Verlaine, par Guy Goffette, Les auteurs de ma vie, Buchet-Chastel ; (180 pages- 14€), mai 2021

Chronique de Nadine Doyen

Verlaine, par Guy Goffette, Les auteurs de ma vie, Buchet-Chastel ; (180 pages- 14€), mai 2021


Vous avez peut-être lu le Flaubert de Marie-Hélène Lafon, dans la même collection, Guy Goffette nous fait partager son engouement tardif pour Verlaine.

Une photo de lui dans un bistrot pour débuter, avec « sur la tête un feutre mou ».

Guy Goffette qu’Olivier Frébourg définit dans son opus « Un si beau siècle- La poésie contre les écrans », comme « l’agent des Messageries poétiques ».

Certains se souviennent certainement de son superbe hommage à l’auteur de sa vie dans « Verlaine d’Ardoise et de pluie » ou encore de « L’autre Verlaine » et de sa définition d’un poète : « Un poète, c’est toujours un pays qui marche, dressé comme une forêt, et traînant dans sa langue une terre d’exil, un paradis d’échos. » 

Si l’écolier a fait sensation par la citation de Verlaine qu’il avait choisie de dire devant sa classe, à l’occasion du centenaire de sa mort, ce n’est qu’à la quarantaine, que l’auteur en fit son compagnon de route. Une irruption dans sa vie « comme la foudre dans une maison fermée ». Il explique ainsi sa curiosité :

« à quarante-sept ans, au Québec, j’avais besoin d’entendre la voix, la poésie française et j’ai lu Verlaine. J’ai entendu à la radio un poème de Verlaine, je l’ai appris par cœur, et après, j’ai appris la biographie, je me suis passionné pour le personnage qui est meilleur qu’on ne le dit. On le présente toujours comme un vieil alcoolique violent. Et pourtant c’est un homme très bon, sauf quand il a bu. » 

Dans l’introduction, Guy Goffette nous rappelle son « gueusard de physique », évoquant les portraitistes dont son ami et confident Frédéric-Auguste Cazals mais aussi ses propres croquis humoristiques qui illustrent sa correspondance.

Il met en exergue ses qualités : « homme bon, courageux, fidèle en amitié », et déplore « cette aventure rimbaldienne » dont il ne se relèvera pas.

Le dévot de Verlaine retrace « la vie du Pauvre Lélian », une des plus mouvementées, riches en drames. Une vie certes scandaleuse, mais palpitante. Il s’attarde sur certaines dates marquantes.

Il revient sur sa naissance le 30 mars 1844 à Metz, « un miracle », pour cette mère de 35 ans après 3 fausses couches. Ville quittée un an plus tard, le père étant affecté dans le Sud. Une petite enfance à Paliseul, son paradis, une verte campagne, où il peut s’ébattre dans les prés : « des années décisives pour ses sens » au contact de la nature dont il gardera pour souvenirs le jeu des couleurs, d’odeurs et de sons.

Puis la famille s’installe à Paris en 1851, doit fuir en Belgique à cause du choléra.  

Paul-Marie Verlaine va subir neuf ans de pensionnat. Lecteur boulimique, il a pour Maître Victor Hugo à qui il dédie un poème. Celui-ci le remerciera ainsi : « Mon crépuscule salue votre aurore ».

Bachelier en 1862.

Son amour impossible pour sa cousine Elisa lui inspire « quelques-unes des pièces les plus connues des poèmes saturniens ». La disparition de celle-ci lui est insurmontable. Mais c’est Mathilde qu’il épouse en 1870 après un coup de foudre en 1863 , il l’abandonne pour une fugue avec Rimbaud, « l’époux infernal » : un an d’errance sur les routes de France, de Belgique et  d’Angleterre ! 

« Une relation orageuse » avec l’ange démoniaque qui voit son terme en 1875 quand il sort de prison. Mais « le siècle l’a oublié et Paris ne le connaît plus ». De 1875 à 1877, il trouve à enseigner en Angleterre, lit la Bible, cesse de boire. En octobre 1877, revenu en France, il est en poste à Rethel mais plonge de nouveau dans la boisson, ce qui cause son renvoi.

