Henri Thomas, J’étais en route pour la mer, Dessins de Paul de Pignol,

Thomas Henri - Gavard-Perret JP

Le héros « problématique » de la nouvelle inédite d’Henri Thomas prouve que si un auteur a beau vouloir croire aux mots il est des appels plus forts que la foi qu’il leur accorde. Le personnage central de J’étais en route vers la mer tente donc de se dégager d’un idiome qui voudrait lui donner un « authentique » enracinement. « J’imagine, j’imagine comme il ne faut pas, comme je ne dois pas… Comme je suis différent du personnage qu’Henri a tiré de moi ! Il avait besoin d’un héros, pas d’un homme ordinaire, indescriptible ».

Il dit à son propre auteur qu’il ne peut-être cette vue de l’esprit. Se voir attelé au langage de son créateur ne lui convient donc pas et refuse le mensonge qui le tronque, le démembre. Néanmoins Henri Thomas a forcément raison de lui. L’écrire est la façon de contourner l’obstacle de son héros et de lui faire comprendre que personne ne possède de véritable existence puisque que l’on entre jamais – par la littérature ou n’importe quel autre biais – dans un temple du savoir.

Henri Thomas sait combien la certitude d’écrire demeure toujours amputation, vision mononucléaire. La question de l’écriture ne fait que se déplacer sans cesse du « qui je suis » au « si je suis ». Les mots ne font donc rien. Pour autant ils restent essentiels puisqu’ils sont les seuls à faire connaître les propriétés physiques du feu après qu’un auteur en ait éprouvé la chaleur et la brûlure puis le poids des cendres.

La nouvelle devient l’autoportrait sublimé de l’auteur. A travers ce personnage il laisse la langue parler bien au delà de la seule volonté consciente. L’errance de son voyageur immobile crée une trame ou un tissu précaire. Mais en dépit de cette apparence pelliculaire de la langue, Henri Thomas prouve qu’il faut toujours aller chercher chaque fois un peu plus loin les mots qui tardent et de biffer ceux qui immobilisent dans une répétition.

L’auteur réagit donc à la débâcle de son personnage. Et si les mots ne sont pas une argile fertile que le romancier pourrait pétrir à sa guise leur sable retient son personnage. Si bien que le désert qui se crée n’est pas le territoire de l’illusion mais donne une « raison » de vivre.

La vie demeure en ce personnage comme en son démiurge comme un vieux mur où ce sable ce coagule et où les ongles du soleil se brisent à mesure que l’hiver les endurcit ou plutôt les affaiblit. La voix de révolte du personnage peut faire reculer le silence. Preuve que son mentor n’est pas le vecteur de sa perdition. Poursuivi par le fantôme de ce semblable, engoncé parmi ses ombres appesanties il glisse en lui et dans son insupportable solitude qu’il finit par casser.

©Jean-Paul Gavard-Perret

ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage

 

  • ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

Après deux romans, Isabelle Kauffmann s’essaye à la nouvelle avec brio. Elle y déroule une variation autour de l’animalité et se livre à l’exploration du dédoublement de personnalité.

Le titre relève de l’oxymore et nous plonge dans l’inconnu. D’un côté le mot cabaret symbolise la convivialité, de l’autre sauvage éloigne du civilisé. En bandeau, un détail de La Terre d’Arcimboldo, cette tête anthropomorphe, représentant différents traits de caractères.

La jalousie, l’amour, le désamour, l’addiction, la dépendance, la soumission, la domination, la domestication jouent le trait d’union entre les neuf nouvelles. Des thèmes qui épousent la vie avec ses caresses et ses âpretés et que l’auteure explore avec une intensité poignante.

Parmi les personnages rencontrés, plusieurs souffrent de carence affective, de rejet, d’indifférence à leur égard et se retrouvent condamnés à la solitude. Comme l’affirme Baltasar Gracián y Morales : « Il n’y a point de désert si affreux que de vivre sans amis ».

