Isabelle Kauffmann

Grand huit, Isabelle Kauffmann, Le Passage (187 pages, 18€). Isabelle Kauffmann situe son récit en Alsace, le 8 avril 1924, date où le destin de Kitz bascule. Pourquoi s’embarrasser de ce bébé, qu’il nomme David, trouvé au bord d’une route ? L’auteure focalise notre attention sur ce duo : Kitz et David « son protégé », « l’enfant providence » qui l’a sauvé de son « rendez-vous avec la mort ». Elle souligne leur lien fusionnel naissant et leur dépendance. « Rien ne vaut l’arrivée d’un enfant pour dynamiser une entreprise », précise le narrateur, constatant la reprise de l’affaire familiale. Une lettre d’Odile (Me Kitz) en provenance de Zanzibar apporte un éclairage sur leur situation conjugale. La trahison d’un ami est dévoilée.

Un coup de théâtre va  mettre Kitz dans tous ses états : le rapt de David.

Voici Kitz et le lecteur plongés dans un double mystère : celui de la disparition et de la voix qui le harcèle et réclame son dû. Comment rembourser huit années volées ?

Face à une telle énigme, vu la rançon réclamée, Kitz n’hésite pas à exploiter les deux pistes à sa portée : celle des deux scientifiques et celle de la cartomancienne bulgare.

Comme pour des séances de psychanalyste, Kitz dévoile son passé, remonte le cours de ses souvenirs, confie des lettres à décrypter et les jouets de David.

Tout aussi étranges, ces appels de David, qui se veut confiants en l’avenir. N’est-ce-pas rassurant pour Kitz de constater que cette séparation n’entrave pas son esprit de créativité, inouï pour son âge ? David, ce génie précoce conservera-t-il des séquelles de cette carence affective?

Le récit oscille d’un personnage à l’autre. Des digressions nous révèlent la vie secrète des deux savants. En parallèle, à Zanzibar, son île refuge, Odile nous plonge dans son univers poétique (avec ses odes, des escales lénifiantes) et sensuel au contact du « frôlement lascif des vagues ». Son passé amoureux défile. On croise le fantôme d’Octave qu’elle a aimé intensément, mais cet émule de Rimbaud s’est évanoui. Sa proximité avec Jak devient ambiguë. Que signifie ce doux baiser déposé sur les lèvres « de l’homme enfant » pendant son sommeil ?

Le suspense est relancé avec la révélation de l’existence du jumeau Marcel.

La restitution de David est sans cesse remise en question ? Un enfer pour Kitz.

Sera-t-il capable de payer sa dette ?

Va-t-il retrouver « son garde-fou indéfectible » et ce bonheur filial d’antan ?

Isabelle Kauffmann excelle à créer des atmosphères.

Tout d’abord, celle d’un huis clos dans la bibliothèque « spacieuse » « surprenante oasis » et le laboratoire des chercheurs : ambiance déboussolante pour Kitz.

Toute aussi intimidant, le cadre où Me Gigov le soumet à ses incantations, ses rituels.

Kitz est comme envoûté par « l’illumination insolite » du salon et « la martenitsa ».

Les bouges où Claudia se perd ont quelque chose de louche.

Quant au final sur la fête foraine, l’étourdissement et l’éblouissement saisissent les protagonistes tout comme Gilpertz est happé par la foule dans la gare de Colmar.

Isabelle Kauffmann maitrise aussi l’art de la narration. Elle dévoile toujours les indices en différé, laissant un temps le lecteur dans l’expectative. Elle sait distiller la peur, l’angoisse. La tension est à son paroxysme quand la vie de David tient à un fil.

Son style est caractérisé par une pléthore d’énumérations (la ribambelle de nourrices) et de verbes, imprimant un rythme. Tout comme les arabesques et les sinuosités.