Il tombe alors amoureux de Philomène Boudi, dite Esther, rencontrée dans un bistrot en septembre 1877. L’année suivante, des articles élogieux le remettent sur le devant de la scène. En 1878, il repart à Londres, cette fois avec un ancien élève Lucien qui lui inspire Amour. A noter certains titres de poèmes en anglais : « Birds in the night », « A poor young shepherd ». 

Pour le poète maudit, après la séparation, la perte d’emploi, c’est le naufrage, la déchéance (vie dissolue d’une femme à l’autre) et la mendicité. De 1886 à 1895, il aura connu 7 établissements hospitaliers. A Broussais, Gide et Louÿs lui rendent visite. Il nourrit des doutes, des ressentiments contre les éditeurs et décide de passer à la prose. A noter que Guy Goffette a publié prose et poésie. 

« L’Anglais de Coulommes » aura exercé divers métiers (fonctionnaire, professeur, cultivateur..) mais fut aussi vagabond, « une vie de contradictions et de mystères » que Guy Goffette déroule, en expliquant les différents poèmes. Le recueil Sagesse, sans grand succès, est composé de trois thèmes : « l’homme ancien, la conversion, l’homme nouveau ».

Sa célébrité pointe en 1892, et il compte parmi ses admirateurs d’illustres auteurs : Wilde, Ibsen, Claudel, Hugo, Mallarmé qui avait tout compris de son « effort vers l’Expression et la sensation rendue », et voit en lui « l’initiateur du vers libre », l’encourage et l’assure d’un solide soutien. Le recueil Dédicaces s’avère « un touchant mémorial à l’amitié ». (Barrès, Coppée…).

Le répertoire du « plus musicien des poètes français » est classé en maintes rubriques, avec  quelques lignes de présentation, depuis les poèmes de jeunesse, suivis des poèmes saturniens, ceux parlant d’amour, ceux dits « Bonnes chansons ». On a, pour la plupart, fredonné ou récité « les sanglots longs de l’automne » ! Mais connaissons-nous sa biographie ?

Par cet opus, Guy Goffette rafraîchit nos connaissances de celui qu’on associe souvent au galopin des Ardennes avec « ses semelles de vent », qui avait gardé toute la lumière pour lui seul et en même temps, l’écrivain réhabilite cette « figure légendaire du Quartier latin », lâché de tous, dont la gloire est arrivée « au plus fort de la misère » 

Cet exercice d’admiration offre une plongée roborative dans l’oeuvre du « Prince des poètes » et invite à l’approfondir. Un opus à conseiller aux lycéens et aux enseignants.

Et rappelons la conviction d’Olivier Frébourg : « Lire de la poésie chaque matin est l’antidote à l’infection » des réseaux et soulignons avec déférence que le Prix Goncourt de la Poésie ainsi que le Grand Prix de Poésie de l’Académie française honorent Guy Goffette. (1) Sa récente publication Pain Perdu (mai 2021) n’a pas eu la visibilité souhaitée, victime du confinement comme beaucoup. 

©Nadine Doyen

(1)

Grand Prix de Poésie de l’Académie française 2001

Prix Goncourt de la Poésie à 63 ans en 2010


Extrait de PAIN PERDU : Carte postale d’Hoëdic

Hoëdic est un bonheur de poche

Pour qui déteste les voitures

Nul bruit sinon l’appel des cloches

Le dimanche et, dans les voitures, 

Le cri rauque des goélands.

Michel Bénard, Les caresses du ciel, Éditions les Poètes Français, 1er trimestre 2021 ; préface de Jean-Pierre Paulhac ; 1ère de couverture d’Alain Bonnefoit, « L’innocente ».

Une chronique de Rome Deguergue

Michel Bénard, Les caresses du ciel, Éditions les Poètes Français, 1er trimestre 2021 ; préface de Jean-Pierre Paulhac ; 1ère de couverture d’Alain Bonnefoit, « L’innocente ».


L’amour se flétrit sous la contrainte ; son essence même est la liberté. Il n’est compatible ni avec l’obéissance, ni avec la jalousie, ni la peur. 

Cette citation du poète, Percy Bysshe Shelley exprime avec justesse ce que le poète, Michel Bénard introduit dans cette ode à la sensualité, illustrée dans le recueil, Les caresses du ciel.

Ah ! Tout ici n’est qu’harmonie, complicité, partage, recherche authentique de « la philosophie du bonheur » et à aucun moment il n’y sera question de flétrissure, de jalousie, de peur ou de domination.

