Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré, de Sonia Elvireanu, préface de Marie Faivre, Ed. L’Harmattan, Paris, 2020, ISBN : 978-2-343-20561-9
L’élégante couverture nous invite à suivre un oiseau butinant le soleil qui se lève sur un horizon énigmatique. S’agit-il du héron cendré (principe mâle) qui habite le titre, le début et la fin de ce recueil, ou d’un héron-cendre qui fend l’aube et parsème son ombre, alors que chantela mer (ô combien féminine!), encore tiède de ses embrasements amoureux ?
Sonia Elvireanu, professeure d’université qui a déjà à son actif maints ouvrages, traductions (de roumain en français et inversement), essais et critiques littéraires, nous propose ici un cheminement à la fois intimiste et artistique.
Poésie libre, épurée où le « je » rejoint le « tu » pour aboutir au « nous », où la souffrance devient peu à peu cicatrice, au gré d’une pulsation des mots et d’une spiritualité sous-jacente.
L’italique de bon aloi, les minuscules, l’absence de titres et de sous-titres donnent une fluidité graphique à une ode en quelque sorte d’un seul tenant, dont les répétitions voulues font rebondir le propos d’une page à l’autre, j’allais dire d’une respiration à l’autre. On y découvre, parmi les remous de l’âme, un apaisement embryonnaire:
les pierres
blanches
épanouissent
le pardon
… suivi d’une renaissance empreinte de sérénité :
la mer chante
nos rivages
rayonnants
Oui, le « nous » prend le relais :
enfants de la lumière
nous galopons le ciel dans les bras
Symbiose avec la nature, le rivage, la neige (thème souvent rencontré chez Elvireanu : on pense en particulier à un précédent recueil, Le silence d’entre les neiges), la lumière qui chasse le néant, ce cri de la mort. L’on remarquera aussi une forte spiritualité sous-jacente : vers toi / ô, ciel, // s’élève ma prière…
Oui, la relation avec l’être aimé, l’être perdu s’est cicatrisée :
j’ai soulevé
ton fardeau
tu grandis
maintenant
au creux
de ma douceur
Le « je » a compris le fardeau de l’autre, qui, lui aussi, grandit malgré l’absence. La douceur, celle de la femme, de la mer, de l’eau lustrale est demeurée, éternelle.
Et nous retrouvons, dans le final :
à l’horizon
le héron
aux ailes déployées
dans le scintillement du levant
Les ombres se sont-elles englouties dans le chant d’amour ? Le héron et la mer semblent avoir fusionné dans l’incandescence d’un souvenir : non pas fait d’abandon mais structuré par les fibres de la vie…
Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€
Écrire c’est « Inventer un monde où les autres viennent des battements de coeur à partager sans compter. »
La première partie illustre ces propos, le poème est un lieu de partages. Ce que l’on reçoit en lisant se transforme et transforme immanquablement notre vie. Modifie les battements de notre coeur. Chaque poème est dédié à un autre écrivain, poète, ami. Ce qui nourrit véritablement l’écriture, l’imaginaire, c’est l’autre. L’autre que l’on aime, que l’on contredit, qui au contraire appuie mieux que nous sur ce qu’on voudrait exprimer, cache autrement, fait vivre le mystère.
À n’en pas douter, Thierry Radière est un grand lecteur, c-à-d qu’il consacre beaucoup de temps aux mots, pour qu’ils apaisent « les rides de la journée », diluent les peurs, ameutent une certaine insouciante naïveté. « Vivre sera d’aller de totem en totem de les faire tenir debout du mieux possible » être « un maçon éternel ».
« Ce que je retiens de ma lecture c’est cette lumière dont le poète ne parle jamais dans son épopée et que j’ai sentie fortement réchauffer une partie de moi-même dont j’ignorais l’existence avant d’avoir lu ce poème »
La première partie du livre propose donc une lecture en même temps qu’elle initie à l’un des principes de base de l’écriture. Elle nous invite à être curieux, à se reconnaitre dans l’oeuvre de l’autre. À partir à la découverte et les chemins sont multiples.
