Claude Vancour, La nuit n’a pas sommeil, poésies, Éditions Maïa, 141pages, 19€ttc, 2022

Une chronique de Lieven Callant

Claude Vancour, La nuit n’a pas sommeil, poésies, Éditions Maïa, 141 pages, 19€ttc, 2022


Sur la couverture, une illustration de Bernadette Laval-Físera nous montre un personnage sur une plage, au crépuscule regardant quatre personnes s’éloigner vers la mer. Règne comme un premier mystère, une première interrogation poétique entre deux lumières comme il y en aura tant d’autres dans le livre.

Le titre du recueil évoque l’intranquilité, une perturbation du repos: La nuit n’a pas sommeil. Le poète reste éveillé. Car ce titre peut signifier à l’instar de ce qui se passe autour de nous, que les temps obscures véhiculant les idées sombres de la guerre, de la méfiance vis à vis de l’autre n’ont pas sommeil non plus. Le poète reste alors ce phare, ce passeur de lumière et d’espoir. Il est celui qui reste attentif à l’ingrédient de base de la poésie: l’amour, la clairvoyance.

Le début de l’ouvrage nous révèle ainsi les projets de la poésie. 

« Avant même la parole, la beauté
occupe toute la place de l’éveillé,
et l’aveugle clairvoyant ouvre le chemin,
malgré les ronces des souvenirs. »

« Écrire au travers
d’une plus vielle écriture
dentelle noire sur la trame
de la lente marée haute de l’inspiration »

« Poésie qui tamise les mots » « au-delà de l’étouffement »

Claude Vancour reprend continuellement son travail d’écriture qu’il nourrit volontiers d’autres lectures. Certaines images reviennent modifiées, certaines phrases, certaines strophes sont reprises et montrées sous un nouvel angle. Le poème fait écho de lui-même. Le poème est à la base, déjà un écho.

L’auteur n’oublie pas non plus d’appuyer l’importance de la trace écrite. Au delà de la parole, « au-delà de l’étouffement » « Les mots nous disent en rang serré le peu de cas fait de notre respiration. Ils sont bien plus solides à l’encre indélébile » Les mots du poèmes sont-ils les « instruments du silence »? Ceux de Claude Vancour ne semblent pas voués à n’être que des performances éphémères, les visées sont plus profondes.

Pour le poète, la poésie est aussi geste, mise à plat de soi-même et éventuellement de ses contradictions, ses regrets. Écrire un poème est une action aussi importante que les autres même si elle est passée sous silence. Ce recueil de poésies a une élégance rare et discrète que j’ai comparé à cette autre oeuvre fameuse que sont les tapisseries de la Dame à la licorne. La Dame rassemble autour d’elle dans un jardin comme on le ferait pour un poème tout ce qui importe à la vie. Les cinq sens: vue, toucher, odorat, ouïe, goût et place au dessus de tout, l’énigmatique « À mon seul désir ». On retrouve dans les poèmes de ce livre ces appels aux sens. Ils prennent plusieurs strophes, occupent plusieurs poèmes ou se résument à une poignées de mots. Les formes poétiques varient en longueurs, en intensité, en luminosité. Le sixième sens peut peut-être alors être interprété comme étant la capacité à aimer. Désir amoureux de la vie et de ses multiples ingrédients.

Claude Vancour se questionne aussi sur la manière d’évoquer cet endroit de la poésie qui ne se reflète par aucun mot. 

« Eurydice, gantée,
à la limite du précipice,
titube mais passe
et l’enfer, pire,
est de l’autre côté.
Il la revoit enfin,
de dos, déhanchée,
prompte à disparaître
et soudain elle s’arrête,
retournée, elle veut sourire,
ses lèvres restent
empierrées. « 

La partie sombre d’un astre, la nuit et ces instants où la lumière ne nous éclaire plus, où il nous faut appréhender le monde autrement que par ses parties les plus visibles. Une approche par le rêve éveillé et lucide propre au poète.  Si les paupières se ferment, les mains se tendent, l’esprit se soulève, la pensée voyage.

« Poser le bleu du lac
comme une nappe où s’inscrit
l’empreinte, doigts écartés,
du passage minuscule
de l’homme sur la terre. »

Ce qui reste
à Eugenio Montale, i.m.

