Henry Meillant, Dits et non-dits de l’Amour

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  • Henry Meillant, Dits et non-dits de l’Amour, éditions Regards 92 pages. Illustrations de Bernadette Gossein.

Ce recueil « Dits et non-dits de l’Amour » vient se déposer sur l’œuvre variée et importante d’Henry Meillant avec la légèreté d’un papillon, d’un souffle renaissant.

Rendre ici hommage à Henry Meillant au travers de ces quelques lignes est un bonheur, mais également un réel honneur, car j’ai ce sentiment de l’élève qui reconnaît le maître.

Ainsi c’est avec une immense humilité que je parcours ce nouveau recueil du père fondateur de la SPAF (Société des Poètes & Artistes de France) et de sa revue Art & Poésie.

C’est un chant résurgent que nous offre aujourd’hui Henry Meillant, une voix toute couronnée des fleurs sélectionnées pour rendre hommage à la femme. Chaque texte contient une émouvante beauté, une extrême sensibilité.

Femme réelle ou virtuelle, femme charnelle ou intemporelle, mirage ou réalité, reconstitution d’un mythe inaccessible ou tangible embrasé d’une ultime passion ?

Ce recueil où son langage se veut simple, libre, transporté dans l’élan de l’âme et du cœur est l’un des plus authentiques, des plus vrais ouvrages d’Henry Meillant.

Notre poète n’a plus rien à prouver, sinon qu’il a toujours mille brassées d’amour à dispenser. Il se fait peintre et sculpteur pour soudain devenir le musicien de l’intime, tout en proximité avec l’âme et le corps de la femme.

Henry Meillant retrouve ici des plans d’éternité et d’espérance.

« Nos cris et nos silences

seront vivants

pour un éternel instant… »

Cet ouvrage est une petite « révolution », véritable retour sur soi même au sens étymologique du terme.

L’auteur réinvente l’amour, redécouvre l’étonnement, le partage avec l’âme sœur. Il érige un nouvel embrasement dans les feux d’un soleil couchant.

Mais cette âme sœur est-elle présente ou absente, peu importe elle devient presque respirable, palpable.

Quel plaisir de parcourir ces poèmes rayonnants qui portent une sorte de fraicheur juvénile, le chant de l’expérience de vie en plus.

Henry Meillant aurait-il changé d’école ? A priori je ne le pense pas !

Il use simplement de l’interrogation, de la spontanéité, de la liberté d’écrire ce qu’il est dans cet instant bien précis. Il a brisé ses barrières traditionnelles, afin de mieux glorifier l’amour tel qu’il est, tel qu’il le ressent dans l’instant présent.

Le poète se met à l’écoute de celle qu’il retrouve qu’il idéalise et reconstruit. Par son verbe, ses intentions, il restitue la vie.

« …t’étreindre jusqu’aux limites

d’une commune petite mort

où tu renaîtras.

L’amour ou le sentiment de l’amour, reconstruisent les âmes et les corps stigmatisés, il offre une possibilité de renouveau, combien même les fondations seraient fragiles.

Tout est fugitif, alors où peut bien conduire cet amour, vers l’impasse de l’illusion où sur le chemin de la résurrection.

L’amour offre toutes les possibilités, décuple les forces de l’imaginaire, tout se transforme, l’amadou devient volcan, arbre, fleuve, galaxie, il identifie à tout.

« Alors naîtra si tu le veux

l’éternel possible

de nos complicités. »

Le verbe même est magnifié !

Henry Meillant parvient à la fusion d’un langage d’une extrême modernité qui se fait révélation.

Aucun mur ne résiste à cet Amour !

Mais notre poète n’en reste pas moins dans la conscience, ainsi se pose t’il la question, n’y aurait-il pas dans l’amour une parcelle d’aliénation mal maîtrisée, une cécité incompréhensible.

Nous parcourons le jardin des magiciens, nous découvrons l’anatomie de l’amour au travers de chaque partie du corps.

« pour des mots à ne plus écrire

des mots à cultiver

au jardin des secrets. »

Tout se transforme, c’est l’absolue métamorphose. Nous touchons aux incantations, aux fulgurances d’une prière profane, aux vibrations d’une révélation sacrée.

Le temps n’inquiète plus, au contraire il rassure presque, nous y croisons les fréquences d’une surprenante candeur, d’une merveilleuse innocence qui naissent et se développent à la fois, dans un élan réel et une nécessité imaginaire !