La deuxième partie du livre comporte des poèmes écrits en 2018 et porte le titre « Je n’aurais pas pu voir ». Heureusement, Thierry Radière nous réconforte en reprenant une phrase de Schoppenhauer: « L’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde. » et une maxime de Mark Twain: « La seule différence entre la réalité et la fiction, c’est que la fiction doit être crédible. »
« Je suis un bricoleur du dimanche » écrit Thierry Radière à la page 154 pour rappeler à ses lecteurs qu’écrire la poésie c’est aussi accepter une « belle aventure » un voyage dont nous ne maitrisons sans doute pas tous les aboutissants, c’est découvrir la vie. Il veut aussi exprimer non sans humour, qu’il apprend à écrire en écrivant, le plus simplement et le plus humainement possible, en dilettante . Les poèmes de Thierry Radière se lisent comme on respire, naturellement, on va de mots en mots. Les poèmes ne nous mènent jamais vers une impasse.
Le voyage du poème et de son écriture est celui de la vie. On chemine entre les heures, entre les lignes, à la frontière du songe, de l’imaginaire. On se confronte à la réalité tout en interrogeant les souvenirs. Font-ils partie de cette réalité?
« Je pense à ce que les mots cachent que les poètes ne maitrisent pas. » p135
Écrire c’est aussi se questionner sur la nature du présent et comment le représenter. Écrire c’est percevoir, les mots offrent une respiration neuve à nos aspirations.
« Et si la poésie n’était rien qu’un beau rouge-gorge » 132
C’est un jeu de patience « quand tout demande précipitation ». Un jeu qui exige calme, liberté, légèreté alors même que tout nous pèse. Quelque part les rêves, les souvenirs, les visions, les hallucinations attendent que le poète trouve leurs voies et les laisse s’exprimer.
« Cet autre monde » parcourt le paysage poétique de Thierry Radière. Le poète souhaite « avoir une chance de surprendre le réel » et sait que pour se tenir debout « il n’y a que les émotions ». Le poème nous aide à vivre, il accueille « les mots qu’on a dans le ventre et que personne n’entend forcément » .
Dans chaque poème lu, il y a ce qui nous échappe de la vie, on pense pouvoir « agir concrètement sur ce qui nous échappe intellectuellement mais qui nous touche en profondeur. »
Le poème c’est « jour après jour des nuits à refaire le monde et revenir toujours bredouille malgré les efforts de compréhension et l’envie grandissante d’être toujours lucide de plus en plus lucide? » se questionne Thierry Radière.
La vie est une quête, un voyage dont l’origine et le but nous est offert par bribes grâce au poème. Le poète se doit d’être un rêveur lucide, écrire impose qu’on soit avant tout un grand lecteur, un lecteur de tout. À la fin de la deuxième partie, on peut d’ailleurs lire :
« Mon entêtement à évoquer des sensations est une manière plus personnelle de parler de la vie, des désirs et des peurs, des petits pas et des grandes sueurs partout présents dans le moindre de mes écrits.«
La troisième partie porte le titre J’avais déjà dit un jour » (2019)
Thierry Radière écrit pour ne rien oublier, sans doute aussi pour être en mesure de « regarder la réalité en face au lieu de l’éviter ». Il s’agit sans doute surtout de comprendre « la direction que l’on prend ».
Le titre donné au livre est de nombreuse fois évoqué parce que la poésie de Thierry Radière se veut être une poésie du quotidien, du temps de la vie, de son déroulement qui n’est pas forcément linéaire et rigide.
À la page 258, un poème commence et se termine par « Entre midi et minuit » Le temps pourtant exploré est bien celui du poème, de l’écriture, un temps décalé ou plus exactement intercalé, mélangé à celui de la vraie vie. La plage horaire est assez vaste pour se dire que ce qui nous échappe et qu’on tente d’inscrire dans le poème est à l’intersection de nos horizons, entre les lignes, sans doute au-delà des heures, hors temps. Le poème est d’un autre temps pourtant il ne cesse de s’imbriquer dans notre vie quotidienne.
Thierry Radière écrit pour avancer, vivre debout sans rien perdre des parfums et des saveurs des évocations enfuies dans la mémoire. Il écrit pour se rapprocher du fond de soi-même. Explorer l’inexprimable. affûter les mots afin de toucher les autres le plus simplement possible, sans rien compliquer, « sans tralala » Thierry Radière aimerait
« poursuivre son travail de scientifique raté mes expériences d’enfant perdu mes collages d’artiste obsessionnel et mes ajustements d’artisan zingueur. »
Plus loin, il écrit:
« J’ignore tout de ce que je veux dire alors j’écris » P296
« J’avance le coeur rempli de petites particules débordantes » .
