Traversées N°103, 2023 – I, 208 pages, 15€.

Une Chronique de Lieven Callant

Traversées N°103, 2023 – I, 208 pages, 15€.


Ce n’est pas la première fois que la revue Traversées consacre un numéro à la traduction. Honorer ce travail de transposition est chose nécessaire et il est bien des manières de saluer cette écriture qui quand elle est réussie parvient à se faire oublier par les lecteurs, comme si il existait une langue commune. 

Dans ce numéro, pas de réflexions théoriques, ni de discours sur le métier de traducteur, sur les difficultés rencontrées en passant d’une langue à une autre, sur la justification des choix qu’implique la transposition. Comme nous le rappelle Patrice Breno dans son édito :

« Une langue représente un peuple, un pays, une région. »

Patrice pose aussi la question fondamentale d’un travail qui ne finit pas et pour lequel il est difficile d’être entièrement satisfait. LA traduction parfaite existe-t-elle?

Le souhait de ce numéro n’est pas de répondre aux questions légitimes que les traductions soulèvent mais de laisser libre l’esprit du lecteur en le confrontant aux textes orignaux et à leur traduction.

« Des langues différentes s’entremêlent dans ce numéro et c’est cela qui nous/vous offre une diversité appréciable de pensées, de réflexions ainsi qu’un élargissement de toutes les voies possibles. »

Poètes ukrainiens, russes, roumains, néerlandais, luxembourgeois, italiens, grecs, canadien, anglais, américains se côtoient. Une courte présentation de chaque auteur est prévue en fin de volume, détail appréciable. Autant de langues, autant de traducteurs, de passeurs de mots, d’idées, de notions singulières. Au-delà des différences, on devine une langue commune à chaque humain, la poésie. La poésie multiple, kaléidoscopique, magique, vraie. La poésie focalise en elle les divers faisceaux lumineux de la langue en un point sensible indéterminable à la fois proche et lointain à la manière d’une étoile que notre regard place dans une constellation. 

Comme à son habitude, la revue Traversées ne tire pas de frontière entre les auteurs très connus et ceux qui le sont moins ou pas du tout. 

Voici les auteurs proposés:

Les traducteurs sont:

Vladimir Claude Fisera, Luc Debacker, Anna Martino, Dana Shishmanian, Eva-Maria Berg, Jean-Pierre Otte et Christian Marcipont, Tom Weber, Florent Toniello, Irène Duboeuf, Michela Zanarella, Alain Bourdy, Bernard Grasset, Gérard Le Goff, Tom Wintringham, Laurence Fritsch, Pierre Mironer.

On appréciera les photos de Patrice, de Christian Dargent, de Chem Assayag comme autant de jardins où se reposer de sa marche. Patrice Reytier nous propose en trois images dessinées des pensées poétiques: haiku-BD ou BD haïku

Pour terminer cette présentation, j’aimerais revenir sur ce qu’évoque Patrice Breno dans son édito: le mélange des langues. Lorsqu’on a le bonheur de connaître une ou plusieurs langues, lire la version originale et à sa suite la version recomposée de la traduction, produit un balancement étrange et envoutant entre deux mondes, deux univers porteurs de nuances différentes mais qui s’accordent malgré tout à trouver un compromis, juste et dont l’équilibre apparait comme précieux. Cet équilibre provoque une sorte de vertige enivrant. Pour comprendre, l’esprit n’a plus besoin de mots, de définitions précises, il apprécie plus facilement les saveurs, il touche à ce qui circule entre les lignes avec plus de facilité. Il prend conscience de ce qui se perd d’une langue à l’autre mais aussi de ce que l’on gagne. Sens et nuances se cherchent invariablement dans une sorte de rituel amoureux.

©Lieven Callant


Jean-Pierre SIMÉON, La flaque qui brille au retrait de la mer, suivi de Matière à réflexion (Editions Project’îles, 80 pp.).

Une chronique de Xavier Bordes

Jean-Pierre SIMÉON, La flaque qui brille au retrait de la mer, suivi de Matière à réflexion (Editions Project’îles, 80 pp.).


