Entre Femmes – Poètes au jardin spirituel

Chronique de Paule Duquesnoy


Entre Femmes – Poètes au jardin spirituel

(Lectures de confinement)

Deux livres.


Cécile Sauvage, Écrits d’amour, édition établie, présentée et annotée par Béatrice Marchal, Le Cerf, (2009)

Claire Malroux, Chambre avec vue sur l’éternité Emily Dickinson, Gallimard (2005)

Quatre femmes poètes.

Cécile Sauvage, épouse de Pierre Messiaen, qu’elle a conquis par sa poésie – ô l’irrésistible magie des mots –, mère de deux fils Alain, poète, et Olivier, compositeur, organiste et pianiste célèbre, pousse au jardin des mots, délicate fleur champêtre, plante bucolique du vallon, au suave parfum, églantine blessée par ses épines, rose enclose en sa douceur, en sa douleur.

Emily Dickinson se présente discrète violette, Daisy, marguerite ou pâquerette, comme elle s’est souvent désignée elle-même, la tout-de-blanc-vêtue, mais aussi jasmin à la flagrance sensuelle. – Emilie Dickinson que Pierre Messiaen a été un des premiers à traduire. 

Deux femmes menues, pas vraiment belles, mais dégageant un charme qui vient de plus loin que la beauté charnelle, celui de leur richesse intérieure, qui passe par leurs yeux, leur voix, un je ne sais quoi.

Discrètes, d’une sensibilité à fleur de nerfs, cultivées – elles lisent la Bible, Shakespeare, les poètes –, elles ont peu publié de leur vivant, même si elles ont écrit très jeunes. Cécile Sauvage dès l’âge de 15 ans. D’Émilie point de poèmes d’enfance conservés, mais des lettres (éclairantes). Sédentaires, recluses même, confinées volontaires, toutes deux ont peu voyagé. Mais Émily jouit du monde à distance – elle continue à recevoir des visites – alors que Cécile à la fin de sa vie, dans la clôture de sa chambre, ne parvient plus qu’à en souffrir.

Elles aiment leur jardin, leur maison, en connaissent chaque détail, même si elles préfèrent la cuisine (plus créative) aux occupations du ménage (répétitives), et vivent en osmose avec leur environnement, écrin de leur vie intérieure. Enfants sages et « bien élevées » dans des familles unies, elles ont vécu à l’écart de la société avec ses normes, ses habitudes, ses affrontements, pour se protéger mais aussi se retrouver dans la solitude avec leur âme et accomplir leur travail de poète : recherche de la vérité, du mot juste pour la dire, indissociable de leur aventure spirituelle. En creusant le familier, à l’endroit précisément où elles sont dans le Grand Univers, elles trouvent du nouveau.

Elles sont généreuses, attentives à ceux qui les entourent. Émily s’occupe de sa mère atteinte de maladies chroniques. Cécile accompagne au lycée son père professeur alors qu’il perd la vue, l’aide à corriger les devoirs de ses élèves.

Femmes-fleurs qui délivrent leur essence, leur encens au jardin spirituel que fréquentent les chers absents.

De la détresse originelle s’élève l’inspiration, l’aspiration mystique.

Cécile, dont les œuvres à tort dites complètes avaient paru au Mercure de France en 1929, reprises à la Table Ronde en 2002, est pleinement rétablie dans sa vérité de femme par Béatrice Marchal, poète elle-même qui a obtenu le prix Louise-Labé en 2019 pour son recueil Un jour enfin l’accès, suivi de Progression jusqu’au cœur, paru aux éditions l’Herbe qui tremble, entrée petit à petit en poésie, selon ses propres mots, pour connaître sa propre vie, la vie des autres, et cela grâce à l’amour des mots.

Intriguée par un mystérieux Livre d’Amour, dont le manuscrit a disparu, après de patientes recherches, et des entretiens avec Alain Messiaen, fils de Cécile, puis avec Yvonne Loriot-Messiaen, veuve d’Olivier, elle met au jour les textes écrits par Cécile à la suite d’une histoire d’amour brève mais intense qu’elle a vécue avec Jean de Gourmont, le jeune frère de Rémy, également homme de lettres, romancier et chroniqueur au Mercure de France.  Dès lors Cécile n’est plus seulement l’épouse modèle, incarnation de la création maternelle, qui inscrit inexorablement la mort dans la naissance (L’âme en bourgeon, écrite pour son fils Olivier) mais prend place parmi les grandes amoureuses. Étrange histoire celle de ce Livre d’amour que Pierre Messiaen a sans doute détruit, en tout cas dont il a mutilé ou modifié des passages pour faire de lui-même le destinataire de ces poèmes. Jaloux ? Certainement. Sombre histoire. Drame ou vaudeville. Secrète tragédie, qui aurait été ignorée sans la persévérance, et l’attention à l’autre de Béatrice Marchal, qui rend sa dimension à Cécile Sauvage. 

