La fleur des pois d’Éric Dargenton, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 67 p., 2021

Une chronique de Claude Luezior


La  fleur des pois d’Éric Dargenton, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 67 p., 2021, ISBN 9782931077016

Lecteur, voici la fleur des pois. Avant-propos original, tout en vers ! Lequel d’entre-nous sait que les pois ont des fleurs (ce qui, il est vrai, tombe sous le sens), si ce n’est le poète ? Et que ces pois permettent au cœur pur de s’alléger d’un poids : celui de l’existence, de l’hiver, d’un instituteur au front plissé, d’un labeur austère, d’ailes blessées, d’une femme-fée, d’un grésil fatal

En quelque sorte Petit-Poucet sur les sentes du merveilleux, Éric Dargenton s’adresse d’emblée au lecteur comme pour l’amadouer, pour requérir de sa part une manière de bienveillance, de simplicité. Nous voici dans un jardin des simples, au sens noble du terme, comme si toute herbe avait valeur thérapeutique.

Confession pudique, un brin désuète, mais avec une sensibilité rare et beaucoup de talent. Vers rimés où les métaphores créent la surprise, où se bousculent les changements de tons, où la dérive des saisons cisèle les états d’âme. À l’heure où maints recueils cherchent à tout prix l’originalité dans la déstructuration de la syntaxe et du propos, il est rassurant, quelque part, de lire du lisible, de palper du palpable, de s’accrocher à la beauté même décharnée d’un mois de janvier :

Le règne de la nudité

Tragique et morne a débuté

Le bois n’est plus qu’un ossuaire

Car la plume de ce jeune auteur n’est, de loin, pas mièvre.  Bien qu’attentive à tout frémissement,

La fleur du pissenlit regarde fixement

Le soleil -énorme œil aux longs cils de lumière-

Et se croit au concours des rayons la première (…)

elle surprend le lecteur-complice dans ses thèmes. Pour exemple, le poète se penche avec empathie sur un sans-abri ou une personne atteinte par l’autisme d’Asperger (l’auteur travaille professionnellement dans le domaine du handicap) :

Tu parles, merveilleux ! le hongrois couramment.

Tu composes des vers dont l’écriture est sûre,

De la musique aussi, toi qui ne sais comment

                On noue un lacet de chaussure !

Les réalités humaines ne vont pas sans un humour parfois féroce dans le microcosme d’un autobus :

Elle trouve enfin où s’assoir et, lourdement maroufle

ses deux sièges avec son quintal adipeux (…)

On n’aimerait pas être un os de son squelette

Mais voici que se lève en geignant la chimère (…)

Telle est ma belle-mère.

Kaléidoscope de saisons successives où la rime fleurit sur la prose. Tombe la neige : Quel habile berger tond cette pure laine ? (…) Quelle salière  verse ainsi son contenu ? (…) Quel nuage élimé brusquement s’effiloche ? (…) Quel cerisier céleste effeuille ses ramées ? Tableau pointilliste, toujours frais, toujours étonnant.

Et si ce recueil était résumé dans le dessin juvénile d’Aurélien Dargenton, dans ce personnage énigmatique aux yeux fermés, qui tient une lyre entre soleil, mouettes et poissons ? En une manière de Petit Prince devant le poids mystérieux mais aussi les merveilles de la nature ?

©Claude Luezior  

Traversées n°97- 2021/1

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Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 €

Une chronique de Marc Wetzel


  Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 € 

« Dans mon enfance (Anne Rothschild, poétesse et plasticienne belgo-suisse, est née en 1943), mes parents ont vécu en Chine, sans que je puisse les accompagner. Depuis, j’aspirais à découvrir ce monde peuplant mon imaginaire. En 2018, le voyage s’est concrétisé, donnant lieu au récit de ce périple initiatique, né de la confrontation entre images du passé et Chine d’aujourd’hui« . Le petit texte de la 4eme de couverture dit fidèlement ce que cherchait (et nous fait trouver) ce recueil.

