Violaine BONEU – La louange et l’adieu – préface de Jean-Pierre Lemaire, Le Taillis Pré, 2022, 102 pages, 14€
« J’ai goût de cette eau-là
de l’attention nouvelle
la courbe d’une assiette
une odeur de lessive
le reflet de ta voix
sur mon sein qui se tend
j’ai goût de cette eau-là
du temps qui nous effleure
et des mots qui nous viennent
comme une délivrance » (p.72)
Une poète qui prie ? Si sa prière échoue, n’est-ce pas parce que la poésie même prie mal, n’est tout simplement pas faite pour prier ? En ce cas, son échec la grandit. La poésie semble pouvoir être oraison parce qu’elle est vocale, d’abord et toujours; ensuite, parce que, comme toute demande un peu ardente, elle est un élan cherchant accès, une sorte d’appel à l’aide résolu et résolutoire. Enfin, dans son souhait de se diffuser lui-même, l’élan poétique veut rayonner de son propre bien, mû, comme toute prière, par un désir de charité – de partage d’un Bien qui ne vaut que pour tous, ou rien. Marie Noël, Claudel, Jean-Louis Chrétien, le préfacier Lemaire : qu’un poète chrétien s’agenouille et supplie, « loue » et dise « adieu » (en tout cas, prenne congé de ses fautes, chasse ses oublis, congédie ses troubles illusions), paraît normal. Mais prière et poésie se résistent l’une à l’autre : d’abord une prière a un noble départ, mais elle peut connaître fatigue, ennui, distraction sans pourtant démériter, ni aussitôt faillir – elle n’a pas besoin, dit franchement Thomas d’Aquin, d’être toujours attentive pour rester méritoire; mais la poésie, si : un poète qui, un instant, n’habiterait plus son chant, ne serait ni ne conduirait plus nulle part. Et puis la prière est, par principe, humble (elle supplie là où le vouloir avoue renoncer) et reconnaissante (les bienfaits déjà reçus la guident, là où ses purs manques la perdraient). La poésie, au contraire, n’avance que fière de sa voix, et réclamant non de rendre déjà et recevoir encore, mais de se prendre au nouveau et donner autrement. La Muse n’aurait honnêtement que faire d’une action de grâces. Ce n’est donc pas d’abord comme poète que Violiane Boneu prie, mais elle l’est pour chanter ce qu’elle prie. Dans la prière normale, prosaïque, le tout-venant du recueillement qui implore et avoue, l’esprit ne joue pas de lui-même : dans l’oraison, on livre littéralement à Dieu son esprit, justement parce que l’esprit se sait trop fragile pour demeurer en présence de ce qui le dépasse. Il se confie à ce qui l’englobe, et se fie à ce qui le juge. Notre poète, bien sûr, non. Quand elle écrit « nous ne sommes pas deux » (p.47), c’est moins son immersion fusionnelle en Dieu qu’elle acte, que l’attrait réciproque du Verbe (du « Seigneur ») pour le sien qu’elle tente. Elle propose une sorte de complément de Révélation, à moyens du bord, disponible dans son propre discours. Écrire : « je n’ai d’autre chemin que Toi » veut d’abord dire : Tu es ma marche, Tu participes à elle, Tu deviens une part d’elle.
Bien sûr, la louange n’est pas pour autant captatrice; simplement, la poète cherche à formuler et renouveler, autant qu’il dépend d’elle, le mérite de l’Absolu (à quoi bon simplement féliciter la Source de toute félicité, ou ne pas tarir d’éloges à l’égard du Principe pour la sottise de s’en faire Juge ?). Mais son inspiration, vaillante et se voulant utile, est là pour attirer ce qu’elle prie sur son terrain à elle, pour faire vivre Dieu ici-même, en mini-suite d’une Incarnation qu’il ne découvre pas, et lui est fidèle. On le sent quand elle convoque, pour le célébrer aussi (p.29), le Dieu des « niet » (des colères, des chagrins, des silences, des tristesses, du doute …) pour lui offrir (p.30), en Dépositaire connaissant ces choses, ses propres colères, erreurs, ténèbres …, sa négativité d’âme. Elle lui dicte quelque chose de Sa conduite quand sa poésie dit, trois fois : « voici mon âme, je te la rends« . Elle choisit de restituer prématurément son âme plutôt que continuer à la garder sans mérite; et renoncer impérieusement à son âme justement parce qu’on croit n’avoir pas su mener à bien son sacrifice, ni accomplir son plein renoncement à elle-même, c’est se dire spirituellement adieu.
