
Nouveau aux Éditions Traversées


Chronique de Lieven Callant

Gérard Le Goff, L’orée du monde, Éditions Traversées, 60 pages, 2020, 15€
Dans sa présentation de l’ouvrage, Gérard Le Goff évoque « les années blanches », périodes plus ou moins longues où les « vicissitudes de l’existence » mettent en sourdine les nécessités d’écrire. Soudain, on ne sait plus quoi faire de ces tiroirs remplis d’écrits spontanés qu’on ne peut plus corriger, ils restent tels nos rêves flotter à la frontière des mondes qui les ont vu naître. Ainsi est le cheminement du poète, il est fait de lumières et d’ombres, de silences et de prises de parole, de cris et de murmures, de renoncements mais aussi et surtout d’acceptations. Le poète ne veut-il pas nous dire qu’il n’est pas toujours nécessaire de réussir, d’être performant, de répondre à toutes nos attentes mais d’attendre le bon moment. N’est-ce point finalement? le voyage qui importe avant la destination?
Les textes repris ici sont tous passés par le métier à tisser des réécritures, ils se ressemblent car on reconnait dès les premiers vers, la voix de Gérard Le Goff: amoureuse des détails justes et arborant une certaine affection pour les promenades solitaires et salutaires qui finissent par nous rapprocher de l’autre après une intéressante contemplation des alentours.
Les textes qui composent les deux livres de ce volume sont différents les uns des autres comme le sont les enfants d’une même fratrie, multiples dans leurs efforts, leurs manières de se présenter, de nous réjouir, de nous confronter aux questionnements inhérents à la vie. Poèmes nus ou habillés de rimes ou prose harmonieuse.
Le poète est celui qui parcourt les chemins invisibles, traverse les frontières, trottine, allonge le pas ou s’arrête pour contempler ce qu’il se passe de l’autre côté de la barrière. Il garde en lui la faculté de redevenir sauvage, explorateur, il se pose à la marge, à l’orée du monde, des mondes qu’il découvre sans apriori, sans grille de lecture, en se défaisant presque de l’habitude. Je songe que le poète est ce loup solitaire infatigable, qui ne se domestique pas, qui choisit l’inconfort de la liberté d’aller à la sécurité de rester avec sa meute. Gérard Le Goff est un écrivain qui pour avancer se fie à une sorte d’instinct pur. Pas de jugement hâtif, ni de conclusions glauques, aux pleines certitudes et aux emprisonnements de la pensée, il choisit l’aurore ou le crépuscule comme la frontière d’un nouveau cycle, il choisit le défi des saisons, les aléas de la route, le changement léger. Il aime et se place toujours à l’orée du monde.
L’écriture de Gérard Le Goff est de celle qui choisit de vous accompagner discrètement, elle vous suit comme une ombre. Au lieu de vous poursuivre, elle vous invite au retrait, à la mise en suspens des choses pour les observer et non pour les engloutir et forcer la vie.
© Lieven Callant
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Une chronique de Lieven Callant

