Santiago MONTOBBIO – Ospedale degli Innocenti – Edizioni Joker, 2022 – 16.00€

Une chronique de Jean-Luc Breton

Santiago MONTOBBIO – Ospedale degli Innocenti – Edizioni Joker, 2022 – 16.00€


L’éditeur Joker, dans sa collection de poésie « Parole del mondo », vient de publier en volume bilingue espagnol-italien le premier recueil de Santiago Montobbio, « Hospital de inocentes », paru initialement en 1989. Ce recueil, qui contient des poèmes écrits entre 1985 et 1987, c’est-à-dire lorsque l’auteur avait entre 19 et 21 ans, a eu pour moi, comme pour bien d’autres lecteurs et des plus reconnus, l’effet d’une bombe dans le paysage littéraire, d’une synthèse impeccablement trouvée entre le classicisme d’une culture millénaire et la modernité de l’époque, sous le signe de la fragmentation, de la mise en scène et du rythme. Relire « Hospital de Inocentes » aujourd’hui est donc un grand plaisir, car les textes d’il y a trente-cinq ans sont encore pleinement percutants. 

La traductrice du recueil, Monica Liberatore, voit dans cet « hôpital des innocents » une prison, et elle n’a évidemment pas tort, « parce que l’injuste / prison de nos jours pourrit / la petite chair des rêves », parce que vivre, et vivre conscient, signifie forcément ne songer qu’à l’évasion. J’y mets, pour ma part, un orphelinat, un de ces lieux ambigus d’abandon et de trouvaille de soi (« Je sais bien que la douleur / tient dans un verre, mais je ne sais pas quand on en a fini ; ce sera, peut-être, la semaine prochaine, dans deux jours, / ou même plus tôt »). Ce que l’hôpital, l’orphelinat et la prison ont en commun importe davantage : ce sont des lieux collectifs de rétention, à l’image du monde, dans lesquels « il doit me rester une manière / de me faire du mal, jusqu’à la fin et dans la nuit, / une manière de viser au plus juste / la ruine et la poursuite de moi / à travers l’épuisante et très étrange partie de chasse / où je suis l’arme et aussi la proie », c’est-à-dire un moyen d’affirmer un « je » tonitruant. 

Monica Liberatore rappelle dans sa postface que « dans ce livre, […] le pessimisme [est] la seule forme possible de santé », elle évoque aussi le nihilisme de l’auteur. Mais elle remarque également son art des ruptures et son ironie, et cela nuance son jugement catégorique. Le pessimisme, le désespoir, affleurent partout, mais il s’agit souvent d’un jeu, ou d’une pose, parce que la vie grouille dans ce recueil et que Montobbio y exprime presque à chaque page une foi solidement chevillée à son corps en l’omniprésence de la poésie et dans son pouvoir transformateur pour « passer du silence à l’oubli », « me fabriquer tous les jours / de biens improbables ruses qui m’aident / à feindre encore demain que je suis en vie ». 

Il me semble que « Hospital de Inocentes » contient trois types de poèmes, des textes de l’enfermement dans un quotidien fait d’objets et de personnes anonymes, d’où un « je » cherche à s’extraire et exister, des poèmes, souvent courts, que j’appellerais volontiers métaphysiques, où l’absurde de la condition humaine réclame à grands cris un sens, et puis, en dernier lieu, les poèmes plus longs, particulièrement ceux de la section « Dramatis personae », où le poète emprunte différents masques et se met en scène, où il se refait les films de l’enfance et de la jeunesse, avec l’ironie que signale Monica Liberatore. 

La traductrice a bien saisi ces différents mouvements et son italien se modifie pour passer d’un type de poèmes à l’autre : conversationnel dans les poèmes de l’enfermement, il se fait pointilliste et percutant dans les textes métaphysiques, avant de se libérer, rythmé, assonancé, dans les poèmes du théâtre. « Ospedale degli Innocenti » se révèle de ce fait être un recueil à la fois fidèle au talent stylistique de Montobbio et nécessaire en ce qu’il rend ce talent accessible à un nouveau public. 