« Il a plu ce matin
la lumière est défaite
nous allons sur la rive
plus commune est la nuit » (p.75)
Un passage sublime est (pages 65-66) sa ré-écriture poétique du Notre Père (de la prière dominicale). Prière, bien sûr, parce qu’elle liste des demandes (que le Nom divin reste saint, que son Royaume ait droit de cité, que son universelle volonté structure et protège l’univers, que le bien nourrisse ceux qui s’en rendent dignes, que le Mal recule devant nous à proportion de son recul en nous etc.), mais la poète, elle, ajoute de venir louer tout Dieu (situé aussi dans les « ravins » et les « creux », restant aussi l’innommé, le Sans-Fond anonyme, assumant aussi les ambigues oeuvres de ses créatures etc.), et de Lui apprendre, non certes à Se dire adieu, mais à se résigner à ne pas pouvoir dire Lui-même Sa propre poésie. L’intimité universelle a trouvé sa porte-voix. Dieu peut renaître.
Claudie Hunzinger, Un chien à ma table, Grasset, ( 20,90€ – 283 pages)
Rentrée littéraire septembre 2022 PRIX FEMINA 2022
Félicitations à l’écrivaine !
Arrêt non pas sur image mais sur le titre : « Un chien à ma table » du roman 2022de Claudie Hunzinger. Ce titre a pour référence le film de Jane Campion, « Un ange à ma table », apprend-on en lisant le journal 2021 d’Albert Strickler, bien informé. (1)
Le tableau d’ouverture est grandiose, d’une beauté stupéfiante. On imagine la narratrice devant sa maison, à la tombée de la nuit, contemplant la montagne se parer de violet de plus en plus intense. Situons cette maison où Claudie Hunzinger a écrit Les Grands Cerfs (2) : en pleine forêt, dans un coin retiré, paumé même où elle peut croiser une vache, une biche… et des « survivors » (dont elle se méfie) sur le GR5.
Ce qui explique que la romancière soit attentive à la végétation l’environnant et à sa mutation : « campement de digitales, frondes de fougères ». Un univers qui abrite tout un monde invisible. Cette plongée au coeur de la nature rappelle pour le décor et la rencontre fortuite Chien-Loup de Serge Joncour. Et de s’interroger, tous les deux, sur la provenance de l’animal, sur ses maîtres.
Dans les deux romans, on assiste à l’apparition de l’animal, depuis l’ombre mouvante jusqu’au portrait très détaillé de cette silhouette canine.
Revenons à cette apparition providentielle qui surgit devant Sophie, la narratrice, double de l’écrivaine. Elle surnomme cette petite chienne, à la chaîne brisée, qui semble avoir été victime de violence, « yes ». Leur complicité est un vrai phare pour le lecteur. Yes, devient une source de joie, le sésame d’une nouvelle existence. Mais si Yes est vive, son humaine n’est pas si leste à la suivre et chute parfois, car elle sent son corps la lâcher. Quand son genou « crie », elle lui rétorque: « Ferme-la ».
On suit le quotidien du couple que la narratrice forme avec Grieg, un homme usé, « dépecé par l’âge, gris froissé ». Un ancien berger qui ne bouge plus, dort tout habillé, lit à satiété. Un compagnon qui ronchonne car il subodore ( à juste titre) que ses paroles serviront de terreau à la romancière !
Ainsi elle consigne la teneur des jours, des saisons, et les évoque avec brio.
La présence de Yes convoque les souvenirs des chiens précédents. Cette chienne est aussi le trait d’union entre Sophie et Grieg, deux êtres aux tempéraments opposés. Scène touchante, de voir le trio dormant dans le même lit : «Une tanière ça unit les humains et les bêtes ». Quand Yes dort, elle surveille son sommeil et s’interroge sur les rêves des animaux. La perte de l’ânesse Litanie, avec qui elle faisait « la paire » est si douloureuse que la romancière a besoin d’évoquer leur osmose, « sa main sur son pelage » : « Nous nous augmentions l’une de l’autre ».
Le récit met en lumière la relation amoureuse des deux protagonistes, leurs mots affectueux ( Biche, Fifi, Cibiche), leurs gestes de tendresse, le désir qui peut encore surgir. « Il n’est pas question que l’amour/ vienne à manquer », chante Sophie, fan de Dominique A, comme Brigitte Giraud ! Chanson qui scelle leur promesse de fidélité.
Même Yes manifeste son bonheur d’être témoin de leurs baisers de leurs étreintes.
Ce couple qui a choisi de vivre à l’écart, reste toutefois au courant de l’actualité, consultant deux journaux en ligne et la presse apportée par le facteur. D’où les réflexions sur l’état du monde, sur la dégradation des forêts qui entourent Le Bois-Bannis (qui n’est autre que la région de Bambois où Claudie Hunzinger a observé les cerfs à l’affût, expérience relatée dans Les Grands Cerfs).