Les couleurs tranchent avec les intérieurs saturés de pénombre. Tous nos sens sont sollicités : odeurs de « praline, de beignets », parfum de pomme verte, mélange d’encaustique… ; « mille sons se superposent » (le souvenir d’un concert, « volutes de la mélodie hispanique », « vrombissement des machines » «ritournelle d’une boîte à musique »), saveurs des berlingots : « une myriade de tonalités ».

Si « la nature ne manque pas d’humour »,Isabelle Kauffmann sait en user quand elle montre le tout jeune père adoptif, un tantinet gauche pour le rhabillage du bébé.

Ne le compare-t-elle pas au boucher emballant avec délicatesse un rôti ?

L’auteure explore la fuite du temps : « un véritable trésor » certes pour la jeunesse, mais « qui nous glisse entre les doigts », « cruel, impitoyable », ne manquant pas de faire référence à Wells. Le temps réel et le temps ressenti sont irréconciliables.

Elle dissèque la difficulté du passage de l’enfance à l’âge adulte, incarnée par Jak dont le désir s’est cristallisé sur Odile, qu’il rêve d’épouser, occultant leur différence d’âges.

N’est-ce-pas le temps «  le coupable » pour Octave quand il confie dans sa lettre d’adieu à Odile : « Vous ne pouvez pas rajeunir et je ne peux pas vieillir » ?

Le lecteur peut en déduire le message suivant : à savoir qu’il est vain de se retourner sur son passé puisqu’on ne peut pas revenir en arrière. Par contre on peut évoluer, façonner le présent, savourer l’instant comme contempler « le ciel ou la mer ».

Isabelle Kauffmann signe un second roman dense, déstabilisant, complexe, traversé par de nombreuses théories scientifiques parfois déroutantes (celles d’Einstein, de Langevin, le paradoxe des jumeaux). Autour de Kitz évolue une multitude de personnages, dont l’auteure brosse des portraits (physiques et psychologiques) très fouillés et évocateurs. Par exemple, « cette voyante fantoche » aux « pommettes écarlates, sous les gros traits de khôl » fait penser à un modèle de Van Dongen. Octave arbore la pose de Rimbaud peint par Fantin-Latour. Odile incarne la liberté de Delacroix ou « la mia musa » pour Orazio.

La romancière nous offre des pages empreintes de poésie, d’émotion (à la lecture des lettres) et de mystère, vu la double vie de certains protagonistes (le cérémonial de Claudius se travestissant chaque soir).

Si « le temps raccourcit quand on s’amuse et s’allonge quand on s’ennuie », ce roman, qui enchaîne rebondissements et coups de théâtre, tient en haleine jusqu’au bout. Isabelle Kauffmann réussit à maintenir son lecteur dans les rets de son imagination débridée, et brille par sa façon de relancer le suspense.

Nadine Doyen

Corinne Hoex

Le ravissement des femmes, Corinne HOEX, roman, Grasset, 2012, 200p. ; 17€.

Des femmes, adeptes des stages de développement personnel, sont subjuguées par un orateur au charme redoutable, qu’elles retrouvent chaque semaine, aimantées par son regard bleu et sa voix profonde. Qui est cet homme ? Que leur apporte-t-il ? Jusqu’où ira le ravissement des femmes ?

Elisabeth, 45 ans, est attirée par « un Père majuscule » : « Le Père Constantin vous parle de La Présence ». Participation aux frais pour la conférence : 200€ par personne. Et pourtant, « Constantin ne parle que d’absence, de poésie, de désir ». Le thème des profiteurs et des pigeons nous embarque dans une aventure incroyable, mais si vraie, car elle touche surtout les êtres fragiles : nous assistons ici à une forme de secte où le gourou est le guide dont on ne peut plus se passer : beau et belle présentation, du charisme à n’en plus finir, des idées plus ou moins révolutionnaires up to date, un coaching individualisé… Faites un cocktail de tout cela, agitez bien et vous transformez une personne X comme si elle était tout à coup l’attraction universelle incarnée, le « messie » que vous attendiez, le pôle vers lequel converge tout un public – surtout féminin, en manque de compassion, de sensation, d’écoute…

Elisabeth, sans cesse en extase devant son héros, se sent chargée d’une mission : approcher le père, gagner sa confiance, puis se faire entourlouper quand elle lui sert de chauffeur, de banquier, de secrétaire … Il l’emmène partout avec lui au gré de ses pérégrinations qui l’emmènent à Genève, Lyon, Paris, Dijon, Nice, malgré les atermoiements de sa mère, qui lui jette : « Ce n’est pas possible, c’est Thomas Cook… Elles sont toutes après lui ».