L’amour est sans âge, il transcende les saisons, l’hiver redevient printemps, il renverse la raison pour mieux semer sa passion.

La main de poète devient celle du sculpteur, du potier, il tourne les mots et donne à son verbe de l’ampleur, des volumes par de subtiles métamorphoses.

« Je te découvre et je te sculpte !

j’apprends tes secrets

j’apprends l’extase d’une minute

éternelle. »

Le temps d’une envolée et le poète se fait aussi musicien, il remplace ses partitions, et le voici qui écrit sur des portées blanches, assoiffé d’envol et de nouveauté.

Il vient de composer l’hymne à la femme de son imaginaire, à moins que ce ne soit le rêve de la réalité.

« Et soudain musicien

je jouerai sur le violon de ton corps

cette sonate pour nos deux voix unies. »

Par la seule vibration de quelques notes nouvelles échappées des doigts virtuoses, et déjà le linceul du monde s’efface, laissant place à un miracle.

◊Michel Bénard

LE REGARD DU MIROIR / PRIVIREA DIN OGLINDA, Michel Bénard

 

  • LE REGARD DU MIROIR / PRIVIREA DIN OGLINDA, Michel Bénard,édition bilingue français / roumain, traduction de Manolita Dragomir Filimonescu, ArTPress éditeur, Timisoara, Roumanie 2011, ISBN : 978 973 108 377 3.

Avis au lecteur qui dès le titre de ce dernier recueil de poésie de Michel Bénard se voit une fois encore mis à une ductile contribution, afin de tenter de saisir la simple complexité du propos poétique, soutenu tout au long de ce volume de plus de 300 pages par ce poète et peintre remois. Bel ouvrage à la couverture satinée, illustrée par l’auteur. En son mitan figure aussi l’une des récentes productions de Michel Bénard, suggérant une pause – marque-page pictural – au cours de la lecture-déchiffrement, dont la couleur saturée, marbrée conférée au motif, savant assemblage géométrique évoque des sortes de totems, de stèles ou autres dolmens verticaux, et semble sous tendre ces mots du poète

« Je confie à la pierre dressée

Le poème que pour toi j’ai signé ».

Mais d’emblée, la question se pose ici de savoir, si ce titre : Le regard du miroir renvoie à une image réfléchie par le miroir, ou bien un regard porté sur le miroir par celui qui s’y mire et qui lui est donc renvoyé, ou bien encore de manière métaphorique, le regard propre du miroir, c’est-à-dire : le vide réfléchi qui fait à son tour réfléchir le poète (le lecteur avec). Mais pourrait-il aussi s’agir du regard d’un alter ego – aux traits de femme, une et plurielle, face au poète qui reconnaît en elle son double, une sorte de gémellité inavouée ? Avec cette énigme inhérente à l’atmosphère, au mystère poétique, inscrits « dans le miroir des sources primordiales », Michel Bénard pose là, l’une de ses règles du jeu lyrique. Car la poésie pour lui est affaire sérieuse, profonde, sacrée, au sein de laquelle écrit le poète : « Tout se distille au mirage du destin, tout aspire à tant de beauté qu’il serait vain de contenir notre fil d’Ariane, sève émotionnelle de nos âmes ». Vain donc de chercher à élucider quelque mystère, puisque : « Par la magie de ce jeu d’images mélodieuses et poétiques, se forme l’effigie jumelée d’un amour complice, osmose qui se stigmatise aux creux de nos mains en signe d’alliance, que protège dans la nuit un voile d’étoile parfumé de rêves ».

Dès lors, nous pouvons entendre ces mots d’amour pluriel, de « mémoire des sables », cette voix de la « Tora », des « Dames blanches », d’une « Isabelle » imaginée au cœur « D’une fête médiévale », devenue « Esther » à petits coups de mémoire hébraïque revivifiée. Nous pouvons encore entrevoir cette « Image égyptienne » au cœur des « Hiéroglyphes », des « Calligraphies » et voir surgir cette « Icône » enluminée 

« Dans le bleu d’un vitrail

Tel un rayon de soleil au couchant

Suspendu aux ailes de la colombe »,

nimbée de « Lumières d’Orient ». Mille et une images encore d’inspiration païenne ou chrétienne, invariablement si proches et si lointaines de notre condition mortelle. Au Sud d’un Sud, décrit, dépeint à l’aide des « Signes de l’alphabet de silence », ce même alphabet mutique, magique permettrait d’

« Entrouvrir la porte conduisant

Au-delà du miroir

Par delà la fracture », 

« pour simplement mieux nous penser » formule encore le poète-conteur-penseur.