Pierre qui reste sous l’arbre et les genêts,
os de seiche que les oiseaux négligent,
le bois mort choisira
un masque minéral pour durer
aussi longtemps que la pierre, après
le départ des hommes.

Au gré des sept parties qui constituent la charpente du livre, on sent naître une évolution comparable à celle de la vie, avec ses saisons et un déroulement du temps qui n’est pas linéaire. Claude Vancour construit ses poèmes en explorateur chaque mot est un pas sagement choisi. 

Claude Vancour est le nom de plume de Vladimir Claude Fišera. Il fait partie des auteurs publiés par la revue Traversées. Il est aussi traducteur de poésies anglophones et slaves, l’auteur d’anthologies ainsi que d’ouvrages universitaires d’histoire et de science politique. On peut lire quelques unes de ses chroniques ici

© Lieven Callant

Yves NAMUR, La nuit amère, Arfuyen, 128 pages, avril 2023, 14€

Une chronique de Marc Wetzel


Yves NAMUR, La nuit amère, Arfuyen, 128 pages, avril 2023, 14€


Une nuit amère paraît double peine : aigreur et obscurité. On se reproche d’y avoir goûté et il faut cacher sa rancoeur. C’est comme la saveur hostile d’une triste transgression, ou l’aveu plus pénible encore de n’avoir pu l’exprimer. Comme la pomme prohibée serait pourrie, l’amande interdite se révèlerait amère (la main compromise pue, sa trace trahit un fuyard, le dé pipé tombe à l’eau, le jeune coucou projette au sol les ayant-droits du nid). Une Muse acrimonieuse s’en tiendrait à de crépusculaires casserolades sur les mésaventures d’une main, les ambiguités d’une trace, les prétentions d’un dé, l’envol égaré d’un oiseau. L’âpre, vain et si susceptible ressentiment ferait, un recueil de plus, devant nous son beau et son subtil. Mais non, pas du tout. Yves Namur n’est pas là pour ça (« Namur et aile » est l’anagramme de son titre) : si la nuit de quelque chose est amère, sa mise au jour (la perte de son secret) l’adoucira. Notre médecin est artiste et poète : le mal, qu’il connaît professionnellement par coeur, ne l’impressionne guère. Et puis l’art a ses moyens exclusifs de fournir des joies que commettre le mal n’atteint pas; et un art de la parole ajoute ce formidable atout de trouver les formulations qui rendent le bien aussi tentant que le mal, et le pouvoir de les faire entonner au lecteur de bonne foi (officiant ravi, dès lors, d’un exorcisme inespéré, et comme appariteur ou apôtre d’une Pentecôte verbale accessible et gracieuse).

Ainsi du secret (deuxième séquence du livre) des mains : seules elles savent « ce qu’il en coûte de vivre », se comprennent directement les unes les autres, ne craignent rien d’un vide que leur propre paume épouse et assume. L’auteur demande (p.25) : une main disparue, qu’a-t-elle laissé ? et répond : les silences qui ne sont que d’elle ! Un corps fut gestes : il ne les sera plus. Un corps se servit du monde : il n’en a plus. Un corps scandait ses paroles : il n’en permet plus.  La main mortelle avoue qu’elle n’aura pas le dernier geste, mais puisqu’elle aura fait trembler les vies, elle « habite désormais la vie tremblée ». 

Ainsi du secret des traces (troisième et neuvième séquences du livre) : même les traces d’un « désastre » ont quelque chose d’infaillible, de ponctuel, de concis; l’empreinte a l’humilité du sol où elle se couche; elle dure autant que la marque où elle loge; elle a la serviable objectivité de voyager pour nous « hors de la pensée » (p.42); elle subordonne son présent à l’antériorité qu’on cherche en elle; elle  « scintille » encore dans la présence désertée, n’exige rien de son propre support, nous laisse écrire ce qu’elle ne peut lire d’elle-même. Les traces consentent à porter sur leur dos nos moyens mêmes de reconnaissance.

Ainsi encore de l’expression secrète des dés. Namur imagine formidablement  (septième séquence) ce qu’un dé – qui nous offre d’avoir son hasard bien en mains ! – pense de ses faces numériques, comment chacune assume le numéro  qu’elle ne porte que pour nous le sortir. Le dé juge ainsi la solitude butée de son « un », le narcissisme intempérant de son « deux », l’incorrigible curiosité de son « trois », l’égarante stabilité de son « quatre », la croix effondrée de son « cinq », l’insensible plénitude de son « six » … mais considère, assez heureusement dépassé pour le laisser au poète, « comment sept cueille la rose du temps/ Et l’offre au premier venu/ Qui n’en revient toujours pas/ D’être l’objet d’une telle attention » (p.79) !

