Archives de Catégorie: In memoriam

La poésie en cadeau

Mes sincères remerciements sont adressés à toute l’équipe de Traversées, à tous les poètes qui gravitent autour de la revue pour ses nombreux et amicaux messages suite au décès de ma maman.
D’elle, j’ai reçu en cadeau la poésie.


Le ciel enveloppe l’ile lointaine de mes souvenirs, 

la mer borde 

les rochers et les plages 

d’une étoffe blanche et souple

Les arbres écoutent le bruissement d’un ruisseau 

quelques oiseaux profitent 

des dernières gouttes du jour

Alors que la nuit s’avance

pour toujours 

maman 

s’endort.

Hommage à Gonzague Saint Bris par Jérôme Attal

Chronique de Jérôme Attal – 8 août 2017

Hommage à Gonzague Saint Bris

 


Je crois que nous sommes faits, comme le chemin que nous prenons, d’une somme d’apparitions et de disparitions. Nous tenons le cap, plus témoins que responsables -il me semble – de ces apparitions, de ces disparitions. Amis, amours, personnes qui font partie d’un décor qui est le nôtre, d’un entourage, d’une circonstance ou d’un projet, un temps donné. Depuis près de dix ans que j’incarne la dégaine et le cœur de mes livres avec bonheur dans les dédicaces, les rencontres en librairie et les salons du livre qui m’invitent à leur programme, maintes fois il m’est arrivé de croiser Gonzague, de le voir déambuler dans les couloirs des wagons de train, parler d’histoire de France, s’endormir derrière un journal ou danser jusqu’à plus d’heure le soir au milieu des filles qui dansent. Les filles qui dansent, ça me fout le bourdon. Mais un salon du livre sans qu’une fille puisse y danser, ça ne donne pas envie d’y mettre les pieds. Gonzague avait pris la décision que la vie des livres doit être une fête et qu’il faut toujours participer à la danse. S’y jeter comme dans un texte. S’y laisser submerger puis remonter à la surface, au bon moment. À chaque fois qu’on se croisait, il me demandait « alors, c’est quoi ton livre cette année ? » je lui racontais en deux trois phrases l’argument, il plissait des yeux comme un chat espiègle et répondait toujours : « Ah, c’est très intéressant, il faut absolument que tu viennes à la forêt des livres ! » Parfois je recevais l’invitation la semaine suivante, parfois elle n’arrivait jamais. Comme avec ces amis que l’on croise, auxquels on promet de se revoir vite, dans le mois, et ça peut prendre une année ou deux sans que l’on s’en rende compte. J’avais lu de lui son roman d’enfance qui se passe à Brighton. Je trouvais le titre tellement formidable (Brighton dans le titre et j’ai tendance à trouver ça formidable) que je l’avais tourné à ma manière et, une fois, croisant Gonzague à l’occasion d’un salon du livre, je lui avais dit : « Je viens de lire Les fantômes de Brighton, j’ai beaucoup aimé. ». Il m’avait regardé avec une moue dubitative et amusée : « Euh ? Tu veux dire : Les vieillards de Brighton ? ». La honte, je m’étais planté dans le titre. Mais bon, du coup, j’avais un peu oscarwildisé Gonzague et il n’en avait pas pris ombrage. Il conservait d’ailleurs de son enfance une petite touche british dans le regard qu’il posait sur vous, mais principalement, bien sûr, ce qui le caractérisait le mieux c’est ce côté vieille France boosté par une débordante jeunesse. C’est comme avec Malek Chebel, les deux luisaient de générosité sous la panoplie de leur personnage public, et ça va faire tout drôle de ne plus le voir et de profiter d’un petit mot d’esprit comme un salut fraternel entre deux gares, deux destinations, ou de s’échanger un sourire avant que lui ne plonge au milieu des filles qui dansent et que je me tienne en retrait, toujours au bord du plongeoir et espérant que les filles qui s’abandonnent à la danse comme au milieu d’une mer hypnotique et agitée viendront se coller à moi à leur retour comme à un récif, une plage, un Ithaque décisif. 
Il y a quelque chose d’irréel aujourd’hui. Je suis au bord d’une piscine avec David Foenkinos et Salim Bachi, nous attendons de partir dédicacer ce soir à Cassis, et David via son smartphone nous apprend la mort de Gonzague dans un accident de voiture, du côté de Pont Lévêque. Et c’est vraiment irréel de se dire que nous ne le verrons plus apparaître au cours d’un prochain voyage pour le livre. Disparaître à la fin du week-end, et le voir réapparaître un prochain week-end.
Que son voyage à lui maintenant soit magnifique, et qu’il choisisse la destination, le siècle, l’instant, ou la piste de danse, qui lui plaira le mieux.