Car, Les caresses empreintes d’émoi vibrant, de frémissements sensuels sont les prémisses qui mènent au vertige d’intense jouissance du septième ciel. 

Confiance et respect de l’autre, désir du désir sans cesse renouvelé, jeux amoureux, mais aussi envolée lyrique, élévation d’âme, transfiguration, vision iconique se font l’écho de certains « mythes et légendes », mais aussi de poèmes éperdus d’amour issu du Cantique des Cantiques, tels ces vers :

 « Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe, qui repose entre mes seins » ;

« Comme un lis au milieu des épines, telle est mon amie parmi les jeunes filles ».

Le champ / chant lexical célébrant Éros « en majesté » se révèle tantôt cru/ vrai sans une once de vulgarité, tantôt soutenu. La sensualité se double d’érotisme à l’évocation : 

« de cette échancrure / De longue robe noire, / Ouverte sur l’infini de votre intimité ; De prusses soies offrant / Nuances et transparences ; De folie libertine ; De vos songes en dentelles ; Le tintement des hauts talons »…

Ne nous y trompons pas, il est ici bien question d’un hymne à la vie ; hymne à la femme De flamboyante énigme inconnue / reconnue, désirée, aimée, « Que le peintre voudrait dessiner, / Que le poète rêve de composer ».

À la fois Pygmalion, mendiant de cette envoûtante vestale le poète se confie ainsi : 

« Me voici tremblant, / Comme un homme fasciné, / Troublé, enfiévré, envoûté, / Par la liberté que me révèle / L’intégrale beauté de votre corps, / Avide et fébrile ma main se tend / Vers ce trésor dénudé /(…) Corps en gloire, ébloui, / Comme un lys mystique, / Face au phallus tendu / Vers l’inconnu, / Vers l’absolu, / Offert au souffle du monde / Dans l’ultime et l’intime / D’une transcendante jouissance. »

« Je voudrais boire vos sèves de femme, / je voudrais m’abreuver à vos seins /Des miels de vos désirs / Cueillir les gerbes d’Amour / aux flots de vos impudeurs, / en laissant nos sexes / se mêler, s’exalter, s’abandonner, / sous les ardeurs / D’une aveugle fougue / Tissée de folles passions. »

Au mitan du recueil, oh ! le voussoiement fait place au tutoiement et se poursuit en alternance tout au long du recueil :

« À l’ombre fragile / Des lignes galbées de tes seins, / Mes doigts glissent doucement, / Jusqu’à nos lèvres réunies, /(…) Les érotiques caresses de tes mains / Éveillent le flot de mes sèves,(…) ».

Puis au détour de poèmes, tous adressés à la femme aimée, comme psalmodiés et devenus partageables via l’écriture offerte tant à la femme qu’au lecteur, le poète se fait tour à tour : réflexif, analytique, lucide et rêveur, à propos de ces – ici & maintenant – de l’amour éternel  vécu dans la liberté, l’offrande authentique. Le poète transfigure une nouvelle fois ces instants par cet autre art qu’il pratique avec autant de talent, à savoir la création picturale :

« En sa flamboyance / La femme devient soudain / Ce rayon de vie, /Cette embellie, /Que le peintre ébauche / Patiemment et amoureusement /Sur le grain de sa toile de lin, /Durant que le poète la réinvente / Superbe en sa création, /Encore plus belle / Tel un défi inconscient / Qu’il lance aux dieux / Du temple de l’Olympe. ».

Les dessins & autres peintures de femmes nues ou dénudées, créés par sept (ah, ce chiffre 7 !) compagnons de route de Michel Bénard font ici écho à ses poèmes, Où l’amour bourgeonne / Entre deux tresses de lumière /(…) D’une informelle prière…  à lire, à relire, à rêver, à méditer, à partager, à réaliser  :

« Pour tendre soudain / Vers la perfection / D’une ligne calligraphique. ».

Arcachon, juin 2021

© Rome Deguergue

Patrick DEVAUX, LE TEMPS APPRIS, Illustrations et préface de Catherine Berael, poésie, Editions LE COUDRIER, 2021, 67 pages.

Chronique de Jeanne Champel-Grenier

Patrick DEVAUX, LE TEMPS APPRIS, Illustrations et préface de Catherine Berael, poésie, Editions LE COUDRIER, 2021, 67 pages.