Cécile honore le corps de l’amant : J’ai tenu longuement dans ma main / Tout l’orgueil de ta chair… Cet érotisme se double d’une dimension maternelle : J’ai les flancs d’une mère aimante pour ses flancs, / Ma chair tressaille autour de ses membres tremblants. L’expérience est aussi spirituelle et la soif divine conduit au mysticisme :  Nous nous cherchons déjà plus loin que nos corps. 

Notre chair est prière, notre âme est chair.

Totalement investie dans cet amour qu’elle idéalise – cet amour n’était-il si beau que parce qu’elle y avait mis le meilleur d’elle-même ? – elle ne pourra supporter le départ de l’amant, et se laissera glisser, passant les dernières années de sa vie dans une chambre jamais aérée, jamais éclairée, jamais nettoyée, avec la hantise des microbes.

Elle écrivait pourtant la veille de sa mort : Il faut que je retrouve cette poésie des confins supra-terrestres qui est ma raison d’être, quelque chose de bleu vif et de rouge vif comme les vitraux de Chartres.

Fait troublant : Jean de Gourmont est décédé moins de six mois après Cécile.

L’énigme Émily est abordée de l’intérieur par Claire Malroux – poète et traductrice, d’Emily Dickinson notamment – osant avec respect et empathie mêler son écriture à la sienne, pareillement tournée vers la recherche du sens de l’existence, où la vie est inextricablement unie à la poésie, comme dans toute vraie poésie. Ne se construit-on pas par la rencontre de l’autre ?  Pour percer le mystère, Claire Malroux se rend à Amherst, s’imprègne des lieux, de la maison natale d’Emily, se recueille au cimetière où elle repose. 

Émily a commencé à étudier la botanique à l’âge de neuf ans et à travailler avec sa mère au jardin à douze ans. Elle se délectait des livres abordant la science des plantes, en particulier celui du Docteur Hitchcock – découvert à l’école – sur les fleurs d’Amérique du Nord. Elle a réalisé avec une rigueur scientifique et un sens aigu de l’esthétique un merveilleux herbier beau comme un poème dont on peut voir les planches sur internet – allez- y voir, comme moi il vous fera rêver : 424 fleurs de sa région natale.

Quand les fleurs mouraient tous les ans, cette lecture (du livre du Docteur Hitchcock) me consolait de leur Absence – m’assurant qu’elles continuaient à vivre.  Promesse d’éternité.

Le Jasminum figure sur la première page de l’herbier d’Emilie. Plante exotique au parfum enivrant, acclimatée au froid de la Nouvelle-Angleterre. 

Une autre page présente huit sortes différentes de violettes, une fleur qu’elle distingue pour la splendeur insoupçonnée cachée sous sa modeste apparence, avec laquelle elle a tendu une embuscade au pré-vagabond. 

Cécile Sauvage aussi cultive la passion des fleurs et partage cet amour pour la nature (moi, si dévote de toutes les fleurs, de toutes les bestioles), les plus insignifiantes, gentilles ou cruelles abeilles et frelons, libellules et criquets.

Chacun a dans son souvenir / Un jardin où vont ses tendresses (Cécile Sauvage, qui a apprécié la lecture des Souvenirs entomologiques de Fabre). 

Toutes deux en perçoivent chaque signe même le plus ténu. Le brin d’herbe est leur compagnon. On les découvre cachées dans un bosquet, écoutant le bruit de l’eau et du vent et surtout le chant de l’oiseau, dont Cécile a cherché à imiter la ligne mélodique, et ses modulations de sons, que son fils Olivier reprendra dans ses pièces consacrées aux oiseaux. Cette musique bucolique induit un goût pour la musique chez l’une et chez l’autre. Émily joue du piano.

Elles chantent la beauté, les fleurs, les roses, les magnolias, l’oiseau, le papillon à la vie brève, l’amour, la fragilité, la lumière, l’âme, la maison et ses objets, le quotidien. Elles contemplent et méditent, oscillant entre mélancolie et amour de la vie.

Une conscience aiguë du sentiment de la mort, inscrite dans la vie, les centre sur l’essentiel. Elles refusent la dispersion dans les mondanités, préfèrent les vraies rencontres avec un être particulier, car elles aiment le vivant, de l’être humain aux plantes en passant par les animaux.  Blessées de solitude, elles écrivent. La solitude, un nid hérissé d’épines, mais aussi d’éclats de douceur.

L’amour des fleurs, de la musique des fleurs mène à l’amour de l’amour, passion de l’amour, amour-passion – ça passepar le Calvaire ; « Nous étions l’un pour l’autre – corps mystique – » (Emily cahier 13). Emily qui, sur 1775 poèmes, a écrit plus de 300 poèmes d’amour. Quel est le mystérieux Maître auquel s’adressent ces mots ? Le pasteur et pianiste Charles Wadsworth ? Samuel Bowles ? Le juge Otis Lord, avec lequel un mariage avait été projeté ? Peu nous importe. L’essentiel est le ferment d’amour qui mûrit en elle ? « Je m’éveille chaude du désir qu’avait presque comblé le sommeil. »

« Aimer est plus solide que vivre », écrivait-elle à une amie. 