Même si ce monde « est troué, rétréci, sali », la narratrice veut encore croire à l’existence de « merveilles entre les mailles rongées » et se gorger de beauté.
L’artiste plasticienne dénonce la manière dont Plantu a traité Greta Thunberg après son passage dans une émission télé. Et cite cette maxime : « L’écriture peut naître d’une révolte, devenir un engagement, une protestation ».
Claudie Hunzinger développe par ailleurs une longue analyse de l’écriture. Pour elle c’est comme « assembler une bécane à partir de n’importe quoi, on s’accroche à elle, on roule, on est libre. On peut prendre des chemins interdits ». Elle justifie son emploi de l’imparfait ainsi : « J’aime ce qui d’être perdu me déchire. Je suis un fantôme racontant les souvenirs d’un monde qu’il a connu. »
Un style caractérisé par des phrases limitées à un mot :« Trots.»,« Respirations. » ou à des séries d’adjectifs : « Souverain. », « Délabré. », Insolent. ».
Par des comparaisons inattendues : « Au loin la mâchoire des Alpes bleue et la prairie ocre clair ressemblant à une bête coincée entre ses dents ».
Une narration émaillée de références musicales ( Yes a l’oreille sensible au son d’harmonica!), truffée de références littéraires ( citations de Corneille, de Thomas d’Aquin : « Sicut palea. On s’en fout ».), et cinématographiques ( Cassavetes, Campion, Truffaut…) Des titres en italiques ( Anna Karenine), en anglais ( Leaves of grass), Grieg chante en anglais : It’s not dark yet, but it’s getting there.
Ce roman permet une immersion « into the wild », offre une forme de méditation appelée « shinrin-yoku » au Japon, un bain de forêt. Suivre Sophie, c’est marcher dans son « île en montagne », emboîter le pas de celle qui « se sent bien dans les marges et les broussailles », lors de ses promenades avec Yes. C’est prêter attention à l’environnement ( sons, couleurs, odeurs), nos cinq sens en éveil. C’est être témoin des mutations. C’est savoir observer une pie-grièche s’ébrouant. Avec enthousiasme, on chemine dans ce décor dans lequel Sophie « ne fait plus qu’un avec la nature », au point de se croire « un être composite avec une truffe de chien, des cheveux de ronces, des yeux de mûres écrabouillées, des joues faites de lichens, une voix d’oiseau ». Elle s’est ensauvagée et éprouve de la compassion pour la forêt.
Avec le trio, le lecteur partage le repas frugal de Saint-Sylvestre dont une compote de myrtilles qui leur donne une langue bleue , « gothique ». Pas de champagne dans les réserves de leur « hôtel Shining » ! Mais la lueur d’une bougie vacillante.
Quel plaisir également de contempler le spectacle unique, « rarissime de l’alignement de Saturne et Jupiter.. » qui s’offre à eux, au crépuscule !
« Le monde devenu une sorte de théâtre », « le monde est une perfection », pour Sophie.
Telle une botaniste, nourrie de ses lectures de guides, elle apporte des connaissances sur les lichens, les colchiques. Elle s’émerveille de « prendre un flash de jaune en pleine figure ». Elle s’attarde sur le devenir d’un bouquet de fleurs et dépeint sa métamorphose au fil des jours jusqu’à son agonie. Miroir de la décrépitude humaine.
La conscience écologique est manifeste dans leur façon de vivre ( trois éléments essentiels : le feu, l’eau, le bois), dans le constat de la disparition d’espèces rares.
Elle est témoin des mutations des arbres.
Ils voient « l’air déglingué », « le désert monté à leur porte » avec « une poussière dorée, presque orangée » déposée sur le rebord de la fenêtre par le sirocco.
On devine que Sophie aurait envie de dénoncer ( à l’instar de Benoît Duteurtre) ces viandards, ces «bouffeurs de biche » qu’elle épie, tapie sous un épicéa, lors de leur sortie d’une auberge gastronomique.
L’écri-vaine nous glisse ce conseil de La Fontaine ( pourquoi en anglais?) : « Enjoy deeply the very little things , qui fait écho aux « riens somptueux » d’Albert Strickler.
On est happé par la succession de tableaux naturalistes qui défilent en toile de fond où évolue un couple aimant, perclus par l’âge, dont le naufrage de la vieillesse est apprivoisé par la compagnie de la petite chienne Yes. Elle les revigore et leur apporte de la gaieté par son extravagance, sa folie joyeuse. Toutefois Sophie refuse de se résigner devant l’impitoyable aujourd’hui. Elle incarne une forme de résistance.