                      Préfacé et illustré de trois belles aquarelles de Catherine Bérael, ce recueil de poèmes intitulé : LE TEMPS APPRIS, même écrit par un poète discret, profond et solitaire, me rappelle la conjugaison des verbes ; la vie n’est-elle pas conjugaison entre soi et soi, entre soi et les autres ? S’agit-il ici des temps passés que l’on nomme simple, composé, imparfait, plus que parfait, voire passé antérieur ? Il y a de la pureté des apprentissages d’enfance dans ce recueil puisqu’il s’agit de se situer par rapport aux êtres aimés disparus, dont la place demeure réservée, jonglant entre présent et passé. Il y a la conjugaison de la parole et du silence. Il faut aussitôt noter l’écriture verticale aérée, une écriture ascensionnelle… Volonté de ne pas s’appitoyer ? Ouvrir un lien direct, rapide, un envol de la pensée entre terre et cieux ? Le choix est bienvenu, tout en justesse et pudeur des mots.

                      Ccomment interpréter l’absence dans la durée? Le poète n’a pour salut que le questionnement perpétuel dans l’écriture.

: « il est tard mais je la sais vivante entre les mots du sommeil » p.8

Présence rassérénante, ou bien douloureuse ? Ici, il ne s’agit pas  »d’un au-delà facile » car  »depuis si longtemps elle passe sans se retourner »p.11

Le seul pouvoir qui reste au poète c’est :’‘défier l’infini dans l’acte d’écrire’‘ p.21, chercher la légèreté de l’oiseau, d’une aile, d’un geste providentiel ( en ciel ) et l’aube lui est un soutien : »l’aube porte conseil aux phrases, elles sont mon perchoir » p.27

                     L’essentiel désormais prend naissance sous la plume comme autant de mystères qui  »tremblent à l’idée d’effleurer l’éternité » p.43. Passé et présent vont de concert, concert de silence où les chutes se font sur un mot qui vous projette vers une autre lumière : »le poète est cet accident qui bute sur un mot et rebondit sur les aurores » p.44

                     Ainsi LE TEMPS APPRIS demeure apprentissage. Il est cette attente, cette quête perpétuelle de bonheur, en souvenir de cet instant  »où avec un seul regard tout peut basculer » p.56

Aérien et solide à la fois, LE TEMPS APPRIS remet nos pendules de certitude affective à l’heure, à l’heure universelle. L’amour survit au-delà de la mort mais qu’en est-il de l’être aimé ? C’est la question en perpétuel suspens et c’est tout ce qui poursuit le poète, être sensible talonné par le mystère, alors que fait-il ?  »il continue son œuvre jusqu’à ce que cendres éparpillées aux lèvres la parole soit transmise » p.54 

                      Et je dirais que par ce très beau recueil illustré d’aquarelles sensibles de paysages profonds, légers et lumineux, de Catherine Bérael, l’auteur nous donne une vision personnelle, élevée et attachante du questionnement sur l’absence ressentie sur la durée.

                                                                                             ©  Jeanne CHAMPEL GRENIER


Le temps partagé -16euros -Editions Le coudrier

Patrick DEVAUX – 33 rue du monastère -1330 – Rixensart-Belgique

Oeuvres récentes de l’auteur :

Ed. Le coudrier :

  • Tant de bonheur à rendre aux fleurs ( poésie) 2016- Réédité en 2019
  • Partage de la nuit (poésie) -2017 
  • De porcelaine ( récit)- 2018
  • Ed.Carnet du dessert de lune :
  • Les mouettes d’Ostende ( roman)-2011
  • Dorures légères sur l’estran ( roman)-2015

Albertine Benedetto, Le Présent des bêtes  – Dessins Henri Baviera, Éditions Al Manar

Une chronique de Geneviève Liautard

Albertine Benedetto, Le Présent des bêtes  – Dessins Henri Baviera, Éditions Al Manar


Si cet opus comporte trois parties (la dernière ayant donné son nom à l’ensemble) nous faisant passer de l’humain, aux paysages et aux bêtes, Albertine Benedetto nous conduit de bout en bout de la vie, à la vie, à la vie.

Dans cette suite, le titre placé à la fin de chaque poème est comme une clé accrochée en cas de besoin, parfois comme le nom d’une amie sur l’enveloppe du cadeau offert, et ce peut être aussi la date ou le lieu épinglé sur le calendrier du souvenir.