Leur amour se nourrit de l’absence. La poésie habite cette absence. Elle donne voix au silence. L’étreinte devient mystique.

Émily : « La parole – à peine profanait l’instant – / Prononcer un mot/ Était inutile – comme au Sacrement –- / La garde-robe du Seigneur–- / Nous étions l’un pour l’autre – corps mystique –. »

« Tu es l’homme divin », disait Cécile Sauvage de l’amant. 

Un troisième livre, encore une femme.

Lydie Dattas, Le Livre des anges suivi de La nuit spirituelle et de Carnet d’une allumeuse, Gallimard (2019).

À côté de ces deux femmes discrètes, Lydie Dattas est une personnalité atypique, née en 1949 d’un père, organiste à Notre-Dame de Paris, homme austère, et d’une mère actrice de santé fragile, qui finira par délirer. Prenant le monde à bras le corps, bravant les conventions, elle épouse en 1971 un fils Bouglione, le dompteur Alexandre Romanès, auquel elle apprendra à lire et à écrire (il deviendra poète) et avec lequel elle créera le cirque Lydia Bouglione – elle a raconté cette expérience du monde du cirque dans un livre étincelant La Foudre –, et dont elle se sépare après 29 ans de vie commune, puis devient la compagne de Christian Bobin. 

Lydie Dattas, lys profond au parfum violent, rose rouge flamboyante dans ses atours de soie.

Belle comme la foudre. Sensuelle, sensible, hantée de spiritualité. Beauté convulsive. Cracheuse de feu.  Dompteuse de mots fauves. Acrobate du désir. Ménade dansant sur des braises. 

En 1966, quelques-uns de ses poèmes paraissent chez Rougerie, puis, remaniés, ils constituent Le Livre des Anges, qui est publié chez Arfuyen en trois plaquettes en 1990, en 1994 et en 1998. Être retenu par ces deux éditeurs découvreurs de talents, prouve la qualité de ce texte. En 1970, elle avait aussi publié un recueil Noone au Mercure de France. 

Elle remue le sable de l’écriture pour faire réapparaître le palais englouti de l’amour, vrai royaume des femmes, où elle côtoie Emilie Dickinson, Simone Weil (qui négligeait son apparence physique et même s’enlaidissait avec des grosses lunettes rondes), Catherine Pozzi, indique Christian Bobin dans sa préface. 

Curieusement pour Lydie Dattas, sa beauté semble être une prison, elle se désole de plaire et refuse la séduction, le jeu du désir. La malédiction d’être femme et belle (mais est-ce vraiment une malédiction ?) – car, selon elle, aux yeux des hommes une femme ne peut être ontologiquement à la fois femme et belle et en même temps capable de spiritualité – devient une bénédiction par la grâce de l’écriture. 

Enjambant ma féminité comme un obstacle léger, avec pour seul fond de teint le poudrier de la lune, je m’essayais à ce saut de l’ange que toute femme doit effectuer pour écrire. (…) Comme une femme de l’époque abbasside brodant sur sa tunique un proverbe, je notais sur ma manche des vers désespérés d’être mauvais, ignorant que sur mes pansements hygiéniques s’écrivaient les plus beaux poèmes. Écrivait-elle dans La Foudre.

L’homme crée parce qu’il ne peut pas enfanter. Le régime diurne de l’image (les formes) est du côté du masculin, la nuit est du côté du féminin, l’immense crypte et ses envoutements, dont l’homme a peur et qui le fascine. La femme est créatrice de l’enfant et de l’homme adulte, dont elle est non seulement la muse, mais aussi la mère qui apprend, ce qu’elle a fait pour Alexandre Romanès.

Mais, homme ou femme, n’écrit-on pas toujours d’une solitude inatteignable pour rejoindre l’autre, l’Autre ? Ainsi Lydie Dattas compose La nuit spirituelle à la suite d’une dispute avec Jean Genêt, que ce texte touche.

Paravents que le sexe, l’apparence physique, éphémère et fragile – la vraie beauté vient toujours de l’intérieur. Les femmes très belles ne sont pas les plus aimées. Me remonte en mémoire cette réflexion de Baudelaire à propos d’Apollonie Sabatier, la plus belle femme de Paris, dont il fut amoureux pendant cinq ans – il l’a célébrée dans plusieurs poèmes des Fleurs du mal – et l’amant une après-midi, disant avec déception : « J’admirais une déesse, j’ai découvert une femme ». La découverte aurait aussi pu être heureuse. Mais la réalité peut-elle jamais correspondre parfaitement avec l’idéal ?

Homme ou femme peu importe. L’écriture ouvre une fenêtre dans le malheur – qui devient bienheureux – et révèle l’être profond, chacun, chacune, dans sa singularité, dans sa liberté libre, celle de Rimbaud. 