L’écriture reste sa raison de vivre pour conjurer la mort. On se délecte de cette prose poétique, riche, où on respire la terre, la forêt, le velours de l’instant et on s’extasie devant la beauté du pré « aux reflets vert amande. Puis rose. D’un rose venus du cosmos, un rose extraterrestre. »
Un récit touchant, à la veine autobiographique, ouvert vers les ailleurs, vers le dehors que le double de Claudie Hunzinger désire de façon démesurée. Sur un air de Dominique A, A comme Amour.
Laissez-vous ensauvager dans cette communion avec la nature, en émule de Thoreau, attisez vos cinq sens pour percevoir les sons, les odeurs, les bruits, la musique.
Adoptez cette propension à l’émerveillement de l’artiste plasticienne, véritable botaniste, qui excelle à magnifier les paysages qui l’entourent.
(1) Page 490 du Journal 2021 d’Albert Strickler- Collection Le Chant du merle : Comme le souffle d’une étoile filante, éditons du Tourneciel
Christian DUCOS – Tableaux/Poèmes – Le Pauvre Songe, 2022, 104 pages, 15€
À douze reprises, dans ce recueil, Christian Ducos accompagne un tableau qu’il admire (souvent célèbre comme La Chaise de Van Gogh, Le baiser de Klimt ou Le boeuf écorché de Rembrandt …) de quelques strophes, toujours concises, élégantes et énigmatiques, qui souhaitent – dit une très brève préface – non commenter les oeuvres, mais raconter le saisissement contemplatif que l’auteur eut devant elles. Cette « tentative de dire cela qui saisit » est ce qui importe, dit Ducos, et il s’y tient.
Cela qui saisit, qu’est-ce donc ? La « saisie » n’est certes pas ici la confiscation d’un bien par un huissier, ni non plus le recours à l’arbitrage d’une autorité (comme on en appelle à l’avis d’un tribunal), ni même d’ailleurs l’appropriation par un geste ou la captation par une force physique; si le danseur saisit un partenaire, le musicien son orchestre, le sculpteur son bloc natif, comment un peintre, lui, peut-il nous saisir ? Pas plus que les formules d’un poète, les formes planes et mêlées d’un tableau n’ont moyens ni titres de nous « saisir », n’étant ni forces, ni choses, ni organes pour s’emparer, sinon métaphoriquement, de nous. Et pourtant, sans que le poète n’élève la voix ou même ne fasse le malin, sans que le peintre n’intensifie sa touche et ses coloris, ni ne corse ou caricature ce qu’il fait voir, nous pouvons être saisis, c’est à dire happés, investis et mis en demeure par un irréel venu nous émouvoir soudain à ses rythme et conditions, nous mettant à la disposition même de ce qu’il nous procure, et se satisfaisant (mystérieusement) de nous faire user de lui. Ce qui nous saisit nous met en mesure d’être assignés à sa contemplation : les rendez-vous de la perfection ne tolèrent aucun retard. Sa fascination, on le sait, rend le poète bavard (il aime commenter ce qui envahit sa conscience, et, probablement, ressaisir le cours de sa propre attention, redevenir maître de sa ferveur un peu « baladée » par cela même qu’il admire). Comment ?
La peinture, par principe, montre ce qu’elle figure ou représente, mais ne peut exprimer que ce qu’elle a dû d’abord montrer. La poésie, elle, dit ce qu’elle suggère ou évoque, mais ne peut exprimer que ce qu’elle a d’abord dû dire. Montrer ou dire, il leur faut choisir : tout poème est aveugle (hors du calligramme, il avance à tâtons, en étranger, dans les choses visibles qu’il n’est ni ne possède), et seule une peinture d’accompagnement pourrait prétendre et révéler qu’il fermait simplement les yeux, et soutenir, en l’illustrant, le regard qu’elle lui prête. De son côté, tout tableau est muet, – en tout cas inaudible – et seul un poème d’accompagnement peut le prétendre et révéler simplement silencieux, et prendre la parole qu’il lui donne. Seul un poète, non un prosateur, le peut, car le poète « joue avec des mots qui se jouent en retour de lui » (comme disait Etienne Souriau), exactement comme le peintre joue avec des formes colorées qui se jouent en retour de lui. C’est au fond un pléonasme : seul le poète peut formuler ce qu’il y a de poétique dans une peinture; mais cette évidence cache une irritante énigme : qu’est-ce qui rend poétique un tableau ?