Plus précisément, montre la page 12, son père – diplomate belge – y a vécu de 1944 à 1950; sa mère ne l’avait rejoint qu’en 1948, « rapatriée malade au printemps 1949, lors de l’arrivée des communistes« . Alors confiée à ses grand-parents paternels bruxellois, la petite fille attend les cartes postales d’une mère malheureuse partout, et d’un père heureux ailleurs. Soixante-dix ans plus tard, la visite d’un sanctuaire fait revenir le temps de l’abandon :

« À travers un portail, un rayon de soleil illumine la face dorée d’une déesse. Guanyin, mère de la compassion, ouvre ses mille bras au dévot. Je reconnais en elle la statue en bois peint de la maison de mes parents. Enfant, je déposais à ses pieds mes chagrins. J’aimais ses longs doigts gracieux, ses paupières baissées sur un secret. Une colombe nichait dans sa chevelure. Sans doute venait-elle combler l’absence d’une mère toujours en fuite. La menace d’un père trop exigeant » (p. 50)

Ce contexte n’est pas anecdotique, pour trois raisons dont la poète travaille la profondeur. D’abord, nous dépendons du passé de nos proches (de nos parents d’abord, bien sûr), qui est le secret de leur perspective : nous ne pouvons pas aller directement là d’où eux-mêmes viennent, et puis leur aventure de vie nous est d’autant plus inconnue qu’elle s’est souvent modifiée (voire interrompue) pour permettre la nôtre. Même égoïstes, ils se sont suffisamment effacés devant notre venue pour nous masquer leur devenir spontané; nous nous faisons rarement (et laborieusement !) touristes de leur pays intérieur. Pour comprendre un peu leur patrie objective, il faut douloureusement aller là où ils nous ont fui. La nostalgie se mêle alors d’une générosité qui rend à l’autre la liberté même dont il s’est privé pour nous (ou celle, au moins, qu’il s’est culpabilisé de poursuivre). La gravité souriante du recueil s’en ressent.

Ensuite, ce pays de la vraie liberté du géniteur est la Chine. Pour notre très européenne poète, c’est le grand écart. Malgré l’admiration culturelle, c’est la vie des antipodes qu’elle rencontre. Elle a beau noter, émue, une étrange proximité des traditions chinoise et juive (p. 48-49), (« même respect du texte, même culte de la connaissance« , même longue histoire, même sens de la famille, même « rapport à l’argent dénué de culpabilité« , même souplesse diasporique, même intelligente patience devant la multitude sacrée de règles d’action et de vie), la vie chinoise réelle surprend l’auteure, qui s’en laisse honnêtement déstabiliser. On sent pointer des doutes centraux, comme : que deviendraient mes convictions fondamentales si ma conscience avait dû se forger ici, socialement et matériellement ? que deviendraient mes désirs – et ce qu’il me reste de vocation – si je devais habiter désormais ici jusqu’à la mort ? quelle objectivité exiger de soi quand le destin de ce peuple fait d’elle un luxe délicat, plus ambigu qu’on pensait, moins mérité d’office qu’on n’imaginait ? Des attitudes d’esprit qu’on blâmait à part soi (la passivité, la paresse d’esprit, l’hypocrisie) s’expliquent soudain autrement – comment discipliner tant d’impulsions sans large recours à l’abstention ? comment limiter ses illusions sur les dieux ou sur les voisins sans  se fermer d’autant à la comédie d’autrui ? ou  comment cacher sa méfiance sans la fondre dans une stricte étiquette expressive ?  Même la soumission à l’arbitraire (« Partout des contrôles d’identité, de sécurité. La présence de la police est continuelle, sur tous les fronts » p. 57) que signale l’auteure à ses hôtes d’un soir quand elle est assurée de pouvoir « parler sans contrainte« , s’éclaire autrement : un Pouvoir qui prend toute la responsabilité sur lui est-il pour autant irresponsable ? Comment juger de la folie des chefs si l’on doit d’abord sans cesse déminer la sienne propre ? Si « l’absence de spiritualité, qui règne même dans les temples où les prières semblent poursuivre un but purement matériel nous interroge« , l’athéisme superstitieux (qu’évoque Elie Faure à propos de l’âme chinoise) n’est-il pas la meilleure prévention du fanatisme religieux ?

