragon dont le titre, d’une ironie déchirante, annonce la suite des poèmes qui sont la conséquence d’amours finissantes : il s’agit de la liaison passionnée, (exacerbée par l’intensité d’un premier amour, disons, « sérieux ») avec Nancy Cunard – héritière à la fortune incommensurable -, et de la façon dont cette liaison s’est délitée, du fait que l’amoureux surréaliste « avant-gardiste » s’est découvert des ressorts psychologiques d’humain ordinaire, c’est-à-dire jaloux de la manière de vivre, des relations d’une femme sans entraves, avec laquelle de toutes façon l’arrière-plan était la pratique (pour Aragon relativement théorique après les idylles fugaces de l’effervescence surréaliste) d’une libre sexualité. Cette évolution vers une jalousie lancinante et destructrice n’est pas en soi tellement neuve, certes. En revanche, le témoignage poétique des réactions d’Aragon à cette liaison qui peu à peu le mine et l’attire vers l’autodestruction, prend le tour d’un langage où la maîtrise fait jeu égal avec sa vérité.  Le faux-semblant ici est violemment banni. La réalité matérielle des choses s’y montre sans cesser d’être poème, – « furie / qui dépasse le but et ne l’atteint pas » dit le poète, en un exact et remarquable paradoxe. Dans ses paroxysmes, tout est laminé, néantisé : le recueil est puissamment évocateur d’une expérience que la langue poétique d’Aragon lui a permis de chevaucher, jusqu’à peut-être constituer l’inconsciente soupape de sécurité qui l’aura finalement empêché de réussir « à quitter cette vie », en dépassant fortement la dose de toxique qui eût été mortelle (comme il l’indique dans le commentaire postérieur intitulé Tout ne finit pas par des chansons »)… Le bilan en est que l’on ressort de cette suite de poèmes, à l’humour grinçant et sous-tendus par une vitalité débordante, avec le superbe « Poème à crier dans les ruines », suivi du long et conclusif « Rien ne va plus », cependant que pour la poésie, on peut dire que « tout va toujours ». Le paradoxe est une fois encore que cette audace, à la fois verbalement crue et pourtant digne, cet emportement rageur dans la ruine et la dépression laisse le lecteur – moi-même en tout cas – sur une expérience qui ragaillardit : l’expérience revigorante d’une quasi-noyade sous-tendue par l’implicite perspective (pour nous lecteurs) qu’un coup de talon salvateur contre le fond ramène à la surface. Ce qui se réalisera avec le retour à l’oxygène que sera pour Louis la rencontre, quelques temps plus tard, de la fameuse Elsa, inspiratrice des célèbres poèmes d’amour que l’on sait. En somme après le temps de Nane-Lilith, fièvre et vaccin, viendra l’Ève-Elsa baume d’une vie – qui ne tournera pas pour autant à la relation d’amour sereine et sans nuages, l’un comme l’autre étant restés malgré tout partisans d’une sexualité ambiguë. (Mais ceci, comme on dit, sera une autre histoire.)

©Xavier Bordes    (4/5/2019)

Nicole Portay Bezombes, Fileuse d’espoir, Editions Les Poètes français

                                            Une chronique de Michel Bénard

Nicole Portay Bezombes, Fileuse d’espoir, ( Editions Les Poètes français –  Préface de Michel Bénard – Illustrations, Auguste Haessler – Format 15×21 – Nombre de pages 83 )

Et si la poésie était une question de survie, de salut, alors mieux vaudrait sous le sceau de la confiance emboîter le pas sécurisant de la « Matriarche ».

La Fileuse d’espoir est en fait une semeuse qui patiemment en son jardin-refuge veille à la germination des graines sacrées. Si l’ombre est parfois présente dans cette œuvre, c’est pour mieux percevoir la lumière, la caresser et la déposer à sa juste place, là, précisément au centre du cœur et de l’esprit, jusqu’à l’enchâssement escompté.

Nicole Portay avance en poésie dans une posture semblable à celle du pèlerin qui, de station en station, gravit les degrés de l’élévation. Ses vers sont assoiffés de liberté, sont ciselés, sont peaufinés, la qualité d’une écriture soignée est la meilleure garantie pour l’élévation et la compréhension de la poésie, cela notre poétesse l’a parfaitement compris.

Bien loin des textes des premières heures, désormais nous sommes face à une véritable métamorphose, similaire à l’image de la chrysalide carapacée allant jusqu’à l’éclosion d’un merveilleux papillon multicolore.

Si Nicole Portay rêve parfois de devenir poète, elle l’est bel et bien et sur une margelle élevée.

Le poète est assimilé au magicien, au sourcier qui avance avec sa baguette de coudrier et c’est bien ce qui est évoqué dans le poème « Baladin », il traverse le miroir, il parsème de poudre d’or les terres en jachère et :

« …rend la semence de l’univers

Au sillon de la terre. »    

La poétesse Nicole Portay porte des yeux d’amour protecteur sur ses petits-enfants et les invite à danser au bord des étoiles.

Cependant notre poétesse a conscience que la voie initiatique pour retrouver l’origine de l’amour la plonge dans l’épreuve des défis et des tolérances.

Alors peut-être est-il sage de se fier à son ange qui viendra de ses ailes :

« Enlacer les blessures de ton âme

Sur un fil d’argent naissant. »

©Michel Bénard.