La langue belle, ciselée, tisse une prose dense et poétique, mesurée au sens où rien n’est à enlever, rien à ajouter, notes précieuses de carnet, bijoux sertis pour durer.

Et cette belle langue que parle Albertine Benedetto nous parle. Elle nous plonge d’emblée dans un univers qui conjugue le passé au présent.

Les blouses ménagères font la queue sur leurs cintres à fleurs et à carreaux criards. […]

Quand ça traîne trop les années…

Ainsi commence le recueil dans sa partie intitulée « Images » où se mêlent les temps, les âges ; usure des corps mais aussi fringance des sens puisque Leurs mots glissent se chuchotent à même la peau.

L’œil d’Albertine se pose avec affection sur ces femmes simples qui traversent les époques entre labeur mais aussi légèreté quand elles entrent soudain dans une eau vive et qu’assises elles s’en vont.

Se pose et se souvient des cortèges au cimetière où l’émotion en foule se masse et s’engage par la colonne d’air venant du ventre encore une fois jusqu’au puits de la bouche.

Mais cela n’est pas triste à cause des oiseaux et des fleurs nous dit-elle.

Dans le compte à rebours de son écriture, elle peint sous nos yeux un drame, un conte, un mythe, une vie de la Vierge, un tableau à la Breughel où l’on voit comme si on y était au centre la tache du pré qui grouille d’enfants semés en parterre. Car Albertine est restée proche de l’enfance et c’est la mère sans nul doute qui parle de l’Ogre Bachar, ogre(s) moderne(s) qui dépèce(n)t les enfants à la première page du journal. La mère qui appelle au secours des innocents, le génie des contes persans du temps où ils nous faisaient encore rêver.

Et puis il y a « ce qui reste », le dernier souffle bientôt coupé, la photo qui raconte une histoire ancienne, les poupées Barbie jetées en vrac sur le sol, les vieux murs reliés encore aux bruissements de la forêt, une odeur de tilleul qui court le long des pages, une vieille maison, même si on ne sait rien de ceux qui ont vécu là, juste qu’ils ont vécu, mais vivre est une énigme nous rappelle la poète qui se souvient, témoigne de ceux qu’elle a côtoyés, s’aventure à imaginer aussi en avouant que peut-être aurions-nous moins peur, de vivre là.

Il y a ce qui reste et dont nous faisons provision comme tout ce vert bu par les yeux, mis en mémoire pour les jours de carton.

Les vestiges jusqu’au vertige et c’est la vie à petits tas qu’on pousse devant soi. 

Enfin, « le présent des bêtes » nous dit que nous ne faisons qu’un avec cette nature si belle que la poète ne se lasse pas de contempler : paysages d’Auvergne, douceur des vieux volcans, humilité des bêtes au jardin, placidité des ruminants. 

À les regarder, on prend racine, on sent le pouls régulier des saisons, le temps se fait rond, nous dit Albertine Benedetto qui nous invite à sa suite à aiguiser notre regard, retrouver la capacité d’émerveillement de l’enfance. Nous n’avons qu’une envie, avoir nous aussi, le cœur décroché devant la merveille, pris de court comme devant le premier amour. Il a suffi que ces bêtes passent, nous dit-elle en évoquant ces bêtes légères. Chevreuil, peut-être biche, […] pour que s’ouvrent des clairières dans leur sillage, des puits de lumière où boivent nos yeux, fatigués de couper les ténèbres.

Il ne faut pas oublier les oiseaux, c’est la plus belle phrase du matin, comme une parole tendre, une caresse de mots pour les êtres menus, ces démunis qui vaguent ébouriffés, dépenaillés, entre ciel et terre, aimantés par la lumière. Qu’ils touchent notre front et les fenêtres s’ouvrent.

À l’instar des oiseaux, la poésie d’Albertine Benedetto ouvre pour nous des fenêtres. Il y a une sorte de grâce dans son écriture, légère et profonde à la fois. À petits pas, simplement, elle nous prend par la main, nous invite à nous réapproprier le passé pour un présent plus vrai, à nous nourrir de l’esprit des lieux pour y ajouter notre empreinte, à ouvrir grands les yeux sur la beauté du monde pour en supporter la noirceur.

©Geneviève Liautard

Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.

Chronique de Marc Wetzel

Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.