© Jean-Luc Breton

Claude LUEZIOR, SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL, suivi de ÉCRITURES, Éditions Traversées, Belgique, 2022

Une chronique de Kathleen HYDEN-DAVID

Claude LUEZIOR, SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL, suivi de ÉCRITURES, Éditions Traversées, Belgique, 2022


« Sur les franges de l’essentiel… », cette première partie de titre incite à vérifier ses connaissances verbales avant d’engager la lecture. Selon le dictionnaire, le mot « frange », outre la coupe de cheveux bien connue, désignerait, entre autre, « une limite floue entre deux choses, deux notions », ce qui lui ouvre grand les portes du possible. Quant à « l’essentiel », s’agissant ici du nom, il désigne ce qui est le plus important, vaste domaine s’il en est. Avec cette belle formule, Claude Luezior fait preuve d’une prudente modestie. Mais à la lecture de la centaine de pages concernée, c’est bien l’âme du poète, sa culture, son talent, ses désirs comme ses souffrances qui nous sont révélés en multiples circonstances de la vie.

Et pourtant, il semblerait que « l’essentiel » se trouve encore au-delà de cette première partie. Écrire, n’est-ce pas, en effet, ce qui donne tout son sens à la vie d’un auteur et d’un poète ? Que vont donc nous apprendre les « Écritures » ? Dès le premier poème intitulé « Liminaire », Claude Luezior exprime son besoin vital d’écrire et en révèle les effets. D’où peut-être, « une urgence (…) celle d’aimer ». L’amour, source inépuisable de l’écriture poétique. « Les éclats d’une vie » passée ne suffissent plus à faire naître des images, ni à maîtriser mots et syntaxe, ni même à combler les silences. Alors « L’urgence a repris le pas sur la lassitude » Ainsi est née « Écritures », fascinante trace d’un « Acte irréversible où l’écrivant avoue sa condition humaine tout au bord de la mise en cendres. » Le poète élargit ici le caractère sacré des Écritures religieuses à l’écriture elle-même.

« Écrire, c’est officier sous la voûte des étoiles, c’est chercher le gui à mains nues, sur les ramures des chênes. » 

nous dit-il dans « Hallucinogènes » dernier poème du recueil où « les mots sont une drogue ».

Usant de son art de la métaphore, Claude Luezior va les costumer et les mettre en scène dans d’improbables  et savoureux scenarios poétiques. Au poète en devenir, il conseille « Burine ta page », puis « Les mots en bandoulière, pars à ta propre conquête jusqu’à ce que poésie s’en suive. » Même « … vagabonde, migrante, par nature métissée », la langue ne trouble pas le poète ébloui par « … l’infini arc-en-ciel d’un ailleurs ». Il n’en sera que plus prolifique « Au matin des mots », mettant nos « Papilles » littéraires « en extase ». Sans surprise, on apprend que ce « Bricoleur de mots » n’apprécie guère « … le clavier sans âme », lui qui se désole et lance une « Alerte ! » pour un « … un mot d’amour : échappé ! » Pareillement, il se fait ardant défenseur de la virgule : « Une prose sans virgule n’est qu’un brouhaha de lettres, … » Mais le pire n’est-il pas que « Certains prétendent que le Verbe est mort. » ? Alors, « En guise de requiem », le poète propose à cet ancien « copain » de « … partager une dernière tranche de pain ». Ces quelques exemples ne sont qu’une modeste mise en bouche avant le véritable festin des mots que Claude Luezior a concocté. Lecteurs et lectrices, régalez vous !

©Kathleen HYDEN-DAVID

Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€


L’universalité de la torture le prouve : on fait violemment avouer ceux qui nous semblent seuls à savoir quelque chose d’intéressant. Mais d’un poète qui, en sens inverse, avoue toute sa vie quelque chose qui paraît plutôt indifférer les autres, et qui insisterait pour qu’un lecteur lui explique, du dehors, ce qu’il peut bien être seul à savoir – et dont lui-même (le poète) ne devine que le trouble associé, l’amère et pourtant jubilatoire insistance, l’effet sur lui de ce qui l’accompagne, à son insu, depuis à peu près toujours, de ce poète (né en 1941), donc, hanté par ce qu’il a affronté sans jamais l’avoir vu en face, que dire ?…

« Toute surface abolie

bleus et blancs inédits

ouvrent l’instant de mer

la mer

son lent tempo du petit matin

cette certitude qui vient

cette sérénité plein jour

plein jour sans écaille

plein jour aileron

plein jour    plein jour » (p.16)

  … Qu’il est vieux, qu’il est seul, qu’il arpente sans mot dire quelques kilomètres carrés de la côte languedocienne, qu’il n’y attend personne (en tout cas, pas un quelqu’un qui serait déjà formé), mais qu’il se sent lui-même comme « attendu » par quelques micro-milieux qu’il traverse, par ses biotopes favoris, par les « éléments » constituant les canaux, les dunes, les arbustes, les filets (de pêcheurs), les lagunes et les pluies, qu’il croise ou pénètre.