Mieux nous penser ! Certainement, après avoir accompli cette lecture d’un verbe dense, soyeux et ciselé, invitant le lecteur à une véritable proménadologie, tout au long de laquelle, l’homme Michel Bénard, pour qui l’amitié rime avec « l’alliance éternelle » n’omet pas de saluer quelques-uns de ses bons compagnons de route, ses amis artistes, ainsi que sa traductrice coutumière, elle-même poète, Manolita Dragomir Filimonescu qui ici, une nouvelle fois, pour lui, pour nous réalise le passage de la langue française à la langue roumaine ; langues dans lesquelles, elle se sent chez elle, comme poisson dans l’eau, et comme on habite la terre en poète.

Mieux nous penser, aussi, après être passés de l’autre côté du miroir, en deçà, au-delà du rêve, des mirages, du conte, de la légende, du sacré, dans un geste délicatement feuilleté, polysémique, diffracté, tel qu’il se décline dans un miroir brisé, dont les fragments disjoints laissent deviner d’autres interstices et ouvertures, d’autres manières d’être au monde, d’autres désirs ardents et subtils d’îles et d’elles…

« Sous l’écume soyeuse d’une touche de bleue,

Femme dansant au cœur du désert,

Pour célébrer la vie » ;

« Déversant ses souvenirs de voyage » ; reflets de la vie singulière, universelle, offerts ici en partage réflexif dans LE REGARD DU MIROIR.

◊Rome DEGUERGUE

Rentrée littéraire de septembre 2012

  • Amélie Nothomb, Barbe bleue, roman, Albin Michel (16,50€- 170 pages).

Amélie Nothomb campe ses protagonistes dans un bel édifice, cossu, du VIIe arrondissement et brosse les portraits psychologiques de deux êtres aux antipodes.

Don Elemirio, le maître des lieux, vit reclus depuis 20 ans, loin de l’agitation du monde, choqué « par sa vulgarité et son ennui ». Il s’est forgé une réputation connue de tous sauf de Saturnine, potentielle colocataire, attirée par l’offre alléchante. Toutefois une autre femme intéressée par l’annonce la met au parfum et lui dévoile la vérité. Comment elle fut choisie reste une énigme à élucider pour la jeune belge.

Le lecteur suit l’installation de Saturnine (qui a grandi « sous l’égide d’Athéna »), sa façon de s’approprier les pièces de cet hôtel particulier « au nombre impressionnant de boudoirs », n’hésitant pas à s’aventurer dans la chambre de « cet être biscornu ».

Un étrange modus vivendi s’installe. Les repas, pris en tête à tête, sont propices aux confidences et permettent de mieux cerner leurs personnalités. Mais « On peut s’épancher en demeurant secret ». Saturnine, qui enseigne à l’école de Louvre, ne manque pas de s’étonner de cette vie monacale, de misanthrope, privée de Paris, des autres et de la nature. Par flashback, le passé de l’Espagnol défile (son journal intime) et génère des discussions animées, nourries par des quiproquos. De vraies joutes verbales, des répliques mâtinées d’ironie comme une partie de ping-pong. Dialogues de sourds parfois. Ils s’entretiennent de religions. La foi, la Bible, le trafic des indulgences, au centre de leurs discussions animées, musclées car Saturnine, vindicative, perfide, tient la dragée haute à l’Espagnol. Dotée d’intelligence, de ruse, de perspicacité, armée de sang froid, elle fait preuve d’esprit de réparties, ce qui donne une impulsion au récit. Elle nous livre aussi ses pensées intérieures.

On s’étonne des attentions de cet hôte pour sa colocataire. Serait-elle la femme idéale, pour lui déclarer, puis réitérer, son amour « à la noix », à chaque occasion et même lui proposer de l’épouser ? Toujours est-il qu’il lui fait des surprises de taille, secondant ses paroles par des cadeaux. Ne lui remplit-il pas le frigo de champagne aux noms les plus prestigieux, « du velours doré » ? Ne lui confectionne-t-il pas une jupe champagne ? Un cake, véritable « gemmail », un « gigantesque saint-honoré » ? Ne réalise-t-il pas une série de 50 portraits d’elle, captant « le laid et le beau, le fragile et le solide » ? Comment ne pas être séduite par cette vie de pacha ?

