Martine Rouhart. « Les fantômes de Théodore. » Editions Murmure des Soirs, 2020. 116 pages ‒ 16 €.
« L’absence. Un vide aux contours incertains. Des vagues d’angoisse sauvages, hésitantes. Pas tout-à-fait une perte ou alors, on ne le sait pas encore. »
Avec un récit tout en simplicité et en subtilité, Martine Rouhart explore les relations dans un triangle père-fille-fils. Elle écrit à la première personne du singulier et essentiellement au présent, sollicitant ainsi le plus directement le lecteur. Un récit choral mais qui réserve la part du lion aux réflexions, états d’âme de Charlie, jeune fille au parcours professionnel hésitant, à l’amour filial intense, douée d’affinités profondes avec son père Théodore. Père qu’elle croit proche, mais dont la disparition inopinée révèle un beau jour la distance, les zones d’ombres, les fantômes comme les appelle l’auteure.
« Il nous donnait à goûter de délicieuses baies rouges et noires, délicatement cueillies avec ses gros doigts. Moi seule y touchais, parce que Paul n’en voulait pas, il n’avait pas confiance. »
Charlie et son frère Paul, qui s’entendent peu, nous offrent deux personnalités extrêmes, deux attitudes antinomiques face à la vie, et c’est une force du récit que de nous faire comprendre par petites touches, sans démonstration, l’importance de la relation avec le père dans la constitution de ces personnalités apparemment opposées provenant pourtant d’une même fratrie. Charlie et Paul, à la recherche de leur père, se trouveront eux-mêmes au cours d’un processus qui leur révélera certaines vérités enfouies. Le livre nous suggère comment un défaut d’identité, une connaissance partielle des êtres qui nous sont chers, souvent causés par le non-dit, peuvent engendrer des troubles persistants.
« Surtout parle à tes enfants, dis-leur tout sur toi, ils doivent savoir. »
« Mon père m’aime, oui, mais je ne suis pas absolument tout pour lui. Et alors ? »
En passant, Martine se questionne et nous questionne sur l’essentiel et le futile, la morale et l’éthique dans notre société, s’intéresse aux laissés pour compte. Elle esquisse en creux et en douceur le portrait d’une société souvent déshumanisée mais s’intéresse surtout à Charlie et Théodore, au plus près, nous offrant par leur voix quelques indices et balises pour un mieux vivre ensemble, empreint de respect et de tolérance. Et même si fille et père ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde, l’auteure nous montre que par le dialogue, beaucoup de différends peuvent être apaisés.
« Je déteste chez les gens les élans mesurés, la générosité étriquée, les donnant-donnant, tout ce qui se compte et se calcule. »
« Mais une nouvelle fois je rencontre ses yeux. Son regard s’accroche au mien. Je dois rester un moment de plus. »
A travers la relation avec un autre personnage et des événements d’un passé enseveli, dont je ne dirai pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue, elle met également en perspective ces règles et codes de notre société, et relativise les jugements et l’importance des préoccupations de Charlie, qui sont aussi bien souvent les nôtres.
Rappelant sa poésie l’écriture de Martine s’attache enfin à nous faire sentir, par petites touches, la profondeur du lien avec la nature, les saisons, les changements atmosphériques et de luminosité, le vol des oiseaux.
« La lumière tremblée, un oiseau qui chante sur le rebord de la fenêtre, le printemps. »
« Dimanche prochain, l’herbe sera parsemée d’averses blanches et cette pensée, absurdement, m’attriste. »
Avec « Les fantômes de Théodore », Martine Rouhart nous livre un roman intimiste et touchant où prévaut un optimisme inquiet, mais réel. Le récit d’une guérison.