« faire corps

avec la peur du scarabée

sur le versant sombre de la dune

faire corps

avec le sort des chardons bleus

dévoués à l’emprise du sable

faire corps

avec le double de la dune

deviné dans ces deux nuages dos à dos » (p.47)

Et ce n’est pas un délirant, pas un manieur de providences, pas même un fan de hasards, mais c’est bien ça qu’il fait : il y va, il se rend à certains endroits (en certaines heures, saisons et circonstances, sans doute) pour savoir si, oui ou non, il y avait, justement, « rendez-vous ». Encore une fois, ni paranoïa, ni mythomanie, ni animisme (c’est un savant politiste et sociologue, un universitaire, un tout à fait rationnel sur lui !) dans cette constante et simple interrogation – qu’il mène et qui le mène partout : « Me voudra-t-on quelque chose ici ? ».

« Venus

sans y être tenus

tiraillés

entre tourments et extases

leurs faces lissées par

les rafales

leurs pas guidés par

l’appel de l’instant » (p.42)

 Il vient voir ce que ça donne d’être arrivé où il est. C’est un touriste (un marcheur d’agrément, un visiteur à pied), mais ontologique, mais de micro-déplacements, mais perplexe et scrupuleux. C’est un collectionneur (en tout cas un collecteur) de présences personnelles. Et, à ce titre, avec les décennies qui roulent, passent et, une à une s’écartent, que sait-il, qu’en a-t-il appris ?

« Éveillé

avec le regard du fond

l’homme avance

parmi les choses du bord de mer

choses semblables et choses étranges

accompagné

par l’escorte des mouettes

il rejoint ce lieu crucial

où la mer sacrifie son sel pour les salins » (p.57)

 Une certitude : partout où il va, il se met – littéralement – à la place de l’endroit. Par exemple, ce « littoral »; ce promeneur baroque semble spontanément et résolument renverser les rôles de l’immense rivage, et demander : qu’est un littoral, pour la mer ? Pourrait-elle y saisir son littoral ? S’y sent-elle, de quelque façon, débarquer ? Y a-t-il là pour elle côte – et côte flottante ?! Le « litus » latin (dont vient litoranus, et notre littoral) est mot d’étymologie obscure, mais si, comme Jacques Guigou, on prend la place de la mer, alors le participe passé « litus » (de lino-linere = étaler, couvrir) prend tout son sens. Le littoral devient ce que la mer, périodiquement, recouvre, barbouille, c’est à dire à la fois souille et efface. Il est son impossible, et inévitable flanc à elle (comme on dit flanc de colline, mais fluctuant), la côte thoracique du va-et-vient de sa respiration. C’est elle, la touriste de ses courants, le flanc de ses houles, la dévaleuse de ses rives.

 Et pour elle, quel mal y-a-t-il ? En son fond, bien sûr, elle est blessée de plastiques, de surpêche, des eaux usées de notre Éden industriel; mais là, sur le rivage où la mer enflée avance – avançant, non parce qu’on le lui dit, mais parce qu’elle gonfle selon les conséquences de ce que notre raison technoscientifique s’est depuis un bon siècle dit à elle-même, elle est exactement sans mal littoral !

« Sans mal

ce littoral et sa bonne nécessité

sans mal

ces sables ensemençant

sans mal

l’éphémère substance de la mer

sans mal

l’observance de cette lumière

sans mal

ces fleurs du tamaris d’été

validées par le vent » (p.28)

Voilà donc ce que notre incessant promeneur est venu demander au bord mouvant et frémissant, de mer : le secret de l’absence en celui-ci du mal, car si les eaux littorales ne connaissent que la bonne nécessité, nous en connaissons toutes les autres (les contraintes fâcheuses, arbitraires, vaines, conflictuelles, contradictoires); si en elles matière et lumière se respectent (observance) l’une l’autre, et ne s’entre-répondent (ensemencement) qu’en juste mesure, nous violentons ce qui nous fait vivre et mourons de nous violenter; si le littoral ne retient que des fleurs de tamaris validées par le vent (c’est à dire à la fois brassées, fécondées et sauvées par lui),  nos produits ne trouvent rien hors d’eux qui les recycle ou les justifie. C’est que nous, à l’inverse, jouissons mal – de ne pas savoir désirer, et désirons mal – de ne devoir que jouir. Alors que pour la nature littorale, toujours :