À la page 300 Thierry Radière écrit:
« Les questions que je me pose trouvent leurs réponses dans mes livres alors que je croyais jusqu’à aujourd’hui qu’écrire c’était surtout s’interroger en silence sans point d’interrogation. »
*
« C’est en lisant et relisant des poètes oubliés que les idées viennent des voix résonnent des musiques naissent et des fantômes se parlent »
Si la poésie est ce qui accompagne l’être humain quotidiennement et l’aide à formuler ses désirs propres, ses espoirs, ses rêves, elle est aussi ce qui constamment s’échappe, glisse d’une réalité à une autre.
Thierry Radière aime résolument la vie, ce qu’elle a de plus palpable, de plus abordable, de plus sensible. Il l’aime au-delà des apparences, sous toutes ses apparences. Il aime sans fioritures, sans faire de chichi. C’est sans doute la raison principale qui me fait aimer à mon tour ce qu’il a écrit ici. Ses poèmes ont quelque chose d’inconditionnel, ne supposent aucun savoir particulier, ne ferment aucune porte mais accueillent les lecteurs dans toutes leurs diversités, avec respect. Un respect qui fait parfois défaut ailleurs. Le lecteur, chez Radière est accueilli comme un ami.
À la page 312, vous lirez le poème que j’ai élu comme étant celui qui résume bien mieux que j’ai pu le faire toute la beauté de ce livre.
Cécile Sauvage, Écrits d’amour, édition établie, présentée et annotée par Béatrice Marchal, Le Cerf, (2009)
Claire Malroux, Chambre avec vue sur l’éternitéEmily Dickinson, Gallimard (2005)
Quatre femmes poètes.
Cécile Sauvage, épouse de Pierre Messiaen, qu’elle a conquis par sa poésie – ô l’irrésistible magie des mots –, mère de deux fils Alain, poète, et Olivier, compositeur, organiste et pianiste célèbre, pousse au jardin des mots, délicate fleur champêtre, plante bucolique du vallon, au suave parfum, églantine blessée par ses épines, rose enclose en sa douceur, en sa douleur.
Emily Dickinson se présente discrète violette, Daisy, marguerite ou pâquerette, comme elle s’est souvent désignée elle-même, la tout-de-blanc-vêtue, mais aussi jasmin à la flagrance sensuelle. – Emilie Dickinson que Pierre Messiaen a été un des premiers à traduire.
Deux femmes menues, pas vraiment belles, mais dégageant un charme qui vient de plus loin que la beauté charnelle, celui de leur richesse intérieure, qui passe par leurs yeux, leur voix, un je ne sais quoi.
Discrètes, d’une sensibilité à fleur de nerfs, cultivées – elles lisent la Bible, Shakespeare, les poètes –, elles ont peu publié de leur vivant, même si elles ont écrit très jeunes. Cécile Sauvage dès l’âge de 15 ans. D’Émilie point de poèmes d’enfance conservés, mais des lettres (éclairantes). Sédentaires, recluses même, confinées volontaires, toutes deux ont peu voyagé. Mais Émily jouit du monde à distance – elle continue à recevoir des visites – alors que Cécile à la fin de sa vie, dans la clôture de sa chambre, ne parvient plus qu’à en souffrir.
Elles aiment leur jardin, leur maison, en connaissent chaque détail, même si elles préfèrent la cuisine (plus créative) aux occupations du ménage (répétitives), et vivent en osmose avec leur environnement, écrin de leur vie intérieure. Enfants sages et « bien élevées » dans des familles unies, elles ont vécu à l’écart de la société avec ses normes, ses habitudes, ses affrontements, pour se protéger mais aussi se retrouver dans la solitude avec leur âme et accomplir leur travail de poète : recherche de la vérité, du mot juste pour la dire, indissociable de leur aventure spirituelle. En creusant le familier, à l’endroit précisément où elles sont dans le Grand Univers, elles trouvent du nouveau.
Elles sont généreuses, attentives à ceux qui les entourent. Émily s’occupe de sa mère atteinte de maladies chroniques. Cécile accompagne au lycée son père professeur alors qu’il perd la vue, l’aide à corriger les devoirs de ses élèves.
Femmes-fleurs qui délivrent leur essence, leur encens au jardin spirituel que fréquentent les chers absents.
De la détresse originelle s’élève l’inspiration, l’aspiration mystique.
Cécile, dont les œuvres à tort dites complètes avaient paru au Mercure de France en 1929, reprises à la Table Ronde en 2002, est pleinement rétablie dans sa vérité de femme par Béatrice Marchal, poète elle-même qui a obtenu le prix Louise-Labé en 2019 pour son recueil Un jour enfin l’accès, suivi de Progression jusqu’au cœur, paru aux éditions l’Herbe qui tremble, entrée petit à petit en poésie, selon ses propres mots, pour connaître sa propre vie, la vie des autres, et cela grâce à l’amour des mots.