Les villes de papier(une vie d’Emily Dickinson) de Dominique Fortier, Grasset, septembre 2020 (prix Renaudot)
Emily, je la retrouve au jardin, assise sur un rayon de soleil ou une goutte de rosée, dans le parfum de la violette, ou du jasmin, sous la tête penchée des chastes hellébores, dans le sourire d’une mésange ou d’un merle, le chant du premier oiseau à l’aube. Les plantes et les oiseaux me parlent d’elle. Aussi, notre amie la fleur, que butine l’abeille, miel et dard. Le jardin n’est-il pas un univers ?
Le chien Carlo, qui dort au pied de son lit – car dans toute histoire il y a toujours un chien, ou un animal de compagnie, plutôt un chien – honore l’herbe.,
Maisons de fleurs et de papiers où volettent les mots, subtils papillons, légers flocons. Fleurs de papier.
Cet essai de Dominique Fortier est servi par une écriture gracieuse, alerte, allègre, et le goût de la nature commun à l’auteur, attachée à l’arbre qu’elle voit de son bureau, férue de botanique comme Emily Dickinson. Je ne peux qu’être séduite. Mais un vitrail d’église, c’est beau aussi. L’art et la nature.
Emily, compagne des fleurs, qui les cultive en serre pour les offrir – orchidées et autres plantes rares –, les respire au jardin, les couche dans son herbier, les accueille dans ses poèmes – leur donnant durée, témoignant de ce qui a été, herbier ou poème c’est la même recherche – ou entre les pages. Le parfum est insaisissable.
Emily, attachée à sa maison, à ses lieux – qu’elle parcourt à petits pas ou avec ses bottes de sept lieues – la ville d’Amherst, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead, la demeure du grand-père où elle est née, que rachètera le père. Emily, livrée aux occupations journalières répétitives et essentielles : cuisiner, pétrir le pain, lessiver et ranger les vêtements. Emily, attachée à ses amis au-delà de la mort. Poignantes les pages consacrées à Sophia.
Outre Lavinia, « Emily a trois autres sœurs cachées dans sa chambre : Anne, Charlotte, Emily, comme elle ». Les Brontë. Je souscris à cette parenté.
J’ai aussi apprécié les souvenirs personnels glissés. Car l’écriture de la biographie d’un ou d’une autre ramène tout auteur à des moments de sa propre vie.
Un bémol cependant. Ni Dieu ni Maître, ou plutôt ni Maître ni Dieu pour Emily selon Dominique Fortier. « Qui a besoin de Dieu quand il y a les abeilles ? » C’est aller un peu vite en besogne que d’éluder ainsi les combats qui se sont joués dans le cœur de la secrète Emily, dont nul ne connaît l’issue. Plusieurs lettres ont été écrites au Maître, mais le mystère demeure sur son identité, et même son existence. On ne peut par contre ignorer la flamme qui brûlait au cœur d’Emily, l’énigmatique. Quant à Dieu, ses poèmes et sa correspondance témoignent que la mort et l’immortalité étaient ses préoccupations essentielles.
Emily, vêtue de blanc. Les fleurs blanches, au dire des parfumeurs, sont les plus odorantes – le jasmin, l’osmanthe à feuilles persistantes. Le blanc, la couleur de la robe de la mariée ou du baptisé, de la tenue de deuil au Japon, en Corée, en Chine et en Afrique, la couleur de la chemise des condamnés à mort, représente le vierge et l’absolu, qualités divines.
Je regrette que tout ce pan de la vie d’Emily le plus énigmatique, mais aussi le plus complexe qui la rend si particulièrement attachante ait été laissé de côté.
C’est pourquoi malgré le style enchanteur de Dominique Fortier, ses tableaux croqués sur le vif, sa « liberté libre », j’ai préféré le livre tout en nuances et délicatesse – l’âme d’Emily se froisse si facilement – écrit par Claire Malroux dont j’ai parlé dans ma dernière chronique, se glissant respectueusement dans la peau, dans le cœur d’Emily au plus profond, en quête de son jardin intérieur, de sa vérité, allant la chercher sur ses lieux de vie, sans oser pénétrer dans sa chambre. Emily entend le silence parler. Les mots lui viennent de ce silence, où elle a bâti sa maison de papier.