Ainsi, enfin, des oiseaux (huitième – et extraordinaire – séquence), tendrement pressés par l’auteur de signifier ce qui leur « importe vraiment », pour y saisir ce que leur conduite ou maintien nous aide à reconcevoir des nôtres, ce que leur disponibilité au monde change au monde de la nôtre, ce que les conditions de leur chant inarticulé évoquent aux devoirs cachés de nos mots, ce qu’ils laissent les hommes continuer ou non de leurs indices de passage et signes de présence . Ce sont nos auxiliaires de loyale légèreté, et nos guides d’oubli : « Le regard des hommes/  Est parfois pris au piège du givre./ Mais un oiseau est là/ Qui vient boire la fraîcheur/ Et libère alors dans l’aube/ Nos pensées et ses troubles,/ Les parfums de l’incertitude/ Et ceux du recommencement. » (p.89). Nous rêvons de ce qu’ils nous font voir, et nous perchons sur ce qu’ils élèvent de nous. 

On lira, dans les extraits qui suivent, quelque chose de la quatrième séquence (« Les feuilles le savent bien« ) où le poète choisit encore un objet révélateur (ici, des feuilles d’arbre), c’est à dire met sa poésie à l’école de la perception en mettant la perception même à l’école d’une feuille, apprenant (et faisant comprendre) de cette dernière les exigences de retrait, de caducité, de toute-venance, d’acceptation du peu de son propre être et, sous nos pas d’automne,  de son si discret recyclage. 

Yves Namur, fidèle pourtant au rythme si caractéristique de sa vigilance, renouvelle ses thèmes, et, comme malgré lui,  nous surprend encore. Vue de France, l’humilité farouche et résolue des grands poètes wallons (Dugardin, Núňez Tolin, Savitzkaya même …) est là : gens qui devinent ce qu’ils chantent, et peuvent ce qu’ils devinent. C’est peu, mais c’est immense : ils font vivre la ressource à venir, ils civilisent préventivement l’inconnu que leur âme livre au domaine public; Namur, malgré sa gravité, vient ici en malicieux détective de désastre, comme il fut (dans O, l’Oeuf), bruiteur de genèses, toujours parieur assermenté et bénévole goûteur de nos catastrophes, toujours arpentant pour nous le mal qui se forme. Ses pas vont vers le vide, mais leur bonté nous y précède : un être nous devance, praticablement, dans l’amère nuit de ce qui se reformera sans nous.   

                                                 

« Entendre

Suppose

Que le vide soit d’abord en nous.

Les feuilles le savent bien,

Elles

Qui se retirent

Et s’absentent souvent du monde. (…)

Sentir

Implique qu’on remonte 

Vers la source.

Les feuilles le savent,

Elles

Qui connaissent l’humus

Et les profondeurs.

Toucher

Nous contraint à ne plus connaître

Nos mains.

Les feuilles savent ça,

Elles

Qui s’abandonnent volontiers

Aux promeneurs

Et aux rêveries du solitaire. (…)

Parler

Nous réclame toujours

La plus grande discrétion.

Les feuilles le savent aussi,

Elles

Qui murmurent à peine

Sous nos pas

Et nos vaines promesses » (p.49-54)


 ©Marc Wetzel

LE ROMAN DE RÉFÉRENCE ET DE RÉSISTANCE SUR L’UKRAINE CONTEMPORAINE : DAROUSSIA LA DOUCE DE MARIA MATIOS

LE ROMAN DE RÉFÉRENCE ET DE RÉSISTANCE SUR L’UKRAINE CONTEMPORAINE : DAROUSSIA LA DOUCE DE MARIA MATIOS

                                                        par  Vladimir Claude  Fišera


Maria Matios (née en 1959) est un des écrivains ukrainiens actuels les plus connus. Poétesse, elle écrit aujourd’hui plutôt de la prose et son roman Daroussia la douce est devenu un véritable best-seller. C’est l’ouvrage-symbole des combats pour l’indépendance véritable du pays qui refuse la tutelle de la Russie : écrit en 2002-2003, il fut publié en 2004, quelques mois après la révolution dite de Maïdan qui chassa les pro-russes du pouvoir et reçut l’année suivante le prestigieux Prix Chevtchenko, du nom du plus grand écrivain en langue ukrainienne. À la faveur de la seconde révolution, dite de l’Euro-Maïdan en 2014, il paraît un an plus tard en français et dans d’autres langues et sera alors sacré livre de l’année par la BBC. 