Ce petit livre, dont le premier titre est issu de l’aphorisme 127 de la seconde partie, se présente en deux sections différentes, sur le même sujet : pourquoi la poésie, pourquoi des poètes, qu’est-ce que la poésie, à quoi est-elle utile, en quoi consiste un poème, comment devient-on poète, suffit-il pour l’être d’affirmer qu’on l’est et d’avoir éventuellement fait imprimer une plaquette de vers, etc, etc ?

Dans la première partie, des pages de prose réflexive s’attachent à exposer le retour d’expérience du poète Jean-Pierre Siméon sur sa propre évolution en poésie et les questions qu’il se pose à ce propos, avec des tentatives de réponses lucides, parfois dubitatives ou hasardées, généralement convaincantes. Ce qui m’a semblé le plus digne d’être médité par tous les apprentis-poètes, dont je suis, c’est le souci qu’a l’auteur de voir la poésie (son exercice, sa présence dans la collectivité, sa place dans la pensée), justifiée. Le point sur lequel notre poète insiste, c’est sur le fait de la relation aux autres qui se manifeste à travers le poème, la publication, le besoin d’expression sociale inhérente à l’acte de publier. Plutôt qu’un mauvais commentaire à ce sujet, je préfère laisser la parole, limpide, à notre auteur :

« Que quiconque ait le droit d’écrire des poèmes, voire de s’autoproclamer poète, ne se discute pas. La poésie n’appartient à personne, chacun a droit au risque éventuel du ridicule et finalement les lecteurs et le temps sont des arbitres sûrs. Mon propos ne vise ici qu’à identifier les causes d’un malentendu tenace qui veut que l’intention suffise à faire le poète et fait omettre le forcené travail qu’il faut pour y parvenir. On admet sans discuter qu’un long et exigeant apprentissage soit nécesaire pour se revendiquer chorégraphe, comédien, compositeur ou cinéaste, mais tout se passe comme si cette contrainte ne valait pas pour la poésie. »

J’arrête ici car bien sûr je ne veux pas déflorer la suite. Il faut se plonger dans le point de vue passionnant de l’auteur sur le désir, sur le rythme dans le vers, sur le rapport de la voix du poète à la langue, sur la gestion de la « situation poétique » – j’en parlais à l’instant – par rapport à la société. Je crois que quiconque lit des poèmes, et davantage encore, quiconque aura entrepris d’en écrire – ce « chemin de vie » dont parle Siméon – tirera bénéfice à lire cet essai simple et franc autour des questions essentielles qu’on peut se poser à propos de l’affaire de la Poésie. De l’analyse de son élan de jeunesse vers le poème, jusqu’à celle d’un parcours de vie de bientôt trois quarts de siècle, avec les enseignements qu’un constant souci de la poésie a pu lui apporter, ces pages concentrées d’un auteur à l’oeuvre abondante et largement reconnue (sans pour autant qu’elle l’ait poussé à délaisser une saine humilité), méritent la plus intime attention. Il est probable que la majorité des poètes de notre temps s’y reconnaîtraient, et que ces pages peuvent constituer un sain garde-fou, si l’on me passe l’expression, pour de futurs écrivains que tente la poésie.

La seconde section de l’essai rassemble 152 aphorismes que Jean-Pierre Siméon a rassemblés sous le titre « Matière à réflexion ».  Et cette matière est d’une évidence assez foudroyante par les observations brèves qu’elle énonce, j’en cueille quelques unes, mais toutes méritent réflexion précisément :

1. Mieux vaut un poète sans poème qu’un poème sans poète.

3. Vouloir être poète pour être connu, c’est partir en randonnée avec des tongs.

10. Il arrive que pour un vers, un poème, un recueil, le poète ait eu l’oreille absolue. Pour le lecteur, ça saute aux yeux.

18.Ne jamais douter de la poésie, mais de son poème, oui, toujours.