   « Une chose bien étrange s’était produite ce matin-là : j’avais soudainement l’intime et profonde conviction de naître. Ce qu’alors je venais de ressentir au tréfonds de moi-même, ce tremblement singulier, ces soubresauts cadencés et répétés qui m’avaient traversé tout le corps, c’était donc bien cela : je venais, oui, je venais de donner naissance à un corps. Mais pas à n’importe quel corps. Je venais de donner vie à mon propre corps d’homme. Quel sentiment curieux et à la fois voluptueux ! Quel plaisir plus doux et plus fou que celui de se voir marchant, courant et même sautant dans le dehors ! (…) Sur la pointe des pieds, sans crier quoi que ce soit, tout en silence. Je naissais ! » (p. 9-11)

   Le bon docteur Namur se souvient donc d’avoir, un jour de sa « cinquantaine passée », accouché de lui-même. Tout y a été : l’urgence d’un emballement, les contractions centrifuges, le frisson de délivrance. Et tout de suite les prosaïques réflexes d’un nouveau-né véritable : chercher maison (ou au moins, dit-il, l’abri d’une haie), se guider à des voix – les seuls bruits sensés -, ouvrir très vite – dans un champ visuel encore brouillé, sans emploi pour lui-même, chaotique, la porte de voir (p. 12).Si, après l’expulsion, la porte de nature qu’on laisse derrière soi se referme seule (même si l’Origine du monde de Courbet vient hanter tout le livre), la porte d’humanité (renaissance ou naissance, même combat) reste, devant soi, à frayer, à flairer, à faire, à forcer peut-être …

  Personne ne s’est jamais demandé comment naître; et pas davantage, voit-on ici, renaître. Namur précise seulement à sa correspondante (ce petit livre est une lettre, écrite sur dix ans, à une inconnue) et à nous (la lettre est donc publique) qu’il vient de lui arriver de naître à nouveau. La fin de la missive indiquera dans quelles douleur, latitude et résolution ça se fait (« comme un mât de bateau qu’on aurait lancé dans mon oeil droit ou planté dans l’interdit » p.84; « naître : c’est, parfois, s’habiller avec une robe ou un costume de fête, c’est aussi l’enlever, se promener nu dans la rue, au nez et à la barbe de tous les badauds » (id); « c’est à coup sûr faire bégayer le penseur qui venait d’assez loin, celui qui se désole d’être né, d’être là ! » (p. 85). Mais ce qu’il fait, une fois re-né, est bien détaillé et surprenant : il en profite pour écouter mieux merles et rouge-gorges; réfléchir plus à loisir (ou plus impartialement ?) à silence, solitude et vide; et enfin rêver (résurrection de haute fantaisie ?) que (p.38) des anges lui pleuvent sur le dos, que (p.56) ses meubles s’envolent, qu’enfin (p.72) une mouette « plane sans fin sur l’î de l’île » …

 S’il y a bien quelque chose, dans les activités post-partum de l’auteur, de déroutant ou d’ingénu (d’innocemment franc, de fermement candide), la re-naissance lui est pourtant affaire sérieuse, et même tragique. D’abord parce que, si « ce qui naît de ce monde porte dès la naissance la vieillesse de ce monde » dit-il en citant A.Porchia, ce qui renaît (comme il arrive biologiquement à un clone, par ailleurs) porte la double anciennenté du monde et de la première version vécue de lui-même. Ensuite, les maîtres de sa première vie, qu’il nomme et commente avec ferveur (Stétié, Jabès, Juarroz, Michaux), se tiennent cois devant la seconde : cette renaissance du disciple les prend de court; leur facilitation du mystère s’est d’un coup périmée. C’est (pour oser une hypothèse) la sorte d’hébétude – voire d’incrédulité psycho-spirituelle – qu’on trouve chez le Christ entre Résurrection et Ascension : il renoue mal avec ses paroles d’avant, il se retrouve avec peine dans la pourtant éclatante confirmation de sa messianité, il n’est à présent qu’un Dieu  taiseux. « Un oiseau s’est aujourd’hui posé sur mes lèvres (…) Mais avais-je seulement pu croire que par ce geste-là l’oiseau m’invitait forcément à garder le silence ? » (p.57). Comme la colombe du Saint-Esprit vient clore la bouche du Fils ressuscité, pour fonder l’Église, le sentiment de Namur éclate :

« N’être enfin que ça : un homme qui se tait » (p.63)  

Mais, laissant le Christ de côté, il suffit d’évoquer Lazare : sa sortie du suaire est, d’évidence, peu bavarde. L’épreuve du renaissant radical est énigmatique et immense; énigmatique comme le passage suivant :

« Ne suis-je pas moi-même à l’épreuve du livre ?