Ce roman se lit avec avidité tant l’écriture de Corinne HOEX est sublime et porte son thème sur les abus de pouvoir au firmament. Dans Décidément je t’assassine, n’avait-elle pas déjà décrit l’emprise incroyable qu’avait une mère sur sa fille, même au plus fort de la maladie ?

Un livre qu’il faut recommander absolument ! Un auteur qu’il faut suivre à tout prix !

Corinne HOEX vit à Bruxelles. Elle a publié trois romans, aux éditions de l’Olivier et aux Impressions Nouvelles : Le grand menu ; Ma robe n’est pas froissée ; Décidément je t’assassine. Elle a publié également de la poésie.

 Patrice BRENO

Les Chats pelés

Au boulot – Les Chats pelés – Seuil Jeunesse 2012 – A partir de 5 ans – Format 31,5 x 45 cm, 48 pages, ISBN-978-2-02107141-2 – 25 €

Un collector conçu spécialement pour les 20 ans de Seuil Jeunesse, avec une superbe couverture toilée sérigraphiée et accompagné d’un tiré à part. Un format géant qui met en valeur de très belles illustrations, chacune est une véritable œuvre d’art, réalisées par Les Chats pelés. Ce collectif d’artiste fondé par Lionel le Néouanic, Youri Molotov, Benoit Morel (chanteur de La Tordue) et Christian Olivier (chanteur des Têtes Raides), ne comprend aujourd’hui plus que ces deux derniers et Lionel le Néouanic.

Dans ce recueil aussi coloré que résolument subversif, on ne prend pas les enfants pour des idiots. A contre-courant du travailler plus pour patati patata, les animaux anthropomorphes qui évoluent au fil des pages de « Au boulot » ne s’en laissent pas conter. Ils nous livrent une poésie bourrée d’humour et pas piquée des vers. Cela démarre avec Aldo le croco, le camelot qui trafique du boulot, puis on croise le chasseur de courant d’air et quelques langues de vipères. Prosper le marchand de misère peut se tenir à carreau, Léon le lion a mangé son patron « il était si bon… ».

Hommage aussi aux travailleurs car non, il n’y a pas de « petit » métier et

« Heureusement qu’à la ville

quand le soleil brille

il balaie les ombres

dans les quartiers sombres ».

« je sais c’est qui » nous dit un petit poulet avant de sortir de la page.

Bébert le ver lui est au lit, il a mal au trou de la sécu, mais heureusement le ravigoteur badigeonne les pages avec tout plein de couleurs et pour les étourdis on trouvera quelques pages plus loin les reboucheuses de trous de mémoire. A l’ÂNE.N.P.E., il y a la queue et de belles petites annonces « A SAISIR chaussons état neuf ». Pour soulager un peu les tensions, l’insulteur public y va de son mégaphone, petits et gros mots mais,

« Henriette la chouette

a fait de la politique

maintenant…

elle est sceptique ».

Double page pour la grande manifestation, « les tailleurs d’oreilles en pointe sont en colère ! » et paf, une double page de plus avec un gros rhino pas content du tout « on en veut pas de vos sales boulots ».

Chut !, dit le piqueur de roupillons. Pour les petits creux, il est conseillé de courir

« chez la dégobilleuse

sa tambouille est délicieuse ».

C’est vrai que le menu est du meilleur goût, pensez donc, Pourriture de poissons et son coulis de crachats en plat de résistance !