33. Le dessus des mots fascine mais c’est toujours dessous que ça se passe.

34. Poème : tissage, métissage. Surtout pas broderie.

60. Usage des adjectifs : pas comme des briques, comme des vitres.

64. La poésie est très précisément matière à réflexion. Elle nous réfléchit autant que nous la réfléchissons.

89. La poésie peut penser bien sûr mais il faut que cette pensée ait du vent dans les cheveux.

110. Pas de poème sans un « je » fut-il fantôme. Le moindre choix énonce un affect, une pensée, une humeur. Voire une insuffisance cardiaque.

136. Il arrive que des poèmes obscurs soient éclairants – mais jamais ceux obscurcis à dessein.

142. Le mauvais poète est celui qui préfère sa poésie à toutes les autres.

152. Aucun poème au monde ne serait justifié si la poésie n’était pas le sens ultime du devenir humain.

Si je cite de larges éclats de cette « matière », ce n’est pas que j’aie sélectionné le plus intéressant, seulement voulu montrer l’éventail des intérêts et, autour de la question poétique la diversité des questions qui se posent à un poète de long cheminement, qui en ce mince livre s’est appliqué avec bonheur à offrir un condensé transparent de son expérience. Il est des poètes qui s’expliquent, d’autres qui soit ne le veulent pas pour des raisons qui leur appartiennent,  par exemple désir (suspect) d’entretenir un certain mythe, soit ne le peuvent simplement pas. Jean-Pierre Siméon fait ici partie de ceux qui mettent cartes sur table, même si certaines d’entre elles, précisément pour des raisons qui tiennent à l’essence de la poésie, nous interrogent à la manière de ces lames du Tarot dont on n’a jamais le sentiment d’avoir épuisé leur réserve de significations !

                                                                        ©Xavier Bordes – (Paris – 16/4/23)

Fréderic Vitoux de l’Académie française, L’Assiette du chat, Un souvenir, Grasset  ( 18€ -172 p), mars 2023.

Une chronique de Nadine Doyen

Fréderic Vitoux de l’Académie française, L’Assiette du chat, Un souvenir, Grasset  ( 18€ -172 p), mars 2023.


Frédéric Vitoux, l’auteur du Dictionnaire amoureux des chats, dédie cet opus à la regrettée Zelda. Baptisée  Zelda, comme un clin d’oeil à l’épouse de Francis Scott Fitzgerald, apprend-on à l’entrée intitulée : Les chats de ma vie. 

Le titre intrigue.  Quel mystère entoure cette assiette du chat, « une soucoupe de faïence » avec décor hollandais. ? À qui appartenait-elle ? Pourquoi déclenchait-elle des hostilités parmi sa fratrie au moment de la mise du couvert? Personne ne voulait manger dans cette assiette ! Quelqu’un se dévouait.

L’ académicien brosse le portrait de son père, déjà familier à ceux qui ont lu ses livres. Par exemple dans le  Grand Hôtel Nelson il est question des clichés pornographiques du grand-père Vitoux auxquels il est fait allusion dans ce livre.

Il se souvient d’une chatte Fagonette et subodore que sa grand-mère lui aura trouvé un autre toit, sous prétexte de l’asthme de son fils, (père du narrateur). Un père «  vieux comme le monde ou incompréhensible comme le monde. » Un homme taciturne qui a caché son enfance, qui a verrouillé ce qui le concernait. 

Dans ce livre, le romancier revisite sa propre enfance, évoque celle de son père en alternance . Il convoque également sa mère, sa fratrie et ses grand-parents. Une famille de taiseux, où on ne parlait pas.

Frédéric Vitoux a donc été «  élevé dans  « un désert de chat » ! Ceux qu’il croisait , c’étaient ceux qui déambulaient le long des quais,  dans le quartier de l’île Saint-Louis. Peu de ses amis d’enfance avaient un animal, alors les chiens de ses camarades de classe le fascinaient.

Enfant ,  c’est surtout par la littérature qu’il a connu les animaux , la nature, la forêt. Il se remémore les jeux en famille à table, autour de Tintin. Il décrypte leur rapport  père/fils .