Oui, l’écriture transcende le réel.
« Nous ne parlons pas la même langue, elle et moi : une poète et une prosaïque », reconnaît Dominique Fortier.
« Dis-moi quelque chose » est le même début des 115 chants de six (2+3+1) lignes qui font ce recueil. Par exemple, le chant 33 :
« Dis-moi quelque chose
Que seule la poussière recouvrirait
Parce qu’il faut bien
Qu’elle aussi oublie parfois
La vie triste
Et les regrets du mort«
ou le 47 :
« Dis-moi quelque chose
Qu’emportent avec eux les agonisants
Quelque chose qu’on imagine
De l’ordre du peu du simple
Ou de l’invisible
Mais quelque chose qui éclaire«
On ne saura pas qui est ainsi harcelé et mendié, mais le schéma est clair : le poète demande qu’on lui accorde une parole qui suspende une impossibilité qu’il ne peut lever seul, mais dont il restera, ultimement, juge. C’est que, si dire, c’est parfois faire (promettre, introniser, menacer, abjurer … c’est s’engager, sacrer, violenter, trahir …), s’entendre dire quelque chose (c’est donc là l’unique voeu des 115 strophes), c’est, pour l’auteur, pouvoir défaire quelque chose, ou au moins s’en défaire. Ce qui tuerait le non-sens, il doit l’entendre d’autrui !
Chaque chant d’abord nomme et affronte, en effet, une impossibilité centrale, constitutive : remonter le temps (5, 11), creuser l’impondérable (16), comprendre sans penser (28, 60, 106), choisir sa fatalité (40), devancer l’éternel (43), paralyser l’usure (50), piloter son agonie (52), anéantir le néant (58), sonoriser l’inconscient (67,72), saturer sa solitude (81), rendre sa vie nécessaire (92, 105), ou, comme on vient de lire, transfigurer la poussière (33) et faire déjouer Thanatos (47). Sur tous ces points désespérés, « dis-moi quelque chose » signifie surtout : révèle-moi ce que j’attends, et fais-moi devenir ce que j’aime.
Un poète qui désespère ainsi de la parole (en tout cas de la sienne) montre une rare honnêteté : il ne croit plus en sa propre alchimie (faire surgir de la matière l’esprit qui s’y cacherait – il n’y prétend plus), il se refuse à toute anecdote et confidence (ce qu’il est seul à penser ne l’intéresse pas, et il préfère à lui-même la profondeur qui l’humilie), il ne voit plus de quoi seul prendre encore significativement conscience (le vocabulaire de sa stricte lucidité est en échec). L’homme, on le sait, est médecin (il n’est donc pas demandeur de corps subtils, et sait que la santé – qui va par détours et tient à ce que le corps sait faire de lui-même – n’est pas la vérité) : il sait ce dont guérir ne suffit pas à sauver. Et s’il y a encore quelque chose qu’il doive vivre, il réclame de se l’entendre dire.
L’étonnante mélancolie du propos n’est ici dépassée que par l’extraordinaire humilité d’un auteur pourtant sûr de son oeuvre, d’un homme plus légitimement fait, jusque-là, pour nous dire quelque chose ! « En fait peu m’importe« , lâche le chant 108, « dis-moi n’importe quoi« . C’est qu’il veut s’entendre dire quelque chose qu’il ne pourrait plus rester le même en le redisant (110). Il attend de la réalité qu’elle lui confie ce qui la rend telle (112). Il attend donc que Dieu plaide coupable (74). Et qu’il lui dise, l’Être affichant complet, de quoi s’entendre enfin (115). Ainsi :
La divine comédie d’Amélie Nothomb, Livre audio Audible, février 2021
Si pour Amélie Nothomb le champagne est un divin nectar, écouter le document sonore réalisé par Laureline Amanieux : La divine comédie autour de l’écrivaine est un enchantement. Le titre aurait pu s’intituler : En balade avec Amélie Nothomb, puisque nous invitant d’abord chez elle,l’écrivaine nous fait ensuite déambuler dans Paris, prenant parfois la casquette de guide pour explorer des œuvres de poètes, d’artistes, de musiciens servant de passerelles vers les mythes gréco-romains.