Maria Matios, professeur de l’Université de Bucovine à Tchernivtsi, sa région natale, devient alors pour un temps secrétaire du Conseil de Sécurité et de Défense de son pays et publie des extraits de son journal de guerre. L’Ukraine entre alors en cette même année 2014 dans la guerre actuelle avec l’occupation russe de la Crimée et d’une partie de la région frontalière du Donbass. Entretemps, Daroussia la douce a été élu meilleur roman ukrainien des quinze premières années de son indépendance. En 2022, quand la Russie entame une guerre totale contre l’Ukraine, ce roman sera réédité en français (Gallimard, 198 pages, toujours dans la traduction d’ Iryna Dmytrychyn) et connaîtra une nouvelle vague de succès .

Ce roman est l’histoire, dans un village reculé et aux mœurs traditionnelles, entre 1930 et 1950, d’une petite fille, puis jeune fille puis femme Daroussia, dite la douce comme on dirait la simple d’esprit, l’imbécile, non pas heureuse mais souffrante sans qu’on sache pourquoi. Elle est par ailleurs gentille et sait tout sur toute la vie du village qui médit d’elle et la dit folle car elle ne parle pas. Les villageois eux ne disent pas la vérité dans ces années de terreur  russo-soviétique et, sauf deux exceptions, sont « des gens bien », obéissants voire informateurs du pouvoir soviétique, représenté par des Ukrainiens russisés et tout puissants grâce à leur police politique, celle des « moscovites ». On aurait dû traduire ici plutôt« ruskofs », terme qui correspond à l’ukrainien « moskaly ». 

Le chœur des commères, tel un chœur grec ancien, survit à cette histoire jusqu’à aujourd’hui, avouant tout à la fin et encore à mi-mot qu’il savait le viol de la maman de Daroussia par le chef de la police secrète soviétique en 1940 à son arrivée en Bucovine abandonnée par l’occupant roumain. Il l’avait alors accusée d’aider des maquisards ukrainiens alors qu’elle paissait sa vache près de leur cachette à la frontière avec la Galicie. Les deux régions seront réoccupées par Moscou en 1945 après le départ des Allemands. 

Le violeur revient en 1949, ne reconnaît pas sa victime mais pousse la petite Daroussia de dix ans, naïve, à  avouer en échange de bonbons la complicité forcée de son père avec les maquisards indépendantistes, ce qui entraîna la déportation du père et le suicide par pendaison de sa mère. Par la suite, Daroussia qui sortait de sa « maladie » grâce à son nouveau compagnon, un autre prétendu « simplet », rompra avec lui et retombera dans son mal. En effet, démuni, il avait porté en sortant de prison politique pour mauvais esprit, un pantalon bouffant et des guêtres militaires données par son garde-chiourme, accoutrement semblable à celui du violeur de sa mère pendue et de son suborneur. Là aussi elle ne s’en explique pas. On n’apprendra que cent pages plus loin –par sa mère avant de se pendre et par le chœur des commères– la cause du silence de sa mère violée (battue par son compagnon soupçonneux et jaloux à tort) et de la maladie de sa fille Daroussia, sa terreur des bonbons et des uniformes soviétiques.

Tout cela est raconté dans un style de flash-back cinématographique où les événements se rembobinent. C’est ce qui fait le mystère et le suspense de l’ouvrage qui par ailleurs –et dans la langue savoureuse et crue (très bien rendue en français) des personnages villageois très bruts de décoffrage– brosse un tableau quasi-ethnographique de la Bucovine oubliée de Dieu et des hommes. Daroussia la douce, –la « sucrée » littéralement– comme on appelle l’idyllique terre des montagnes et des hêtres (« buk »), la « Bucovine-sucrée » elle aussi alors qu’elle est tout sauf cela : le christianisme s’y mêle de paganisme (culte des morts, rites religieux superstitieux et signe de croix sur le cochon pour porter bonheur), on est Ukrainiens mais on n’aime pas trop les Ukrainiens de Galicie, on confond les oppresseurs étrangers qui se succèdent en faisant des allers-retours et on méprise les médiocres et corrompus chefs locaux qui savent retourner leur veste mais doivent, disent-ils, « tout savoir » et qui « voient tout ». 