« J’ai tout donné »dit le croco plein de bobos, « le travail c’est la santé » chante un titoizo. Et voilà donc un livre pas qu’un peu rigolo, plein de bêtes pas bêtes du tout. Non mais !

Cathy Garcia

Les Chats Pelés ont publié chez Seuil Jeunesse en 1992 Jouons avec les lettres avec le typographe Massin (Seuil Jeunesse), Vive la musique en 1995 (Pomme d’or de Bratislava en 1995 et Grand Prix de la foire de Bologne, catégorie documentaire en 1996), puis Jouons avec les chiffres en 1997, Chiens en 2004 et, en 2009 chez Rue du monde, Dans la tête à Topor. Ce sont les Chats Pelés qui ont décoré l’Art Brut Bistrot, 78 rue Quincampoix à Paris (3ème).

Michel Host

Mémoires du serpent de Michel Host – Hermann 2010 – 170 pages – ISNB 978 2 7056 7047 4 – 22 € – Dans ces Mémoires du Serpent, on y entre et on y plonge même, avec un plaisir quasi enfantin, et il s’agit bien de cela, d’une fable fantaisiste et ludique, mais néanmoins pleine de fond et de sens. Ces Mémoires du Serpent ne sont rien de moins que la véritable histoire de la Genèse, narrée par celui qui en fut le maître d’œuvre, connu sous le nom de Satan et bien d’autres noms encore plus ou moins désobligeants, et à côté de laquelle la version de la Bible fait figure de mauvaise et lugubre plaisanterie.

« Pourquoi ne m’ont-ils pas reconnu, moi leur créateur, si visible, à leurs pieds parmi les herbes, dans les trous de la terre, ou sous leurs yeux dans les branches des arbres ? Mon nom est Heywa. Je suis l’envers et l’endroit, je suis la vie riante et belle, la vie sombre et laide, je suis le commencement et la fin, le serpent coloré qui aime à dérouler ses anneaux dans les ténèbres et dans la lumière. »

Edmund Orpington, professeur anglais fraîchement retraité, décide d’acquérir pour ses vieux jours un vieux château des Highlands, hanté comme il se doit (mais ceci est une autre histoire), le château de Deathstrike. Outre la population locale des plus accueillantes,

« Porter des santés à l’Écosse, à ses collines venteuses, à ses averses rafraichissantes, à ses brouillards impénétrables, à ses habitants valeureux… fit monter la chaleur ambiante de plusieurs degrés Celsius. »

il y fait la connaissance de la jeune et charmante Miss Ophélia Mac Callahan, qui deviendra sa nouvelle gouvernante. C’est elle qui conduira le professeur, lors d’une de leurs excursions, dans un souterrain oublié, où ils découvriront après quelques fouilles guidées par un mystérieux reptile, ces mémoires transcrites à cet endroit même par le moine Paphnuce, au XIè siècle. Miss Mac Callahan deviendra alors aussi une assistante à la traduction de ces textes rédigés en latin, non pas en anglais, mais en français, langue bien plus à-propos selon le professeur.

Michel Host avec ce livre s’est fait plaisir et nous prenons tout autant le nôtre, bons vins, bonne chère, soutiennent nos deux traducteurs, et de là à passer aux plaisirs de chair, nous patienteront encore quelques chapitres… Un minimum pour aller au fond du sujet, si gentiment et joyeusement subversif (certains voudront peut-être dresser le bûcher ?).

Nous noterons qu’en cela, nos deux protagonistes et avec eux au moins une bonne partie de la population locale, voire de l’Écosse toute entière, sont les dignes créatures de leur créateur, qui après avoir inventé l’espace et mit le temps en marche, créa sa première œuvre incontournable : le premier bar du monde.

« je vis clairement que « cela était bon », et cela l’était bel et bien : il fallait que nous nous désaltérions mes aides et moi, la tâche de créateur n’étant pas si simple et la chaleur paradisiaque s’avérant accablante.»

Un roman plein d’humour et de bonnes manières y compris envers les animaux.