Intriguée par un mystérieux Livre d’Amour, dont le manuscrit a disparu, après de patientes recherches, et des entretiens avec Alain Messiaen, fils de Cécile, puis avec Yvonne Loriot-Messiaen, veuve d’Olivier, elle met au jour les textes écrits par Cécile à la suite d’une histoire d’amour brève mais intense qu’elle a vécue avec Jean de Gourmont, le jeune frère de Rémy, également homme de lettres, romancier et chroniqueur au Mercure de France. Dès lors Cécile n’est plus seulement l’épouse modèle, incarnation de la création maternelle, qui inscrit inexorablement la mort dans la naissance (L’âme en bourgeon, écrite pour son fils Olivier) mais prend place parmi les grandes amoureuses. Étrange histoire celle de ce Livre d’amour que Pierre Messiaen a sans doute détruit, en tout cas dont il a mutilé ou modifié des passages pour faire de lui-même le destinataire de ces poèmes. Jaloux ? Certainement. Sombre histoire. Drame ou vaudeville. Secrète tragédie, qui aurait été ignorée sans la persévérance, et l’attention à l’autre de Béatrice Marchal, qui rend sa dimension à Cécile Sauvage.
Cécile honore le corps de l’amant : J’ai tenu longuement dans ma main / Tout l’orgueil de ta chair… Cet érotisme se double d’une dimension maternelle : J’ai les flancs d’une mère aimante pour ses flancs, / Ma chair tressaille autour de ses membres tremblants. L’expérience est aussi spirituelle et la soif divine conduit au mysticisme : Nous nous cherchons déjà plus loin que nos corps.
Notre chair est prière, notre âme est chair.
Totalement investie dans cet amour qu’elle idéalise – cet amour n’était-il si beau que parce qu’elle y avait mis le meilleur d’elle-même ? – elle ne pourra supporter le départ de l’amant, et se laissera glisser, passant les dernières années de sa vie dans une chambre jamais aérée, jamais éclairée, jamais nettoyée, avec la hantise des microbes.
Elle écrivait pourtant la veille de sa mort : Il faut que je retrouve cette poésie des confins supra-terrestres qui est ma raison d’être, quelque chose de bleu vif et de rouge vif comme les vitraux de Chartres.
Fait troublant : Jean de Gourmont est décédé moins de six mois après Cécile.
L’énigme Émily est abordée de l’intérieur par Claire Malroux – poète et traductrice, d’Emily Dickinson notamment – osant avec respect et empathie mêler son écriture à la sienne, pareillement tournée vers la recherche du sens de l’existence, où la vie est inextricablement unie à la poésie, comme dans toute vraie poésie. Ne se construit-on pas par la rencontre de l’autre ? Pour percer le mystère, Claire Malroux se rend à Amherst, s’imprègne des lieux, de la maison natale d’Emily, se recueille au cimetière où elle repose.
Émily a commencé à étudier la botanique à l’âge de neuf ans et à travailler avec sa mère au jardin à douze ans. Elle se délectait des livres abordant la science des plantes, en particulier celui du Docteur Hitchcock – découvert à l’école – sur les fleurs d’Amérique du Nord. Elle a réalisé avec une rigueur scientifique et un sens aigu de l’esthétique un merveilleux herbier beau comme un poème dont on peut voir les planches sur internet – allez- y voir, comme moi il vous fera rêver : 424 fleurs de sa région natale.
Quand les fleurs mouraient tous les ans, cette lecture (du livre du Docteur Hitchcock) me consolait de leur Absence – m’assurant qu’elles continuaient à vivre. Promesse d’éternité.
Le Jasminum figure sur la première page de l’herbier d’Emilie. Plante exotique au parfum enivrant, acclimatée au froid de la Nouvelle-Angleterre.
Une autre page présente huit sortes différentes de violettes, une fleur qu’elle distingue pour la splendeur insoupçonnée cachée sous sa modeste apparence, avec laquelle elle a tendu une embuscade au pré-vagabond.
Cécile Sauvage aussi cultive la passion des fleurs et partage cet amour pour la nature (moi, si dévote de toutes les fleurs, de toutes les bestioles), les plus insignifiantes, gentilles ou cruelles abeilles et frelons, libellules et criquets.
Chacun a dans son souvenir / Un jardin où vont ses tendresses (Cécile Sauvage, qui a apprécié la lecture des Souvenirs entomologiques de Fabre).