On se tait surtout car « les mots peuvent causer du tort », surtout sous les « ruskofs ». Et la peur règne et même les pillages des biens des déportés. On dit « maître » au lieu de monsieur ou de camarade. On mélange danses ruthènes subcarpathiques et danses roumaines et on se réjouit à tort à chaque changement d’occupant. Daroussia trahira sans le savoir car ses parents ne lui ont pas « appris à mentir ».  Toutefois, on garde dans la mémoire collective le souvenir des révoltés paysans dans la forêt, les « oprytchky » qui, dès le XVIème siècle, donnent du fil à retordre aux envahisseurs. Mais les révoltés comme les kaguébistes viennent tout deux de la Galicie voisine. Ce malheur, ce n’était pas un « sort » dit une voix dans le chœur à la fin, « c’était une époque comme ça » et Daroussia « n’est pas bête et muette de naissance mais de destin ».  

© Vladimir Claude  Fišera

Christian DUCOS, (Auto)portraits, accompagnés de trois oeuvres originales d’Agnès Charve, Le Pauvre Songe, 88 pages, avril 2023, 14€

Une chronique de Marc Wetzel


Christian DUCOS, (Auto)portraits, accompagnés de trois oeuvres originales d’Agnès Charve, Le Pauvre Songe, 88 pages, avril 2023, 14€


Le jeu du portrait « chinois » est connu : faire deviner quelqu’un par questions sur ses équivalents non-humains (« Et si c’était un oiseau ? un reptile ? un insecte ?… » / « Ce serait plutôt … »). On est ici à portraits renversés : le portraituré est connu (c’est l’auteur Ducos), et le jeu dit, page après page, ceci : si tel ou tel animal était Ducos, il ferait ( = se conduirait, se montrerait, s’échapperait, se résumerait … ainsi). On voit tout de suite le parti décapant, drôle et divers qu’un poète agile, sincère et fin peut tirer d’un jeu ainsi réglé.

Deux exemples suffiront à caractériser l’ambiance (de lucide fantaisie, d’inquiète justesse) de l’exercice de présence par procuration –  de l’auteur en coq (p. 14), puis en abeille (p.43) 

« Cet aigle de basse-cour/ n’a pas les ailes/ du haut-vol

sa puissance guerrière n’a d’autre fief/ qu’un maigre enclos/ pour sujets caquetants

et pourtant il sait/ – de la crête aux ergots -/ qu’il a pouvoir de faire lever le soleil« 

« Elle aurait pu naître reine/ là voilà servante/ à sa tache attachée

guerrière mais guère/ et si jamais elle danse/ c’est dans l’obscur de la ruche

pour ouvrir un chemin/ de l’invisible soleil/ au possible nectar » 

Ce passage par le portrait, et par l’animal, est doublement (et exclusivement) humain. C’est en effet sur elle-même, et non en-dehors, qu’une bête modifierait son apparence (dans le mimétisme, le leurre inter-spécifique, la parade nuptiale, le rictus de défense) : l’humain seul peut contracter une présence donnée en des aspects situés hors d’elle. « Portraire (= pour tirer) » dit en effet qu’on attire dehors, qu’on entraîne hors d’un être présent sa représentation, qu’on rassemble autrepart qu’en lui sa ressemblance. Un portrait réussit à soutirer une présence d’appoint à ce qu’il sollicite. De formidables questions, on le sait, viennent tout de suite : pourquoi faire intervenir une image ? comment la fixer ? au prix de quelle réalité l’estimer ? une apparence cohérente et complète compensera-t-elle assez son irréalité ? Bref : quelle leçon vraie tirer d’une pure et simple réplique ?