Jean-Luc WAUTHIER nous a quittés…

Jean-Luc Wauthier

Jean-Luc Wauthier

Les plus grands poètes sont ceux qui vont jusqu’au bout d’eux-mêmes. C’est ce qu’a fait durant toute sa vie Jean-Luc WAUTHIER, cet auteur au chant de haut vol qui devait malheureusement s’éteindre en mars dernier, à Sart-en-Fagne, à l’âge de 64 ans.

À côté de son œuvre abondante embrassant avec un égal bonheur le roman, la nouvelle, l’essai, y compris des centaines d’articles, de conférences ou de textes de présentations qui lui auront permis de mettre en relief toute la richesse de notre littérature, cet ancien président du centre belge de l’Association des Critiques Littéraires se dépensait sans compter dans diverses autres instances culturelles telles que la Maison internationale de la Poésie, l’Association des Écrivains belges de langue française ou encore « Le Journal des Poètes » dont il assumait le poste de rédacteur en chef.

Membre du Fonds national de la littérature depuis de nombreuses années déjà, il était titulaire, entre autres, des Prix de la Ville de Charleroi (1975), Nicole Houssa (1976) et Émile POLAK (1986) de l’Académie, ainsi que Lucian BLAGA, décerné en 1998 par le Centre Culturel Roumain pour l’ensemble de son œuvre.

Vigneron et musicien dans l’âme, il savait tirer parti des caractéristiques de ses centres d’intérêt pour les appliquer en humble artisan qu’il était au niveau de son écriture, toujours délicate, souvent raffinée, mais sans excès, considérant celle-ci à la fois comme une nécessité intérieure et, pour reprendre une formule de S. Fumet, qu’il citait volontiers, « une faille dans la satisfaction de soi ».

Après avoir brillamment terminé sa carrière professionnelle en tant que professeur de littérature à la Haute École Paul-Henri SPAAK, il venait de publier l’an dernier un roman, « Les tablettes d’Oxford » et un nouveau recueil de poèmes : « Sur les aiguilles du Temps ».

Aujourd’hui comme demain, nous n’entendrons plus sa voix enjouée, mais celle, infiniment moderne, de la musique de ses vers, elle, continuera encore pendant longtemps, c’est certain, de nous interpeler.

L.S.

Immense tristesse–In memoriam Guy Bellay

Immense tristesse.

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Guy Bellay

Guy Bellay est mort à Nantes le samedi 26 septembre 2015. Il avait 83 ans et était atteint de la maladie de Parkinson.
Poète remarquable, il était d’une discrétion totale, voire exagérée, refusant par exemple toute interview ou considérant une lecture publique comme une modanité, auteur d’un symptomatique Les Curieux ne me verront pas (dossier mis en chantier par Gilles Pajot avant sa disparition en 1992, repris et achevé par Christian Bulting, Éditions À Contre-Silence, janvier 1998 – choix de textes et critiques de Gilles Pajot, Albane Gellé, Georges Cathalo, Henri Deluy, Daniel Biga, Christian Bulting et Bernard Bretonnière)Ami de René Char, de Georges Mounin, de Georges-Louis Godeau, de Daniel Biga ou de Franck Venaille, Guy Bellay avait principalement publié, en marge de son métier d’instituteur, Bain public (P.-J. Oswald, 1960), Bain public II (P.-J. Oswald, 1968), Restez, je m’en vais (Saint-Germain-des-Prés, 1975) et La Liberté, c’est dehors (Saint-Germain-des-Prés, 1984). Des anthologies et des revues avaient également accueilli quelques-uns de ses textes : Parler, La Corde raide, La Nrf, Chorus, Action poétique, La Nouvelle Critique, Zone, Triangle ou Poésie 1.
C’est par humilité sans doute que Guy Bellay n’avait pas trouvé d’éditeurs à sa mesure, s’adressant aux spécialistes des « petits poètes » ou poètes débutants qui pratiquaient sans vergogne le compte d’auteur (auquel il échappa peut-être). Mais en 2002, les très recommandables Éditions du dé bleu avaient opportunément repris ces quatre minces volumes, publiant Les Charpentières, anthologie 1960-1984.
Daniel Biga, soucieux de faire connaître la poésie trop peu mise en lumière de son ami, avait précédemment fait paraître Avez-vous lu Guy Bellay ? (L’Osier blanc, 1993). On rappellera également l’article de Georges Mounin Pourquoi Guy Bellay ? paru dans Vocatif dès 1985 et repris dans Interlope la Curieuse en 1990. Enfin, dans le n° 21 de la revue Texture (été 1985), numéro préparé par Georges Cathalo et Michel Baglin, Lire Guy Bellay.
Humaniste inflexible, marqué par la guerre d’Algérie et son désir d’insoumission, Guy Bellay avait exprimé sa révolte dans plusieurs poèmes. Poète exigeant, peu prolifique, et moins prolixe encore, il semblait avoir fait sienne cette phrase de René Char : « Le poète se remarque à la quantité de pages insignifiantes qu’il n’écrit pas. » Guy Bellay remarquait encore : « Ce n’est pas écrire qui est désespérant, c’est le vide entre deux émotions. » Dans La Liberté, c’est dehors, il écrivait cet « Avant dernier poème » :
« Maintenant je suis un poète sans substance. Je relis de vieux textes dans le silence d’émotions mortes. Je suis un homme âgé qui ne sait plus quoi écrire et que la création seule justifiait. L’enthousiasme ne s’invente pas. Des tempêtes ont abattu ce qu’il y avait à briser en moi. Je vis dehors. Je vais au-devant de je ne sais quoi, une rencontre, comme au début, lorsque j’attendais tout et que ce fut la vie qui vint. »
Début octobre 1984, le magazine du CRDC Face B avait consacré une page à Guy Bellay, publiant une phrase inédite (« Ce qu’il y a de bien, sous les arbres, c’est que, lorsqu’il pleut, on y est à l’abri, et lorsqu’il ne pleut plus, il pleut encore. ») et un poème précédemment paru dans Cahiers de Saint-Germain-des-Prés (n° 11, 1983) qui sera repris la même année dans La Liberté, c’est dehors – puis dans Les Charpentières : 
PORTRAIT D’ENFANTS EN GROUPE
(Le maître d’école est sur le côté)
 
