Blandine Rinkel, Vers la violence, Fayard, 372 p, 2022

Une chronique de Nadine Doyen

Blandine Rinkel, Vers la violence, Fayard, 371 pages -20€  – Rentrée  2022 –  Prix Méduse


Un titre frontal, disruptif. Une couverture qui intrigue avec ces quatre dessins qui représentent le loup. D’ailleurs la page en exergue est aussi centrée sur les loups.

 N’est-il pas étrange d’associer la naissance du protagoniste principal, Gérard, avec le loup qui entra dans la légende le 12 janvier 1954 ? 

Mais ne dit-on pas : L’homme est un loup pour l’homme ? La narratrice, Lou, sa fille  ne va cesser d’en faire le constat dès son plus jeune âge.

Celle-ci brosse le portrait du baby boomer qu’elle appelle Gérard, et non «  mon père », façon de prendre de la distance avec ce personnage très complexe, aux nombreux secrets à élucider. Un homme autoritaire, à la voix terrifiante parfois.

Le lecteur sent très tôt l’emprise, la domination qu’il a sur sa fille. Admirative, amoureuse de son géniteur au point de vouloir se marier avec lui. L’amour est d’autant plus aveugle à cet âge. Pourquoi la laisse-t-il penser  (à 5 ans) que cette union sera possible quand elle aura atteint l’âge légal ? Pourquoi lui fait-il une telle promesse ?! «  Seuls les adultes consentants peuvent s’épouser ».

Gérard, ex-militaire, flic de profession, possède des armes, ce qui impressionne sa fille Lou. Il est nimbé de mystère, passant des nuits dans son bureau ovale jaune. Pièce appelée ainsi car au centre trônait « une grande table en forme d’oeuf ».

Lieu où son père  travaillait, se ressourçait, mais où Lou ira fureter, transgressant l’interdit, ouvrant les tiroirs, ce qui ne pouvait que déclencher la furie de Gérard. 

Pourquoi ce nom de code « Bruno » ? Aurait-il une double vie ?

Lou se remémore son enfance, son entrée en sixième, son amitié avec Jade, Victor, prenant conscience que Gérard préférait qu’elle ne fréquente pas ses camarades de classe !  Elle confie qu’« il voulait rester maître de son royaume, que son esprit lui appartienne ». Difficile de comprendre pourquoi il lui refuse de jouer avec les billes découvertes au grenier pour lui donner la permission une semaine plus tard.

Il l’éduque à la dure, lui  conseille d’apprendre à se battre pour être à la hauteur de son nom Meynier qui signifie « robuste guerrier », lui apprend à nager à deux ans. Dès ses 5 ans elle s’aguerrit, son père lui ayant inculqué la devise du mousse : «  Sois toujours vaillant et loyal » et « la sensation du couteau ». Adulte, elle définit Gérard comme « un monstre à deux têtes » qui « affabule, invente, ment », un moustachu « psychopathe amusant »,  « un sorcier de l’univers » et « un ivrogne occasionnel ».

Elle souligne «  son sourire carnassier », son « rire bruyant », sa face obscure.

Comment une enfant peut-elle se construire quand la menace est permanente ? 

Il lui faudra vaincre sa peur quand elle doit traverser un pont en pleine tempête !

Peu à peu le voile se lève sur le passé du patriarche au sujet du drame du naufrage, (ce qui explique qu’il vivait dans un huis clos de disparus) et  de l’accident tragique impliquant Pluie, ce cheval qui les accompagnait lors de randonnées en forêt. 

La figure maternelle, Annie Mercier, est une présence discrète, elle aussi subit les menaces de son époux. Quand celui-ci rentre alcoolisé, agressif, il sème la terreur. Il hurle, il beugle, il gueule contre les connards qui salopent la mer, la plage. Quel contraste entre les mots affectueux que le père emploie à l’adresse de sa fille : «  moussaillon », « Loupiote », et la violence de ses gestes (Ne l’a-t-il projetée d’un coup de pied en bas d’un escalier ?)  et certaines de ses paroles ( injures).  L’épouse est traitée de connasse, de « vioque ». Pas de smartphone à l’époque, la mère consignait tout sur un post-it.