Toutes deux en perçoivent chaque signe même le plus ténu. Le brin d’herbe est leur compagnon. On les découvre cachées dans un bosquet, écoutant le bruit de l’eau et du vent et surtout le chant de l’oiseau, dont Cécile a cherché à imiter la ligne mélodique, et ses modulations de sons, que son fils Olivier reprendra dans ses pièces consacrées aux oiseaux. Cette musique bucolique induit un goût pour la musique chez l’une et chez l’autre. Émily joue du piano.
Elles chantent la beauté, les fleurs, les roses, les magnolias, l’oiseau, le papillon à la vie brève, l’amour, la fragilité, la lumière, l’âme, la maison et ses objets, le quotidien. Elles contemplent et méditent, oscillant entre mélancolie et amour de la vie.
Une conscience aiguë du sentiment de la mort, inscrite dans la vie, les centre sur l’essentiel. Elles refusent la dispersion dans les mondanités, préfèrent les vraies rencontres avec un être particulier, car elles aiment le vivant, de l’être humain aux plantes en passant par les animaux. Blessées de solitude, elles écrivent. La solitude, un nid hérissé d’épines, mais aussi d’éclats de douceur.
L’amour des fleurs, de la musique des fleurs mène à l’amour de l’amour, passion de l’amour, amour-passion – ça passepar le Calvaire ; « Nous étions l’un pour l’autre – corps mystique – » (Emily cahier 13). Emily qui, sur 1775 poèmes, a écrit plus de 300 poèmes d’amour. Quel est le mystérieux Maître auquel s’adressent ces mots ? Le pasteur et pianiste Charles Wadsworth ? Samuel Bowles ? Le juge Otis Lord, avec lequel un mariage avait été projeté ? Peu nous importe. L’essentiel est le ferment d’amour qui mûrit en elle ? « Je m’éveille chaude du désir qu’avait presque comblé le sommeil. »
« Aimer est plus solide que vivre », écrivait-elle à une amie.
Leur amour se nourrit de l’absence. La poésie habite cette absence. Elle donne voix au silence. L’étreinte devient mystique.
Émily : « La parole – à peine profanait l’instant – / Prononcer un mot/ Était inutile – comme au Sacrement –- / La garde-robe du Seigneur–- / Nous étions l’un pour l’autre – corps mystique –. »
« Tu es l’homme divin », disait Cécile Sauvage de l’amant.
Un troisième livre, encore une femme.
Lydie Dattas, Le Livre des anges suivi de La nuit spirituelle et de Carnet d’une allumeuse, Gallimard (2019).
À côté de ces deux femmes discrètes, Lydie Dattas est une personnalité atypique, née en 1949 d’un père, organiste à Notre-Dame de Paris, homme austère, et d’une mère actrice de santé fragile, qui finira par délirer. Prenant le monde à bras le corps, bravant les conventions, elle épouse en 1971 un fils Bouglione, le dompteur Alexandre Romanès, auquel elle apprendra à lire et à écrire (il deviendra poète) et avec lequel elle créera le cirque Lydia Bouglione – elle a raconté cette expérience du monde du cirque dans un livre étincelant La Foudre –, et dont elle se sépare après 29 ans de vie commune, puis devient la compagne de Christian Bobin.
Lydie Dattas, lys profond au parfum violent, rose rouge flamboyante dans ses atours de soie.
Belle comme la foudre. Sensuelle, sensible, hantée de spiritualité. Beauté convulsive. Cracheuse de feu. Dompteuse de mots fauves. Acrobate du désir. Ménade dansant sur des braises.
En 1966, quelques-uns de ses poèmes paraissent chez Rougerie, puis, remaniés, ils constituent Le Livre des Anges, qui est publié chez Arfuyen en trois plaquettes en 1990, en 1994 et en 1998. Être retenu par ces deux éditeurs découvreurs de talents, prouve la qualité de ce texte. En 1970, elle avait aussi publié un recueil Noone au Mercure de France.
Elle remue le sable de l’écriture pour faire réapparaître le palais englouti de l’amour, vrai royaume des femmes, où elle côtoie Emilie Dickinson, Simone Weil (qui négligeait son apparence physique et même s’enlaidissait avec des grosses lunettes rondes), Catherine Pozzi, indique Christian Bobin dans sa préface.
Curieusement pour Lydie Dattas, sa beauté semble être une prison, elle se désole de plaire et refuse la séduction, le jeu du désir. La malédiction d’être femme et belle (mais est-ce vraiment une malédiction ?) – car, selon elle, aux yeux des hommes une femme ne peut être ontologiquement à la fois femme et belle et en même temps capable de spiritualité – devient une bénédiction par la grâce de l’écriture.