Le lecteur tremble de voir Saturnine dans une telle promiscuité, d’autant que son amie Corinne avait tenté de la dissuader, craignant le pire à la voir se fourvoyer dans les rets de ce « serial killer ». Ce « grand d’Espagne » que la romancière affuble de tous les noms (provocateur, fou, malade mental) a-t-il l’étoffe d’un Barbe bleue ?

Ne risque-t-elle pas d’être victime du syndrome de Stockholm ?

Toutefois, l’absence de femmes au service de ce « psychopathe » lui met la puce à l’oreille. Taraudée par la disparition des huit femmes précédentes, elle aborde le sujet tabou de front. Même si Saturnine est capable de respecter cette zone interdite, sa curiosité est décuplée quant à ce qu’elle renferme. Elle cristallise aussi celle du lecteur jusqu’à ce que Don Elemirio obtempère et accepte d’y conduire sa colocataire. Et si pénétrer dans ce sanctuaire (servant aussi de labo photo), même convié par le maître constituait une entorse au règlement ? Toujours est-il que cette visite engendre un coup de théâtre qui va précipiter le dénouement.

Dans ce roman, Amélie Nothomb brasse la culture de trois pays : France, Espagne et Belgique (« ce plat pays », utilisant des belgicismes: cellulaire, Athénée, le peintre Khnopff) en les mettant en opposition et en pointant les différences.

Les couleurs s’y déclinent comme un arc en ciel. D’un côté, les ténèbres de la pièce interdite. De l’autre, «  la lumière en transparence des fruits confits », l’éblouissement de « l’or baroque » des tasses, un nuancier de jaunes.

Amélie Nothomb explore le sentiment amoureux, s’interroge sur le coup de foudre à retardement. Elle confie sa vision de l’Amour : « le phénomène le plus mystérieux de l’univers ». Les situations incongrues prêtent à s’esclaffer. Saturnine découvre le plaisir tactile, sensuel : « une étreinte amoureuse », grâce à cette jupe spécialement confectionnée pour elle. La caresse de la doublure, si douce, « d’une suavité exquise » la met « en transe ».Volupté lors des séances photos déclenchant le « crépitement de leur jouissance ». Les compliments fusent dans les deux camps. Sont-ils feints pour Saturnine ou serait-elle en train de succomber à une attraction fatale ?

La romancière soulève la question du jardin secret. Est-ce concevable de « violer le secret « d’un être cher ? Dans un couple, n’est-il pas prôné d’avoir chacun son territoire secret pour assurer l’harmonie ?

Amélie Nothomb excelle à nourrir le mystère par les mots employés (louche, histoire fumeuse, embrouille, sinistre, macabre réalité), à relancer le suspense, tel un thriller quand elle brandit le couteau sur la tempe sur « l’un des célibataires le plus courtisés ». Elle ajoute une dose de démesure : l’explosion des parents « un spectacle poignant, ces morceaux de grands d’Espagne dans le lustre et le ciel du lit ».

On perçoit les voix des disparues dans ce huis-clos, ce qui tétanise Saturnine.

Difficile pour le lecteur, même Nothombphile d’anticiper l’épilogue de cette love story, à sens unique, entre deux êtres radicalement opposés (âge, sensibilité).

A noter qu’ Amélie dope ses personnages au champagne, ce « divin nectar », son péché mignon. Elle distille des allusions à l’histoire (Henry VIII), aux faits divers (Dr Petiot), tisse la métaphore de l’œuf. Elle émaille aussi son récit de références littéraires (La Rochefoucauld , Gracián, Lulle) et de comparaisons insolites.

Elle retrace l’évolution de la photographie depuis Niepce (Polaroïd, Hasselblad…).

Pour parfaire le tout, la couverture de Barbe bleue focalise notre regard : le rouge ardent des lèvres se mariant avec bonheur à son chapeau sophistiqué.

Amélie Nothomb revisite le conte de Perrault, offre à son héroïne un ‘destin aurifère’. Elle signe un roman euphorisant, transcendé par l’amour, tout en contraste (des rires/ des pleurs, nuit blanche/nuit noire), pétillant d’humour, parfois noir.

Faute de pouvoir partager « caviar, vodka », lever notre flûte « en cristal de Tolède » en compagnie de ce duo improbable, portons un toast à Amélie Nothomb pour cette lecture roborative.

