Denis Grozdanovitch

L’exactitude des songes, Denis Grozdanovitch, éditions du  Rouergue 2012, 125 pages, 22€. – L’écrivain photographe

Le lectorat fidèle de Denis Grozdanovitch connaît l’écrivain, « le plus nietzschéen des tennismen ».

Le voici dans un autre registre, nous dévoilant son talent de photographe. Passion qui remonte à l’enfance après avoir reçu son premier Kodak. Depuis, son Minox en bandoulière, il bat la campagne  ou arpente des horizons lointains. Son œil, sans cesse aux aguets a moissonné une multitude de clichés déclinés en noir et blanc ou en couleur. Il nous offre une succession de vues : gros plan , plongée, contre plongée, plan rapproché, panoramique, grand angle.

Dans l’introduction, l’auteur explique son besoin de souvenirs d’images, de figer des moments intimes, de capter la beauté d’un paysage, de visages. Il souligne « la faculté sensorielle de la photo de ressusciter les émotions ».

Partageant son temps entre la campagne et la capitale, il a pu engranger un éventail d’images très contrastée. Certaines dégagent le calme absolu, la solitude, la froidure des scènes hivernales (rappelant « les primitifs flamands »), la lenteur, mais d’autres émanent les lumières et la chaleur du sud. Rien n’échappe à « cet éternel chasseur d’images » qui déploie son art du détail.

L’objectif se focalise sur une façade du 16ème dont « l’aspect rococo, les moulures grumelées » rappelant le style de Gaudi ou saisit « la grâce désuète d’une vigne ».

Denis Grozdanovitch a glissé quelques clichés plus personnels, plus intimes : on fait connaissance de Judith, « à la beauté égyptienne », la complice de toujours à qui l’ouvrage est dédié, d’Émilie (leur fille), de Madeleine : la grand-mère de l’auteur. Il nous laisse entrevoir son bureau parisien, un huis clos où il écrit, lit, rêvasse, en sirotant du thé, entouré de ses « objets fétiches » dont un de « ses éternels carnets » et la pointe Rodring.

Il convoque la figure paternelle, l’éditeur  de Gracq : José Corti, des amis disparus. Il rend hommage  aux artisans (sculpteurs sur bois, ébénistes) dont le savoir-faire l’émerveille.

Il exhume sa période estudiantine, quand il fréquentait le quartier latin.

Si, selon la photographe Dominique Isserman : « On n’épuise pas un visage », il en est de même pour les paysages, toujours en devenir, d’un instant à l’autre. L’écrivain photographe met en exergue la douce beauté des jardins à l’abandon. Il nous fait partager ses souvenirs d’adolescent, ses voyages. « Les voyages ne nous conduisent pas seulement à découvrir de nouveaux lieux, mais aussi des richesses intérieures »: pensait Durell. La lumière d’Italie rayonne, contrastant avec le clair obscur d’un café parisien. Les rues de Florence et de Sienne font écho au dernier roman de Denis Grozdanovitch : La secrète mélancolie des marionnettes. Il nous offre une escapade à Corfou, dans le sillage de Ritsos. Ile qui lui inspira le poème : « Les enfants et les hirondelles à Corfou » publié dans La faculté des choses. A Lisbonne, il récite Pessoa, tout en débusquant « les herbes folles sur la balustrade » d’un palais en ruines.

Comme Manet, il décline sa fascination pour les gares. Il nous embarque à bord d’une micheline ou d’un TGV, nous fait plonger dans ses pensées devant l’infinitude des étendues où l’homme est absent. Il ouvre son grand angle sur « la vastitude des cieux ».

On sillonne la France du Mont-St-Michel à l’Aveyron, en passant par la région nivernaise. L’auteur sait nous imprégner de « la pluvieuse celtitude » qui baigne la côte bretonne, restaurer une atmosphère festive de Noël. Il puise ses sujets dans la vie quotidienne : du linge qui sèche, des assiettes, une vitrine, une station de métro, un vélo d’enfant : « objet dérisoire », pourtant.