L’écriture de l’écrivaine est très visuelle, d’une précision inouïe , on croit voir les scènes se dérouler sous nos yeux. Par exemple quand elle revisite les moments de bonheur partagés avec le père, leur « lien de la mer » ( «  les souvenirs bleus »), le jeu de la barbichette, les tours de magie, leurs partages de mondes imaginaires ou quand elle évoque leurs marches, les paysages traversés, empruntant « des routes jouxtant le jaune des champs d’orge et de colza, le vert du maïs, des blés, le bleu des pavots…. », «  des départementales bucoliques ». Ou tout simplement quand elle s’achète une gaufre liégoise, « ornée de perles de sucre ». 

Blandine Rinkel a le don de happer son lecteur par les accroches de certains chapitres, comme «  il y eut un épisode terrible ». La maltraitance animale évoquée révulsera tous ceux qui luttent contre ce fléau.

La romancière reconnaît qu’adolescente, elle aussi s’est montrée  « infecte » envers Ardent, ce chien attachant que son « bourreau de père » a failli défenestré. Et elle fustige « l’injustice de sa cruauté », de sa méchanceté causée par mimétisme.

Elle sait attiser notre empathie pour ces bêtes sans défense, tel ce cheval qu’il a abandonné dans le fossé où il avait chuté. Au contraire Lou, devenue végétarienne, montre son attachement aux chevaux et rejette la consommation de viande chevaline. Nourriture que son père lui a imposée  dans son enfance. Pour elle : « La magie des chevaux ne réside pas dans leur viande, mais dans leurs mouvements. Dans leur crinière et dans leurs muscles. Dans la manière qu’ils ont d’être libres quand ils courent ».

Au cours du récit, Lou s’interroge sur la misogynie de Gérard d’autant qu’il disait «  aimer les femmes, les vraies », les femmes guerrières, pourtant dans ses notes  autobiographiques, on lit les déclarations suivantes : « les femmes sont des couteaux » ou « se méfier des femmes ». Aurait-il été attiré par ces « femmes  féroces, indifférentes, hermétiques à la séduction », ces femmes écrivaines en lutte comme Virginie Despentes, Constance Debré à qui Lou rend hommage ?

À la fin de la lecture de la première partie, le lecteur est comme abasourdi tant la violence s’est intensifiée. À 18 ans, la narratrice, quitte sa Vendée aimée  pour rejoindre à Londres une compagnie de danse. « La danse, une technique de survie » pour Lou, un exutoire, qu’elle pratique d’une façon militaire, « un sport exigeant une autodiscipline ». Elle développe une longue réflexion sur la danse : «  la danse comme stratégie animale pour esquiver les corps prédateurs ». Cette décision convoque une pensée de Colette : « Il n’y a de réel que la danse, la lumière, la liberté, la musique ». Rappelons que l’écrivaine chanteuse pratique elle-même la danse au sein du collectif Catastrophe.

Liberté qui se traduit pour Lou sur le plan sexuel ( jeu du foulard) jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de Raphaël, qui rallume sa féminité, alors qu’elle avait été éduquée, en soldat, comme un petit monstre de virilité », quand elle était sous la coupe du paternel. Un père peuplé de blessures, « de cicatrices et de deuil ».

Un épisode déstabilisant la marque : « la tache » au plafond de son logement londonien. Laissons le mystère.

Un mot interpelle dans la dernière partie, celui de « meute », qui renvoie à l’illustration de la couverture. La famille  est considérée comme « une horde de cohortes », les voitures sont vues comme une meute. « Meute », le nom de la compagnie de danse qu’elle formera. Et le prénom Lou, qui résonne comme loup ! 