« Ici

à même ces sables irréfutables

tu sais maintenant

que     pour la mer

désir et jouissance

ne font qu’un » (p.29)

Sombre, c’est vrai, est ici la leçon de présence, mais la beauté du crépuscule n’est, pour la beauté elle-même, qu’une aube de plus; littoral avec bien.

©Marc Wetzel

Olivier Barbarant, Séculaires, poèmes, NRF-Gallimard, 130 pages

Une chronique de Xavier Bordes

Olivier Barbarant, SÉCULAIRES,  Poèmes, NRF – Gallimard, 130p. 


D’Olivier Barbarant, on a pu lire chez Gallimard (hors ses forts recueils édités par Champvallon) les Odes dérisoires et autres poèmes, une anthologie publiée en 2015 dans la petite collection poésie. Ce poète attire l’attention par une caractéristique singulière. Que pour moi résumerait de façon percutante ce haïku en métrique française 6/8/6 (le haïku japonais, c’est 5/7/5) intitulé « Écriture » (p.46) :

                                              Du bout de son groin d’or

                                              Le stylo cherche dans la neige

                                              Une lumière noire                       

On dirait en effet qu’à l’inverse de beaucoup de poètes qui partent de la matière, obscure, constituée de lumière minérale intra-atomique mettons, pour des élans qui dévoileraient quelque intime, invisible architecture cosmique, Olivier Barbarant tente constamment d’atteindre avec les mots un univers matériel qui se dérobe. Il part de l’esprit pour tenter d’approcher la réalité de la matière, par un processus assez voisin du scientifique cherchant à vérifier une hypothèse en l’expérimentant sur l’univers matériel dont il voudrait rendre compte. Mais non pas un univers matériel « mort », sec, à l’exemple de la « craie de l’école », mais une matière organique, charnelle, vivante, qui puisse orienter notre façon de nous construire, grâce au détail des mots qui « donnent à voir » (Éluard), un monde qui ait une âme, entendons une « anima » au sens latin, un élan vital collectif à détecter à travers le palpable, le concret. En ce sens, le poète s’obsède de ce que j’appellerais le matériau vivant, cela qui recèle le mystère grâce auquel les êtres humains « font monde » à travers leur relation à ce qui est ; confèrent à ce qui est une existence qui se voudrait physique. Ainsi écrit-il (p.51) : 

          Mettons que je crie, que j’écris toujours comme à la craie pour tenter de retrouver, 

          dans celle des mots, la chair des choses.

Une démarche au cours de laquelle le langage poétique implicitement enregistre les indices d’un conflit entre le subjectif et l’objectif. Le paradoxe étant que plus ses mots visent à l’objectivisation du subjectif – retrouver la chair des choses -, plus la subjectivité du poète se reflète dans l’énoncé de son poème ! Plus la réalité dite apparaît fugace, plus dans les mots elle s’éternise. Désormais « séculaire », du conflit surgit alors une beauté insolite, qui ne se refuse rien (surtout pas ce que communément l’on jugerait apoétique) et dont les formules auréolent tel trait qui hypnotise (p.13):  

         […]À ce moment je ne vois plus qu’un détail

              Sous chaque aisselle révélée un bouquet de poils noirs qui retient le regard

              Avec ce mélange de gêne et d’insistance cependant par quoi l’on se sent fasciné   

              Cette tache animale faisant d’un coup passer la parfaite peinture dans le monde                                

                                                                                                                               [des corps

              Comme le rêve dans la vraie vie

Cette dernière phrase étant typique de la quête de réalité d’un poète qui en quelque manière se sent comme en déficit de réel, et convoque le langage-en-poème pour y remédier, pour que son image peinte au miroir de la conscience rêveuse gagne en épaisseur concrète, en présence. Par ce même besoin de réaliser, le personnage de la compagne aimée passe de l’irréelle aisance de la beauté subjective à la réalité objective, rude, consommatrice d’énergie, à quoi les années peu à peu nous acculent (p.26) :