Après avoir parcouru cet ouvrage éclectique, le portrait de « l’observateur mélancolique », aimant la compagnie d’un chat, se dessine en filigrane : amateur de vélo, de randonnées pédestres, goûts pour les cimetières, pour les jardins à l’abandon où règne « l’imbrication envoûtante du touffu et du géométrique ». On subodore la patience du photographe pour capter les jeux de lumière, comme un rai de soleil matinal qui sublime la porte de l’abbaye de Corbigny. Déambuler dans les rues, les ruelles, sur les marchés, à l’affut de l’inédit, de l’insolite, d’un décor magique, lui procure une jubilation incommensurable. Sensibilisé aux pratiques novatrices de l’artiste américain Rauschenberg (pour qui la photographie est «  comme tailler un diamant »), à Auxerre, ce fut « un surgissement inopiné, une composition murale fortuite » qui lui procura une extase instantanée.

Sa prédilection pour les bistrots dès potron-minet le conduit à musarder, pratiquant « l’art difficile de ne presque rien faire », comme dans ce café du jardin du Luxembourg, photo de la couverture. Une parenthèse enchanteresse pour « les désoeuvrés de son genre, au cœur du maelström » où le temps se plie, un refuge, un havre de paix, à l’écart de « cette course effrénée actuelle ».

Denis Grozdanovitch signe un ouvrage plein de charme, de sérénité, d’un esthétisme raffiné, restituant un témoignage du passé. Il y a cristallisé  des instants suspendus, des moments inoubliables. Il a immortalisé des lieux à jamais disparus, remplacés par du béton. Des lieux mémoire d’entreprise florissante s’étant délitée comme « ces friches industrielles ou ces carrières éventrées ». Un souffle de poésie, une note de nostalgie traversent les commentaires, laissant deviner la sensibilité de l’auteur. Il instille une ambiance zen, épinglant « l’agitation des hommes », « la gabegie industrielle » ainsi que « ces cités déshumanisées ».

Denis Grozdanovitch s’est constitué une galerie de photos, au fil des saisons, d’une richesse inouïe, où se côtoient l’abstraction, le réalisme des natures mortes, des portraits, et la belle indifférence de la nature. Une belle invitation à s’attarder pour en savourer la quintessence.

« Un merveilleux rempart contre l’oubli », pour Denis Grozdanovitch, tout comme « La beauté serait peut-être la faculté qu’ont les choses d’être là ».

Denis Grozdanovitch, estampillé « iconoclaste, inclassable »reste incontournable.

Nadine Doyen

Vincent Lambert

Havana Club, Vincent LAMBERT, Éditions  L’Harmattan, Roman (111 pages – 13€). Dans son introduction, le narrateur se retourne sur son enfance qu’il résume en deux notions antinomiques : amour et haine. Il rend aussi  hommage à sa grand-mère « une perle » qui lui inculqua le goût de l’inconnu. C’est vers Cuba « rêve majeur d’une vie mineure » que nous embarque le narrateur. Un premier contact avec La Havane mémorable, douché par une violente et incessante drache. Il nous fait partager ses pérégrinations, semées d’embûches (collision, crash, rencontres improbables, égarement).Une sorte de voyage initiatique au cours duquel le narrateur mène sa propre révolution. Ne va-t-il pas détériorer la voiture louée ? En lui prélevant l’antenne «  offrande divine » qu’il remet à un enfant (agissant en disciple de Fidel), en ôtant les enjoliveurs, il manifeste sa rébellion et poursuit la destruction sabotant l’autoradio, éliminant les signes de modernité, de luxe.
Friand d’exotisme sexuel, il alterne conquêtes féminines (auto stoppeuses, touriste, femme de chambre) et masculines. Désireux de satisfaire ses pulsions, il se livre à de multiples expériences, qui tournent parfois au fiasco (refus de la partenaire, gifle, panne de libido d’où « un flop moral ») et l’obligent à partir. La scène la plus marquante pour le narrateur fut sa rencontre avec Gunther « l’Instable seigneur de Germanie », doté « d’une arme d’un gros calibre » qui « voyageait pour l’entretien de son inestimable sexe ». Ce dernier réussit à hypnotiser le narrateur de sa voix douce et son regard caressant. Leurs furtives étreintes le conduisent à penser que « les langues ne devraient servir qu’au sexe ». Au fil du récit nous croisons toute une galerie de personnages (des révoltés, des révolutionnaires, l’Enfant) et explorons l’île : la vallée de los Ingenios (où le narrateur s’initie à couper la canne à sucre à la machette), la sierra Del Escambray, les villes (Trinidad : « région sucrière désaffectée », Varadero), traversées par des airs de salsa, la musique de Carlos Puebla.
Le narrateur convoque les fantômes d’écrivains qui ont fréquenté l’île : Hemingway, Garcia Marquez. Le passé de Cuba est évoqué : « Les Yankees qui ont déversé leurs déchets du onze septembre ». En filigrane le régime politique et Fidel, les soubresauts de la révolution, les stigmates de l’assassinat du Che sont évoqués ainsi que l’ouverture du pays à la mondialisation et aux dollars.
A la fin du roman, l’heure du bilan s’impose : les regrets « des choses manquées », d’une enfance volée, la solitude. Le narrateur décline ses interrogations existentialistes qui n’ont cesse de le tarauder « Pourquoi penser, savoir, aimer et haïr? », et livre une satire du Monde, habité par le mal, les vices et sa vision résignée de la finitude de l’être humain : «  Amour périssable, vie dérisoire », ayant cessé sa quête du bonheur. De même, il se demande, non sans un certain humour, pourquoi tant de nationalités et pourquoi il est belge, si ce n’est « pour rire ».
Dans son post-scriptum, le narrateur revient sur son ambition d’écrire un roman nourri par cette  épopée cubaine soulignant les doutes de l’écrivain, la difficulté de maîtriser les protagonistes quand ceux-ci sont rebelles au risque de les supprimer. Toutefois, ne déclare-t-il pas qu’écrire, c’est « laisser des traces, ça vous construit des éternités précieuses » ? rappelant la pensée de Jules Renard : « Chacune de nos lectures laisse un graine qui germe ».