On quitte le jeune couple se préparant à un réveillon forestier avec les animaux. Ils se tiennent à l’affût, sachant ( comme Sylvain Tesson) qu’il leur faudra de la patience, cette « vertu suprême » et rester silencieux pour espérer entrevoir une meute ou un loup solitaire. Et fantasmer de « danser avec les loups » ! La boucle est bouclée.

L’originalité de ce roman réside dans sa composition hybride, mêlant le récit de Lou,  les notes autobiographiques du père qui révèlent une autre facette de cet « ogre » et au final la bouleversante lettre confession de Lou qui montre la complexité de leurs liens. Et combien il l’a vampirisée. Une lettre qui dévoile sa réponse quant à un éventuel don de rein pour ce père condamné.

Un récit émaillé de citations, d’expressions en italiques, dont certaines en anglais ( « delay », «  fake news », «  larger than life »…) et de comparaisons. ( « la vague immense se ruait sur nous comme un cheval piqué par une abeille »).

Blandine Rinkel signe un roman puissant, dense, scandé par le mot « violence » dont a hérité la narratrice Lou, et hanté par les spectres des fantômes. Un récit impressionnant, parfois glaçant qui laisse une durable empreinte chez le lecteur. 

© Nadine Doyen

Gilles Marchand, Le soldat désaccordé, Aux Forges de Vulcain, Rentrée  littéraire août 2022

Une chronique de Nadine Doyen

Gilles Marchand, Le soldat désaccordé,  Aux Forges de Vulcain, ( 207 pages, 18€) , Rentrée  littéraire août 2022


Titillé par sa formation d’historien, Gilles Marchand  a choisi de revenir à un roman où l’Histoire est en toile de fond. Il situe donc son récit à la période de la première guerre mondiale. Au vu de l’impressionnante liste de ses remerciements, on réalise que l’écrivain s’est totalement immergé dans une abondante documentation (livres, films, émissions radio…) au point d’en devenir obsédé, confie d’ailleurs l’auteur.

Autre fantaisie récurrente : forger des noms de personnages dont la consonance fait penser à des personnalités du monde musical des années sixties et seventies dont il est fan. (1)

 Avant de débuter la lecture, on ne peut que prêter attention à la couverture, signée Elena Vieillard. Celle-ci peut paraître énigmatique, tout comme le titre : Qu’éclaire la lune ? Pourquoi «  désaccordé » ? La curiosité du lecteur est happée.

L’originalité  de ce roman « Le soldat désaccordé », réside dans le choix du narrateur :  un poilu mutilé, rescapé, qui s’est donné pour mission de rechercher des survivants. Il éprouve une dette vis à vis d’eux .

On le suit dans ses enquêtes et ses rencontres au cours desquelles il tente de retrouver trace d’Emile Joplain, sous la pression de la mère, persuadée qu’il est vivant mais peu disposée à lui fournir des indices sur sa fiancée. Une main en moins,  il veut toutefois servir. Appareillé d’une prothèse, on n’hésite pas à lui confier un volant. Il emprunte « La route, dite la Voie sacrée » jusqu’à Verdun. Son enquête le mènera jusqu’en Alsace..

 Il va remonter jusqu’à un des amis d’Émile, Paul Macaret, il obtient alors le nom de celle à qui Émile, l’amoureux, écrivait, une certaine Lucie, l’Alsacienne. Et va tenter de reconstituer le puzzle de leur « love affair ». Leur coup de foudre remonte au 28 juillet 1907. Émile la croise en venant passer l’été dans sa famille où Lucie est alors  domestique. Ils se revoient chaque mois de juillet jusqu’en 1913. Il y aura le premier baiser, les rencontres clandestines. Une correspondance amoureuse voit le jour, mais aucun d’eux ne poste lettres ou poèmes. Leurs missives restent enfermées dans des boîtes secrètes. Qui les trouvera ces déclarations passionnées, ferventes. Qui les lira ?