Enjambant ma féminité comme un obstacle léger, avec pour seul fond de teint le poudrier de la lune, je m’essayais à ce saut de l’ange que toute femme doit effectuer pour écrire. (…) Comme une femme de l’époque abbasside brodant sur sa tunique un proverbe, je notais sur ma manche des vers désespérés d’être mauvais, ignorant que sur mes pansements hygiéniques s’écrivaient les plus beaux poèmes. Écrivait-elle dans La Foudre.
L’homme crée parce qu’il ne peut pas enfanter. Le régime diurne de l’image (les formes) est du côté du masculin, la nuit est du côté du féminin, l’immense crypte et ses envoutements, dont l’homme a peur et qui le fascine. La femme est créatrice de l’enfant et de l’homme adulte, dont elle est non seulement la muse, mais aussi la mère qui apprend, ce qu’elle a fait pour Alexandre Romanès.
Mais, homme ou femme, n’écrit-on pas toujours d’une solitude inatteignable pour rejoindre l’autre, l’Autre ? Ainsi Lydie Dattas compose La nuit spirituelle à la suite d’une dispute avec Jean Genêt, que ce texte touche.
Paravents que le sexe, l’apparence physique, éphémère et fragile – la vraie beauté vient toujours de l’intérieur. Les femmes très belles ne sont pas les plus aimées. Me remonte en mémoire cette réflexion de Baudelaire à propos d’Apollonie Sabatier, la plus belle femme de Paris, dont il fut amoureux pendant cinq ans – il l’a célébrée dans plusieurs poèmes des Fleurs du mal – et l’amant une après-midi, disant avec déception : « J’admirais une déesse, j’aidécouvert une femme ». La découverte aurait aussi pu être heureuse. Mais la réalité peut-elle jamais correspondre parfaitement avec l’idéal ?
Homme ou femme peu importe. L’écriture ouvre une fenêtre dans le malheur – qui devient bienheureux – et révèle l’être profond, chacun, chacune, dans sa singularité, dans sa liberté libre, celle de Rimbaud.
La rose rouge et le jasmin. La neige et le sang. Blanche-Neige. Le corps, les yeux tournés vers l’azur, est une chapelle ardente où meurent des roses et se consument des lys blancs sous le regard aimant des anges. Dans cette offrande d’elle-même, Lydie Dattas rejoint les poètes et les mystiques.
La fleur des pois d’Éric Dargenton, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 67 p., 2021, ISBN 9782931077016
Lecteur, voici la fleur des pois. Avant-propos original, tout en vers ! Lequel d’entre-nous sait que les pois ont des fleurs (ce qui, il est vrai, tombe sous le sens), si ce n’est le poète ? Et que ces pois permettent au cœur pur de s’alléger d’un poids : celui de l’existence, de l’hiver, d’un instituteur au front plissé, d’un labeur austère, d’ailes blessées, d’une femme-fée, d’un grésil fatal…
En quelque sorte Petit-Poucet sur les sentes du merveilleux, Éric Dargenton s’adresse d’emblée au lecteur comme pour l’amadouer, pour requérir de sa part une manière de bienveillance, de simplicité. Nous voici dans un jardin des simples, au sens noble du terme, comme si toute herbe avait valeur thérapeutique.
Confession pudique, un brin désuète, mais avec une sensibilité rare et beaucoup de talent. Vers rimés où les métaphores créent la surprise, où se bousculent les changements de tons, où la dérive des saisons cisèle les états d’âme. À l’heure où maints recueils cherchent à tout prix l’originalité dans la déstructuration de la syntaxe et du propos, il est rassurant, quelque part, de lire du lisible, de palper du palpable, de s’accrocher à la beauté même décharnée d’un mois de janvier :
Le règne de la nudité
Tragique et morne a débuté
Le bois n’est plus qu’un ossuaire
Car la plume de ce jeune auteur n’est, de loin, pas mièvre. Bien qu’attentive à tout frémissement,
La fleur du pissenlit regarde fixement
Le soleil -énorme œil aux longs cils de lumière-
Et se croit au concours des rayons la première (…)
elle surprend le lecteur-complice dans ses thèmes. Pour exemple, le poète se penche avec empathie sur un sans-abri ou une personne atteinte par l’autisme d’Asperger (l’auteur travaille professionnellement dans le domaine du handicap) :
Tu parles, merveilleux ! le hongrois couramment.