On connaît Michel Host pour son amour de la langue et de la culture hispanique, aussi est-il surprenant de voir ce livre prendre place en Angleterre, mais il a eu donc vite fait de déménager en Écosse, et l’Écosse on le sait, n’est pas l’Angleterre. Il faut souligner que l’auteur règle subtilement ses comptes avec certaines manières anglo-saxonnes, avec la présentation de deux démons infréquentables pour leurs pairs, Time is money et My taylor is rich, qui bannis pour tentative de corruption du couple originel pas même encore réveillé, s’en iront construire la City avant de se répandre plus tard Outre-Atlantique.

«  Et dès qu’il leur prit la fantaisie de faire des enfants, j’envoyai ceux-ci plus loin encore, au-delà du grand océan, en un autre lieu qu’ils allaient nommer Wall Street, au bord du fleuve Hudson… Je l’avoue, mon ami, tout cela, qui fut plutôt mal inspiré, mis en œuvre de manière approximative, finira un jour selon le pire des scénarios. Inflation ! Récession ! Chômage ! Rhumatismes chez les banquiers ! Crise mondiale… ! Que sais-je encore ! »

Et nous nous régalons donc d’apprendre enfin la vérité sur l’histoire de nos commencements, mais petite critique, cependant, était-ce l’abondance de plus en plus rabelaisienne de mets et boissons ? Il semblerait que sur la fin, la traduction des Mémoires du Serpent soit un peu vite expédiée, afin sans doute de passer à la fête et au baptême, doux sacrilège, de deux chatons, personnages non négligeables de ce roman, devenus grands. De véritables bacchanales donc, qui devaient clore en beauté ce roman des plus pertinemment facétieux et si délicieusement épicurien.

Michel Host né en 1942, en Belgique, de parents français, vit actuellement entre Paris et un village de Bourgogne. A enseigné avec un immense plaisir la langue et la littérature espagnoles, successivement à des lycéens, des étudiants et des agrégatifs. A toujours écrit et aussi traduit de l’espagnol et du portugais. A publié des poèmes : Déterrages / Villes (Dumerchez, 1997) ; Graines de pages (Eboris, Genève, 1999) ; Alentours (L’Escampette, 2001), Poème d’Hiroshima (Rhubarbe, 2006). Figuration de l’Amante (Poèmes, Ed. de l’Atlantique, 2010).Des romans chez Grasset : L’Ombre, le fleuve, l’été (1983, prix Robert Walser), Valet de nuit (1986, prix Goncourt)… chez Fayard : Converso ou la fuite au Mexique (2002), Zone blanche (2004)… Des nouvelles : Les Cercles d’or  (Grasset, 1989), Heureux mortels (Grand prix S.G.D.L. de la nouvelle, Fayard, 2003)… etc. L’Amazone boréale (nouvelles, Ed. Luc Pire, Bruxelles, 2008). A traduit de Luis de Góngora : Les Sonnets (Dumerchez, 2002), la Fable de Polyphème et Galatée (L’Escampette, 2006), d’Aristophane, Lysistrata, (Ed. Mille & Une Nuits, 2009),3O Poèmes d’amour de la tradition Mozarabe d’al-Andalus (Ed.de l’Escampette, 2010), de Jorge Manrique, Coplas por la muerte de su padre (Ed. de l’Atlantique -Collection Hermès 2011).« La poésie m’est langue fondamentale, surgissement et violence, parfois traduisibles dans la langue maternelle. Son haut voltage n’est tolérable que par intermittence. Selon ma pratique, elle peut informer le roman, voire la nouvelle. » Direction d’ateliers d’écriture durant plusieurs années en milieux scolaires difficiles, professionnels et étudiants, au Blanc-Mesnil, à Bobigny, Nanterre, Cherbourg, Paris, et aujourd’hui à Muret. « Je suis né à la littérature et à la langue française dans l’exploration des poètes et penseurs de la Renaissance (Marot, du Bellay, Ronsard, Montaigne, Rabelais…). De là m’est venu naturellement un profond intérêt pour les classiques grecs, latins, allemands, espagnols et portugais notamment. Mes philosophes de prédilection : Socrate, Jésus, Jeremy Bentham, tous témoins d’une « morale naturelle » de fond : « Ne fais à autrui ce que tu ne voudrais qu’il te fasse, aime-le, ne porte pas atteinte à sa vie. » Mes devises : « Faisons provision de rire pour l’éternité. » (Marquise de Sévigné) – « Le combat est mon repos. » (Don Quichotte). Ces quelques lignes proposent un portrait subjectivement positif : je laisse de côté des défauts bien ordinaires, entre autres un art certain de déplaire, source de plaisirs et de déplaisirs selon les circonstances. Je ne puis me passer  de silence et de musique, de l’amour et de la conversation des femmes et des enfants ; de la confiance des animaux familiers ou non ; de l’amitié dans les travaux partagés ; d’un jardin où respirer, voir les arbres, les nuages, la beauté du monde, oublier les faux maîtres à penser, penser avec ma tête après avoir lu de vrais maîtres.»