Cette liaison, dont a vent la mère d’Émile, est mal vue en raison de la classe sociale inférieure de Lucie. Puis arrivera la censure : « échanges épistolaires frontaliers prohibés », l’Alsace étant en pays ennemi. Leur liaison pourra-t-elle se concrétiser ?

Le narrateur, ce soldat manchot, retrouvera à Laon le médecin qui a soigné la blessure d’Émile et engrangera des indices supplémentaires. Le devoir chevillé au corps, il poursuit un vrai jeu de piste dans lequel le lecteur est embarqué. Sa rencontre avec Davisse, affecté au service du Ministère des pensions, lui permet de consulter les registres. Celui-ci devient un allié précieux.

Tout en recherchant signe de vie de Lucie, il pense à sa propre amoureuse Anna, taraudé de culpabilité de la laisser à l’attendre comme Pénélope.

 Il se rend chez les Himmel, s’imprégnera de l’atmosphère de la chambre de Lucie.

En contrepoint de « l’antichambre de l’enfer » que l’on ne peut occulter, l’auteur tisse l’intrigante et mystérieuse histoire de la « fille de la lune » qui erre dans le no man’s land, à la recherche de son « prince poète ».  Qui est donc cette belle silhouette évanescente, que certains soldats, dont les « cinq moustaches », affirment avoir vue  danser la nuit ? Pour certains, il s’agissait d’un racontar. Á moins que ce soit  Eudoxie Dumail, cette créature éclatante dont parle Henri Barbusse , en ces termes : «  svelte, toute allumée de blondeur » ? La femme biche dans « Le Feu », qui «  semblait porter un croissant de lune ». Est-elle née de l’imagination des êtres trop alcoolisés ?

Quel sera le dénouement de cette histoire d’amour si romantique ? Quel sera le destin des rescapés, des gueules cassées, d’Anna et de Lucie ? Ne dévoilons pas la conclusion des nombreuses recherches du narrateur, mais elle livre des rebondissements et des surprises, des retrouvailles émouvantes et son lot de drames.

Sont mises en avant les femmes qui sont acculées à effectuer le travail des hommes absents, (conductrice de tram…), ce qui convoque le roman de Serge Joncour ,  « Chien-Loup »  qui met en exergue le travail des femmes au moment des moissons et le sort des animaux, en particulier des chevaux. Quand Gilles Marchand évoque les corps déchiquetés de ces canassons, les charognes de bovins, on frissonne d’horreur. Images insoutenables, à donner des cauchemars. Une réflexion à méditer : « Les animaux sont moins cons qu’ nous, ils y vont pas ». Leur présence n’est due qu’à l’homme et hélas, ils se retrouvent piégés.

                              Deux registres de mots se côtoient :

le premier rend compte de la brutalité de la guerre, de cette boucherie , du quotidien des jeunes gens enrôlés, de la sauvagerie des Boches:  «  canarder,  marmiter, tranchées, boue, cendres, bombes, explosions, déluge d’acier, éclats de shrapnel, trous d’obus, des milliers de morts, tomber comme des mouches, macchabs, chaos ». 

Des pages sonores traduites en oxymore : « une vraie symphonie du massacre »

Une situation à devenir fou. D’ailleurs, beaucoup de soldats ont dû être internés.

Et si ce n’était pas «  la der des ders » ?

Le second champ lexical égrène des mots salvateurs, qui ont du mal à faire le poids face à ce carnage, qui apportent le soutien, le réconfort :  «  douceur, amour, bras ouverts, rires, cris de joie… » . 

Le romancier aime les énumérations, souvent des verbes d’actions. Il crée des dérivés pour évoquer les années 25  où «  ça mistinguait », « Coco  chanélisait »,  «  André bretonnait », «  Maurice chevaliait ». Autre énumération évoquant les réactions du voisinage de la famille Himmel , constatant la présence d’un jeune homme étranger: «  Ca commençait à  papoter, jacasser, bavarder, supputer, jaboter, voire cancaner ou jaser.

Il recourt aussi au style de l’anaphore pour bien frapper les esprits, répétant certaines phrases: «  On disait que ce n’était pas vrai ».