La rose rouge et le jasmin. La neige et le sang. Blanche-Neige.  Le corps, les yeux tournés vers l’azur, est une chapelle ardente où meurent des roses et se consument des lys blancs sous le regard aimant des anges. Dans cette offrande d’elle-même, Lydie Dattas rejoint les poètes et les mystiques.

© Paule Duquesnoy

La fleur des pois d’Éric Dargenton, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 67 p., 2021

Une chronique de Claude Luezior


La  fleur des pois d’Éric Dargenton, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 67 p., 2021, ISBN 9782931077016

Lecteur, voici la fleur des pois. Avant-propos original, tout en vers ! Lequel d’entre-nous sait que les pois ont des fleurs (ce qui, il est vrai, tombe sous le sens), si ce n’est le poète ? Et que ces pois permettent au cœur pur de s’alléger d’un poids : celui de l’existence, de l’hiver, d’un instituteur au front plissé, d’un labeur austère, d’ailes blessées, d’une femme-fée, d’un grésil fatal

En quelque sorte Petit-Poucet sur les sentes du merveilleux, Éric Dargenton s’adresse d’emblée au lecteur comme pour l’amadouer, pour requérir de sa part une manière de bienveillance, de simplicité. Nous voici dans un jardin des simples, au sens noble du terme, comme si toute herbe avait valeur thérapeutique.

Confession pudique, un brin désuète, mais avec une sensibilité rare et beaucoup de talent. Vers rimés où les métaphores créent la surprise, où se bousculent les changements de tons, où la dérive des saisons cisèle les états d’âme. À l’heure où maints recueils cherchent à tout prix l’originalité dans la déstructuration de la syntaxe et du propos, il est rassurant, quelque part, de lire du lisible, de palper du palpable, de s’accrocher à la beauté même décharnée d’un mois de janvier :

Le règne de la nudité

Tragique et morne a débuté

Le bois n’est plus qu’un ossuaire

Car la plume de ce jeune auteur n’est, de loin, pas mièvre.  Bien qu’attentive à tout frémissement,

La fleur du pissenlit regarde fixement

Le soleil -énorme œil aux longs cils de lumière-

Et se croit au concours des rayons la première (…)

elle surprend le lecteur-complice dans ses thèmes. Pour exemple, le poète se penche avec empathie sur un sans-abri ou une personne atteinte par l’autisme d’Asperger (l’auteur travaille professionnellement dans le domaine du handicap) :

Tu parles, merveilleux ! le hongrois couramment.

Tu composes des vers dont l’écriture est sûre,

De la musique aussi, toi qui ne sais comment

                On noue un lacet de chaussure !

Les réalités humaines ne vont pas sans un humour parfois féroce dans le microcosme d’un autobus :

Elle trouve enfin où s’assoir et, lourdement maroufle

ses deux sièges avec son quintal adipeux (…)

On n’aimerait pas être un os de son squelette

Mais voici que se lève en geignant la chimère (…)

Telle est ma belle-mère.

Kaléidoscope de saisons successives où la rime fleurit sur la prose. Tombe la neige : Quel habile berger tond cette pure laine ? (…) Quelle salière  verse ainsi son contenu ? (…) Quel nuage élimé brusquement s’effiloche ? (…) Quel cerisier céleste effeuille ses ramées ? Tableau pointilliste, toujours frais, toujours étonnant.

Et si ce recueil était résumé dans le dessin juvénile d’Aurélien Dargenton, dans ce personnage énigmatique aux yeux fermés, qui tient une lyre entre soleil, mouettes et poissons ? En une manière de Petit Prince devant le poids mystérieux mais aussi les merveilles de la nature ?

©Claude Luezior  

Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 €

Une chronique de Marc Wetzel


  Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 € 

« Dans mon enfance (Anne Rothschild, poétesse et plasticienne belgo-suisse, est née en 1943), mes parents ont vécu en Chine, sans que je puisse les accompagner. Depuis, j’aspirais à découvrir ce monde peuplant mon imaginaire. En 2018, le voyage s’est concrétisé, donnant lieu au récit de ce périple initiatique, né de la confrontation entre images du passé et Chine d’aujourd’hui« . Le petit texte de la 4eme de couverture dit fidèlement ce que cherchait (et nous fait trouver) ce recueil.