Philippe Thireau, Melancholia, Tinbad Fiction, janvier 2020, 48 pages, 11,5€.
Dans un premier temps, j’ai cru que l’absence de « je » témoignait peut-être d’un acte de pudeur de la part de l’auteur. Il se serait retiré de la narration, derrière la fiction qui est en train de s’écrire et de se choisir un rythme de lecture. Pudeur choisie afin que s’installe aux creux des phrases l’indécision qui si souvent me caractérise.
Ensuite, comblant le vide laissé devant ou après le verbe, s’est installée en moi, l’idée qu’il n’y a rien de personnel en tout texte mais qu’il y reste souvent une part commune à tous.
J’ai songé à la rencontre entre le jeune Rimbaud et le soldat mort dans ce trou de verdure et à mes rencontres multiples de ce poème conçu tel un tableau, ne laissant filtrer que peu à peu toutes les marques les plus froides de la mort. Ce poème qui présageait déjà tous les dérèglements possibles et à venir du rythme, du silence. De l’écriture. Quand le poème se tait, la réalité se découvre et elle est d’une cruauté sans équivoque. Une image et trois mots pour la mort: deux trous rouges.
Le texte de Philippe Thireau à l’intersection des genres se joue à trois voies: le soldat, la fille violette, l’oiseau-narrateur. Un homme, une femme, la mort. Le lire c’est tenter de reconstruire mais aussi et bien sûr c’est participer au jeu de la destruction, de la déstructuration de l’écriture. Car il faut bien que je l’écrive, le texte ressemble à une prise de notes rapide, une ébauche, un scénario invitant à de multiples reprises et réécritures. Le travail n’est pas fini, reste à faire, le texte est brut. Le peintre laisse transparaitre dans son geste et ses aplats de couleurs, la toile, l’élément matière tel qu’il est avant manipulations, l’écrivain montre son carnet de notes, ses phrases soulignées, ses mots agglutinés, ses phrases non ponctuées.
Bien évidemment, le titre du texte m’interpelle parce qu’il désigne une forme de folie, une tristesse de fond, le germe du génie et sa malédiction insoluble. Il évoque aussi pour moi le film de Lars von Trier. En trois mouvement, la fin de l’amour dans ce qu’il a sans doute de plus absolu, une prochaine disparition annoncée, inévitable. Face aux catastrophes de l’existence quelle peut-être notre réponse?
Ce livre me perturbe, me dérange et me fait vaciller, moi et mes habitudes. Je crains à force de ne plus pouvoir faire glisser entre les lignes comme j’aime tant le faire, tous les autres livres que j’ai lus et aimés.
© Lieven Callant
Une chronique de Didier Ayres
Poétique de la réalité

Un dernier verre à l’auberge, Emmanuel Moses, éd. Lanskine, 2019, 13€
Devrais-je dire qu’en un sens la réalité est plus forte que l’écriture ? Qu’elle est supérieure dans la mesure où elle existe quoi que le poème en puisse dire ? Que cette réalité est aussi le seul état primaire du poème en quelque sorte ? Ce sont ces questions qui me sont venues à l’esprit au sujet de ce livre récent où Emmanuel Moses magistralement interroge sur ce qui fait poème et sur ce que la réalité garde, pour finir, de mystère. Car les factualités sur lesquelles le poète appuie ici son texte, se rendent visibles sans perdre leur qualité d’énigme. Et j’ai remarqué que souvent chez ce poète, ce thème paraît central.
Oui, c’est une poésie du clair-obscur, où le clair couvre le poème de sa langue mais dont l’objet est, disons, comme inénarrable, obscur. Car ce que le poème tente de saisir et de réifier, tremble devant l’action d’écrire. Ainsi, on pourrait dire que cette poésie est celle du tremblement, faite de détails instables qui jettent le lecteur dans une espèce d’inquiétude. Une poésie de la lumière et de l’incertitude, et pour choisir une formule, des textes de certitudes sans certitude.
De cette façon je dirais que ce recueil est une leçon de la matière, ou encore une matière de la leçon, une leçon de matière, si je peux encore écrire une dernière formule pour décider du bien-fondé de ce livre. En tous cas, ces poèmes nous permettent d’apprendre le réel, de lui donner jour, de danser un instant avec lui, d’en extasier la substance afin de nous la faire entendre, comprendre, voire l’aimer.
Et même si le thème de la disparition et de l’absence est apparent, ses points aveugles autorisent une présence, même problématique. Car absence et présence sont évanouissement de l’existence qui captée, saisie, et presque hypostasiée dans une certaine mesure -car absence et présence sont sujettes à une discontinuité intérieure- trouve son assise dans ce tout petit inconfort, ce « presque rien » qui fait balancer le certain en incertain.
Ainsi, on se confronte à de la réalité non confirmée, voire fantomatique, mais bel et bien construite.
Un silence noir monte vers l’aigle
Vers les roches érodées
Et rejoint la caravane du temps
Sela –
Ici prend fin la chronique
brodée de fils d’or.
Cette présence s’exprime et lutte pour borner les choses jusqu’à une totalité, mais jamais entière, toujours partagée comme un secret, donc poétique -si l’on accepte la poésie comme une focale sur l’essence des choses. Est-ce un travail de mémoire où l’on ne garde que ce qui désigne, que les signes forts, que la matière propre de l’impression et du souvenir ?
Une note s’élève dans l’air brumeux
La voix d’une femme sur le chemin
Elle chante un amour perdu
La silhouette d’un arbre semble se pencher sur sa douleur
Une roue grince
Celle d’une charrette, peut-être
Venant à sa rencontre.
Quoi qu’il en soit, j’y associerais deux valeurs. D’une part, le Mexique d’Artaud, même si l’exercice du poème est ici sous le contrôle d’une raison raisonnante, donc d’une maîtrise conceptuelle, et le très noir univers moral de Isaac Bashevis Singer, dont l’œuvre côtoie l’épopée et le conte. On voit que ces références correspondent à une sorte de gravité, même si (ou à cause de) l’écriture est ductile et fort légère.
Par-delà ces ressemblances qui sont peut-être simplement en partie adéquates, je voudrais écrire encore quelques mots. Ou plutôt dresser un inventaire de mots seuls à même de toucher mon sentiment : attente, absence, temps accompli, sagesse temporelle, temps de ce mystère, ébriété des choses intérieures. En espérant que cette petite liste hasardeuse accède un peu à la configuration esthétique de l’ouvrage.
© Didier Ayres
Chronique de Nadine Doyen