Dans les rues à mon bras je soutiens une beauté si évidente

                   que nul ne comprend vraiment

            comment la fraîcheur du teint l’éclat des yeux clairs s’allient

                   à cette fatigue

            et avec toi je fais semblant d’en rire

            Nous marchons tous deux dans le parc à deux pas de notre maison

            en avril tout y explose couleurs et bourgeons

            Tandis que nous passons naissent les apparences[…]

Il y a quelque chose en effet d’une beauté tragique dans cet effort d’assigner à la poésie la tâche de « s’encrer » dans une réalité qui semble évanescente, qui se dérobe dans sa substance profonde, sa texture concrète, je dirais presque : sa vérité. On en viendrait presque à parler de matérialisme métaphysique !

C’est ce qu’on voit également à l’oeuvre dans le lucide « Portrait à l’eau » qu’Olivier Barbarant fait de lui-même. Cette sensation d’un « moi » fluide, insuffisamment réel, qui cherche à travers la langue, à travers « la fruition du langage »(p. 51), sa transmutation en être de fermeté matérielle, que chaque sensation énoncée confirmerait, s’y montre clairement. Témoins, ces quelques extraits (pp.34 & suiv.) :

                  Je suis parfois comme la pluie

                  Parfois comme l’ombre maigre que rogne midi au seuil des maisons[…] 

            […]Immobile parfois je me crois comme lui [le jardin] tout parcouru d’oiseaux                   

           […]Et j’ai plus souvent semblance d’averse

          […]De tout cela j’avoue rien ne tient bien longtemps

          […]Tout passe et glisse   

                J’ai le coeur fait de flaques

                De l’une à l’autre le pied sautant[…]      

                Si bien qu’on se demande d’un jour à l’autre comment   

                       [composer quelque chose comme un  visage    

                Quand on n’est que variété

                Avec l’effroi que suscite toute photographie

                Vous présentant tantôt l’oeil mort et l’air inepte du poisson                                                 

                      [sorti de l’eau par la cruauté d’une ligne     

                Tantôt une façon d’herbe agitée heureuse et verte sous le vent 

                Quelquefois une silhouette d’enfant

                Et d’autres fois un court vieillard strié de rides et de rires

                En se disant qu’il est injuste d’avoir la tête de Voltaire quand

                      [on se prenait pour Rousseau

                Ne croyez pas d’ailleurs que le temps passant offre quelque     

                      [avantage                                                                                                                          

          […]Si bien qu’on accepte ce tohu-bohu qu’on finit par l’appeler

               Moi

               Comme tout le monde

               En s’en plaignant mais en priant

              Tout bas pour qu’il ne cesse pas

Dans un texte définitif, Le goût de la craie, (p.47) avec quelques pages denses de récapitulation, le poète dévoile tout son attrait pour le davantage de cristallisation qu’offre à sa vie ce qu’il écrit, par la vertu propre du langage. Le livre s’ouvre ensuite sur une seconde section, qui se présente comme une anthologie au cours de laquelle des fragments de cette cristallisation, mise en pratique année après année, de 1981 jusqu’en 2019, sont prélevés dans des énoncés les moins lyriques possible. S’y trouvent remédités les visions, les croyances et les espoirs de la jeunesse, jusqu’à la borne miliaire du « millénaire »… Autant de poèmes brefs, jetés comme des galets qui ricochent d’année en années sur l’éphanie du fleuve temporel, et jalonnent ces dix-huit années de pierres blanches ou noires. L’image de ces concrétions, de ce cri à chair de craie j’emprunte la formule même à Olivier Barbarant – se résumerait entre autre dans des vers qui me serviront ici de conclusion à ce livre de poèmes difficiles à oublier :

                                      […]C’était comme si chaque pierre était un sable cristallisé

                                            un morceau du pays mêlé à l’intime mémoire[…]

En tant que lecteur, j’ai beaucoup apprécié de jouer les Petit Poucet, en remontant la piste semée derrière-lui par ce poète singulier.

                                                                                        ©Xavier Bordes – Paris, 7/10/2022

Sophie Divry, Cinq mains coupées, Éditions du Seuil, Paris octobre 2020, 121 pages, 14€

Une chronique de Lieven Callant

Sophie Divry, Cinq mains coupées, Éditions du Seuil, Paris octobre 2020, 121 pages, 14€


Allô Place Beauveau du journaliste et documentaliste David Dufresne recense depuis novembre 2018 toutes les violences d’état commises par la police lors des manifestations des Gilets jaunes. 