Il restitue le langage des combattants, comme l’emploi fréquent de « n’est-ce-pas ».

L’auteur sait parsemer des touches de poésie (on retient cette image du brin d’herbe qui  peut rasséréner un blessé, ainsi que le « bruissement en la majeur » de la lettre qui tombe dans la boîte aux lettres !) tout en relatant un douloureux pan de l’Histoire , du devenir de L’Alsace et la Lorraine. La nécessité de réhabiliter des caporaux.

Le poème si prenant qui clôt le roman suscite l’envie de relire « Les douze lettres d’amour au soldat inconnu » d’Olivier Barbarant (2) et donne l’occasion de citer l’héroïne d’ Amélie Nothomb :  « La mort n’est pas la cessation de l’amour » et la conviction du soldat inconnu : «  Après la mort, il restait de l’amour ».

Gilles Marchand signe un roman très documenté, poignant, tout en contraste où se mêlent légèreté et gravité, fantaisie et poésie. Une histoire d’amour incroyable et touchante, entravée par la guerre, sur fond d’accordéon, le poète jouant Le Temps des cerises ou La Madelon , cette « vieille mélodie des tranchées », qui n’avait plus le courage de servir à boire. Un récit émaillé de références littéraires et mythologiques (« lampades, L’iliade »). On ferme le livre , ému aux larmes et on le conseille au plus grand nombre. Si les romans d’Annie Ernaux remuent les lecteurs, ceux de Gilles Marchand touchent tout autant ; laissant leur empreinte durable, ils méritent le bouche à oreille ! Livre en mémoire de ce deuil collectif de la Grande Guerre.

© Nadine Doyen


(1) : Vous aurez sûrement repéré ces noms de famille qui en convoquent d’autres : 

Jeanne Joplin, Paul Macaret ,Georges Hérisson, Jean La None.

(2) : Douze lettres d’amour au soldat inconnu d’ Olivier Barbarant , éditions  Champ Vallon

Santiago MONTOBBIO – Ospedale degli Innocenti – Edizioni Joker, 2022 – 16.00€

Une chronique de Jean-Luc Breton

Santiago MONTOBBIO – Ospedale degli Innocenti – Edizioni Joker, 2022 – 16.00€


L’éditeur Joker, dans sa collection de poésie « Parole del mondo », vient de publier en volume bilingue espagnol-italien le premier recueil de Santiago Montobbio, « Hospital de inocentes », paru initialement en 1989. Ce recueil, qui contient des poèmes écrits entre 1985 et 1987, c’est-à-dire lorsque l’auteur avait entre 19 et 21 ans, a eu pour moi, comme pour bien d’autres lecteurs et des plus reconnus, l’effet d’une bombe dans le paysage littéraire, d’une synthèse impeccablement trouvée entre le classicisme d’une culture millénaire et la modernité de l’époque, sous le signe de la fragmentation, de la mise en scène et du rythme. Relire « Hospital de Inocentes » aujourd’hui est donc un grand plaisir, car les textes d’il y a trente-cinq ans sont encore pleinement percutants. 

La traductrice du recueil, Monica Liberatore, voit dans cet « hôpital des innocents » une prison, et elle n’a évidemment pas tort, « parce que l’injuste / prison de nos jours pourrit / la petite chair des rêves », parce que vivre, et vivre conscient, signifie forcément ne songer qu’à l’évasion. J’y mets, pour ma part, un orphelinat, un de ces lieux ambigus d’abandon et de trouvaille de soi (« Je sais bien que la douleur / tient dans un verre, mais je ne sais pas quand on en a fini ; ce sera, peut-être, la semaine prochaine, dans deux jours, / ou même plus tôt »). Ce que l’hôpital, l’orphelinat et la prison ont en commun importe davantage : ce sont des lieux collectifs de rétention, à l’image du monde, dans lesquels « il doit me rester une manière / de me faire du mal, jusqu’à la fin et dans la nuit, / une manière de viser au plus juste / la ruine et la poursuite de moi / à travers l’épuisante et très étrange partie de chasse / où je suis l’arme et aussi la proie », c’est-à-dire un moyen d’affirmer un « je » tonitruant. 