D’autres sont victimes de leur handicap, comme Aldo « nain sans grâce » dont le physique ingrat (« une laideur sans espoir ») devient un atout lors de ses prestations en ourson et lui permet de prendre une revanche sur la vie, de retrouver confiance en lui. Réussira-t-il à conquérir Reine, à gagner son affection quand elle aura vu sa prestigieuse performance ? N’est-il pas devenu la mascotte, « le clou du spectacle », ovationné à tout rompre ? De quoi lui mettre du baume au cœur.

Par contre Isabelle Kauffmann sait entretenir le mystère autour de certains de ses portraits, les désignant par ‘il ‘ ou ‘elle’.On croise Nora, danseuse émérite, « à la grâce angélique », qui refuse de se dénuder les épaules. Son secret sera-t-il débusqué ? Puis Jojo, cette étrange créature qui rampe, qui siffle, est-ce un psychopathe qui aurait perdu l’usage de ses jambes, à l’affût de sa proie ?

La nouvelliste campe ses protagonistes dans des paysages idylliques comme une clairière « baignée de soleil », « à l’herbe tendre et anisée » où trois lapins bondissaient de joie. D’autres ne connaissent qu’une cellule étriquée à l’horizon bouché par de « hauts murs, froids et sales ».

Elle ajoute parfois une touche de poésie : « le ciel strié des lueurs du soleil couchant ».

La coupole du théâtre « dans un dégradé céleste », les « constellations peintes » rappellent le firmament étoilé de Grand Huit. Par contre les indications géographiques restent vagues.

L’héroïne orpheline de Trapèze-moi, Roselita, fait songer à La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel. Elles ne parlent pas. On ne peut qu’interpréter leurs silences. Les gestes, les signes remplacent les mots. L’amitié, la complicité de Roselita avec les chevaux qui « lui donnaient la force de surmonter ses peines » lors de ses numéros se passent de mots. En filigrane, la jalousie, le sentiment de trahison de Roselita (Jenny lui ravissait Franck, son coach) précipitent l’épilogue des plus surprenants, car Isabelle Kauffmann a réussi à nous mystifier comme Philippe Claudel. Nous voici embarqués dans l’univers féérique du cirque pour mieux accélérer la chute tragique.

Certaines nouvelles peuvent être lues comme une fable ou un conte. Une morale s’en dégage.

Par exemple : Tel est pris qui croyait prendre, dénonçant la cruauté de cet enfant « prestidigitateur » envers les bêtes qu’elle avait hypnotisée par sa musique. Dans celle intitulée La clé, construite comme un polar, est abordé le dilemme suivant : Que choisir ? Être libre mais seul ou être captif mais avec la présence proche d’« un doux compagnon affectueux et fidèle » ?

Cabaret sauvage soulève de nombreuses interrogations : La beauté intérieure peut-elle éclipser la laideur ? Le succès, la notoriété suffisent-ils à compenser le désert affectif ? Peut-on se construire privé d’amour maternel ? La tendresse, les caresses, dispensées par les humains ne seraient-elles que mensonge et illusion ? Pourquoi cette propension à rechercher la compagnie animale ? Pour fuir les humains capables de cruauté ? Ce qui rappelle la phrase en exergue : « La bête ne ment jamais».

Autre objet, qui ne triche pas, récurrent dans l’œuvre d’Isabelle Kauffmann : le miroir. Que renvoie-t-il ? Un faciès difficile à accepter par un narrateur, en souffrance, dans la nouvelle inaugurale.

Réciproque, la nouvelle qui clôt le recueil réunit trois êtres vivants et oppose la jeunesse (l’enfant gracieux « à la peau diaphane ») et la vieillesse (Monsieur Pablo « prisonnier d’une demeure presque centenaire à la façade délabrée »). L’évocation de la déliquescence du corps fait écho au film Amour. Isabelle Kauffmann montre qu’humains et animaux sont égaux devant l’inéluctable et impuissants face au destin, au « temps qui frappe, qui blesse », au « temps qui poursuit son œuvre », soulignant la finitude des êtres. Elle efface peu à peu les frontières entre l’humanité en questionnement et l’animalité côtoyée et nous offre une peinture insolite des passions humaines et animales. La romancière met en scène le summum de la détresse humaine dans « cette succession impitoyable d’espoirs et de déceptions ».