La première réponse sûre est négative. C’est celle-ci : l’animal ne questionne pas son être; mais l’homme peut illustrer, dans un rapprochement animal, son propre questionnement, parce que le fait qu’il ne soit pas seulement animal est la condition de son interrogation, et, en même temps, son animalité propre est cette part de la réponse qu’il ne peut pourtant jamais éluder ou nier. Donald Duck est, on le sait, humain trop humain, et pourtant c’est bien notre mesquine, bruyante et irascible animalité qui nous fait rire en lui :

« Sur l’invisible/ pédalo/ de ses palmes

immobile/ il/ nage

seigneur de rien/ mais roi/ de l’étang » (p.19)

Le deuxième élément est la (prudente ?) parenthèse présente dans le titre du recueil : (Auto)portraits. Car il s’agit bien de deviner le questionnement particulier d’une personne (ici, Ducos) … dont elle se charge elle-même. Notre poète veut comprendre celui qu’il ne peut pas s’empêcher d’être (voilà pourquoi la galerie est d’animaux, d’êtres ne pouvant s’extraire ni se distraire de soi par aucune oeuvre), mais en variant indéfiniment (en en multipliant humainement les versions !) les figures de cette paradoxale inertie. En formulant, en fabuliste, les innombrables façons qu’il a de ne pouvoir être autrement, le poète s’offre le luxueux loisir d’être autre à chaque redite. Je est un bestiaire d’autres. Et quels incomparables autres ! Porc, serpent, âne et taupe :

« Du groin/ il fouit/ le foin boueux

et grogne/ sa guigne/ d’être gueux

si loin/ pourtant si proche/ son sang de sanglier » (p.28)

« souple/ et/ sinueux

comme un argumentaire/ de/ sophiste

aurait-il autre chose à prouver/ que l’évidence/ de sa rampante fatalité » (p.39)

« Ni mulet ni bardot/ baudet peut-être/ qu’importe

il est à l’aise dans ses oreilles d’âne/ son poil long et rude/ sa queue de vache

qu’on le raille ou qu’on le bâte/ reste son obstinée nonchalance/ à s’en moquer éperdument » (p.40)

« Infiltrée sous terre/ dans un dédale/ de galeries

ne travaillant qu’à son compte/ on ne sait qui elle espionne/ c’est une histoire

à dormir debout/ comme elle dans son terrier/ la tête entre les pattes » (p.61)

En se représentant en porc, en serpent, en âne, en taupe, d’ailleurs, il est à peu près impossible de se flatter : premier signe d’authenticité. Et, redevenu animal, forcé en quelque sorte, à chaque fois, de repartir d’une bête ou bestiole pour revenir à soi, on ne peut que s’améliorer, et devoir donc mériter de se parfaire : deuxième authenticité. Et puis, l’auto-flatterie échouerait par principe (comment pourrait-on se satisfaire d’avoir dû s’embellir ?!). Au mieux, on peut tirer beau parti de rendre sa laideur. L’autoportrait littéraire est de toute façon, comme le pictural, composé ou rien; et une composition « flatte » l’accord entre les parties de l’oeuvre, non la concordance de l’image à son auteur. Dans les autoportraits de peintres, même quand le génie grimace ou prend la pose (même Dürer joue parfois au dandy hiératique, ou Poussin exhibe un visage capable, justement, de s’en reproduire un, ou Rembrandt épuise complaisamment sa propre apparence, fatigue ses visibilités successives en inquiet, en curieux, en bougon, en impérieux, en quémandeur …),   les tensions entre le commanditaire et l’auteur se réduisent à rien, puisqu’ils ne forment qu’un. Le vil besoin de se faire valoir fait place à la noble espérance de se faire signifier, et c’est ce qu’on devine, émus, dans les autoportraits de Christian Ducos en (tragique) mouton, ou en (comique) vache : 

« Son être/ est de tondre/ avant de l’être

sa douceur/ est/ sa noblesse

qu’on le soigne/ ou/ qu’on le saigne » (p. 16)

« Elle est au pré/ auprès d’elle-même/ et s’y vautre

son monde/ est d’herbe/ de rots et de pets

sa panse étant le tout/ de ses pensées/ elle rumine sa viandeur » (p.12)   

Reste les quelques images d’Agnès Charve (fines et précieuses) qui ponctuent, par contraste heureux, le recueil. On n’y verra donc pas du tout illustrations du texte (la peintre, par fonction, illustre ce que sait faire la lumière, nous met à même distance des parties d’une scène « à plat », nous permet d’inspecter l’entre-voisinage des formes et l’entreposition des objets ou éléments – ce qu’aucune parole ne peut ni ne doit réussir !), mais (comme l’indique Christian Ducos lui-même) ce sont là « pauses » bienvenues, « brèches » utiles, natures mortes parce qu’elles n’ont justement pas, elles, à se comprendre vivre, ni à cultiver leur image ! La plus belle frondaison du monde n’aura jamais le moindre usage d’un miroir que notre seule perplexe identité se tend à elle-même.