Nadine Doyen

Armel Job

Loin des mosquées, Armel JOB, roman, Robert Laffont, parution le 13 février 2012, 274p. Les aficionados d’Armel Job retrouveront dans Loin des mosquées cette envie de lire ses romans d’une seule traite tant ils nous parlent.
« La réussite des romans de Job tient aussi… à l’invention d’intrigues subtiles, dont le déroulement, entre épisodes captivants et rebondissements inattendus, tient constamment le lecteur en haleine »*.
René, Evren, Derya et Yasemin, quatre personnages-narrateurs en quête d’identité sont ballottés malgré eux dans le tourment des événements qu’ils subissent, narrateurs et acteurs de cette histoire incroyable, insoutenable par moments, drôle à d’autres, mais qui nous ramène à la dure réalité.
La femme musulmane est souvent esclave de traditions surannées, qui portent atteinte à sa liberté et à sa dignité.
Turc, Evren est « godiche » : il a « les mains en savon », ce qui ne l’empêche pas de faire de brillantes études à Cologne. Il faut savoir que chez les Turcs entre autres, les mariages arrangés au sein d’une même famille sont monnaie courante. A peine Evren aperçoit-il sa cousine Derya dans son plus simple appareil qu’il s’éprend d’elle et la demande en mariage ; cette dernière refuse tout net. Pour la famille du jeune homme, l’affront est sérieux et il faut vite trouver une échappatoire avant d’être la risée de tous. Sa maman se rend donc en Turquie ; elle revient avec l’accord de l’entourage de Yasemin, une autre cousine : celle-ci sera l’épouse d’Evren.
Que va-t-il se passer quand on apprend que Derya, poussée par les siens – une lettre compromettante entre Evren et Derya va servir de déclencheur – doit revenir sur sa décision ? quand Evren et Yasemin, fiancés, la famille du futur mari refuse la volte-face des parents de Derya ? Et René, le croque-mort, que vient-il faire dans cette galère qui a l’allure d’un thriller, tant le suspense est haletant et tant il nous faut retenir notre souffle jusqu’au dernier mot.
La réalité dépasse parfois la fiction, quand on sait que les thèmes abordés dans Loin des mosquées (les mariages arrangés, l’honneur à tout prix, l’avilissement de la femme-esclave, l’intégrisme radical…) sont bien malheureusement d’actualité.
Pour mémoire, récemment en Belgique, un frère – probablement commandité par les siens – a assassiné sa propre sœur parce qu’elle n’avait tout simplement pas respecté la tradition.
N’hésitez pas à lire ou à relire tout Armel Job ! Jamais vous ne serez déçus !