◊Nadine DOYEN

En septembre 2012, Amélie Nothomb publiera son 21ème roman et fêtera à Nancy ses 20 ans de succès !

Rentrée littéraire de septembre 2012

 

  • Parfums, Philippe Claudel de l’académie Goncourt – Stock

     

Dans ce recueil, Philippe Claudel déploie un accordéon de souvenirs d’enfance, d’adolescence. Ces courtes proses renvoient à des sensations olfactives, l’auteur déclinant tout une gamme : depuis les senteurs surannées, les fragrances les plus délectables aux odeurs les plus nauséabondes (fumier), écoeurantes, remugle.

En écho au tableau de Klimt de la couverture incarnant l’amour filial, Philippe Claudel parle en père attendri, regardant sa fille encore bébé dormir : « odeur de chair tendre, de crèmes et de talc ». Scène de tendresse dont l’auteur confie avoir été privé par son père peu démonstratif, mais compensée par une mère affectueuse.

En novembre 2011, l’auteur a choisi d’écrire Maison d’enfance , sur place, faisant ses adieux à cette maison « qui a perdu son parfum ». Il y convoque les souvenirs de son père (dont l’after-shave aux « arrogantes senteurs de menthol et d’agrumes » irritait ses narines), rend hommage à ses ancêtres dans « ce musée des vies défuntes », conscient qu’il devait garder traces écrites de tout ce passé.

Il évoque sa chambre mansardée où il découvrit son corps, la cigarette et où naquit son goût pour le cinéma. Il se souvient des « jeux cruels » auxquels il se livrait avec ses camarades, de sa vie de colon et des défis stupides.

Il se remémore un temps révolu : celui des bains au lavoir. Il ressuscite une grand-mère qui lui servait un bifteck parsemé d’ail « à la blancheur du jasmin » et de persil « à la senteur d’herbe vivante », des soupes parfumées.

Les traditions de décembre en Alsace offrent au palais des gâteaux « ensemencés de cannelle », « entêtante musique olfactive », le vin chaud.

L’attachement viscéral de l’auteur à l’Est de la France, à « cette Lorraine, paillasson de l’Europe » transparaît au fil des pages. Il s’étonne même, à « notre époque nomade » de n’avoir pas quitté son village natal de Dombasle. Avec le Munster : (source de différend au cœur de la famille), il nous livre une leçon de morale : ne pas se fier aux apparences. Il nous fait saliver avec la tarte aux mirabelles. Il confie avoir besoin de vivre à la lisière des forêts, pour « leur odeur luisante de résine ».

Il convoque Claude Gellée, et Émile Gallé, tous deux originaires de la région.

Il retrace sa période estudiantine à Nancy où il préférait l’Excelsior à la fac, se laissait envoûter par « l’odeur du café torréfié ». Il aborde une note plus grave quand il évoque la vieillesse, la maladie et « les odeurs d’eucalyptus, de camphre » des pommades, relents d’éther, de formol, la mort, « le parfum courbé » de la prison.

Il entremêle ses souvenirs d’adolescent ( les boums, les bals, les premiers baisers : « à l’odeur verte de l’angélique » des amoureuses qu’il séduisait sur la musique de Joe Dassin, la nudité et même le copain marginal qui cultive du chanvre indien).

Philippe Claudel ne cache son bonheur de sentir, chaque matin, au réveil la chaleur et le parfum du corps de son aimée.

Les textes défilent au rythme des saisons. La métamorphose de la nature se lit en contemplant « Le Gros Tilleul qui déploie son pollen farineux d’un jaune sourd ».

L’été rime avec goudron en fusion, moisson, conserves.

C’est en janvier que l’alambic donne naissance à « un moût entêtant et bulleux ».

Révolue aussi, l’époque où le chauffage au charbon diffusait « une fumée âcre ».

Au printemps l’acacia en fleurs exhale « des odeurs de miel et de primevère ».

L’automne apporte les brouillards, qui emprisonnent « les odeurs de la terre ».

Du kiosque parviennent « des effluves de tuiles moussues, de coke, de suint… ».

Un peu d’exotisme, en nous embarquant pour Venise ou Cuba où l’on sent «le rhum, la sueur et le cigare ». Quand il voyage, Philippe Claudel a pour repères l’église : « sa maison portative » où il retrouve cette odeur « de cire, de myrrhe et d’encens » et le marché qui distille un « mélange d’odeurs effroyables et délicieuses ». Ce qui lui fait affirmer que « Chaque mot diffuse dans la mémoire un lieu et ses effluves ».