De multiples rencontres et conversations viennent pimenter l’écoute. On enfourche parfois le vélib pour la suivre ! Notre conteuse aime le vélo qui lui donne l’impression de pouvoir s’envoler.
Pourquoi ce titre ? C’est la destination finale de ce voyage mythologique !
Comme Nicolas Carreau qui aime visiter les bibliothèques de personnalités, Amélie Nothomb nous ouvre les portes de la sienne et décline ses préférences, ses livres cultes, sa passion pour les mythes. Un motif la fascine : la catabase. terme qu’elle explique, en lien avec le voyage souterrain, disons carrément, la descente aux enfers qu’elle nous réserve.
La dame au chapeau nous fait partager le havre de paix du jardin du Musée Rodin, avant de s’enthousiasmer sur la magnifique Danaïde et sur la Porte de l’enfer. Pour l’accueillir, Isabelle Bissière, cheffe culturelle qui décrypte quelques œuvres pour nous.
Elle revient dans ce musée pour se concentrer sur quelques sculptures dont celles situées à l’étage. C’est la sensation étrange d’habiter dans le musée, réservé uniquement à soi, comme les auteurs qui racontent leur nuit blanche dans un Musée ! (« A la Pointe de la Douane »), à Venise pour Leila Slimani, qui voit « un musée comme une forteresse dédiée à l’art, à la beauté où elle se sent toute petite »). Extase devant « La cathédrale », ce ballet d’amour entre deux mains, exprimant force et tendresse.
Passage par les coulisses de la salle Gaveau, interview du chanteur d’opéra qui interprète Orphée, version d’Ovide (idée de métamorphose,une façon d’apprivoiser la mort).
A l’espace Camac, on imagine aisément la joie d’Amélie en train de s’initier à la harpe, toute émerveillée de produire des sons. « Quelle aventure géniale ! », s’exclame-t-elle.
« Jouer de la harpe, c’est être passé maître dans l’art délicieux de la caresse et du pincement » pour Ramon Gomez de la Serna.
Un morceau de Debussy nous parvient, sur lequel nous est brossé le portrait du Dieu Pan, puis le fil d’Ariane est déroulé.
L’écrivaine se livre à des confidences et nous émeut aux larmes. Elle évoque ses souffrances passées et dévoile comment elle les a surmontées. Un livre l’a doublement sauvée, aidée à traverser l’épreuve du confinement et de la mort de son père. Elle le considère comme un chef d’oeuvre pour avoir réussi à la faire entrer dans le charme en dépit de son état de souffrance, de chagrin incommensurable. Il s’agit de « Naissance de l’Odyssée » de Giono, qu’elle nous raconte, tel un aède. Il a eu d’ailleurs une vertu thérapeutique pour l’auteur du « Hussard sur le toit ». Elle a appris à apprivoiser la mort, et confie parler davantage à son père depuis sa disparition.
Une légende africaine dit que les morts continuent de vivre parmi nous tant que nous parlons d’eux. D’ailleurs la baronne belge lui rend hommage à plusieurs reprises. On le sent présent.
Amélie Nothomb aborde le processus de la création. « Pour tout artiste, il faut sentir en soi les deux pôles », donc pour elle, écrire « sous le double patronage d’Apollon et de Dionysos » !