Voici, de gauche à droite et de haut en bas :
 
Murielle, obèse et aphasique ; 
Sylvie, sa tumeur sèche au cerveau ; 
Line, son diabolo douloureux dans l’oreille ; 
Patrick, sournois, bas comme une souche ; 
Louis, qui garde sa casquette sur sa tête pour rester sûr de lui, mais l’ôte pour se frotter contre les chats ; 
Sandra, orpheline aux mots dépareillés ; 
Jean, silencieux, bras croisés, qui attendra six mois pour parler et me dire : « Vous ne me connaissez pas. » 
Gaétan, qui aime mourir autant que vivre ; 
Marc, qui incendie les boîtes aux lettres, appelle douze fois les pompiers, lâche les ciseaux du deuxième en visant les crânes, s’acharne à vouloir lire, et enfin y parvient ; 
Karl, qui agite ses mains devant ses yeux, et c’est à longueur de jour le vol suspendu d’une mésange devant une fenêtre vide ;
Alain, qui a deux pères, et José, un demi ; 
Annie, qui a repoussé ma main de son épaule comme un serpent ; 
Gaëlle, la douce, la privilégiée du cœur et de l’esprit, apeurée par ces maladroits ; 
Vincent, qui guette pour frapper ;
Valérie, au père suicidé le jour de la rentrée, et qui sourit toujours ; 
Claudine la mince, la tranquille ; 
Stéphane le parfait ; 
Kamel, qui ne sait pas parler à plusieurs personnes à la fois ; 
Éric, d’une franchise de faucille ; 
Claire, que j’ai déçue : « Si tu t’énerves, toi aussi… » ;
Sandrine, qui a passé sa main devant mon visage, comme on désembue une vitre, quand je rêvais ; 
et ceux qui sont heureux d’être oubliés. 
 
De toute ma présence, j’allège cet échafaudage de consciences nues. 
Les plus faibles sont dessous. 
Et chaque soir, je suis, pendant un instant, comme une cage vide dont la porte bat.
Daniel Biga présentait ainsi Guy Bellay dans Gare maritime, revue de la Maison de la Poésie de Nantes, en 2004 : « La poésie de Guy Bellay ne se conçoit qu’en relation immédiate avec l’émotion. Autrement « À quoi bon ? » Cette œuvre importante, discrète, acérée, lumineuse comprend à peine quatre recueils. quatre minces livres en quarante ans. Soit un tous les dix ans ! […] Une œuvre refusant tout apparat, si honnête, si sobre, si pudique, si éloignée des mondanités – même des plus innocentes ! – qu’elle est méconnue de beaucoup. Et elle aurait pu même passer inaperçue (nous en connaissons d’autres exemples) si quelques vrais amateurs de la poésie nécessaire n’avaient su la reconnaître à sa valeur juste, c’est-à-dire parmi les essentielles. »
Le poète, c’était l’homme. Digne, lucide, droit, modeste, exigeant et sans concessions. Un parfait, un exemplaire honnête homme.
©Bernard Bretonnière
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