Tu composes des vers dont l’écriture est sûre,
De la musique aussi, toi qui ne sais comment
On noue un lacet de chaussure !
Les réalités humaines ne vont pas sans un humour parfois féroce dans le microcosme d’un autobus :
Elle trouve enfin où s’assoir et, lourdement maroufle
ses deux sièges avec son quintal adipeux (…)
On n’aimerait pas être un os de son squelette
Mais voici que se lève en geignant lachimère (…)
Telle est ma belle-mère.
Kaléidoscope de saisons successives où la rime fleurit sur la prose. Tombe la neige : Quel habile berger tond cette pure laine ? (…) Quelle salière verse ainsi son contenu ? (…) Quel nuage élimé brusquement s’effiloche ? (…) Quel cerisier céleste effeuille ses ramées ? Tableau pointilliste, toujours frais, toujours étonnant.
Et si ce recueil était résumé dans le dessin juvénile d’Aurélien Dargenton, dans ce personnage énigmatique aux yeux fermés, qui tient une lyre entre soleil, mouettes et poissons ? En une manière de Petit Prince devant le poids mystérieux mais aussi les merveilles de la nature ?
Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 €
« Dans mon enfance (Anne Rothschild, poétesse et plasticienne belgo-suisse, est née en 1943), mes parents ont vécu en Chine, sans que je puisse les accompagner. Depuis, j’aspirais à découvrir ce monde peuplant mon imaginaire. En 2018, le voyage s’est concrétisé, donnant lieu au récit de ce périple initiatique, né de la confrontation entre images du passé et Chine d’aujourd’hui« . Le petit texte de la 4eme de couverture dit fidèlement ce que cherchait (et nous fait trouver) ce recueil.
Plus précisément, montre la page 12, son père – diplomate belge – y a vécu de 1944 à 1950; sa mère ne l’avait rejoint qu’en 1948, « rapatriée malade au printemps 1949, lors de l’arrivée des communistes« . Alors confiée à ses grand-parents paternels bruxellois, la petite fille attend les cartes postales d’une mère malheureuse partout, et d’un père heureux ailleurs. Soixante-dix ans plus tard, la visite d’un sanctuaire fait revenir le temps de l’abandon :
« À travers un portail, un rayon de soleil illumine la face dorée d’une déesse. Guanyin, mère de la compassion, ouvre ses mille bras au dévot. Je reconnais en elle la statue en bois peint de la maison de mes parents. Enfant, je déposais à ses pieds mes chagrins. J’aimais ses longs doigts gracieux, ses paupières baissées sur un secret. Une colombe nichait dans sa chevelure. Sans doute venait-elle combler l’absence d’une mère toujours en fuite. La menace d’un père trop exigeant » (p. 50)
Ce contexte n’est pas anecdotique, pour trois raisons dont la poète travaille la profondeur. D’abord, nous dépendons du passé de nos proches (de nos parents d’abord, bien sûr), qui est le secret de leur perspective : nous ne pouvons pas aller directement là d’où eux-mêmes viennent, et puis leur aventure de vie nous est d’autant plus inconnue qu’elle s’est souvent modifiée (voire interrompue) pour permettre la nôtre. Même égoïstes, ils se sont suffisamment effacés devant notre venue pour nous masquer leur devenir spontané; nous nous faisons rarement (et laborieusement !) touristes de leur pays intérieur. Pour comprendre un peu leur patrie objective, il faut douloureusement aller là où ils nous ont fui. La nostalgie se mêle alors d’une générosité qui rend à l’autre la liberté même dont il s’est privé pour nous (ou celle, au moins, qu’il s’est culpabilisé de poursuivre). La gravité souriante du recueil s’en ressent.