Plus précisément, montre la page 12, son père – diplomate belge – y a vécu de 1944 à 1950; sa mère ne l’avait rejoint qu’en 1948, « rapatriée malade au printemps 1949, lors de l’arrivée des communistes« . Alors confiée à ses grand-parents paternels bruxellois, la petite fille attend les cartes postales d’une mère malheureuse partout, et d’un père heureux ailleurs. Soixante-dix ans plus tard, la visite d’un sanctuaire fait revenir le temps de l’abandon :

« À travers un portail, un rayon de soleil illumine la face dorée d’une déesse. Guanyin, mère de la compassion, ouvre ses mille bras au dévot. Je reconnais en elle la statue en bois peint de la maison de mes parents. Enfant, je déposais à ses pieds mes chagrins. J’aimais ses longs doigts gracieux, ses paupières baissées sur un secret. Une colombe nichait dans sa chevelure. Sans doute venait-elle combler l’absence d’une mère toujours en fuite. La menace d’un père trop exigeant » (p. 50)

Ce contexte n’est pas anecdotique, pour trois raisons dont la poète travaille la profondeur. D’abord, nous dépendons du passé de nos proches (de nos parents d’abord, bien sûr), qui est le secret de leur perspective : nous ne pouvons pas aller directement là d’où eux-mêmes viennent, et puis leur aventure de vie nous est d’autant plus inconnue qu’elle s’est souvent modifiée (voire interrompue) pour permettre la nôtre. Même égoïstes, ils se sont suffisamment effacés devant notre venue pour nous masquer leur devenir spontané; nous nous faisons rarement (et laborieusement !) touristes de leur pays intérieur. Pour comprendre un peu leur patrie objective, il faut douloureusement aller là où ils nous ont fui. La nostalgie se mêle alors d’une générosité qui rend à l’autre la liberté même dont il s’est privé pour nous (ou celle, au moins, qu’il s’est culpabilisé de poursuivre). La gravité souriante du recueil s’en ressent.

Ensuite, ce pays de la vraie liberté du géniteur est la Chine. Pour notre très européenne poète, c’est le grand écart. Malgré l’admiration culturelle, c’est la vie des antipodes qu’elle rencontre. Elle a beau noter, émue, une étrange proximité des traditions chinoise et juive (p. 48-49), (« même respect du texte, même culte de la connaissance« , même longue histoire, même sens de la famille, même « rapport à l’argent dénué de culpabilité« , même souplesse diasporique, même intelligente patience devant la multitude sacrée de règles d’action et de vie), la vie chinoise réelle surprend l’auteure, qui s’en laisse honnêtement déstabiliser. On sent pointer des doutes centraux, comme : que deviendraient mes convictions fondamentales si ma conscience avait dû se forger ici, socialement et matériellement ? que deviendraient mes désirs – et ce qu’il me reste de vocation – si je devais habiter désormais ici jusqu’à la mort ? quelle objectivité exiger de soi quand le destin de ce peuple fait d’elle un luxe délicat, plus ambigu qu’on pensait, moins mérité d’office qu’on n’imaginait ? Des attitudes d’esprit qu’on blâmait à part soi (la passivité, la paresse d’esprit, l’hypocrisie) s’expliquent soudain autrement – comment discipliner tant d’impulsions sans large recours à l’abstention ? comment limiter ses illusions sur les dieux ou sur les voisins sans  se fermer d’autant à la comédie d’autrui ? ou  comment cacher sa méfiance sans la fondre dans une stricte étiquette expressive ?  Même la soumission à l’arbitraire (« Partout des contrôles d’identité, de sécurité. La présence de la police est continuelle, sur tous les fronts » p. 57) que signale l’auteure à ses hôtes d’un soir quand elle est assurée de pouvoir « parler sans contrainte« , s’éclaire autrement : un Pouvoir qui prend toute la responsabilité sur lui est-il pour autant irresponsable ? Comment juger de la folie des chefs si l’on doit d’abord sans cesse déminer la sienne propre ? Si « l’absence de spiritualité, qui règne même dans les temples où les prières semblent poursuivre un but purement matériel nous interroge« , l’athéisme superstitieux (qu’évoque Elie Faure à propos de l’âme chinoise) n’est-il pas la meilleure prévention du fanatisme religieux ?

Enfin, Anne Rothschild use de ce pèlerinage tardif pour mieux faire la part, en elle, de l’écrivain et de la plasticienne. Si elle admire ce qu’elle voit s’exécuter devant elle dans un atelier de calligraphie, ses notations restent incisives (ironie et bienveillance viennent ensemble quand un artiste content de lui signale, sans rire, que « le poème » (par lui calligraphié) « a été écrit par le ministre des Transports » (p. 45). Elle restitue, si l’on peut dire, autant dans l’espace que dans la langue, les formules d’autrui, comme celles de la guide Estelle (p. 64) : »Les Chinois mangent tout ce qui vole dans le ciel, sauf les avions. Tout ce qui nage dans la mer sauf les sous-marins. Et tout ce qui existe sur la terre, sauf la table …« . Mais c’est la propre attitude créatrice de l’auteure qui sait s’instruire d’elle-même dans ce qu’elle observe là-bas. L’impression du lecteur est qu’Anne Rothschild a l’humilité de ne jamais formuler plus que ce qu’elle en pourrait dessiner, mais aussi l’exigence de ne pas écrire moins que ce qu’elle devine : l’anecdote littéraire suit le flair figuratif, comme on voit ici (« Des dragons taillés d ans la pierre, véritable dentelle – le sculpteur était payé en fonction du poids des déchets … » p. 77), ou là – dans un entrecroisement plus malicieux et instructif encore (« Les portes en bois sculpté ornées de scènes mythologiques exquises. Elles ont été  sauvées du saccage des gardes rouges, grâce à l’idéogramme Mao, qu’un homme avait eu la clairvoyance de peindre sur les panneaux« ). 