Cathy Garcia

Makoto Kemmoku & Dominique Chipot

Bashō – Seigneur Ermite – L’intégrale des haïkus. Edition bilingue par Makoto Kemmoku & Dominique Chipot. Edition de La Table Ronde -Mars 2012. ISBN 978-2-7103-6915-8 – 480 pages – 25 € – Quel bel objet déjà ! Un écrin à la hauteur du contenu, la couverture est  d’un vert qui fait aussitôt penser au jade, ce même vert se retrouve à l’intérieur pour le texte en version japonaise. Ce livre, dédié aux victimes  et sinistrés du grand tremblement de terre du Tōhoku, région que Bashō a visité lors de ses voyages, s’ouvre sur une note concernant la traduction. Elle commence ainsi, ce qui résume bien le propos, « Traduire c’est trahir » et expose les difficultés auxquelles ont été confrontés les traducteurs et donc leurs partis-pris. Ensuite, une introduction aborde en un tour rapide, mais instructif, l’histoire de la poésie japonaise, suivie d’une biographie détaillée de Bashō, illustrée par quelques haïkus. Indispensable pour la compréhension de son œuvre. Nous entrons alors dans la chair même de l’ouvrage : l’intégrale des haïkus du maître en la matière, souvent précédé par des avant-propos de Bashō lui-même, classés par ordre chronologique.

Le premier est daté de 1663 :

 La lune pour guide –
restez donc un peu avec nous
dans cette auberge !

 Bashō ne s’appelle pas encore ainsi, il a vingt ans (en tenant compte, comme l’ont fait les traducteurs, de l’ancien principe japonais en vigueur jusqu’aux environs de 1945, qui voulait qu’un enfant ait un an le jour de sa naissance), il se prénomme Munefusa depuis peu (car ce fils de petit samouraï, et travailleur de la terre en tant de paix, est d’abord né sous le nom de Kinsaku). Son père étant décédé, il est depuis un an au service d’un fils de châtelain de deux ans son ainé, qui par amitié l’a invité à l’accompagner dans ses études, dont celle des premiers rudiments du haïkaï. Munefusa a alors pris le pseudonyme de Sōbō. En 1664, un premier hokku de Sōbō est publié dans un recueil de l’école Teimon, inestimable honneur pour un si jeune poète :

 Très vieux cerisier en fleur –
cette femme bien conservée
aimerait aussi refleurir

 La mort prématuré de son ami en 1666, l’oblige à quitter le clan. On sait peu de choses de cette période sauf le fait qu’il a probablement épousé une bonzesse, Jutei, qu’il continue à écrire de la poésie et qu’il est présent dans plusieurs anthologies, et ainsi sa réputation commence à se faire.

 Les gens pauvres
peuvent voir aussi les esprits
dans les fleurs de chardon-ogre

 Le goût pour la contemplation est là, ainsi que l’appel au voyage.