Il évoque son parcours scolaire, (l’aide aux devoirs),  les espérances des parents : le voir embrasser une carrière d’officier de marine . Ces attentes deviennent  «  un fardeau » pour l’adolescent. Toutefois il a bénéficié  finalement d’une grande liberté au moment de ses orientations et de ses engagements. Lui dont les opinions étaient à l’opposé de son père, « homme de droite », aux positions conservatrices.

Puis, il retrace sa carrière, ses débuts à la revue Positif avant son entrée  à la rédaction du Nouvel Observateur. Il s’interroge  sur le silence qui a régné quai d’Anjou et tente de percer les énigmes.

En même temps, il ressuscite la dynastie des chats qu’il a connue , rappelle les circonstances de leur adoption successive. ( Mouchette,  Papageno, Zelda) et quelques anecdotes. C’est son épouse Nicole qui lui a transmis cet amour et cette passion pour les félins, au point de vivre en leur compagnie et de leur consacrer des dictionnaires et l’ouvrage Les chats du LouvreC’est le coeur serré que l’on assiste à la piqûre létale de Zelda, cette chatte que la famille Vitoux avait sauvée un soir de décembre 2008 puis recueillie. Et définitivement adoptée.

L’auteur nous émeut également quand il relate la maladie de son père et les confusions qu’elle provoque. 

 En lisant les carnets de souvenirs consignés par son paternel, l’auteur  n’a pas réussi à comprendre pourquoi il y a tant de pans de vie occultés. « Les lambeaux de  souvenirs de nos  enfances ne sont jamais factuels. » Pas de trace de la chatte Fagounette, animal redouté du père. De même Clarisse semble avoir été reléguée de sa mémoire.  Pourtant cette femme  a joué  un rôle primordial dans l’éducation de l’auteur, à la fois nounou, tante. Il lui a d’ailleurs rendu hommage dans une biographie.(1)

Mais pouvait-elle être responsable de la mésentente, de la désunion de ses grands-parents ? Cependant ausculter l’intimité conjugale a des limites. «  Il y a un seuil qu’aucun étranger ne parvient à franchir ».

Le romancier biographe sonde sa mémoire, et se retrouve confronté à une pléthore d’interrogations qui tournent à l’obsession. Une phrase traumatisante, entendue à cinq ans l’a hanté : « On aimerait te manger à la croque-au-sel » !

Parmi les non-dits, on retiendra les points suivants :

L’orientation sexuelle du  couple formé par son cousin Jojo et son compagnon Monsieur Félipe, chez qui l’auteur, alors âgé de treize ans, a séjourné à Marseille après un camp de scouts. Dans la famille Vitoux la tolérance et le silence prévalaient. 

L’amour inconditionnel de Clarisse pour Henriette Rouyer/Vitoux, son professeur  de français et d’anglais avait « quelque chose d’insensé ». Auraient-elles partagé une forme d’amour saphique ? Cette ferveur, cette adoration hors normes ont fait naître chez Clarisse la vocation d’enseigner à son tour.

La  filiation d’Odette Lévêque, fille de la domestique des grands parents, présentée comme la sœur de lait. Mais ne serait-elle pas plutôt le fruit d’amours ancillaires au sixième étage  du quai d’Anjou ? Donc une demi-sœur. Un secret bien gardé. Exilée aux USA., Odette aimait retrouver le quai d’Anjou. Elle reste une comète qui « a laissé  un sillage lumineux, tant sa présence avait été phosphorescente et joyeuse ».

On devine la frustration de l’enquêteur qui n’a plus de témoins potentiels à questionner,  qui ne dispose que de cassettes d’interviews inaudibles. 

« Les bandes magnétiques s’effacent, les sons deviennent une bouillie sonore ».

 Il se reproche son incuriosité. Pas de courriers à consulter, aucun objet palpable, juste des albums photos que son épouse Nicole se plaît à compulser.

Espère-t-elle y débusquer des indices ?

L’écrivain signe un récit à la veine autobiographique, pétri de sincérité, teinté de regrets, qui incite à lire ses romans précédents. Le chapelet de souvenirs fait revivre les fantômes qui ont taraudé l’auteur. «  Le souvenir, c’est la présence invisible » selon Hugo. «  Le passé est un trou noir à la formidable puissance d’attraction ».