Les armes incriminées sont :

  • La grenade lacrymogène instantanée GLI F4 responsable des mutilations dont il est question dans le livre.
  • Le lanceur de balles de défense LBD40
  • La grenade de désencerclement GMD

Il y a eu 992 signalements, 4 décès, 353 blessures à la tête, 30 éborgnés, 6 mains arrachées.

La France est le seul pays d’Europe à utiliser ce type d’armement sur sa population. Ces armes de guerre provoquent de sévères lésions pourtant le ministère de l’intérieur a renouvelé son stock en passant une nouvelle commande massive de ces armes.

« Cinq mains coupées » n’est pas un livre ordinaire d’abord parce qu’aucune des phrases n’a été écrites par l’auteur. Sophie Divry a recueilli les témoignages des cinq personnes qui ont eu la main arrachée lors des manifestations des gilets jaunes. Elle a repris mot pour mot, phrase après phrase ne modifiant que la ponctuation et la juxtaposition des propos. Le texte obtenu respecte ainsi aussi bien l’intégrité du témoignage que celle de la personne. On s’écarte du voyeurisme, de la dramatisation ou au contraire de la banalisation opérée par les « grands » médias. Les victimes parlent en choeur, on devine que ce qui a bouleversé leur vie aurait pu arrivé à chacun d’entre nous. 

Les histoires racontées dans ce livre se ressemblent, des Français un jour décident de sortir de chez eux, de se joindre au mouvement de contestation qui dénonce les difficultés que rencontrent de plus en plus de gens à vivre correctement et dignement de leur salaire. Les fins de mois sont de plus en plus difficiles. Beaucoup aussi se sentent concernés par la situation écologique de la planète et exigent de nos gouvernants qu’ils prennent les mesures politiques nécessaires. 

Un jour leur vie bascule et ne sera plus jamais la même. 

Les souffrances sont multiples et diverses. Les blessures sont graves et conduisent toutes à l’amputation de la main droite . La plupart des victimes ignorait totalement ce qu’était une grenade de désencerclement, n’avait pas d’expérience violente en manifestation. Aucune n’a ramassé la grenade en vue de la relancer vers les forces de l’ordre, comme cela a été affirmé par les forces de l’ordre et le ministre de l’intérieur de l’époque. Toutes les victimes se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Aucune n’était violente ou susceptible de commettre une violence. L’usage de la force s’est abattue sur ces personnes d’une manière totalement disproportionnée.

Pourtant pour les cinq personnes qui ont perdu leur main et pour leur famille, l’incompréhension ne se transforme jamais en haine revancharde. Les questions sont nombreuses et restent sans réponse. Pourquoi une telle violence a-t-elle été utilisée contre eux?  Qu’avaient-ils fait pour mériter un tel traitement aussi violent et arbitraire? La police n’est-elle pas censée protéger la population même quand elle manifeste? 

« Cinq mains coupées », ce titre me fait tristement penser aux châtiments divers et multiples infligés à une population qu’on veut réprimer et asservir. La punition la plus courante du système répressif brutal et sauvage mis en place par l’administration belge au Congo était justement de couper la main à ceux qu’on réduisait à l’esclavage et qui osaient se rebeller. Ce châtiment est malheureusement encore utilisé par les dictatures et les régimes sanguinaires. On devine le message que le gouvernement veut envoyer à la population: S’opposer au régime est un crime. Que ou qui cherche-t-on à protéger? A-t-on encore l’opportunité de manifester ou de se mettre en grève sans risquer une répression brutale et sauvage de la part de ceux qui sont censés nous protéger?

Heureusement, le livre de Sophie Divry n’est pas un pamphlet et se garde soigneusement de sombrer dans la mise en garde politique. Ce qu’on entend ce sont des êtres humains, celle qui répercute ces voix est une personne sensible et sans apriori. Il est tout simplement nécessaire d’entendre ceux et celles qui sont blessés dans leur chair sans les juger, sans les condamner. 

Ce livre comme bien d’autres m’interpelle sur la notion de liberté, ce qu’elle implique, ce qu’elle réclame et revendique. Naturellement, cette notion se travaille, se réfléchit. On la nourrit aussi par l’expérience, la vigilance personnelle à l’égard des autres, de tous les autres.

©Lieven Callant