Comme le dit malicieusement l’auteur, le perroquet réel fait bien d’être demeuré animal (« heureusement/ que perroquet il est resté/ eut-il été humain/ quel redoutable politicien/ il aurait fait« , p.76); mais Ducos, lui, a eu raison (et grâce) de parcourir sa sorte de bestiaire transmigratoire ou métempsycose à l’essai. Qui s’est figuré en vautour assez virtuosement et souplement pour nous faire sentir chez nous, à notre tour, dans les tripes élastiques de ses proies comme dans l’éclat muet des airs, ne se sera pas peint pour rien :

« Le voilà ici-bas/ tirant arrachant s’acharnant/ le bec plongé dans d’anonymes entrailles

mais à l’aise aussi bien/ dans l’ouvert silencieux/ de son vol sous les cieux

son savoir est sans prix/ un battement d’ailes suffit/ pour passer de la mort à la vie   » (p.79)  

©Marc Wetzel

 Gwen GARNIER-DUGUY, Livre d’or, Couverturede R. Mangú et postface, Bertrand Lacarelle. (Ed. L’Atelier du Grand Tétras 96 pp.)

Une chronique de Xavier Bordes

 Gwen GARNIER-DUGUY, Livre d’or, Couverture de R. Mangú et postface, Bertrand Lacarelle. (Ed. L’Atelier du Grand Tétras 96 pp.)


Si l’on s’amuse à se rappeler que la parole est d’argent et le silence, d’or, on peut considérer qu’un livre de poèmes « traduit du silence » (Joe Bousquet) est une sorte de vermeil, d’alliage solaire ! Et en effet, à travers les élans poétiques de Gwen Garnier-Duguy, il règne une sorte d’enthousiasme pour la poésie, une ardeur, un feu que l’écriture traduit avec force. D’emblée cependant je ne dois pas cacher, d’une part ce que je découvre, à savoir qu’une section du livre m’est amicalement, officiellement dédicacée ; ni d’autre part, ne pas taire que j’avais sollicité antérieurement ce poète, pour son regard remarquable sur la poésie (et notamment tels écrits que j’ai commis), quand il a été question de faire préfacer un mien livre réédité chez Gallimard et qu’il avait accepté ce fardeau. On ne s’étonnera donc guère que je tienne Gwen en estime et qu’ici j’aie plaisir à évoquer son récent recueil. Un recueil assez foisonnant, au demeurant, riche d’idées qui rayonnent en tout sens au point que mon cerveau – autre aveu ! – peine à capter en entier et synthétiser cette heureuse diversité, cet élan d’un temps de la vie où comme disait quelqu’un « la poésie vous étreint follement », ce que le poète résume lui-même comme un « oui à la vie ». 

Dans une certaine mesure, Gwen vient s’inscrire par le ton dans la tradition d’une poésie qui recèle une composante prophétique. C’est renouer avec la valeur de bilan et d’avertissement du poème, valeur qui a été négligée à partir de la fin du XIX ème siècle, sans doute quelque peu à tort, dans la mesure où les intuitions des poètes, comme ces sismographes qu’on installe auprès des volcans, sont souvent d’une sensibilité qui, même inconsciente, laisse pressentir les éruptions, ou au contraire les périodes de calme quasi-assuré. Naturellement les poètes ne sont pas doués d’infaillibilité papale (les papes en sont-ils du reste réellement doués?), cependant ils sont suffisamment à l’écart, quoique proches, de la Cité, pour en ressentir les tressaillements, les vibrations menaçantes, parfois sinistres sous des aspects avenants (comme en notre siècle les médias, l’informatique, les écrans, la puissance technique, etc.) et c’est loyalement que leurs écrits, fût-ce en partie à leur insu, en rendent compte. 