Isabelle Kauffmann excelle dans l’art du portrait (distillant moult détails), dans l’insolite qu’elle dépose au creux de métaphores : « L’hiver ressemblait à un accordéon avec de la nacre… ».

La nouvelliste se joue du lecteur en mêlant fiction et réel. Elle nous dérange en traquant la part animale, la sauvagerie enfouie en nous, notre dualité. Humains et animaux se croisent, se répondent.

D’ailleurs ne dédie-t-elle pas cet opus à « son animal » avec un soupçon d’auto dérision ?

L’auteure sait exploiter un détail, une faille, un comportement décalé pour faire basculer le récit. Elle manifeste avec virtuosité un sens implacable du suspense et de la chute percutante.

Elle a su insuffler du mouvement par un tourbillon d’actions qui donne le vertige. Elle orchestre une véritable chorégraphie avec ses protagonistes. Ils pirouettent, virevoltent, se contorsionnent, se trémoussent, sous nos yeux ou effectuent des « pas chassés, entrechats » plus vrais que nature.

Les odeurs de patchouli ambré, d’amande, de sous bois qui traversent le recueil émoustillent.

Des airs de Stravinsky, de Dizzy Gillepsie se mêlent aux rugissements, aux applaudissements.

Avec Cabaret Sauvage, Isabelle Kauffmann change de registre et signe un recueil déstabilisant, composé de nouvelles surprenantes, déroutantes, parfois cruelles (eros face à thanatos), noires, mais toutes pleines d’inventivité, servie par une plume grinçante. Une réussite flagrante.

©Nadine DOYEN

L’éponge des mots – Saïd Mohamed – Les Carnets du Dessert de Lune – 2012. 128 pages, 12€.

L’éponge des mots – Saïd Mohamed – Les Carnets du Dessert de Lune – 2012. 128 pages, 12€.

  • L’éponge des mots – Saïd Mohamed – Les Carnets du Dessert de Lune – 2012. 128 pages, 12€.

L’éponge des mots est un livre sans commencement, ni fin, dans lequel on entre, puis on s’assoit et on écoute. On écoute un compagnon qui nous passerait la bouteille, on boirait à même le goulot, sans faire de manières, avant de la repasser à un autre, qui serait là aussi, quelque part au bord du monde, parce que toutes les routes ont déjà été arpentées, tout a été dit, et pourtant nul n’a encore trouvé le remède au mal de vivre.

L’éponge des mots éponge le trop plein.

Pas de gloire à se combler d’alcool

Pour s‘inventer des cataplasmes.

Boire encore et tordre le cou aux sortilèges.

Capitaine au long cours veillant sur l’histoire du hasard.

Taillader son chemin dans l’aventure des rues lisses.

Tel un Ulysse qui ne retrouvera jamais son port. Les mots eux-mêmes deviennent éponge pour absorber le trop plein d’amertume, de vanités, de désillusions, de chagrins rouillés. Un trop plein qui n’a d’équivalent que la béance du manque d’amour.

Revenir sur ton ventre noyer ma détresse à l’hôtel des carnages

en soudoyant le gardien de nuit

après une errance de bar en bar

pour resquiller la lumière

Lorsqu’on va chercher très loin ce que l’on ne trouvera jamais, le voyage devient errance, parce que depuis longtemps nous sommes perdus à nous-mêmes.

Dans cette nuit espagnole, tu pointes un doigt vers le ciel

et désignes l’aube avec sa rivière

roulant des perles noires.

(…)

Je jure de ne plus savoir retourner chez moi.

Car vivre c’est Être au monde avec ses pertes de lumière, des voiles trouées et ces haubans qui sifflent au moindre vent.

Dans L’éponge des mots, Saïd Mohamed nous livre son désenchantement, et à chaque page pourtant, on trébuche sur des pépites. Si les larmes sèchent vite aux vents des quatre coins du monde, les mots eux, n’ont pas fini de couler.

nous ne sommes pas devenus fou subitement,

cela a demandé du temps.