Ce qui serait pictural dans un poème, on le sait : la catégorie du pittoresque dit exactement l’irrégularité intéressante, la couleur locale rude mais séduisante, l’effet singulier de présence rendu, verbalement, par une situation contrastée ou inattendue; mais, en retour, ce qui est poétique dans une peinture, quelle catégorie pourrait au mieux l’exprimer ? Peut-être celle du rayonnant, qui dit la capacité à éclairer au-delà de soi, à faire évoquer par des figures colorées plus qu’elles-mêmes, c’est à dire l’origine qui les permet, ou la destination qu’elles autorisent. Mais alors, pourquoi la peinture ne pourrait-elle pas « rayonner » toute seule, sans les mots d’un poète, en laissant au monde qu’elle pose sur la toile le soin de fixer lui-même l’amont et l’aval de sa propre présence ? La réponse que donne Christian Ducos (non pas en la formulant théoriquement ou formellement, mais en l’incarnant dans la souple et intrigante substance de ses poèmes) semble être celle-ci : la peinture (avec sa liberté géniale de composition) peut assembler les choses qu’elle illustre par tous moyens extérieurs à elles et entre elles, mais seuls les mots peuvent faire communiquer des choses par des éléments restant exclusivement intérieurs à chacune. Les mots ont seuls pouvoir de relier les choses par leur dedans à elles, dans leur dehors (grammatical et prosodique) à eux.
Par exemple, dans La Chaise de Vincent, aussi bien les éléments du siège (dossier, barreaux, pieds, paille …) entre eux que les rapports de la chaise avec le carrelage, la porte, la pipe, la caisse, la paroi, ne passent les uns par les autres que dans des mots. Formule géniale de l’auteur :
« comment peindre
autant d’espace
dans si peu de chaise
mais aussi bien
comment peindre autant de chaise
dans si peu d’espace » ? (p.13)
De même, dans la Nature morte (1920) de Morandi, pourquoi ces quatre ustensiles peints nous font-ils penser à une espèce de Sainte-Famille objective, chosale, minérale ? Parce que leurs entre-manifestabilités, leurs apparitions mutuelles croisées ont un véritable « air de famille » : chacune prend sur elle ce qu’elle offre de présence aux autres, comme s’il y avait gènes communs de leur entre-rayonnement. Cette entre-dépendance des pudeurs respectives de ces choses, les fait rayonner « poétiquement » par un quant-à-soi partagé, comme en une famille de vivants, mais que peut seul formuler un poème :
« dans le même temps
où les choses
s’offrent à la lumière
elles viennent se recueillir
au plus sombre
de leur ombre
et c’est folie pour le peintre
de vouloir saisir
l’impossible de ce moment » (p.57)
.. mais ce n’est pas folie du tout, on le voit, pour le poète, de vouloir célébrer en êtresaisi ! Il sait dire, sur Le Boeuf écorché, comment les choses passent par le monde pour nous saisir, mais passent, dans les tunnels d’échos de leurs dénominations, les unes par les autres pour nous faire ressaisir leur monde :
« … la nacre chatoyante
des os
si ronds si frais
ou bien ces plages de graisse
qui tant poissent et bientôt
si bon puent
et ces perles de sang d’un noir troublant
qui appellent
qu’on les boive
et là
si tentant si tendre
le rouge éblouissant des viandes
ah ! laissons là visages humains
ce qui pend ici c’est le monde
écorché ventre ouvert » (p.71-72)
« Un poème ne sera jamais un tableau » avoue, lucidement, Christian Ducos; mais rien ne le montre mieux que ce qu’il en dit : seule la parole poétique fait saisir la supériorité sur elle du silence pictural
« attentifs
seulement
à l’attente
sachant
que
de l’attente
il n’y a
rien
à attendre » (p.91)
Que cherche ainsi notre poète ? Faisant dialoguer exclusivement les choses entre elles, ou les éléments de la chose entre eux, mais de telle sorte que chacun(e) y vienne par son seul dedans, Ducos allie la tendre innocence des choses à leur intime et fraîche interaction : les voilà, poétiquement, qui se pensent sans pouvoir penser à mal, en se complétant littéralement sans faute, ne se souciant, comme des enfants au jeu, que du concert de leurs spontanéités, de la perfection qu’elles forment ensemble (non de celle qu’on viendrait gagner dans son couloir !). Natures mortes poussées ainsi à confidences, hai-ku d’anges se volant dans les ailes, l’infatigable, l’inscrutable, l’indévisageable paix de la nature nous est soudain donnée par « celui-qui-écrit ».