Philippe Claudel recourt à une pléthore d’énumérations (pour évoquer la mort végétale des fleurs ou le contenu des « urnes transparentes », les légumes cultivés, les poissons, «  l’obituaire du petit commerce »), de comparaisons( « ses grands cils comme de fragiles et délicates persiennes ». Les descriptions sont d’une grande précision, riche en adjectifs. Le style est varié, le vocabulaire raffiné (« le jour abdique ». L’auteur affiche une propension à recourir à l’anthromorphisme : « Le fourneau attend, comme une bête affamée », « Les tomates pleurent leur jus ».

Il ne faut pas uniquement être ‘un nez’ pour apprécier ce recueil aux accents nostalgiques et poétiques (citant Baudelaire, Cendrars, Giono), car les couleurs s’y démultiplient : « Le ciel enfantera ses couchants roses, ouatés d’orange et de bleu pâle »; variations du « rose tyrien, au parme, au garance », une eau bleue « s’irise de vert » ; ainsi que les saveurs (salicorne crue, tisane, colle « au parfum d’amande fraîche » et les bruits (grésillement du lard, pétarades des bécanes, chuintement…).

A travers ses souvenirs revisités, Philippe Claudel nous fait partager des lieux, des aliments, des anecdotes, ses émotions, le tout lié à des odeurs, des personnes chères.

L’auteur s’y livre sur un ton confidentiel, avec pudeur et sincérité et nous offre « le fleuve merveilleux, mille fois ramifié et odorant, de notre vie rêvée, de notre vie vécue, de notre vie à venir ». Il glisse une pointe d’humour quand il décrit le différend causé par le Munster ou quand il compare les attributs masculins lors des douches.

Philippe Claudel signe un recueil à 63 entrées, sous l’égide de la remembrance, qui permet d’ exhumer son passé, ses goûts, ses connaissances halieutiques , ses lieux d’écriture et remonter à sa vocation d’écrivain.

A noter que la dédicace met en exergue la fidélité et le confiance entre un éditeur et son auteur.

L’atout de ce livre ? Il peut se savourer à petites doses, se lire dans le désordre, selon l’attrait des mots clés, classés par ordre alphabétique.

Parfums réveille, à coup sûr, nos propres souvenirs en titillant tous nos sens.

◊Nadine DOYEN

Philippe Claudel sera présent au salon du livre de Nancy

qui aura lieu les 14 et 15 septembre 2012

Frédérique Sternberg-Ramos, Le Livre des Triptyques

 

  • Frédérique Sternberg-Ramos, Le Livre des Triptyques, éditions Les Poètes français-Paris. 120 pages. Illustration de Roselyne Malbranque.

A chacune de ses parutions le fil conducteur de Frédérique Sternberg-Ramos demeure immuablement le critère de qualité, du sujet et du verbe.

Dans ce dernier ouvrage qu’elle nous propose, nous sommes transportées au cœur d’une sorte de vision prémonitoire.

A l’aune de sa poésie, Frédérique Sternberg-Ramos témoigne du drame de la terre victime de l’inconscience et de l’agitation de ses locataires, les plus irresponsables de tous les prédateurs, l’homme, cet effroyable fossoyeur.

« Ton monde tout entier peu à peu va s’éteindre. »

« Hommes, je vous accuse de meurtre avec préméditation… »

Bien pertinente vision prémonitoire.

Mieux vaut laisser le vent tourner les pages, judicieuse prudence, sage réserve !

Cette poésie contient les reflets d’une intense sagesse, ainsi que d’une expérience profonde, toujours soulignée d’une pointe d’ésotérisme, afin peut-être de mieux tendre vers l’ineffable. Frédérique Sternberg-Ramos joue merveilleusement bien avec les formules et les images poétiques, chez elle tout devient lucide transcendance.

Alors ouvrez ce Livre des Triptyques comme un viatique, un recueil de transmission porteur de toute une gamme de nuances d’humanisme et d’amour pour les générations à venir. Un chant où l’homme doit très vite se ressaisir.

« La force du destin est-elle vaincue par l’homme

Quand il se lève enfin, l’âme remplie d’audace

Prêt à livrer bataille pour transformer son monde ?… »

La poésie délivre ce cri qui peut-être interrogera l’humanité, c’est pour cela que notre fidèle amie écrit, tout simplement pour retrouver le vrai regard d’un Homme !

◊Michel Bénard