D’abord, on a vu l’étrange plaie

qu’est la joie dans les yeux des autres.

(…)

Pris dans la tourmente des loups dépouillés

qui guettent l’étrange et le dérisoire.

Partout avec ces mots de pauvre, aller

dans la perception des miroirs

en traversant sur les passages cloutés.

Les mots vomissent leur impuissance à changer le monde.

Il n’est de sommeil plus puissant

Que notre intelligence à ne pas vivre

(…)

L’idiot va à ses ratages comme à une science exacte,

Seule raison valable pour achever cette bouteille.

Quelle autre sagesse peut évoquer un tel carnage ?

Le voyageur va chercher ailleurs quelque chose qui lui ferait croire qu’il vit plus intensément.

La dentelle des jours nous pousse à faire escale

dans les ports aux romances inachevées,

à chercher dans la multitude des petits riens

ces choses de peu qui manquent le plus.

Plus c’est loin et plus on espère trouver cet autre chose qui nous ferait nous-mêmes autre.

J’ai connu les ventres outragés et le rire des singes,

L’ombre du feu avec dans la bouche

Les cendres des morts comme seule preuve de vie

Et combien de corbeaux, de singes, de najas,

D’étranges banyans et d’immenses

Oiseaux de nuit.

Mais il y a quelque chose de définitivement voué à l’échec dans cette quête, des courants contraires aux chercheurs d’intensité, des trésors éphémères qui fondent comme goutte d’eau au soleil.

Des éclats de possibles,

des bribes de rien dans le silence résorbé des villes

et des hommes de papier mâché

au bar des illusionnistes.

(…)

Partout être à contretemps,

à contre-emploi, à contresens du flux

dans le décalage permanent,

fuir quand tout converge.

Grande est la désillusion, quand on découvre les coulisses de ce qui n’apparait au final, comme rien d‘autre qu’un grand cirque pathétique.

Qu’auront nous dit vraiment ?

Le silence est préférable à ces babils,

ces faux-savoirs,

ces mensonges appris comme une leçon.

Ces bribes de rien, de tout, d’abject aussi, récitées par cœur

quand le plus grand dénominateur commun ouvre sa gueule

dans l’immonde barnum du tube cathodique,

ce rectum de la pensée qui souille

tout ce qu’il touche.

Saïd Mohamed sait ce qui pousse à Parcourir le monde comme le sang bat les veines à la recherche de l’instant qui rend caduc tous les autres. (…) et la promesse toujours la promesse d’autres choses encore.

Le voyage, la fuite, la solitude et l’oubli impossible.

Accolé aux murs des villes, ton visage, ton sourire obsédant, ton ventre au mien accroché, où dedans le vent s’engouffre, dans le salpêtre, la crasse, l’odeur des poubelles, je t’ai cherchée.

Dans le repli de l’indifférence j’ai appris à regarder avec cette habitude à qui rien n’échappe, en tous lieux j’erre seul, heurté à la raison qui maintient les êtres dans leur camisole. Partout où tu as posé les pieds, je retourne la terre. J’hésite à te nommer, pour laisser en friches ces souvenirs qui me reviennent, m’accablent et me jettent dans les bras d’hier.

Saïd Mohamed sait qu’il est difficile de vivre en ignorant son ombre, elle se tord et crie si on marche dessus.

Tout au long de son livre on sent peser cette ombre qu’aucune destination, si lointaine fut-elle, aucun alcool, ne sauraient dissiper.

Tous ces arbres morts qui s’évertuent à lancer au ciel des branches pour s’y pendre…

Et pourtant, nous confie t-il, ma raison demeure dans l’agitation du monde, de ces villes juchées les unes sur les autres, où dans l’ennui les hommes se laminent, se chevauchent.

Dans la troisième partie du livre, il nous ramène à un « Ici et maintenant ». Une sagesse que connaissent tous ceux qui savent qu’il est vain de tenter d’être ailleurs, que dans ce laps de temps présent. Et si les souvenirs sont toujours là, en filigrane, il est temps de tirer un trait et Saïd Mohamed est sans doute un de ces êtres brûlés au feu de la passion comme de la lucidité, cette lucidité féroce qui pousse à n’importe quel extrême pour lui échapper, en vain.