Monica Liberatore rappelle dans sa postface que « dans ce livre, […] le pessimisme [est] la seule forme possible de santé », elle évoque aussi le nihilisme de l’auteur. Mais elle remarque également son art des ruptures et son ironie, et cela nuance son jugement catégorique. Le pessimisme, le désespoir, affleurent partout, mais il s’agit souvent d’un jeu, ou d’une pose, parce que la vie grouille dans ce recueil et que Montobbio y exprime presque à chaque page une foi solidement chevillée à son corps en l’omniprésence de la poésie et dans son pouvoir transformateur pour « passer du silence à l’oubli », « me fabriquer tous les jours / de biens improbables ruses qui m’aident / à feindre encore demain que je suis en vie ». 

Il me semble que « Hospital de Inocentes » contient trois types de poèmes, des textes de l’enfermement dans un quotidien fait d’objets et de personnes anonymes, d’où un « je » cherche à s’extraire et exister, des poèmes, souvent courts, que j’appellerais volontiers métaphysiques, où l’absurde de la condition humaine réclame à grands cris un sens, et puis, en dernier lieu, les poèmes plus longs, particulièrement ceux de la section « Dramatis personae », où le poète emprunte différents masques et se met en scène, où il se refait les films de l’enfance et de la jeunesse, avec l’ironie que signale Monica Liberatore. 

La traductrice a bien saisi ces différents mouvements et son italien se modifie pour passer d’un type de poèmes à l’autre : conversationnel dans les poèmes de l’enfermement, il se fait pointilliste et percutant dans les textes métaphysiques, avant de se libérer, rythmé, assonancé, dans les poèmes du théâtre. « Ospedale degli Innocenti » se révèle de ce fait être un recueil à la fois fidèle au talent stylistique de Montobbio et nécessaire en ce qu’il rend ce talent accessible à un nouveau public. 

© Jean-Luc Breton

Claude LUEZIOR, SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL, suivi de ÉCRITURES, Éditions Traversées, Belgique, 2022

Une chronique de Kathleen HYDEN-DAVID

Claude LUEZIOR, SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL, suivi de ÉCRITURES, Éditions Traversées, Belgique, 2022


« Sur les franges de l’essentiel… », cette première partie de titre incite à vérifier ses connaissances verbales avant d’engager la lecture. Selon le dictionnaire, le mot « frange », outre la coupe de cheveux bien connue, désignerait, entre autre, « une limite floue entre deux choses, deux notions », ce qui lui ouvre grand les portes du possible. Quant à « l’essentiel », s’agissant ici du nom, il désigne ce qui est le plus important, vaste domaine s’il en est. Avec cette belle formule, Claude Luezior fait preuve d’une prudente modestie. Mais à la lecture de la centaine de pages concernée, c’est bien l’âme du poète, sa culture, son talent, ses désirs comme ses souffrances qui nous sont révélés en multiples circonstances de la vie.

Et pourtant, il semblerait que « l’essentiel » se trouve encore au-delà de cette première partie. Écrire, n’est-ce pas, en effet, ce qui donne tout son sens à la vie d’un auteur et d’un poète ? Que vont donc nous apprendre les « Écritures » ? Dès le premier poème intitulé « Liminaire », Claude Luezior exprime son besoin vital d’écrire et en révèle les effets. D’où peut-être, « une urgence (…) celle d’aimer ». L’amour, source inépuisable de l’écriture poétique. « Les éclats d’une vie » passée ne suffissent plus à faire naître des images, ni à maîtriser mots et syntaxe, ni même à combler les silences. Alors « L’urgence a repris le pas sur la lassitude » Ainsi est née « Écritures », fascinante trace d’un « Acte irréversible où l’écrivant avoue sa condition humaine tout au bord de la mise en cendres. » Le poète élargit ici le caractère sacré des Écritures religieuses à l’écriture elle-même.