Cécile Holdban me signale l’existence d’un auteur infiniment peu connu, dont quelques proses, dit-on, sont accessibles – site/blog À la mèche lente – sur Internet. Et en effet : ce sont toujours de courtes (six à vingt-cinq lignes) proses, extraordinairement acérées, drôles, élégantes, subtiles et sombres. Voici, par exemple, un trimestre estival brossé en quelques coups de semonce (et de trompette) :
« Juin est un mois de vents abrasifs au contact de quoi il se produit, parmi les arbres et dans la végétation, un mouvement immédiat de rétraction; et la terre devient incassable. L’eau du corps humain s’évapore, distinctement, par les joues en feu des garçons et des filles qui s’amusent. Juillet cherche à tuer des vieillards, reculés au fond d’une pièce obscure où ils feignent la pétrification : leur coeur bat à peine, les organes secondaires et les pieds reçoivent peu de sang. Août, plein d’orages, éviscère les chênes, foudroie des taureaux assis d’une tonne » (Climat tempéré bancal, 19/08/20)
On trouve, comme méthodiquement, un mot rarissime par texte (« amodié », « gâtine, « longévif », « pouacre », « acérer » (le verbe), « dormoir », « filipendule », « flehmen », « marégraphe », « feluque »…), comme si l’auteur, par modestie, se refusait à dégainer de francs néologismes. D’ailleurs, l’auteur ne cache ni sa propre conscience malheureuse, ni sa joie de la mettre personnellement en joue dès que l’occasion (poétique) s’en présente :
« Parfois, je surprends, au coeur de la forêt dense, loin de la civilisation des moteurs, un genre de créature que l’on dit de mauvaise humeur, âme sensible ou défectueuse que le monde déçoit et qui ne parle en tête à tête qu’avec elle-même. Une, de taille moyenne, suivie par des oiseaux sonores, qui la trahissent, marche à pas vifs, sans trébucher, courbée au-dessus d’un livre qui, peut-être, libère un gaz de consolation, ou hypnotise. Une autre … » (Âmes sensibles, 01/09/20)
Son monde est un monde à l’ancienne (à l’indécrottable), où la haine, la veulerie, le ressentiment, la mesquinerie, l’attentisme, la résignation vont de soi (l’asthénie est civilisationnelle, et chose acquise); où, inversement, l’ambition, l’esprit d’aventure, et même la vanité sont inconcevables, passeraient pour lubies martiennes.
« Altéré, affaibli par les siècles, mal aéré, le sang des vieilles familles est désormais très malade. Il ne rend plus que des garçons pâles et inquiets, non musclés, enclins au rhume et dont le coeur à l’âge mûr cesse de battre plusieurs fois par an. Certains font des hémorragies à table. Des filles naissent irréparablement démentes, d’autres si lunatiques qu’elles ne seront jamais mères. On parle aussi, secret de polichinelle, de petites créatures incomplètes, cachées dans des instituts où elles vivent à la fenêtre comme des araignées » (Vivre empire, 17/12/21)
Il y a, chez Dutois, de monstrueux tics, non d’écriture (l’auteur est infaillible; il n’y a pas une seule formulation fautive, toc ou rentre-dedans. L’habitude est à l’indigène perfection), mais tics de relances, de ressorts d’intrigues, de reprises concluantes, de rendez-vous d’événements. Ses « au lieu de quoi … » sont de véritables odes au patatras. Ses « telle autorité, administration, ou source privée d’information … est formelle » précèdent le constat qui tue. Ses « de toute façon… » foudroient nos souhaits de salut, nos voeux de miracles, nos espoirs de sortie honorable. Un même titre ouvre plusieurs textes : « Vivre empire« , et la signification est nette : il y a de moins en moins souvent eu pire que ce qui arrive ! Romance de l’aléa mérité, fin d’un sacré grouillant de parasites brouillons et hagards, ironie du sort priant en vain qu’il puisse y en avoir un …
« On note le retour dans les bois des gens qui errent: variétés de criminels, malades des nerfs, esprits sans boussole que la tournure des événements déçoit. Certains construisent un feu que novembre, écartant les feuilles, éteint sans peine; invariablement la meute des chasses à cor et à cri piétine un couvert … » (Vivre empire, 09/12/21)
Trois modes, partout habituellement séparés (le descriptif, le narratif, le lyrique) sont, dans cette oeuvre-ci, comme à chaque instant mêlés, dans un art neuf, époustouflant, décisif : celui de la caractérisation. Pas de concepts, mais des équipes d’aspects comme consanguins, comme des coups de dés de la même main. Par exemple, un dimanche de promiscuité campagnarde s’installe pour jamais en deux lignes (formées d’une phrase de quatre mots, une autre de quatre virgules) :
« Les gens gênés écoutent. Sentent-ils, à la quinte systématique, au contact de l’air, du père qui gronde, qu’un nouveau drame se prépare ?« .