Nous n’avons pas grandi malgré le poids sur nos épaules.

Prisonnier de l’enfance, on croit être devenu un autre

en refusant l’idée que seul le corps change.

L’éponge des mots est comme un fleuve qui s’écoule, qui déborde parfois, puis se calme à nouveau, qui remonte le temps aussi bien qu’il file vers une hypothétique embouchure.

On relit ce qu’on a écrit sans le reconnaître.

Ivresse de la prière païenne qui se nourrit d’elle-même

À laquelle aucun parler n’est comparable.

Ce mystère ne nous appartient pas.

En bouche vient le fleuve,

Message jamais interrompu ni commencé.

Il y a l’ombre, mais aussi un flot de lumière, au sein même de ce qui peut sembler comme un constat désespéré.

Dire l’instant émerveillé devient insolence

Aux hommes obscurcis par trop de misère.

L’auteur sait qu’avec les mots on peut tout inventer et il a gardé Des affamés (…) les vertus de l’illumination, les tenailles du silence et la tyrannie de l’aube.

En d’autres termes, le chant et la soif du poète, mais il s’interroge sans cesse, il nous interroge.

Comment apprécier l’insolence des moineaux et convaincre l’ombre du bien-fondé de la lumière

Survivre aux ratages de l’existence et à cette nostalgie qui éreinte.

Il faut avoir touché le fond pour en connaître la texture réelle et savoir si bien en rendre compte.

Le mal de vivre n’a pas de nom, inquiétude rebelle, cœur sans raison.

Le voyageur a vu la face périmée du rêve et le poète l’a bue jusqu’à la lie.

L‘insulte nous a cueillis au cœur de la joie. Déplumé l’oiseau aux sept couleurs. Sidaïque l’oncle Jo des Amériques. La petite Jeanne s’injecte de l’héroïne.

Comme des orphelins, efflanqués nous ne croyons plus en rien. Nous avons vu tant de désastres, de boue ruisseler des montagnes, de louves pleines les flancs ronds, de vagabonds pointer sur la carte du ciel une étoile rouge.

Et comme ces marins condamnés à errer d’île en île, lui commenous sommes étrangement ballotés entre l’histoire d’un monde aux urgences de grisaille et l’impatience de vivre.

Saïd Mohamed n’a certainement pas fini d’essorer, encore et encore, L’éponge des mots, et c’est tant mieux !

©Cathy Garcia

Saïd Mohamed

Saïd Mohamed
©photo de Bénédicte Mercier

Saïd Mohamed, né en 1957, en Basse-Normandie, d’un père berbère, terrassier et alcoolique et d’une mère tourangelle lavandière et asociale, il a passé son enfance et son adolescence à la DASS. Nomade dans l’âme, il a été tour à tour, ouvrier imprimeur, voyageur, éditeur, chômeur, enseignant. Chef de fabrication dans le secteur éditorial, il a enseigné au BTS édition à Toulouse et poursuit désormais son enseignement à Paris, dans le cadre de la prestigieuse École Estienne.

Romans
Un enfant de cœur, Éditions EDDIF, Casablanca, 1997.
La Honte sur nous, Éditions Paris Méditerranée, 2000. Éditions EDDIF, Casablanca, 2000 (réédition 2011, Ed. Non–lieu).
Le Soleil des fous, Éditions Paris Méditerranée, 2001.
Putain d’étoile, Éditions Paris Méditerranée, 2003.

Poésie
Terre d’Afrique, S’éditions, 1986.
Mots d’absence, Le Dé Bleu, 1987.
Délits de faciès, Le Dé Bleu, 1989.
Femme d’eau, Polder, 1990.
Le Vin des crapauds, Polder, 1995.
Jours de pluie à New York, de cendres à Paris et de neige à Istanbul, Encres Vives, 1995. Réédition 2001.
Lettres mortes, Poésimage, 1995.
Chaos, Éditions Ecbolade, 1997.
Point de fuite, Propos de Campagne, 1998.
Instants fragiles, Le Maghreb Littéraire, Toronto, 1999.