L’épreuve, comme une épée noire qui transperce le coeur et le grossit mille et mille fois.

Écrivant épreuve, c’est le mot preuve qui surgit et me préoccupe (…) En fait, il me suffit d’évoquer le mot Dieu pour que le mot preuve disparaisse aussitôt de ma vue et du livre. Et c’est bien mieux ainsi » (p.44)

Épreuve immense aussi, incommensurable. Pourquoi ? La réponse est dans le titre, merveilleusement sobre et net, du livre : renaître, c’est encore n’être que ça ! Oui, c’est renaître que ça … !

  Ça ? L’allusion (féroce) à Lacan – que l’auteur jeune étudiant avait, dit-il (p.26), entendu grotesquement pérorer, sous les quolibets et les tomates d’un public flamand – assume le sens psychanalytique du terme. Non pas, donc, le simple diminutif de cela (ce qui serait déjà troublant, car « cela » renvoie à ce qui a déjà été dit ou fait – comment ça, cher monsieur ? c’est comme ça, voyez-vous … – ce qui augure mal d’un franc renouveau !), mais bien le « Es » freudien, l’empêchement du soi, ou son auto-échappement. Irritante question : quel est l’inconscient réel de Lazare II ?

  Ce qu’Yves Namur constate – enregistre, comme le bon clinicien que, même rené, il demeure – c’est la plus surprenante des conséquences : sa pensée, ses pensées, dit-il, l’abandonnent. Non par confusion mentale, ni besoin de distraction; mais c’est, écrit-il génialement à sa correspondante, « qu’elles me quittent pour affronter l’inconnu » (p.76). Oui, ses pensées ont elles aussi à naître, elles sont « happées » par un « mouvement centrifuge » les faisant s’éloigner de lui. Renaître, c’est être soi-même reversé à l’inconnu; c’est se retrouver devant une langue du monde à presque complètement reprendre ou réapprendre. Seule consolation : l’in-fans le redevient lucidement !

« La langue – et j’entends par le mot langue tout ce cortège de sons dont j’use pour te parler – cette langue-là me paraît bien lointaine.

  Non pas qu’elle vienne de très loin ou qu’elle soit peu audible. Non, ce n’est pas cela que je veux dire.

  La langue m’est lointaine parce que je n’en saisis qu’une infime parcelle. La langue m’est lointaine parce qu’elle m’est encore obscure » (p.77)

  Yves Namur est, on le sait, l’anti-mystificateur. La leçon de cet étrange récit de naissance est donc plutôt toute prosaïque : vivre humainement, c’est  – par l’usure, par l’inertie des mérites, par notre mort qui lève déjà les bras plus loin, par la péremption de toutes les « prescriptions » (p.37) – se devenir normalement incompréhensible. Il n’y a alors qu’une manière de se relire rigoureusement : renaître.

 Moins d’ailleurs renaître au sens que pouvoir refermer, lentement et par soi-même, la porte du sens. Voilà la sorte de vaillante tristesse d’Yves Namur.

« La vie, c’est peut-être cela, un mot qui devient illisible.

Arrivé à cet instant précis de ma vie, je sais pertinemment que mon carnet doit être refermé.

Parce qu’on habite justement ce que l’on quitte » (p.87) 

 Le dernier mot de cet étonnant petit livre est celui-ci : trace. En fin de compte, n’être vraiment que ça : une trace, dit la dernière page. Une trace, c’est un trait de mémoire qui a traqué une présence, et tracer une ligne, c’est se représenter ce qu’on va pouvoir suivre. Mais le passage exemplaire d’une vie n’est lui-même qu’un exemple qui passe. Et puis, il y a la merveilleuse arrivée de la neige, neige salutaire (p.86) qui recouvre indifféremment naissances et renaissances, car belle et loyale mémoire s’abolit sans rancune. Et notre poète aura fait vivre une langue dont il peut renaître. Qui dit mieux ? 

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© Marc Wetzel