 Distrait
par la fleur de calebasse
longtemps
 
La lune des moissons
si claires ce soir…
vivre n’importe où

 Fleur, lune, des éléments récurrents dans la poésie traditionnelle japonaise, comme les saisons et d’autres éléments de la nature. Déjà on sent aussi chez lui une aspiration à la solitude, il fuit les mondanités.

 Trop de fêtards
pour admirer les fleurs
à Hatsuse

 En 1672, il s’installe à Edo (aujourd’hui Tôkyô), où il devient fonctionnaire tout en continuant la poésie.

 Enchanté par la valériane
comme par une belle femme,
perdant patience, je l’ai cassée

 De 1672 à 1675, il côtoie différentes écoles, celle de ses débuts, l’école de Teimon, qui influençait la poésie à Kyoto, mais aussi celle de Danrin (la Forêt des bavardages), plus libre, venue d’Osaka, et qui a supplanté le Teimon à Edo. C’est d’ailleurs Bashō qui mettra un terme au conflit entre les deux écoles, en élevant le haïkaï (moins raffiné que le renga – art poétique très ancien autorisé seulement pour l’élite à la Cour) au rang de véritable poème.

 La maison bourgeoise,
pour quêter le médecin
elle envoie un cheval !
 

 Bashō se retrouve écartelé entre une carrière de fonctionnaire et le désir de se livrer tout entier à la poésie. Certains de ses nombreux admirateurs sont fortunés et peuvent lui permettre donc de lâcher sa carrière sans trop se soucier de problèmes d’argent, problèmes dont il ne se soucie guère de toute façon. Il est naturellement plus attiré par le spirituel que le matériel, ce qui a d’ailleurs donné à croire à ceux qui, plus tard, ont étudié sa vie, qu’il avait été moine, alors que son sacerdoce était uniquement littéraire.

C’est en 1675 qu’il change de pseudonyme en prenant celui de Tosei.

 Contemplant la lune près des montagnes,
elle est rarement si claire
vue d’Edo, polluée

 En 1680, il a 37 ans, il abandonne son métier de fonctionnaire pour ne vivre que de son art et il créé sa propre école, le Shōmon (l’École de l’authenticité) dont l’enseignement se base sur la profondeur spirituelle et la subtilité esthétique. La même année, un de ses disciples, riche marchand, lui offre un ermitage dans les faubourgs de Fukagawa, une ville de la banlieue d’Edo. Un lieu parfait pour le poète, peu à l’aise avec sa notoriété grandissante et son aisance financière, et qui commençait à se tourner vers le zen.

 Nuit sous les fleurs –
ascète raffiné à l’excès
je me surnomme « Seigneur ermite »

 Un an plus tard, un autre disciple lui offre un bananier et l’ermitage est baptisé bashō-an, l’ermitage au bananier. C’est ainsi que vient le nom de plume par lequel il sera immortalisé : Bashō, le Maître « bananier ».

 Violent typhon dans les feuilles de bananier –
toute la nuit le rythme de la pluie
dans la cuvette

 En1682, l’incendie qui détruit Edo n’épargne pas le monastère, le temps que ses disciples le reconstruisent, Bashō entame le premier d’une longue série de voyages spirituels et poétiques, mais ce n’est que deux ans plus tard qu’il commencera à noter ses impressions dans des journaux.

 N’oublie pas mon haïku
Dans la fraîcheur du col
de Sayo no Nakayama

 Voyager lui permet de se recueillir sur des lieux célébrés par ses prédécesseurs poètes, retrouver sa famille, des amis et ses disciples, mais avant tout à se frotter à l’impermanence, en risquant ses os sur les routes, pour peaufiner son art, comme l’indique le titre de son carnet de voyage à Ueno : Journal d’un voyageur résigné à y laisser ses os. Bashō a une santé fragile, il souffre de maladies chroniques et de plus les routes à cette époque sont peu sûres, il y a là un véritable défi d’aventurier, mais il faut voir dans ce choix, une dimension tout à fait initiatique au sens spirituel.