Elle avance une autre idée en admirant les sculptures de Rodin et le pouvoir de la main : « l’illusion d’être Dieu quand on crée ». Elle livre, en aparté, son plaisir de faire disparaître ses personnages dans le souci de rendre l’oeuvre plus cohérente ! La romancière revient sur la genèse de « Soif, le 93ème roman dont elle accouchait, le Livre de sa vie », écrit dans sa cuisine, selon le même modus operandi avec le même matériel humble (pour le cahier et le bic cristal). Pour obtenir le jaillissement de l’écriture, elle dit opérer une vraie descente dans ses entrailles afin d’entendre un son, sa petite musique pour le traduire ensuite par le langage ! « Écrire, c’est vouloir devenir le chef d’orchestre de ses personnages, les choisir, les solliciter ».
Dans l’épisode 6, on passe d’un monde à l’autre.
Se considérant néophyte en mythologie scandinave, l’académicienne belge rend visite, par deux fois, à Pierre-Brice Stahl, maître de conférence, spécialiste de civilisation nordique. Celui-ci évoque les différentes sources, parmi les contemporaines, il rappelle les églises en bois, « stavkirke ». Elle le bombarde de questions sur les divinités. On apprend qu’Odin est associé à la magie, la poésie, la mort, la guerre, la connaissance. Mais il n’y a pas un dieu pour chaque aspect. Elle l’interroge sur les runes, la poésie scaldique et le vieux norrois.
En écoutant « Viking metal », Amélie révèle son goût pour le « Heavy metal », une musique cathartique pour elle, salvatrice quand il s’agit de se défouler ! Magie de la musique qui adoucit les peines. La lecture d’un passage de l’Edda poétique de Snori Sturluson clôt la séquence.
L’ épisode 10 est consacré aux voix, et plus particulièrement à celle de Jésus, cet héros mythique dont son père regretté lui avait parlé dès ses trois ans. Ceux qui ont lu Soif reconnaîtront le passage que l’académicienne belge lit et se souviendront de sa vision de la crucifixion.
Revenons au titre : La divine comédie de Dantequi se met en scène et nous embarque dans son navire. Notre guide interroge Manuele Gragnolati, professeur de littérature italienne sur cette trilogie, un voyage vers le bonheur, avec happy ending qui conduit au paradis. Et on perçoit le ravissement de l’intervieweuse quand elle conclut que Béatrice, la femme que Dante a aimée, célébrée, mène à la connaissance qui permet d’arriver au centre des mystères. Elle compare cet itinéraire à un voyage psychédélique lors d’ un trip !
Beaucoup à découvrir avec la musicienne compositrice Eléonore Billy, spécialiste en musique traditionnelle suédoise. On ne peut pas rester sur la description de la vielle à archet sans aller voir une photo de cet étrange instrument appelé « nyckelharpa » ! Enthousiasme de l’amoureuse de la musique, qui trouve fantastique l’existence de ces 12 cordes qui servent d’amplificateur. On connaît l’encre sympathique avec Patrick Modiano, mais ici il est question de cordes sympathiques.
Nouvelle confidence de l’auteure concernant la musculation !
C’est en apothéose que se termine le documentaire avec « L’hymne à la joie » de Beethoven.
Saluons le travail de Laureline Amanieux qui a réalisé ce tissage audio en opérant un savant équilibre entre textes, lectures par Amélie Nothomb et Alexis Michalik et musiques.
Chaque séquence se terminant par un morceau entier permet d’engranger ce qui vient d’être dit. (1)
Cette promenade mythologique en compagnie d’ Amélie Nothomb revêt un triple intérêt : littéraire, musical, artistique. Elle offre une manne enrichissante et divertissante à vivement conseiller aux enseignants pour étayer leurs cours sur les mythologies. Cette époustouflante divine comédie est digne d’une Master classe. Un partage généreux qui comble l’auditeur.
Difficile de ne pas succomber aux chants de la sirène Amélie, après ces heures d’audition que l’on peut fractionner ! « La voix, c’est ce qui exprime le plus notre âme » concède-t-elle.
Un document sonore original, envoûtant, didactique, réalisé par la talentueuse productrice Laureline Amanieux, écrit avec Amélie Nothomb, qui se finit trop vite et qui mérite d’être vulgarisé !