Tout cela forme un ensemble fin et drôle, mais avant tout intègre et profond. L’auteure veut comprendre (elle sait que le droit d’ignorer ne s’excuserait que chez le pauvre et le déclassé, non chez elle) et, clairement, la régression n’est pas son fort (« Et si, comme l’ombre portée des montagnes, le passé n’était qu’un reflet insaisissable, un manteau de ciel dont il fallait se défaire pour tâter le pouls du présent ? » p. 27). Elle dit ce qui est (il pleut presque partout, les oiseaux ne chantent presque plus jamais, les routes sont presque toujours rugueuses …), résume (p. 40) les limites taoïstes de son exploration (« la voie est un gouffre sans fond« ), avoue l’incurable divergence entre la charge attelée d’une vie et la santé native des choses (« Mon souffle de plus en plus court. Le coeur s’emballe et cogne contre ma poitrine. J’étouffe. Le poids des ans m’écrase. L’air saturé d’humidité se mêle à ma transpiration. La terre dégage une odeur puissante de nature en rut  » p. 67). Mais elle espère à juste titre avoir utilement pensé, et contribuer ainsi à rendre mieux observable ce dont nous dépendons :

« Dans ce « voyage sans contrainte » dont parle le Tchouang Tseu, ai-je réussi à composer avec les images qui habitaient mon enfance ? À lâcher les amarres ?  À m’ouvrir au silence des signes indéchiffrables et au lointain de ce monde ? »    

© Marc Wetzel  

JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

Une chronique de Kathleen HYDEN-DAVID

JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

ISBN : 978-2-2430-4733-2


Que nous annonce ce titre qui résonne comme une prédiction divine ? Qui ou quoi sera brûlé ? 

Le lecteur serait-il convié à une croisade de l’âme ? 

Chevauchant de page en page, sabre au clair, le poète va au devant de la souffrance pour mieux l’affronter, qu’elle soit sienne ou celle de l’autre. Sa main « … combat/jusqu’à l’ultime phalange//à la plume, au couteau/et jusque la trame/pour une flaque de lumière… » Il ne se contente pas de vouloir « éteindre en moi/ces restes d’incendie/qui ravage ma peau… » mais au contraire, c’est l’humanité qu’il interpelle pour « entendre ensemble/ces révoltes, ces brandons/qui nous ont fait vivre/avant l’autre voyage/ pour lequel on oublie/son passeport dernier ». 

Des appels à la résistance qui peuvent être parfois bien ciblés car « le scribe sans relâche/bouscule ses impasses ». À qui, si ce n’est à tous les poètes, recommande-t-il de « résister/aux gardiens du Temple/à ceux qui vocifèrent/leurs lois et leurs chaînes ». Mais il arrive aussi que les malheurs ne suscitent qu’indignation et colère : la guerre, comme en 14/18, quand «devant soi/se hérisse/la mitraille//cela/tout cela/pour un arpent/ de terre sale ». Le Djihad dont les « vengeances poisseuses/ne sont que reliefs d’une haine/pour fanatiques vidés d’esprit ». Alors le poète face à « … la liturgie d’une guerre que d’obscurs criminels barbouillent de sainteté », suggère une issue aussi belle que sage : « Frère au pays des Hommes,/peut-être devras-tu, toi aussi/réapprendre un jour à m’aimer ?

Pour raviver la mémoire des peuples, pourquoi pas une visite aux catacombes, là où s’empilent les épisodes mortuaires de l’histoire du monde, « violence/fracassée/que distillent/encore/les millénaires//violence clandestine/perdue/éperdue/enfouie dans le sol ». Ne pas oublier car c’est là « … le terreau de mille autres holocaustes ». Le poète avoue sa profonde compassion pour les martyres « alter ego/que l’on massacre/au nom d’une race/dite pure//comment prétendre/désormais/faire partie/du clan/homo sapiens ? » L’amour sans doute saura nous y ramener, l’amour et ses mots à la délicieuse saveur. « … je t’écrirai ces mots/de mes lèvres humides/comme pour effacer le voile/qu’un désir encore humecte (…) je dénouerai mes syllabes (…) je t ‘écrirai l’inachevé/au seuil d’une page/que l’absence épuise ». Et la force des mots, « ces mots portant fièvre/que l’on hume/tel un alcool de contrebande », fait s’épanouir les sentiments.