Il serait difficile de dire moins pour faire voir autant : Vincent Dutois est un maître de la prescience suspicieuse, de la pressentimentalité. Toute l’attention malheureuse et forcée (le versant sombre de la libre vigilance des hommes !) est ici mise en route, saisie, convoquée, contagieuse ; le retour à l’envoyeur, la précaution fatale, les secours qui s’égarent ou tombent en panne, les prudences incrédules, la pathétique entre-prestidigitation des vaincus, tout ici est comme le « jeu » vendéen ou charentais « d’apercevoir l’Amérique » aux jumelles, exactement saisi comme cela saisit, exactement comme une vie ne sait jamais dérouler que ses moyens du bord (dans les réelles fins de repas, fins d’addiction, fins de vie). Trois exemples :
« Après le repas (pendant lequel on a ri : des guêpes élégantes, en jupes de combat, marchaient sur un oeuf qu’une semi-aveugle, bientôt centenaire dans vingt ans, allait gober), la force bruyante des hommes s’éteint et les vieillards malodorants, que les températures cherchent à tuer, se reculent au fond de la végétation, où ils pantèlent » (Le nécrologe, mai 21)
« Il faudrait, dit-on, pour que les maisons s’aèrent, un nouvel orage, que des nuages crèvent. Au lieu de quoi, la rumeur court de la découverte chez lui, avec son chien, du corps d’un bougre, âgé et seul et qui buvait, réduit à l’état d’aliment » (Vivre empire, 10/12/21)
« Emportée par une ambulance à la faveur de la nuit, la dame de la maison d’à-côté (avec la marquise et les volets bleu doux) avait eu, lors d’une conversation de voisinage, un avis prémonitoire sur les avis de décès récents » (Vivre empire, 14/12/21)
La densité du propos vient de ce qu’il unit les uns aux autres les rapports essentiels qui organisent (et empoisonnent, indissociablement) les affaires humaines. Ainsi, en dix lignes, se toisent et s’entre-pénètrent les relations hommes/femmes, jeunes/vieux, dedans/dehors, minéral/organique, animaux/humains, pros/amateurs, ringards/ connectés, normal/pathologique, actifs/passifs … qui, simultanément, tissent leur récit tendu et, toujours comme malgré lui, cohérent :
« L’eau, sur la terre comme au ciel, n’est pas encore impotable. Un eczéma de petites maisons élémentaires, semées dans les plis du paysage, noircit au contact des quatre climats. On entend, au loin , le bruit contre les arbres des outils à main des hommes que les femmes, que tout inquiète, appellent, par des cris longs et rauques, à l’heure obligatoire du repas; les gens âgés, atteins de courbures, devenus peaux de chagrin, chevrotent des airs d’antan à des couples d’oiseaux encagés ou à des nouveau-nés, pour qu’ils s’endorment. Échappés des écoles, les garçons et les filles comme des garçons jouent, à l’air libre, à préparer des plans de bataille, des assauts, des guet-apens, à cueillir des fleurs. Cachés, dans les collines, entre les jambes des chevaux, ils observent, armés légèrement (silex, canifs, badines, bâtons pointus), le va-et-vient sonore des engins de chantier d’autoroute, des poseurs de rail et de lignes électriques qui, à la fin du deuxième millénaire, jour après jour progressent vers eux » (Fin du deuxième millénaire, nov.20)
Ici aussi, les ravins générationnels se creusent selon le cours réel du temps. L’érosion de la nostalgie passe physiquement avec ce qu’elle emporte. L’époque (lointaine pour qui n’y a pas grandi) où chaque vie humaine – malgré sa brièveté – prenait le temps de s’emporter toute (prenant soin de ne laisser aucun sillage incongru de soi), où l’on savait laisser propre le site d’existence à de plus vivants que soi rendu, est comme un autoportrait de la péremption même :
« Tout autre qu’eux sent bien, à leur reflet dans le verre, à la multiplication des plis, au crémeux de leurs joues, à leur teint ochracé, signe d’un désordre qui vient, qu’un demi-siècle a déjà passé. Nés ici, mariés entre eux, on dirait des chiens pathétiques qui cherchent à entendre, malgré la saleté des vitres, par-dessus les affiches d’un cirque en ville, l’écho qui s’éteint du concile des femmes autour de la vraie couleur d’un fil, du chant des vaisselles que le trot d’un commis sur le parquet en chêne émeut, de la voix d’un marchand de crayons (dont un sur l’oreille), sa dame impératrice à la caisse, maintenant tous deux réduits à l’état d’os, avec le même flehmen, le même sourire de dents que leur faisait l’idée d’un petit bénéfice » (Vivre empire, 13/12/21)