Enfin, Anne Rothschild use de ce pèlerinage tardif pour mieux faire la part, en elle, de l’écrivain et de la plasticienne. Si elle admire ce qu’elle voit s’exécuter devant elle dans un atelier de calligraphie, ses notations restent incisives (ironie et bienveillance viennent ensemble quand un artiste content de lui signale, sans rire, que « le poème » (par lui calligraphié) « a été écrit par le ministre des Transports » (p. 45). Elle restitue, si l’on peut dire, autant dans l’espace que dans la langue, les formules d’autrui, comme celles de la guide Estelle (p. 64) : »Les Chinois mangent tout ce qui vole dans le ciel, sauf les avions. Tout ce qui nage dans la mer sauf les sous-marins. Et tout ce qui existe sur la terre, sauf la table …« . Mais c’est la propre attitude créatrice de l’auteure qui sait s’instruire d’elle-même dans ce qu’elle observe là-bas. L’impression du lecteur est qu’Anne Rothschild a l’humilité de ne jamais formuler plus que ce qu’elle en pourrait dessiner, mais aussi l’exigence de ne pas écrire moins que ce qu’elle devine : l’anecdote littéraire suit le flair figuratif, comme on voit ici (« Des dragons taillés d ans la pierre, véritable dentelle – le sculpteur était payé en fonction du poids des déchets … » p. 77), ou là – dans un entrecroisement plus malicieux et instructif encore (« Les portes en bois sculpté ornées de scènes mythologiques exquises. Elles ont été  sauvées du saccage des gardes rouges, grâce à l’idéogramme Mao, qu’un homme avait eu la clairvoyance de peindre sur les panneaux« ). 

Tout cela forme un ensemble fin et drôle, mais avant tout intègre et profond. L’auteure veut comprendre (elle sait que le droit d’ignorer ne s’excuserait que chez le pauvre et le déclassé, non chez elle) et, clairement, la régression n’est pas son fort (« Et si, comme l’ombre portée des montagnes, le passé n’était qu’un reflet insaisissable, un manteau de ciel dont il fallait se défaire pour tâter le pouls du présent ? » p. 27). Elle dit ce qui est (il pleut presque partout, les oiseaux ne chantent presque plus jamais, les routes sont presque toujours rugueuses …), résume (p. 40) les limites taoïstes de son exploration (« la voie est un gouffre sans fond« ), avoue l’incurable divergence entre la charge attelée d’une vie et la santé native des choses (« Mon souffle de plus en plus court. Le coeur s’emballe et cogne contre ma poitrine. J’étouffe. Le poids des ans m’écrase. L’air saturé d’humidité se mêle à ma transpiration. La terre dégage une odeur puissante de nature en rut  » p. 67). Mais elle espère à juste titre avoir utilement pensé, et contribuer ainsi à rendre mieux observable ce dont nous dépendons :

« Dans ce « voyage sans contrainte » dont parle le Tchouang Tseu, ai-je réussi à composer avec les images qui habitaient mon enfance ? À lâcher les amarres ?  À m’ouvrir au silence des signes indéchiffrables et au lointain de ce monde ? »    

© Marc Wetzel  

JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

Une chronique de Kathleen HYDEN-DAVID

JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

ISBN : 978-2-2430-4733-2


Que nous annonce ce titre qui résonne comme une prédiction divine ? Qui ou quoi sera brûlé ? 

Le lecteur serait-il convié à une croisade de l’âme ? 

Chevauchant de page en page, sabre au clair, le poète va au devant de la souffrance pour mieux l’affronter, qu’elle soit sienne ou celle de l’autre. Sa main « … combat/jusqu’à l’ultime phalange//à la plume, au couteau/et jusque la trame/pour une flaque de lumière… » Il ne se contente pas de vouloir « éteindre en moi/ces restes d’incendie/qui ravage ma peau… » mais au contraire, c’est l’humanité qu’il interpelle pour « entendre ensemble/ces révoltes, ces brandons/qui nous ont fait vivre/avant l’autre voyage/ pour lequel on oublie/son passeport dernier ». 