« Écrire, c’est officier sous la voûte des étoiles, c’est chercher le gui à mains nues, sur les ramures des chênes. » 

nous dit-il dans « Hallucinogènes » dernier poème du recueil où « les mots sont une drogue ».

Usant de son art de la métaphore, Claude Luezior va les costumer et les mettre en scène dans d’improbables  et savoureux scenarios poétiques. Au poète en devenir, il conseille « Burine ta page », puis « Les mots en bandoulière, pars à ta propre conquête jusqu’à ce que poésie s’en suive. » Même « … vagabonde, migrante, par nature métissée », la langue ne trouble pas le poète ébloui par « … l’infini arc-en-ciel d’un ailleurs ». Il n’en sera que plus prolifique « Au matin des mots », mettant nos « Papilles » littéraires « en extase ». Sans surprise, on apprend que ce « Bricoleur de mots » n’apprécie guère « … le clavier sans âme », lui qui se désole et lance une « Alerte ! » pour un « … un mot d’amour : échappé ! » Pareillement, il se fait ardant défenseur de la virgule : « Une prose sans virgule n’est qu’un brouhaha de lettres, … » Mais le pire n’est-il pas que « Certains prétendent que le Verbe est mort. » ? Alors, « En guise de requiem », le poète propose à cet ancien « copain » de « … partager une dernière tranche de pain ». Ces quelques exemples ne sont qu’une modeste mise en bouche avant le véritable festin des mots que Claude Luezior a concocté. Lecteurs et lectrices, régalez vous !

©Kathleen HYDEN-DAVID

Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€


L’universalité de la torture le prouve : on fait violemment avouer ceux qui nous semblent seuls à savoir quelque chose d’intéressant. Mais d’un poète qui, en sens inverse, avoue toute sa vie quelque chose qui paraît plutôt indifférer les autres, et qui insisterait pour qu’un lecteur lui explique, du dehors, ce qu’il peut bien être seul à savoir – et dont lui-même (le poète) ne devine que le trouble associé, l’amère et pourtant jubilatoire insistance, l’effet sur lui de ce qui l’accompagne, à son insu, depuis à peu près toujours, de ce poète (né en 1941), donc, hanté par ce qu’il a affronté sans jamais l’avoir vu en face, que dire ?…

« Toute surface abolie

bleus et blancs inédits

ouvrent l’instant de mer

la mer

son lent tempo du petit matin

cette certitude qui vient

cette sérénité plein jour

plein jour sans écaille

plein jour aileron

plein jour    plein jour » (p.16)

  … Qu’il est vieux, qu’il est seul, qu’il arpente sans mot dire quelques kilomètres carrés de la côte languedocienne, qu’il n’y attend personne (en tout cas, pas un quelqu’un qui serait déjà formé), mais qu’il se sent lui-même comme « attendu » par quelques micro-milieux qu’il traverse, par ses biotopes favoris, par les « éléments » constituant les canaux, les dunes, les arbustes, les filets (de pêcheurs), les lagunes et les pluies, qu’il croise ou pénètre.

« faire corps

avec la peur du scarabée

sur le versant sombre de la dune

faire corps

avec le sort des chardons bleus

dévoués à l’emprise du sable

faire corps

avec le double de la dune

deviné dans ces deux nuages dos à dos » (p.47)

Et ce n’est pas un délirant, pas un manieur de providences, pas même un fan de hasards, mais c’est bien ça qu’il fait : il y va, il se rend à certains endroits (en certaines heures, saisons et circonstances, sans doute) pour savoir si, oui ou non, il y avait, justement, « rendez-vous ». Encore une fois, ni paranoïa, ni mythomanie, ni animisme (c’est un savant politiste et sociologue, un universitaire, un tout à fait rationnel sur lui !) dans cette constante et simple interrogation – qu’il mène et qui le mène partout : « Me voudra-t-on quelque chose ici ? ».