 Le vent me transperce
résigné à y laisser mes os
je pars en voyage

 Son regard sur le monde, contemplatif bien-sûr, est aussi empreint de compassion :

 Poètes émus par les cris des singes
Entendez-vous l’enfant abandonné
Dans le vent d’automne ?

 Et non dénué d’humour :

 Les nuages défilent –
Un chien qui pisse partout
cette averse d ‘hiver.

 Après le voyage à Ueno, il reste deux ans sédentaire à l’ermitage reconstruit, ce sera sa période la plus longue sans voyager. Il se consacre à l’enseignement de son art et à une perpétuelle recherche pour l’améliorer. Il lui arrive cependant souvent de souffrir de la solitude.

 Lune et neige
mes seuls compagnons de l’année –
Fin de l’année

C’est durant cette période, en 1686, qu’il publie son poème sans doute le plus célèbre :

 Vieil étang –
Une reinette y plongeant,
chuchotis de l’eau

En 1687, il reprend la route. Son amour de la nature est de plus en plus présent dans son art mais aussi un intérêt pour l’esthétisme du Furyu, un idéal artistique du moyen-âge. Cette année là, il écrit aussi des haïkus où il se décrit lui-même :

 Cheveux longs
et visage pâle –
La pluie de juin
 
  Soleil d’hiver
je suis une ombre gelée
sur son cheval

 Il serait trop long de détailler encore sa biographie, mais à la lecture de ces haïkus, on apprend beaucoup sur la vie, les traditions, les mœurs de l’époque, y compris la nourriture et les tenues vestimentaires. 973 notes indispensables en fin d’ouvrage permettent d’approfondir la compréhension de ces haïkus, de percevoir leur subtilité et de tout ce qu’ils évoquent du quotidien de cette époque.

Bashō ne cessera plus de voyager, malgré les maladies, de ville en ville, de temples bouddhistes en sanctuaire shintoïstes. Souvent il rédigera un haïku à la mémoire d’un(e) défunt(e).

Ces carnets de voyages sont un hymne permanent à la« beauté émouvante et mélancolique des choses » (awaresa ou encore mono no aware).

 La bise semble
aiguiser les rocs
entre les cèdres

 Le voyageur toujours en mouvement tend vers l’équilibre entre vide et profusion, au rythme de l’alternance des saisons.

 Saumon séché
et maigreur du bonze vagabond
dans les grands froids

 La lune, la pluie, le froid, les fleurs, le vent, habitent une majorité de poèmes et les maladies qui l’affectent, Bashō les efface d’un seul haïku :

 De toute façon
il ne m’est rien arrivé –
Herbes de pampas fanées sous la neige
 

 Il a alors 48 ans. Il mourra sur la route, à Osaka, en 1694 à l’âge de 51 ans, laissant pour ultime consigne à ses disciples :

 « La fleur du haïkaï est dans la nouveauté »

 Il est reconnu comme étant le père du haïku et le plus grand poète du genre, mais suite à un délitement de son école après sa mort, c’est le peintre et poète Buson (1716-1788), qui cinquante ans plus tard, redonnera son blason au Maître.

Cathy Garcia

 Les traducteurs :

Dominique Chipot. Haïjin français, auteur du guide d’écriture Haïkudo, la voie du haïku (Ed. David et Tire-Veilles 2011), il est cofondateur de Gong, la première revue francophone de haïku, et fondateur de l’Association pour la promotion du haïku francophone. Fondateur de l’association pour la promotion du haïku (www.100pour100haiku.fr)), il anime des conférences, des ateliers, des expositions et dirige Ploc! la lettre du haïku.

Makoto Kemmoku est membre de la revue de haïku Ashibi (Azalée) et traducteur en japonais de plusieurs livres, entre autre, Le Roman de la rose. Il a publié avec Dominique Chipot deux autres ouvrages, en plus de celui–ci : Du rouge aux lèvres. Haïjins japonaises (La Table Ronde, 2008 et Points 2010) et La lune et moi. Haïkus contemporains (Points 2011).