J’aurais voulu être un Beatles, Jérôme Attal (15€ – 159 pages) ; Éditions Le mot et le reste Février 2020
On a tous quelque chose des Beatles, ou plutôt un lien particulier avec ces Fab Four.
Pour Jérôme Attal le dénominateur commun est le chiffre 50 !
50 ans depuis l’explosion du groupe, 50 ans, cet été 2020,l’âge de la maturité pour l’auteur parolier qui a toujours veillé à garder une part d’enfance, mais se trouve confronté aux affres du temps qui passe.
Dans une succession de courts chapitres, en prose ou en vers, Jérôme Attal décline son rapport aux Beatles, relatant maintes anecdotes tout en faisant défiler leur discographie, leurs tubes. Leurs chansons constituaient pour le jeune fan « un monde protecteur et magique ». Pour le lecteur, elles deviennent la playlist de ce livre et sont les axes autour desquels la planète sentimentale de Jérôme Attal tourne. Il rembobine leur parcours depuis leurs débuts dans le groupe des « Quarrymen », dans une cave de Liverpool jusqu’à leur adoubement par la reine qui fait une apparition à la toute fin ! Un ouvrage documenté qui fait appel à la mémoire des nostalgiques des années sixties, du « swinging London » et qui révèle « la recette du quatre-quarts Beatles » !
L’auteur parolier, expert des Beatles, aborde la création, la difficulté de vivre avec un artiste et la nécessité de cohabiter avec « une muse cosmique » !
Certains textes sont dédiés à des personnalités connues : David Foenkinos, Sigolène Vinson (à qui il adresse le mantra : « Hare Krishna), Claire Barré, Loulou Robert, (qui a baptisé sa chienne « Penny Lane », des anonymes (A, C ou Z…) ou encore à cette figure tutélaire qu’est Richard Brautigan, qu’il aime pour « la structure foutraque, jubilatoire et poétique de ses livres ».
Il évoque les photos de Linda McCartney en référence à « The polaroid Diaries ».
À la manière de la pochette « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts club Band, Jérôme Attal livre son « hall of fame », la liste de ses idoles, parmi laquelle figure l’écrivaine belge Amélie Nothomb. Puis nous interroge sur la nôtre. Il aime nous impliquer et tisse ainsi un lien sympathique avec le lecteur, tel que celui que l’on peut nouer dans les salons avec le romancier très British. Il s’éclipse même pour nourrir ses tourterelles !
Il opère comme la mise à nu d’une tranche de vie, revisite son enfance (son aversion de la gym), évoque ses émois d’adolescence, ses amours, ses chagrins, ses déceptions, les occasions ratées, ses madeleines de Proust. Le tout brossant son autoportrait à multiples facettes avec cette sensibilité à fleur de peau à laquelle sont habitués ses aficionados. Il reste à espérer que cet état d’âme mélancolique à la fois « sombre, inconsolable » et « découragé par la vie » n’est plus. Rassurons-le quant à son lectorat, il ne peut que croître.
La musique n’est-elle pas là pour combler cette quête de bonheur ?
Dans cet opus très musical, il paye sa dette au groupe mythique dont l’oeuvre magistrale entre en résonance avec sa propre vie mais aussi avec la nôtre à des degrés divers. Si dans « La Petite sonneuse de cloches », Jérôme Attal déclarait y avoir logé tout son coeur », il est aussi consigné dans ce très touchant livre confession.
© Nadine Doyen