( 1) Clarisse de Frédéric Vitoux

© Nadine Doyen

Hélène Honnorat, KL, complots et caducées, Éditions GOPE, (189 pages), Février 2023.

Une chronique de Nadine Doyen

Hélène Honnorat, KL, complots et caducées, Éditions GOPE, (189 pages), Février 2023.


L’écrivaine gobe-trotter Hélène Honnorat nous a déjà fait voyager avec la version illustrée de Sois sage, ô mon bagageDans ce roman, elle campe cette fois son intrigue en Malaisie, plus précisément à Kuala Lumpur, en 1998, année riche en événements. Une ville « où les gratte-ciel émergent des marécages comme des lotus ». La narratrice explique le sens du nom : « Confluent vaseux ».

Un congrès coïncide avec les seizièmes jeux du Commonwealth auxquels assistent la reine Elisabeth II et le Prince Philip, si bien que les hôtels débordent ! 

Un vrai casse-tête pour les organisateurs de Caducée Tours. On suit donc les échanges entre Caroline sur place et ses collègues à Paris. Sa mission : recevoir, loger et « cornaquer » un groupe de sommités du monde médical, dans ce pays naguère sous-développé que le chef de gouvernement a transformé en « jeune dragon ».

Ses inquiétudes sont palpables à cause du retard des travaux dans la finition des hôtels qui doivent loger les participants au séminaire. Des palaces ! Il faudra répartir les participants dans deux hôtels. Dans les couloirs du Sabah flotte « une odeur amère ».  Le drapeau malaisien, en guise d’ornementation.

Caroline part donc faire l’état des lieux avec un chauffeur guide et commente l’architecture futuriste, les différents quartiers. Le Padang, « la miraculeuse gare anglo-indienne à clochetons », le terrain de cricket. La mosquée nationale « hissant son minaret en forme de parapluie fermé. »

 Le Nouveau Village, le quartier des ambassades. Des buissons d’hibiscus mais aussi  « des cratères boueux d’où émergent des grues ».

La population croisée est un vrai melting pot : Chinois, Malais, Japonais, Philippins,  Indonésiens… aux confessions diverses. D’où les différents lieux de culte : temples,  mosquées, la cathédrale Sainte-Marie.

Le lecteur n’a plus qu’à consulter une carte de la capitale, des photos des lieux cités pour prendre conscience de la hauteur des imposantes tours Petronas. 

Pour Caroline, ces « princesses » lui rappellent « Le Cantique des colonnes de Paul Valéry ». Des « championnes planétaires, avec leurs pinacles jumeaux embrochant à leur base deux globes d’acier creux. »  En clé de voûte s’allume dans la nuit WASASAN 2020, la vision de Mahathir Mohamad. Sa mégalomanie est fustigée.

La Malaisie ouvre grand les yeux sur l’horizon 2020, autrement dit 

 « dua puluh dua puluh » !

Avec Boris, le médecin attaché à l’ambassade, Caroline devise sur la situation politique du moment, des rumeurs concernant les accusations contre le dauphin  Anwar Ibrahim, le joker de Mahathir, le «  Doctor M ». Déchu, Anwar s’est retiré dans la banlieue résidentielle de Bukit Damansara, où un chauffeur accepte de conduire Caroline moyennant quelques dollars ! Mais celle-ci sera sommée par des policiers de quitter le site.

Le lecteur est vite mis dans l’ambiance : on boit du rooibos, on paye en ringgit. L’exotisme réside dans les plats offerts aux congressistes : du roti (petite crêpe épaisse), un nasi lemak (riz au lait, œuf dur, poulet), laklaks, onde-onde (connu comme boule de sésame sur une feuille de bananier), du « bubur ayam ou du bubur ikan » (porridge). On sert du poulet tandoori dans les marchés de nuit, des « glass noodles, des dumplings » dans les hôtels. On fréquente le marché du dimanche (« Sunday market) et on subit les embouteillages au retour.