Il s’ensuit en ce cas une forme de véhémence du poème, qui par tous les moyens langagiers, s’efforce de faire aux « frères humains » le tableau des pressentiments du poète concernant ce qui les atttend – à son sens. Les images, les sentences, les observations qui émaillent chaque strophe sont pour la plupart coalisées dans l’ambition d’atteindre cet objectif. On lit une forme de courage à affronter les choses et les événements à travers la langue, marque d’une maturité poétique, celle qui approche le haut de la parabole, le moment où l’on ne se refuse nulle audace, ni sujet, dans le propos. Evidemment le poème y gagne une vigueur, une capacité d’embrassement de la réalité, et il faut le dire aussi parfois, une abstraction où affleure le conceptuel, avec des notions que je dirais « philosophée » comme celle d’Etymon que l’on retrouve à plusieurs reprises. C’est une manière de renouer avec les origines, avec les grands poèmes du passé, lorsque philosophie et poésie étaient une même chose avec les présocratiques, ou encore les poèmes tels que le Roman de la Rose, ou même les traditions précieuses de l’amour de l’époque de la Carte du Tendre. En ce sens Gwen ne se refuse pas la mémoire littéraire, le souvenir des inoubliables légendes de la culture bretonne, ou d’autres d’ailleurs, qui sont comme l’humus formant le substrat implicite de son écriture.

Cependant, tout cela s’équilibre par le concret du quotidien scruté, tantôt à hauteur de pâquerettes, tantôt à hauteur d’étoiles. La grandeur dans l’immense mais aussi dans l’infime préside aux images qui surgissent au détour de moments de prose où les idées abstraites prennent chair à travers quelque immédiate beauté qui en émane. Ainsi les acteurs abstraits, la Femme, Sisyphe, en particulier s’incarnent à la faveurs de notations vivantes, comme intimes, chargées d’une richesse printanière : richesse qui mêle avec nonchalance « le saule, le tournesol et la parole désireuse de parvenir aux hommes. » Larmes et joie recueillies dans les vers du poème, avec le mélange de concrétude et d’abstraction que sauve le naturel et la simplicité de l’énoncé. 

C’est ici qu’il importe également de souligner le rôle de la Nature, et le rapport que le poète entretient avec elle : la Nature chez G. G. Duguy est cela dont la beauté « se risque dans le poème », beauté présente en filigrane qui suscite presque mystiquement, en permanence, le contrepoids d’optimisme et d’espoir dont nombre de passages de poèmes, lourds de constats critiques pessimistes envers la situation des sociétés contemporaines, ont besoin pour en revenir allégés à l’âge d’Éden : cette sorte de futur antérieur qui deviendrait futur rêvé, ou plutôt dans l’idée du poète, rêvable, voire plausible, et qu’annonce par une parole assurée la veine inspirée, originelle, naturelle donc, de chaque page, quel que soit le sujet : comme si la présence même de l’arrière-plan Nature était à la racine de toute confiance en le destin de l’Humanité, quelles que soient les tares particulières des milliards d’individus qui la composent. Si bien qu’il y a chez ce poète une constante vision de la Nature « maternisante » – maternelle et féconde comme la Langue – mais aussi érotisée, une Nature-amante, qui alimente envers et contre tout une vision positive, d’une joie profonde, communicative, quant à notre condition humaine…

Bref, il y aurait d’autres choses à dire sur cette poésie, mais dans la postface du livre Bertrand Lacarelle s’en charge avec minutie. Pour finir ces lignes, je propose d’illustrer mon point de vue par le court poème suivant, plein de lumière et d’espoir, sous la symbolique de Véga, la Parole, la Musique de l’Univers :

                                                              Véga

D’ici j’aperçois la rotonde des continents,

Carte tournante de mers et de terres 

On dirait que l’ensemble du paysage

A forme de visage, comme un relief humanoïde,

Comme une manière de face 

Féminine à trois dimensions, un beau visage aux traits

Dorés par le soleil indocile

Le visage de la Nature se levant

Pour amorcer son retournement Cette femme

Se lève de terre et sourit

Esprit du jaune, du bleu, du rouge, esprit

De la joie primaire des éléments, esprit du sang 

C’est ton attente secrète c’est

Ton espérance informulée courant dans le courant

Vital, rêve cristallisant

La surface des apparences

(La conversation des étoiles III p. 28)

Sur cette vision cosmique, je vous laisse, Lecteur, avec le recueil de Gwen Garnier-Duguy, et la vérité carrée de sa poésie, « quatrième feuille du trèfle de [sa] vie », dit-il si heureusement.

                                                                                            ©Xavier Bordes (23/04/2023)