*Michel BAAR, in revue Traversées n°45, dans le dossier consacré à Armel Job.

Patrice BRENO, Virton, le 8 février 2012

Frédéric Vitoux

Frédéric Vitoux de l’académie française – Jours inquiets dans l’ile Saint-Louis, Fayard – 299 pages- 19,50€. Frédéric Vitoux instille le mystère dès le titre. En situant l’intrigue du roman dans l’île Saint-Louis, il nous offre deux facettes du lieu aux antipodes.
D’une part le passé historique, convoquant les sommités qui ont rayonné à l’hôtel Lambert. On croise les fantômes de Chopin, d’un poète polonais. Il y ressuscite la librairie’ L’Étrave’ qui reçut de nombreux cadors de la littérature dont Roland Dubillard  ainsi que le bistrot ‘Rendez-vous des mariniers’ fréquenté par une pépinière d’ auteurs: Rémy de Gourmond, Céline,Hemingway pour qui  « Paris était une fête ».Il se remémore « l’érotisme de la lecture » et «  les extases procurées » à « écarter les pages » de ces livres non massicotés.
D’autre part on sent le pouls de cette île vibrer avec ses commerces d’où les rumeurs se propagent vite. A l’heure de Paris Plage, « la musique de bastringue » trouble « cette île inventée». Pourquoi  ce lieu à l’écart des agitations, en retrait , calme «  un luxe de silence », où les résidents se connaissent devient subitement estampillé « Dracula- sur- Seine »?

Que se trame-t-il dans l’île Saint-Louis « immuable face au fleuve » pour qu’elle perde sa quiétude ?
Frédéric Vitoux y a installé une atmosphère  automnale à la Simenon. Sous la pluie, l’île prenait des allures de décor de film « avec la mélancolie des réverbères reflétés par les pavés et l’eau noire de la Seine » «à charrier des cadavres ». Les traces de sang sur le trottoir intriguent, génèrent la psychose chez les insulaires. L’angoisse s’empare des protagonistes du roman. Qui sont -ils?

Charles, avocat, veuf  souffre de solitude, et trompe son ennui par la lecture. Sa vie va basculer quand il offre l’hospitalité à   Dorothy,  la fiancée de son neveu, venue de Londres pour un stage à Paris. Ils s’apprivoisent. Un tsunami intérieur déstabilise Charles quand celle-ci  dépose un baiser furtif sur ses lèvres. Il appert qu’un fossé de génération « un bloc d’années » et de culture les séparent. Ce qui donne une scène pétrie de tendresse paternelle, suscitée par le T.shirt qu’arbore Dorothy. Charles lui explique que le corbeau est en lien avec Edgar Poe , natif de Baltimore.
La personnalité de cette anglaise s’affirme, revendiquant sa liberté. Leurs différences peuvent-elles être  « un rempart infranchissable »? Charles va-t-il se laisser vampiriser par Dorothy « cette grande bringue au léger strabisme »?ou la renvoyer à son neveu?
On croise et suit le quotidien des  locataires de l’immeuble ( la concierge, addict aux jeux vidéo, un professeur en retraite, soucieuse de l’avenir de Toma, son protégé) où réside Charles.

La paranoïa est à son paroxysme quand Toma ( employé garagiste, logeant juste à côté de Dorothy) se retrouve témoin d’une agression. Traumatisé , il  redoute une nouvelle mauvaise rencontre.
Un  sérial-killer rôderait-il? La police va-t-elle  confondre le coupable, en recoupant tous les témoignages?
Le mystère entoure Jean Lefaur dont la visite laisse Charles perplexe. N’aurait-il pas dérobé un livre de sa bibliothèque qu’il essaye de monnayer?
Quant à Dorothy, refusant de dormir dans sa chambre de bonne, après avoir été menacée par un fou, ( s’agirait-il du même individu?), elle trouve auprès de Charles un refuge, une oreille bienveillante, une épaule réconfortante.
Frédéric Vitoux tient le lecteur en haleine jusqu’à ce que le carillon des cloches de l’église Saint-Louis annoncent le retour à la normalité, à la tranquillité d’esprit.