Le vocabulaire est déroutant : « palu » (pan de sari), « baju kurung » (jupe longue …), « songkok » (traditionnel petit chapeau malais de feutre noir), « vinâ » (luth indien), « cristao » (langue), « wayang kulit » (marionnette). On circule en trishaws.  On pratique l’écriture phonétique pour les panneaux signalétiques. 

 On décourage Caroline de conduire ses congressistes à Malacca, capitale pourtant digne d’intérêt.  

Car la ville est en ébullition, non pas seulement du fait de la présence d’Anwar Ibrahim (le dauphin banni en campagne), mais aussi par celle des pèlerins rendant hommage à la « Santa Cruz » en ce deuxième dimanche de septembre. Le Dr Wang propose à Caroline d’aller écouter Anwar, lui qui sait galvaniser les foules, et dresse le portrait de ce dernier. Il se montre inquiet pour ce dirigeant politique victime de complot et d’accusations « d’inconduite sexuelle ». Ne risque-t-il pas la prison ? 

Un pamphlet circule à son sujet, que Caroline définit comme un « butin méphitique » dans lequel sont énumérées les tares du dauphin déchu. 

 Des visites d’hôpitaux sont organisées. Caroline, qui fantasme sur Maxime, rêve de prendre pension dans une « Two Bedded Deluxe, une VIP suite ». 

Des visites surprises sont annoncées pour les jours suivants. La place « Merdeka », plus connue sous le nom de la place de la « Liberté » est pavoisée pour les Jeux. Une stèle a été érigée pour commémorer l’indépendance du pays, le 31 août 1957. L’Union Jack ne flotte plus. Toutefois la reine Elisabeth et son époux assistent à la clôture des jeux. Occasion pour évoquer le sultan du Brunei qui reçoit dans son palais résidentiel à plus de 1700 pièces. Sont évoqués ses projets, dont l’acquisition de biens à Paris !

Un ingénieur nous donne le vertige avec les chiffres relatifs aux tours jumelles et en nous propulsant au sommet des tours qui ont détrôné la « Sears Tower » de Chicago.

Grâce à cet ingénieur, une vingtaine d’impétrants ont pu accéder au Saint des saints !

Le groupe dont s’occupent les organisateurs est désigné tantôt comme un « cheptel », tantôt comme des « zèbres » ou encore « des ouailles », « un essaim », « une escouade », « une fournée » ! Véhiculer « ce troupeau de toubibs » avec tant de nationalités peut entraîner des différends quand les susceptibilités sont heurtées. La diplomatie s’impose. Le rythme effréné s’accélère en fin du roman avec simultanément la visite de la reine (qui débarque en pleine tempête politique), une agression, une arrestation. 

Le suspense s’installe avec cette histoire de python, la présence de seringues.

Avalanche de télégrammes diplomatiques. Un autre complot se tramerait-il ?

 Que cache l’expression « classé secret » ?

Hélène Honnorat ponctue son roman de nombreuses références littéraires : Les saisons de Maurice Pons, Boris Pasternak, Cendrars et d’une pléthore de termes en anglais « haze », spectacular », « blood and bandage ». L’auteur a une propension aux énumérations, ce qui génère de longues phrases.

Les entrefilets, les extraits de coupures de presse rendent compte de la situation politique du moment. (Corruption, complots, islamisme). 

L’épilogue daté de 2021, puis de 2022, informe du « coup de cymbale : valse de trois chefs du gouvernement en quatre ans, le roi de Malaisie nomme Premier ministre celui que les adversaires voulaient éliminer, Anwar Ibrahim, « le miraculé de la politique » ! 

Notre guide a réussi le tour de force de nous faire voyager, de nous donner le tournis, de nous immerger dans une autre culture et d’attiser notre curiosité pour ce pays. 

Un style enlevé, imagé, corsé d’humour, d’ironie. Avec en toile de fond, « une symphonie puissante » et bruyante et les effets du passage de la mousson. 