Grâce à eux naît le poète « … cet être qui lacère ses idées de mots étranges, conjuguant souvent verticalité, rimes et rythmes qui donnent à sa parole un air de prière ou de chanson. » Pourtant, cette virtuosité n’exclut nullement le doute au point d’envisager l’inutile, de frôler le reniement, « Inépuisable kaléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu. » Or, au fil des pages, les mots du poètes ne cessent de s’opposer à ce doute. Ainsi, par exemple, comment ne pas comprendre la signification de cette métaphore de la séparation, « au seuil/de ton abbatiale/suis-je l’unique/défroqué ? » Ou encore, peut-on ignorer que le poète rend les armes au désir quand il écrit « déplier/petit à petit/ses vertiges/de femme//et noyer ma bouche à ses nectars de Messaline ». 

A l’instar d’une femme, un mot peut rendre fou le poète au point de lui consacrer plusieurs pages. Tel le mot « papier » et ses innombrables duos, prétextes à de courts récits incisifs. Par exemple : « faux papier/sans papiers//leurs mots sans foi ni loi, sans poche ni frontière, pour poètes à l’abandon et migrants en quête de liberté »

Rien d’étonnant non plus à ce que le poète nous avoue qu’il est prêt à « combattre, la fleur au fusil, la plume en bandoulière, juste pour défendre un recueil de poèmes. » Mais en ouvrant le livre, le lecteur doit s’attendre à découvrir bien d’autres combats pour repousser le mal comme pour accepter le bien, cruel paradoxe, fondement de l’humanité. C’est le journal d’une véritable épopée que nous livre le poète, celle d’une vie où doit se concilier raison et émotions. Cette dualité se manifeste, entre autre, par l’usage en alternance de la verticalité de la poésie et de la prose poétique. Jusqu’à la dernière page, l’intensité émotionnelle ne faiblit pas et provoque chez le lecteur un désir de recueillement, quelque chose comme « un silence d’après l’amour, où le monde se résume en respiration partagées. »

©Kathleen HYDEN-DAVID

Je ne tromperai jamais leur confiance, Professeur Philippe Juvin, Gallimard

Chronique de Nadine Doyen

Je ne tromperai jamais leur confiance,  Professeur Philippe Juvin, Gallimard

(17€- 297 pages)
304 pages, 01-12-2020
ISBN : 9782072932205


Le titre «  Je ne tromperai  jamais leur confiance » est un extrait du serment d’Hippocrate mis en exergue de ce journal. Phrase qui engage tous ceux qui embrassent une profession médicale.

Dans le prologue, daté d’octobre 2020, Le Professeur Philippe  Juvin présente /décline ses multiples casquettes, sa promotion. Le chef des Urgences de l’hôpital Pompidou est connu pour ses interventions médiatiques, mais aussi en tant que Maire de La Garenne-Colombes. 

Comme certains consignent leurs rêves, le professeur- auteur a senti la nécessité de remplir « ses petits cahiers d’écolier » pour y consigner « son Journal du tsunami Covid, conscient que « quelque chose d’inhabituel nous arrivait ». Vu le  côté exceptionnel, voire historique, il était urgent de garder trace de ce qui se tramait en France, aux urgences de son hôpital, à savoir cette vague « d’une violence effroyable » devenant une  situation apocalyptique dans le Grand-Est.

Ce cahier d’écolier, où il note d’ordinaire ce dont il veut se souvenir, recueillera pendant cinq mois toutes ses constatations sur le coronavirus, afin de fixer ces instants inhabituels. De Janvier à mai, il noircira les pages de « son écriture illisible de médecin », témoignant de son combat sur tous les fronts. Si certains journalistes  en Chine ont été inquiétés pour avoir voulu rendre compte de la pandémie,on peut souligner que, lui, a eu toute liberté d’action.

Il remonte  à l’apparition  du virus en France.

Il évoque le cas d’un patient revenant de Chine sur lequel il s’entretient avec le médecin interne de garde avant de prendre la mesure de prudence, le placer en isolement, faute de pouvoir le tester, n’hésitant pas à « désobéir aux consignes ». Puis la course pour retrouver les cas contacts quand il est testé positif. Il donne en même temps un aperçu de leur quotidien, ce ballet de coups de fil pour trouver le bon lit dans le bon service. 

Le Professeur rend  compte de  notre incrédulité, il s’étonne que les autorités sanitaires françaises ne réagissent pas plus devant « ce virus émergent », alors que les réseaux sociaux s’emballent, que les télés et radios sollicitent son intervention. 

Il retrace donc jour après jour l’évolution de la crise sanitaire. Il souligne très vite la pénurie de matériel. Il ne cesse de réclamer  à corps et à cris le moyen de faire les tests, l’installation d’une tente et de répéter qu’il faut confiner. Cela sera effectif seulement le 17 mars. Il voit la solidarité s’organiser, Patrick Pelloux propose un coup de main. LVMH fabrique du gel. Des hôtels hébergent des soignants volontaires d’autres régions. Les étudiants en médecine sont sollicités en renfort.

Fin janvier, il constate le fossé entre l’OMS qui alerte sur la portée internationale de cette pandémie et le silence des chefs d’état, préoccupés par d’autres affaires. La maladie est nommée Covid-19.