Les personnages de Frédéric Vitoux partagent ses propres goûts pour  Dumas, Venise, Rossini,  le fleuret, le cinéma, l’art, la beauté ainsi que son attachement à son quartier.  Charles semble le double de l’auteur quand il confesse qu’ « il existe très peu de livres qui bouleversent leurs lecteurs au point  de les transformer à jamais »., précisant que pour lui ce fut ceux de Céline. Les lieux sont mémoire, pourtant  « personne ne sait plus rien, il n’y a plus de mémoire de l’île »,déclare Pierre.
Zelda, « la petite chatte noire »,sait manifester sa présence quand la conversation s’anime.
Le questionnement sur la fugacité du temps, «  le zapping des sentiments», les réseaux sociaux sur le net qui rendent les liens avec autrui virtuels sont au coeur du roman.

Avec une plume d’épéiste , l’auteur signe une satire du monde politique et médiatique actuel: les magouilles éditoriales, les  journées spéciales , les manifestations pour la retraite, les banquiers « tous des canailles ». Il étrille la situation de la France contemporaine: « ce pays décadent qui manifeste et qui ne veut rien foutre » pour Marc.
Il dénonce ce Paris Plage qui draine des individus peu fréquentables.
Il fustige ceux qui ont une prédilection pour le gore et la presse toujours  à l’affût du sensationnel.

Si la culture va à vau-l’eau, Frédéric Vitoux témoigne d’une vaste culture cinéphile et littéraire. Il nous gratifie d’une pléthore de références et d’une lucide définition de la culture: « c’est d’abord ce qui reste quand on s’est mis à l’abri de l’écume de l’actualité, laquelle vous éclabousse et vous empêche de voir ».

Frédéric Vitoux se montre aussi habile dans l’art du portrait , du suspense que dans la peinture de Paris à deux époques. Son évocation de l’île Saint-Louis est teintée de nostalgie.
Comme Amélie Poulain a mis en exergue un arrondissement de Paris, pourquoi ne pas initier une déambulation littéraire sous la houlette de Frédéric Vitoux, arpentant les quais , les ponts de Paris?

Nadine Doyen

David Toscana

L’armée illuminée, David TOSCANA, Zulma, 2012, 277p. Parlons-en de cette armée ! Cinq adolescents quelque peu allumés, simples d’esprit, bref des « illuminés », commandés par un marathonien désabusé, se prennent pour Don Quichotte. Pour Matus, professeur à Monterrey (Mexique), renvoyé pour ses idées anti-américaines, les Etats-Unis sont l’ennemi à abattre. Il est nécessaire de « prendre les armes pour défendre le pays contre une bande de barbares qui habitent au nord de Rio Bravo ».
A chaque page, l’humour, le désarroi et l’incompréhension se côtoient sans cesse. Leur combat n’est-il pas perdu d’avance, voué à l’échec ? David TOSCANA nous montre par son roman qu’il vaut mieux avoir un idéal, même si la lutte est inégale, même s’il faut se battre contre des moulins à vent. L’important est de croire en ses rêves, d’aller jusqu’au bout de ses illusions.
Alors que le « général » Matus s’attendait à lever une véritable armée, seuls cinq jeunes ados se rallient à sa cause. Tout peut prêter à rire mais qui s’en moque réellement : le but de leur expédition ; leur moyen de transport : une charrette tirée par une mule ; le drapeau mexicain retravaillé (l’aigle tenant en son bec un serpent est remplacé par un poussin mordant dans un ver de terre) ; le pseudo-franchissement du Rio Bravo ; l’attaque déréglée contre une armée organisée…
Ici, tout est absurde. Toutes les guerres aussi, où l’on envoie au feu des jeunes gens qui ont à peine terminé leurs études.
Chacun de nous n’a-t-il pas en lui ce désir inavoué d’atteindre des sommets inaccessibles, mais aussi de garder à tout prix sa part d’enfance ?
David TOSCANA nous livre dans L’armée illuminée un livre fort, mais dérangeant, où – à travers le ressentiment du peuple mexicain d’avoir été spolié par l’envahisseur américain – il est important de se battre pour faire émerger ses propres idées.
Un roman philosophique en somme !

Patrice BRENO – Virton, le 27 janvier 2012