L’auteur profite aussi d’imaginer pour résoudre, au jugé, d’irritantes énigmes, même scientifiques – comme celle, en fin d’été, du déclic migratoire des hirondelles :
« Selon moi, elles ont dedans leur petite tête étroite, accroché à la paroi, un nuancier, un tableau des couleurs qui agissent comme des drapeaux, de sorte que sitôt elles perçoivent le roux brûlé des merisiers, la chute des feuilles oxydées des charmes, sitôt une alarme inaudible est donnée entre elles, un angélus des hirondelles, le signal du départ » (Deuil provisoire, 05/09/21)
Cette empathie heuristique n’empêchant pourtant pas de régler d’atroces comptes avec les sédentaires, les a-tempestives, les bestioles fixes, si cruellement épinglées :
« Reste ici, un rat volant, l’impossible pigeon ramier, pouacre, infectieux, crasseux et, bien sûr, sa grêle cousine, la tourterelle turque, mauvaise chanteuse à deux notes toujours les mêmes, pondeuse intempérante, d’une stupidité de fille cadette de propriétaire immobilier (on pense, à la voir, à une petite niaise mijaurée à la sortie de la messe) » (idem)
Parfois, aussi, malgré la longueur disponible de vie, le moindre infime premier pas d’un tardif projet de sagesse n’a pu être effectué, et une horrible vieille, livrée à la fin d’elle-même, hurle d’angoisse et de rage devant l’invasion domestique de rats :
« Elle pense à des pièges, à des cages, à du poison, à envoyer des chats et des prédateurs ou sinon des gaz mortels; elle veut les anéantir, non pas les chasser mais les tuer tous, avant que des milliers de rats noirs, tombés de partout, ne la dévorent pendant son sommeil et emportent dans un trou, vers les profondeurs de la terre, sous les fondations, sa tête qui vacille; avant qu’ils ne jouent avec » (Les rats, nov.20)
De cette si singulière virtuosité – tout à la fois de compassion et de cruauté – il faut dire ici qu’elle n’est qu’un moyen. L’auteur est une immense intelligence qui, peut-être, veut seulement nidifier pour nous dans le langage : on voit, admirablement, en tous ces micro-récits, le monde comme il s’advient, les vivants comme ils sont sommés – également, indifféremment – de tenir et passer (on n’a de valeur que sursitaire, semble-t-il dire partout – mais de sursis qu’à son poste !), les agonies mêmes comme, exactement, elles se passent en nous faisant une fois pour toutes passer (et, à ce titre, normalement vindicatives, crispées – on s’effondre comme on a vécu, mal ! – et de plus en plus évasives au-dedans), et ce dernier texte dira, mieux que ma plaidoirie, le prodigieux talent de Vincent Dutois, et sa si inactuelle maîtrise :
« Il proteste, à travers le mur, et maugrée qu’il n’est toujours pas au confort dans le lit. Une petite fille s’est cachée dans sa voix lorsque, à pousser sur les os de mains sans chair, il crie, de ce cri spécifique aux êtres à vif, qu’il ne veut plus que le monde touche à son corps. Il tient mal assis dans l’attitude d’un dieu du courroux, son oeil est un bétyle brûlant, des muscles acèrent la bouche et sa langue assoiffée lape l’air. Il entend ses dents fendre et grogne que l’eau à boire a le goût d’un gaz, que les gens dans la pièce ont forte haleine, que l’afflux des mouches empire : elles passent sous la porte leurs yeux de la couleur du sang de monstre miniature. Selon lui, des enfants cavalcadent à l’étage. Vers le soir, à bout de souffle, il appelle des absents et les invective »
Vincent Dutois (né en 1966) est un croquemort bénévole, un ascète des innombrables corps d’appoint qu’il visite et ponctionne. Il écrit comme Lucchini parle. C’est Dhôtel revu par François George, Michon chez Michaux, Krebs déguisé en aimable libraire. C’est le génie rédigeant sa lampe : gare, lecteur t’y frottant, à tes voeux !
« Il y a que la mort soudaine, par brutalité du choc, laisse parfois le corps à peu près intact, à peine déjeté ni trop désarticulé, au bord de la route secondaire ; de sorte que le promeneur ébahi s’étonne de la beauté chez les bêtes, de la vraie couleur du fin tissu de l’armure d’un plumage, de la densité des yeux tandis qu’ils s’éteignent (on peut s’entr’apercevoir dans le mercure de ceux des rats), de l’acéré et du pointu des griffes qu’un dernier instinct a sorties. Mais, déjà, des mouches en émail, malades d’excitation à la seule idée du sang, accourent et, suspendu dans le ciel, un manège d’oiseaux éboueurs tournoie, appelle et vocifère » (La beauté chez les bêtes, juin 21)
(Toutes les images proviennent du blog de Vincent Dutois)