A la télé, il est obligé de corriger les fake news. Il est attentif  à la découverte (début février) d’un cluster dans les Alpes, dont on a beaucoup entendu parler. Il  rappelle le cas du bateau de croisière.

Ayant occupé le poste de député européen, il suit les réunions de Bruxelles, quatre états craignent les ruptures de stock de masques. Du coup on déconseille aux équipes de porter systématiquement un masque. L’annonce, le 16 février  2020, de la démission d’Agnès Buzin interroge le diariste, qui se fend d’ un « No comment ». Le discours de son successeur Olivier Véran le surprend dans son audace. On le sent remonté contre ceux qui assimilent le Covid-19 à une grippe, à une grippounette. On déprogramme toute activité opératoire. Il faudra organiser le pont ferroviaire et aérien.

Fin février, le salon de l’agriculture ferme, des manifestations sont annulées, les rassemblements sont  interdits. En mars, les écoles, les crèches ferment. Cours de fac en ligne. Il faut organiser une garde pour les enfants des professionnels. Restaurants fermés à 22h à la mi-mars.

En mars, le scandale des masques réquisitionnés révolte le Professeur Juvin qui frappe aux portes des haut placés ! Il se montre en faveur du confinement et des fermetures des frontières. Après l’incertitude, c’est finalement le maintien des élections municipales. On le suit en campagne électorale, avec pour credo le conseil de Chirac. Il pourra savourer sa réélection le 15 mars.

Il met en garde contre les annonces de produits miracles qu’il voit fleurir.Il se montre très prudent envers le Pr Raoult et déconseille de prendre de l’hydroxychloroquine.

En avril, le directeur du Groupe hospitalier prépare l’équipe au pire, « l’entrée dans un long couloir sombre ». Une situation dramatique et l’impossibilité à la famille de voir l’hospitalisé. Beaucoup d’émotion pour le narrateur quand il évoque sa mission de messager entre un malade et un proche.

C’est avec une grande lucidité que Philippe Juvin avance : « Ce qui arrive ailleurs, nous arrivera probablement ». Il jongle de l’hôpital à sa mairie et parfois au Val-de-Grâce où il donne des cours.

Il laisse exploser sa satisfaction quand, enfin, on accorde aux urgentistes le plateau-repas du soir pendant la garde. Autres bonnes nouvelles accueillies : « la collaboration public-privé », les chouquettes du boulanger d’en face, comme « un pansement au moral », on livre des pizzas.

Par contre la directrice refuse la venue de Renaud Capuçon devant les urgences. 

Ce journal  de bord se décline de façon binaire, les sujets gravitent en alternance autour de l’hôpital et de la mairie . Il fustige les hommes politiques, qui, depuis leur bureau, imposent des lois irréalisables. On sent la tension quand les choses s’aggravent, tension amplifiée avec le vol de masques. Pénurie aussi de gel hydroalcoolique, de respirateurs, puis d’écouvillons. Surblouses mal dimensionnées, la France serait-elle un pays sous-développé ? 

Le Professeur Philippe Juvin y ajoute, une fois les faits bruts exposés, des « Notes pour plus tard », sorte de bilan avec la conviction de la nécessité « d’une autre politique de santé ».

Il glisse aussi des lignes plus personnelles, sur lui (ses origines corses) et sa famille. Il confesse regretter qu’aucune de ses filles ne se soit tournée vers la médecine. Sa vaste culture littéraire se révèle au détour d’un livre, d’une expo, d’une troupe de théâtre ou d’une citation.

Dans ce journal, s’il ne manque pas de rendre hommage à tous les soignants qui se dévouent sans compter, saluant leur investissement, il félicite aussi le réseau de bénévoles qui ont oeuvré à la  création de « Visitatio », association destinée à maintenir le malade à domicile, il pointe l’inadéquation des salaires, malgré le Ségur. «  Serons-nous prêts un jour ? » est l’antienne qui le taraude.

Cette immersion dans les coulisses d’un hôpital permet de prendre conscience de toutes les difficultés rencontrées par le personnel qui a été tant applaudi. Ils méritent d’être qualifiés de héros. 

On se familiarise avec tous les sigles (UHCD, AP-HP., SDRA, MARS, DGS, SF2H…).

Le chef des urgences ne cesse de dénoncer la bureaucratie, tous ces ordres et contre-ordres qui les ralentissent dans leurs actions, or « Il faut de l’agilité dans la prise de décision ». 

Le professeur Philippe Juvin, tel un lanceur d’alerte, tire la sonnette d’alarme, espère faire bouger les lignes et  voir une refonte d’ampleur du système de santé. Espérons que les sommités le liront !

Il signe un livre engagé, à charge, essentiel, indispensable. Son souhait ? Que l’on sache tirer des leçons de la gestion de cette crise sanitaire, ce qui convoque une réflexion d’un des protagonistes de Nature Humaine, dernier roman du visionnaire Serge Joncour : «  L’histoire c’est comme la nature, il s’agit moins de tout comprendre que de savoir tirer des leçons. »

©Nadine Doyen