© Nadine Doyen

Cécile A. Holdban – Osselets – illustrations de l’auteure, Le Cadran Ligné, 48 pages, avril 2023, 13€

Une chronique de Marc Wetzel


Cécile A. Holdban – Osselets – illustrations de l’auteure, Le Cadran Ligné, 48 pages, avril 2023, 13€


 Il y a deux choses qui ne trompent pas, et montrent l’authenticité rare de cette poète : d’une part elle dit toujours ce qu’elle a à dire le plus vite et sobrement possible (« Un jour, on ne fit rien d’autre/ que déjeuner du soleil » p. 37 – voilà qui résume la primordiale vie autotrophe; ou « S’il n’y avait qu’un seul bleu possible/ le sommeil n’existerait pas » (p.18) – voilà pour dire la gradation des fonds de monde dont dispose l’humain cerveau). Elle ne s’attarde pas, elle n’a pas d’amour particulier pour ses propres formules, elle consigne seulement ce que sa pensée a atteint, et se tient à ce qu’elle en retient. Elle étoufferait de garder pour elle cette « musique intérieure » qu’elle n’a pas choisie, dont peut-être la remontée même la menaçait (c’est l’inverse de ce que fait voir son activité de peintre, où elle prend tout son temps – et donne tout son espace ! -, laisse venir ses images à complétude, articule et fait respirer les silences extérieurs qu’elle en distingue et y agence).

D’autre part, elle ne vient jamais précéder ce qu’elle dit, se tient soigneusement derrière ce qu’elle énonce,

« Il pleut sur les roses

et soudain on ne sait

si l’eau vient des nuages

ou du coeur rouge des fleurs » (p.36)

s’esquivant non par simple modestie (moins encore par goût du secret), mais parce qu’elle a déjà bifurqué, cherche tout de suite ailleurs, se guidant sur ses propres pas de côté, et n’oubliant jamais que le labyrinthe est plus vaste que tout ce que strophe après strophe elle en révèle. L’univers ne paraît pas avoir ici de secrétaire global, mais de simples juges de paix locaux, qui explorent ses usages à leurs risques et périls :

« Le long voyage au fond de soi commence

à bord de navires nus

sans la voile des frondaisons » (p.39)

 C’est que Cécile Holdban est polyglotte (hongrois, anglais, allemand, français …), qu’elle sait saisir une nature elle-même polyglotte, qui parle  plusieurs registres d’éléments, plusieurs langues (la mécanique, l’optique, l’électrique, la géométrique, la thermique …) et ne cesse d’entre-traduire ses propres productions, de devoir obtenir les unes des autres ses diverses dimensions d’activité. Elle en connaît donc la palette, le nuancier, l’échelle des présences, dans l’incessante universelle opération (qu’a le monde) de se mêler à soi-même. Dans une disponibilité à la fois (étrangement) ardente et « chagrine ». 

« Un jour

en changeant de nom

tu as sauvé

ton visage du futur » (p.16)

 À la fois joie d’une renouvelée conversion (comme une foi se tournant sans cesse vers plus vrai qu’elle), et tristesse d’un constant déséquilibre (comme l’esprit polyglotte paye son indéfinie souplesse du deuil, en lui, de tout centre de gravité). On va de bond en bond, comme un triple sauteur (maître de ses propres ricochets), mais récoltant à chaque « rebond » la seule énergie rendue par le sol, le « bleu » veiné des contusions, le levain des seuls talons. Une ballerine dans un labyrinthe.

« Observant le labyrinthe

je suis à la fois celui qui le crée

et celui qui s’y perd  » (p.9)

Dédale qui « chagrine » (les chemins se valent et aucun n’a de sens; aucun pas n’assure passage aux suivants;  même tricher ne désembrouillerait rien), mais danse forcée de dépassement (« partir de soi pour plus de transcendance » dit quelque part l’auteure, puisque l’issue du labyrinthe ne viendra que d’une autre manière de l’arpenter, se fiant aux courants d’air, à l’humidité des cloisons, à la terre battue ou non des sols, à l’épuisement gradué des lumières : une liberté à la Escher, qui avance par éliminations, s’esquisse sur le miroir même et crayonne son propre sillage pour savoir au moins par où ne plus passer).  