Ensuite, ce pays de la vraie liberté du géniteur est la Chine. Pour notre très européenne poète, c’est le grand écart. Malgré l’admiration culturelle, c’est la vie des antipodes qu’elle rencontre. Elle a beau noter, émue, une étrange proximité des traditions chinoise et juive (p. 48-49), (« même respect du texte, même culte de la connaissance« , même longue histoire, même sens de la famille, même « rapport à l’argent dénué de culpabilité« , même souplesse diasporique, même intelligente patience devant la multitude sacrée de règles d’action et de vie), la vie chinoise réelle surprend l’auteure, qui s’en laisse honnêtement déstabiliser. On sent pointer des doutes centraux, comme : que deviendraient mes convictions fondamentales si ma conscience avait dû se forger ici, socialement et matériellement ? que deviendraient mes désirs – et ce qu’il me reste de vocation – si je devais habiter désormais ici jusqu’à la mort ? quelle objectivité exiger de soi quand le destin de ce peuple fait d’elle un luxe délicat, plus ambigu qu’on pensait, moins mérité d’office qu’on n’imaginait ? Des attitudes d’esprit qu’on blâmait à part soi (la passivité, la paresse d’esprit, l’hypocrisie) s’expliquent soudain autrement – comment discipliner tant d’impulsions sans large recours à l’abstention ? comment limiter ses illusions sur les dieux ou sur les voisins sans se fermer d’autant à la comédie d’autrui ? ou comment cacher sa méfiance sans la fondre dans une stricte étiquette expressive ? Même la soumission à l’arbitraire (« Partout des contrôles d’identité, de sécurité. La présence de la police est continuelle, sur tous les fronts » p. 57) que signale l’auteure à ses hôtes d’un soir quand elle est assurée de pouvoir « parler sans contrainte« , s’éclaire autrement : un Pouvoir qui prend toute la responsabilité sur lui est-il pour autant irresponsable ? Comment juger de la folie des chefs si l’on doit d’abord sans cesse déminer la sienne propre ? Si « l’absence de spiritualité, qui règne même dans les temples où les prières semblent poursuivre un but purement matériel nous interroge« , l’athéisme superstitieux (qu’évoque Elie Faure à propos de l’âme chinoise) n’est-il pas la meilleure prévention du fanatisme religieux ?
Enfin, Anne Rothschild use de ce pèlerinage tardif pour mieux faire la part, en elle, de l’écrivain et de la plasticienne. Si elle admire ce qu’elle voit s’exécuter devant elle dans un atelier de calligraphie, ses notations restent incisives (ironie et bienveillance viennent ensemble quand un artiste content de lui signale, sans rire, que « le poème » (par lui calligraphié) « a été écrit par le ministre des Transports » (p. 45). Elle restitue, si l’on peut dire, autant dans l’espace que dans la langue, les formules d’autrui, comme celles de la guide Estelle (p. 64) : »Les Chinois mangent tout ce qui vole dans le ciel, sauf les avions. Tout ce qui nage dans la mer sauf les sous-marins. Et tout ce qui existe sur la terre, sauf la table …« . Mais c’est la propre attitude créatrice de l’auteure qui sait s’instruire d’elle-même dans ce qu’elle observe là-bas. L’impression du lecteur est qu’Anne Rothschild a l’humilité de ne jamais formuler plus que ce qu’elle en pourrait dessiner, mais aussi l’exigence de ne pas écrire moins que ce qu’elle devine : l’anecdote littéraire suit le flair figuratif, comme on voit ici (« Des dragons taillés dans la pierre, véritable dentelle – le sculpteur était payé en fonction du poids des déchets … » p. 77), ou là – dans un entrecroisement plus malicieux et instructif encore (« Les portes en bois sculpté ornées de scènes mythologiques exquises. Elles ont été sauvées du saccage des gardes rouges, grâce à l’idéogramme Mao, qu’un homme avait eu la clairvoyance de peindre sur les panneaux« ).
Tout cela forme un ensemble fin et drôle, mais avant tout intègre et profond. L’auteure veut comprendre (elle sait que le droit d’ignorer ne s’excuserait que chez le pauvre et le déclassé, non chez elle) et, clairement, la régression n’est pas son fort (« Et si, comme l’ombre portée des montagnes, le passé n’était qu’un reflet insaisissable, un manteau de ciel dont il fallait se défaire pour tâter le pouls du présent ? » p. 27). Elle dit ce qui est (il pleut presque partout, les oiseaux ne chantent presque plus jamais, les routes sont presque toujours rugueuses …), résume (p. 40) les limites taoïstes de son exploration (« la voie est un gouffre sans fond« ), avoue l’incurable divergence entre la charge attelée d’une vie et la santé native des choses (« Mon souffle de plus en plus court. Le coeur s’emballe et cogne contre ma poitrine. J’étouffe. Le poids des ans m’écrase. L’air saturé d’humidité se mêle à ma transpiration. La terre dégage une odeur puissante de nature en rut » p. 67). Mais elle espère à juste titre avoir utilement pensé, et contribuer ainsi à rendre mieux observable ce dont nous dépendons :
« Dans ce « voyage sans contrainte » dont parle le Tchouang Tseu, ai-je réussi à composer avec les images qui habitaient mon enfance ? À lâcher les amarres ? À m’ouvrir au silence des signes indéchiffrables et au lointain de ce monde ? »