Des appels à la résistance qui peuvent être parfois bien ciblés car « le scribe sans relâche/bouscule ses impasses ». À qui, si ce n’est à tous les poètes, recommande-t-il de « résister/aux gardiens du Temple/à ceux qui vocifèrent/leurs lois et leurs chaînes ». Mais il arrive aussi que les malheurs ne suscitent qu’indignation et colère : la guerre, comme en 14/18, quand «devant soi/se hérisse/la mitraille//cela/tout cela/pour un arpent/ de terre sale ». Le Djihad dont les « vengeances poisseuses/ne sont que reliefs d’une haine/pour fanatiques vidés d’esprit ». Alors le poète face à « … la liturgie d’une guerre que d’obscurs criminels barbouillent de sainteté », suggère une issue aussi belle que sage : « Frère au pays des Hommes,/peut-être devras-tu, toi aussi/réapprendre un jour à m’aimer ?

Pour raviver la mémoire des peuples, pourquoi pas une visite aux catacombes, là où s’empilent les épisodes mortuaires de l’histoire du monde, « violence/fracassée/que distillent/encore/les millénaires//violence clandestine/perdue/éperdue/enfouie dans le sol ». Ne pas oublier car c’est là « … le terreau de mille autres holocaustes ». Le poète avoue sa profonde compassion pour les martyres « alter ego/que l’on massacre/au nom d’une race/dite pure//comment prétendre/désormais/faire partie/du clan/homo sapiens ? » L’amour sans doute saura nous y ramener, l’amour et ses mots à la délicieuse saveur. « … je t’écrirai ces mots/de mes lèvres humides/comme pour effacer le voile/qu’un désir encore humecte (…) je dénouerai mes syllabes (…) je t ‘écrirai l’inachevé/au seuil d’une page/que l’absence épuise ». Et la force des mots, « ces mots portant fièvre/que l’on hume/tel un alcool de contrebande », fait s’épanouir les sentiments.

Grâce à eux naît le poète « … cet être qui lacère ses idées de mots étranges, conjuguant souvent verticalité, rimes et rythmes qui donnent à sa parole un air de prière ou de chanson. » Pourtant, cette virtuosité n’exclut nullement le doute au point d’envisager l’inutile, de frôler le reniement, « Inépuisable kaléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu. » Or, au fil des pages, les mots du poètes ne cessent de s’opposer à ce doute. Ainsi, par exemple, comment ne pas comprendre la signification de cette métaphore de la séparation, « au seuil/de ton abbatiale/suis-je l’unique/défroqué ? » Ou encore, peut-on ignorer que le poète rend les armes au désir quand il écrit « déplier/petit à petit/ses vertiges/de femme//et noyer ma bouche à ses nectars de Messaline ». 

A l’instar d’une femme, un mot peut rendre fou le poète au point de lui consacrer plusieurs pages. Tel le mot « papier » et ses innombrables duos, prétextes à de courts récits incisifs. Par exemple : « faux papier/sans papiers//leurs mots sans foi ni loi, sans poche ni frontière, pour poètes à l’abandon et migrants en quête de liberté »

Rien d’étonnant non plus à ce que le poète nous avoue qu’il est prêt à « combattre, la fleur au fusil, la plume en bandoulière, juste pour défendre un recueil de poèmes. » Mais en ouvrant le livre, le lecteur doit s’attendre à découvrir bien d’autres combats pour repousser le mal comme pour accepter le bien, cruel paradoxe, fondement de l’humanité. C’est le journal d’une véritable épopée que nous livre le poète, celle d’une vie où doit se concilier raison et émotions. Cette dualité se manifeste, entre autre, par l’usage en alternance de la verticalité de la poésie et de la prose poétique. Jusqu’à la dernière page, l’intensité émotionnelle ne faiblit pas et provoque chez le lecteur un désir de recueillement, quelque chose comme « un silence d’après l’amour, où le monde se résume en respiration partagées. »

©Kathleen HYDEN-DAVID