« Le chemin tient dans la main

de celui qui le dessine  » (p.9)

 La foi poétique surnaturalise l’attention : nous observons passionnément comment la nature se débrouille d’elle-même, et y adaptons (calibrons, étageons, cicatrisons) notre chant :

« Les horizons blessés nous parlent parfois

de dommages plus intimes » (p.15)

 Ainsi nos larmes ont à apprendre des nuages, que pleuvoir allège et clarifie; nos enfances ont à apprendre des vagues, toujours imperceptiblement soulevées; nos loisirs de l’impossible oisiveté du réel (qui ne mène à rien que parce qu’il est toujours ramené vers lui-même); nos replis de l’immense origami cosmique qui ne rabat nulle chose sur elle-même sans l’épaissir à proportion, mais symétriquement ne sait déplier quoi que ce soit sans le désarticuler d’autant. Voici alors, une à une, quatre leçons de choses :

« Les larmes empêchent la lumière

de sombrer tout à fait

dans le gouffre de l’oeil » (p.21)

« Les vagues cachent

sous leur paupière

le secret des prairies de la mer » (p.33)

« Il est impossible de ne rien faire

lorsqu’on ne fait rien on fabrique du temps

ce temps germe

dans ce qui en nous se défait » (p.24)

« Novembre

plier les coins du ciel

en chaque arbre

puis en chaque feuille » (p.39)  

 L’auteure est comme une sainte espionne du Devenir, se montrant à la fois d’une incommensurable nostalgie (« La mémoire brode au fil or et noir » p.41), et d’une inconsolable volonté (« Le temps galope à dos de nuit » p.40), comme une enfant joue aux osselets – semble indiquer le titre -, à la fois plus libre du néant et plus consciente de la mort que l’adulte. Osselets : comme nous les astragales de moutons, la nature recycle en actions imprévues tous ses anciens moyens d’existence, comme l’avouent ses empreintes, et le hurlent ses ricochets. Il y a peut-être dans le titre énigmatique (et glaçant) du recueil l’idée que le jeu d’être conscient est une incomparable torture. 

 La torture aussi est un jeu : dans la variante ultime du jeu d’osselets (la tête de mort), on place d’abord, précautionneusement, les quatre osselets blancs entre les  premières phalanges des doigts, puis, ayant lancé et rattrapé dans sa paume l’osselet rouge, on fait redescendre en elle, sans lâcher le rouge – et sans utiliser l’autre main – les osselets ainsi fichés, par des mini-contorsions musculaires de la main jouant d’elle-même. Or cette acrobatie articulatoire a son équivalent (ou son précurseur) dans le supplice ancestral des os broyés : le tourmenteur médiéval disposait entre les doigts du patient des os surnuméraires avant de lui comprimer latéralement la main. L’aveu requis s’obtenait vite, ce jeu de l’étau portatif étant réputé, pour l’intensité des douleurs créées, sans égal (on ne restait pas longtemps beau joueur dans ce mortel serrement de mains). Mais le jeu d’osselets ici est pacifique, inspirant et généreux : il s’agit bien de ne ramasser les os blanchis au sol que le temps d’envol de l’os père et rouge. Le droit de glâner n’est que dans l’altitude réussie : la poésie ne récolte que ses propres lancers d’apesanteur. Mais Caillois semble y surveiller Prévert.

« Le temps se cueille endormi

sur des totems de fleurs » (p.25)

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© Marc Wetzel

   Poète, traductrice, dessinatrice et peintre, Cécile A. Holdban est née en 1974. Elle co-anime avec Sébastien de Cornuaud-Marcheteau l’étonnante et attachante revue en ligne « Ce qui reste » (qui a par exemple publié des inédits de Vincent Dutois). Ses derniers recueils : « Poèmes d’après » et « Toucher terre » chez Arfuyen, et « Pierres et berceaux » chez Potentille (https://revue-traversees.com/2021/11/24/cecile-a-holdban-pierres-et-berceaux-potentille-septembre-2021-16-pages-7e/)