Produit par Rétroviseur Productions et AUDIBLE Original
Montage son et Musique originale: Virgile Van Ginneken
Création sonore : Simon Cacheux
Interprétation de la musique originale : Coproduction Les Eclisses – Les Cordes en ballade Interprètes : Emmanuel Bernard et Cédric Conchon (Quatuor Debussy) Camille Garin et Hans-Ljuben Richard (Nouveaux Talents, issus de l’Académie des Cordes en ballade 2020) Direction artistique : Christophe Collette (Quatuor Debussy)
Date de diffusion de ce documentaire audio sur le site ou l’appli audible.fr dès le 18 février 2021.
NB : Pour ceux à qui il aurait manqué des images, de brèves vidéos montrent la romancière au Musée Rodin, à l’espace Camac.
Christian VIGUIÉ – Damages* – (approche graphique de Olivier Orus), Rougerie, mai 2020, 13 euros, 80 pages.
Appeler « Damages » un chant de deuil est franc et périlleux. Damer, c’est en effet battre et compacter – donc s’efforcer de combler et rétablir – mais c’est aussi tasser et enfoncer, risquant de ré-enfouir les disparus. Damages : des nivellements qui à la fois trépignent (une piété qui piétine) et préparent à rebâtir (qui rebattent tout un jeu de fondations). Progression et régression ainsi mêlées, comme l’avoue l’auteur, dans un avertissement parfait :
« Damer consiste à tasser la terre, l’aplanir, la convertir afin d’y dessiner la plupart du temps la veine des routes, pour y voir se dresser immeubles et maisons ou quelque chose d’autre.
C’est aussi, malgré nous, le fait de piétiner un même sol, allant à l’encontre de ce que nous voulions, nous qui aurions aimé surprendre un peu plus d’autrui et de nous-même.
« Damages » est ici et avant tout un chant de deuil, un presque murmure, la ligne brisée d’un horizon. Tout cela dû à une suite de décès dont ceux de mon père et de ma mère«
Mais composer un chant de deuil, n’est-ce pas toujours vain comme ajouter des feuilles à un arbre mort (p.8) ? Ce très remarquable recueil (à la fois pudique et profond, sobre et troublé, isolé et fraternel) montre que non.
« J’ai fait mes adieux à mon père
Je lui ai dit qu’il pouvait revenir
dans son enfance
ou dans la mienne
surgir pareil à un parfum
ou s’accorder à la forme d’un nuage
Il pouvait revenir aujourd’hui ou demain
en poussant simplement la porte
en tenant dans ses mains
le jour
et l’entrouvrir de nouveau
comme une rose finie » (p.10)
Première leçon : la poésie apprivoise les revenants. Viguié dit à son père qu’il peut, qu’il doit sans crainte, qu’il doit sans crainte d’être craint, revenir. Il n’y a pas d’effraction à craindre de la part de ceux qui, en mourant (dit la page 20), ont par principe cassé leur clé. Avec cette précision qui ouvre à tout : un mort ne peut plus du tout devenir (il a passé le temps de se changer en un être de plus tard), mais il peut revenir à la parole et par elle.
Deuxième leçon : « Le monde se renverse à cause d’une mort » (p.16). Définitivement de l’autre côté du miroir, le regard disparu y inverse les directions, mais aussi, dans le temps, l’avant et l’après. Il recule avec le présent même où nous avançons.