« Venus

sans y être tenus

tiraillés

entre tourments et extases

leurs faces lissées par

les rafales

leurs pas guidés par

l’appel de l’instant » (p.42)

 Il vient voir ce que ça donne d’être arrivé où il est. C’est un touriste (un marcheur d’agrément, un visiteur à pied), mais ontologique, mais de micro-déplacements, mais perplexe et scrupuleux. C’est un collectionneur (en tout cas un collecteur) de présences personnelles. Et, à ce titre, avec les décennies qui roulent, passent et, une à une s’écartent, que sait-il, qu’en a-t-il appris ?

« Éveillé

avec le regard du fond

l’homme avance

parmi les choses du bord de mer

choses semblables et choses étranges

accompagné

par l’escorte des mouettes

il rejoint ce lieu crucial

où la mer sacrifie son sel pour les salins » (p.57)

 Une certitude : partout où il va, il se met – littéralement – à la place de l’endroit. Par exemple, ce « littoral »; ce promeneur baroque semble spontanément et résolument renverser les rôles de l’immense rivage, et demander : qu’est un littoral, pour la mer ? Pourrait-elle y saisir son littoral ? S’y sent-elle, de quelque façon, débarquer ? Y a-t-il là pour elle côte – et côte flottante ?! Le « litus » latin (dont vient litoranus, et notre littoral) est mot d’étymologie obscure, mais si, comme Jacques Guigou, on prend la place de la mer, alors le participe passé « litus » (de lino-linere = étaler, couvrir) prend tout son sens. Le littoral devient ce que la mer, périodiquement, recouvre, barbouille, c’est à dire à la fois souille et efface. Il est son impossible, et inévitable flanc à elle (comme on dit flanc de colline, mais fluctuant), la côte thoracique du va-et-vient de sa respiration. C’est elle, la touriste de ses courants, le flanc de ses houles, la dévaleuse de ses rives.

 Et pour elle, quel mal y-a-t-il ? En son fond, bien sûr, elle est blessée de plastiques, de surpêche, des eaux usées de notre Éden industriel; mais là, sur le rivage où la mer enflée avance – avançant, non parce qu’on le lui dit, mais parce qu’elle gonfle selon les conséquences de ce que notre raison technoscientifique s’est depuis un bon siècle dit à elle-même, elle est exactement sans mal littoral !

« Sans mal

ce littoral et sa bonne nécessité

sans mal

ces sables ensemençant

sans mal

l’éphémère substance de la mer

sans mal

l’observance de cette lumière

sans mal

ces fleurs du tamaris d’été

validées par le vent » (p.28)

Voilà donc ce que notre incessant promeneur est venu demander au bord mouvant et frémissant, de mer : le secret de l’absence en celui-ci du mal, car si les eaux littorales ne connaissent que la bonne nécessité, nous en connaissons toutes les autres (les contraintes fâcheuses, arbitraires, vaines, conflictuelles, contradictoires); si en elles matière et lumière se respectent (observance) l’une l’autre, et ne s’entre-répondent (ensemencement) qu’en juste mesure, nous violentons ce qui nous fait vivre et mourons de nous violenter; si le littoral ne retient que des fleurs de tamaris validées par le vent (c’est à dire à la fois brassées, fécondées et sauvées par lui),  nos produits ne trouvent rien hors d’eux qui les recycle ou les justifie. C’est que nous, à l’inverse, jouissons mal – de ne pas savoir désirer, et désirons mal – de ne devoir que jouir. Alors que pour la nature littorale, toujours :

« Ici

à même ces sables irréfutables

tu sais maintenant

que     pour la mer

désir et jouissance

ne font qu’un » (p.29)

Sombre, c’est vrai, est ici la leçon de présence, mais la beauté du crépuscule n’est, pour la beauté elle-même, qu’une aube de plus; littoral avec bien.

©Marc Wetzel