Troisième leçon : le néant est comme transparent (le rien n’a rien à cacher). C’est que la matière d’une vie a explosé (pourriture ou cendres), mais il n’y a alors justement plus rien pour faire obstacle à ce qui fut. Viguié suggère, délicatement, qu’avec ce qui a cessé à jamais d’être, les contraintes de déchiffrement ont changé du tout au tout. La mort est cette « clé transparente » qui laisse apparaître, pour la parole (pour « l’enveloppe transparente des mots » p. 35), ce qui est devenu objet derrière elle. Exfiltré de tout devenir, le mort n’a plus que le temps mystérieux de son nom :
« Lorsque je passe sous l’acacia
que tu as planté
je m’étonne que ton nom
ne veuille plus tomber comme une feuille
ni s’élever avec la lenteur d’une fleur
Je m’étonne que ton nom
soit cette feuille et cette fleur
qui ne veulent ni chuter ni croître
Je me dis alors
que ton nom est l’envers d’une fleur
l’envers d’une feuille
l’envers de croître et de chuter
Ainsi je me convaincs
que tu as planté deux arbres
un arbre planté dans le réel
et l’autre dans l’abîme
et que l’abîme est une ombre immobile
ou le premier feuillage de l’arbre réel » (p. 41)
Et ce temps mystérieux est ici sans Dieu. D’abord parce que la vérité, pour les survivants, est « une cruche cassée » (p.28) qu’on ne peut emplir d’aucune eau. Ensuite (p.37) parce qu’il est vain de penser à éterniser ou statufier une présence qui, dès la vie déjà, s’éclipsait et se dissolvait. Enfin, ce que les morts auront su vivre n’éclairera pour nous ces présents d’aujourd’hui (qu’ils ont à jamais quittés) qu’en nous et par nous, actualisés par nos seuls confiance et amour : le garde-à-vous intemporel d’une lointaine Communion des saints est un prestige vide :
« Pourquoi le jour
que nous n’avons su retenir
aurait un dieu
ou un corbeau sur son épaule ?
Pourquoi garderait-il les yeux ouverts
à notre place
nous qui ne savons garder
ni la forme d’un nuage
ni celle d’une pierre ?
À cause de cela
je préfère être un mystère sans importance
au milieu des mystères des choses
aussi insignifiant qu’une porte qui grince
ou qu’une pomme qui tombe
emportant avec elle
la couleur du soleil » (p. 37)
La deuxième, plus courte, partie du recueil dit le deuil de la mère. C’est donc moins l’exemplarité d’une vie que la puissance de sa source qui est chantée ici. Et, logiquement, le départ de celle même qui nous fit surgir fait qu' »il y a un grand silence dans les choses qui ne savent plus apparaître » (p. 72). De même, cette vie qui s’est passée avant la nôtre pour la permettre en elle renvoie l’auteur à une très étrange mort « qui se passera après, quand il n’y aura plus ni oiseaux ni mémoire » (p.68), – la disparition, toujours, mais cette fois celle de plus personne ! Enfin, la mère est l’unique présence en amont, et le seul pardon suffisant, à la fois de nos incapacités rationnelles (comme se faire bon géomètre) et de nos irrationnelles (comme se montrer rebelle décisif), ce que dit un passage qui bouleverse :
« C’est ta mort
qui me réveille
car je ne sais pas dessiner un cercle
avec mes mains
pas plus que je ne peux dresser un mur
avec mes rêves » (p. 71)
Avec les proches disparus, dit l’auteur (p. 43), nous partageons l’espace subsistant (« le bruit du soleil », « la fenêtre brisée », « le lierre qui a vécu et rêvé » …) dans « le temps que nous n’aurons plus« . Mais qu’est-ce qui peut bien subsister, s’ils ont emporté jusqu’à la maison de vivre ? L’auteur juge ainsi, superbement, son recueil :
« Un chant qui porte en lui une sévère et rêche contradiction : tenter de trouver un point d’équilibre entre ce qui a toujours été de l’ordre du prévisible et celui qui relève à tout jamais de l’inconcevable. Voilà pourquoi, sans doute, il est un chant, un étrange étonnement, puisque ceux qui sont partis et que nous continuons follement d’aimer, ont emmené avec eux le plancher et le plafond d’une incroyable maison, lieu où nous avions appris à marcher, à rêver, à combattre la fatalité du monde »
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*de substantiels (pages 10 à 29) extraits de ce recueil avaient été proposés, en pré-publication, dans le n° 86 de Traversées. On s’y reportera (déc.2017).