Liesse à Marrakech, Encres vivres, 2001.

Sarah Hildebrand, Chez soi

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  • Sarah Hildebrand, Chez soi, textes et dessins, 96 pages, coll. « Re : Pacific », éditions art&fiction, Lausanne, 2013.

Sarah Hildebrand a l’odeur de sainteté en horreur. Pour autant son « exhibitionnisme » cache une extrême pudeur. L’ostentation possède toujours chez elle un aspect particulier : il s’agit d’une manière de se soustraire afin de mieux faire surgir les secrets les plus intimes. Dans ses dessins tout est suggéré de manière métaphorique sous formes de lignes plus ou moins directrices sur lesquelles s’adjointes des torsades échevelées. Avec Chez soi, textes et dessins créent une œuvre originale. Souvent ce « chez-soi » dans le langage courant est devenu une panacée qui fait les beaux jours des magazines et des magasins de décoration. Mais l’auteur renverse ce concept pour le porter plutôt vers la notion chère à Bachelard : « la maison de l’être ».

Les interrogations de la créatrice portent souvent sur Les questions du lieu, de l’habitat et de l’intimité. A la manière d’une Sophie Calle – mais avec moins de stratégie délibérément voyeuriste – la recherche du lieu porte vers quelque chose de trouble et de troublant. Celle qui rêve « sur un tas de feuille morte de se sentir chez soi » a quitté son lieu d’origine (Genève) pour retrouver sa propre intimité. Elle pénètre par exemple en inconnue dans la maison d’une personne décédée ou en étrangère dans son pays d’adoption, l’Allemagne, encore habitée en filigrane des heures sombres du passé où certains furent jetés hors de chez eux.

Suivre à la trace des autres, retrouver les tréfonds troubles d’un pays revient pour Sarah Hildebrand à se faire plus petite afin d’en savoir plus sur elle en ce qui tient non de la fantaisie personnelle mais de la traversée du désir d’un âge d’innocence à un âge adulte. L’histoire de l’œuvre est donc l’histoire d’une accession à soi par l’intermédiaire de l’autre sur lequel l’artiste joue parfois de son pouvoir de séduction lors de la rencontre avec des êtres qui partagèrent un temps sa vie. Toutefois si Sarah Hildebrand livre dans « Chez soi » une partie de ses histoires vraies celles-ci nous renvoient à nos propres histoires dans nos maisons.

Fuyant celles où elle pourrait vivre, la créatrice reste inaccessible à la prise par les murs et ceux qui les hantent. Au mariage – et quelle qu’en soit la nature – qui l’engagerait, elle préfère les mariages « blancs » même si certaines maisons cachent des mystères là où « la tapisserie jaunie raconte des histoires de chambres ». D’entre les murs, l’auteur se plait soit à regarder avec une précision manique soit à rêver l’altérité des autres. Fantôme ou réalité, l’autre sert donc d’appât à une identité qui ne se définit que par les dépôts à travers lesquels Sarah Hildebrand crée ses dépositions, ses process figuratifs.

A l’aide d’indices abandonnés ou répertoriés lorsque la colocation ou la cohabitation les imposent, chaque lieu devient un site particulier dans lequel l’auteur aborde les problèmes de la perception visuelle et la découverte du secret. C’est là une manière de rejouer une histoire à l’aide de fragments et vestiges, une histoire qui demeurera opaque à travers une œuvre d’essence parfaitement autobiographique mais qui se refuse de raconter quoi que ce soit qui ressemblerait à une confidence ou à un récit de souvenirs d’ordre vraiment intimiste. La distance est de rigueur, une rigueur presque calviniste (Genève colle aux basques).

Textes et dessins déplacent les symptômes de l’existence. Ils demeurent suffisamment opaques pour permettre une accessibilité au secret. L’écriture se veut neutre et le dessin abstrait : cela évite une intimité trop fracturée. Néanmoins quelque chose d’autre qui pourrait bien se révéler de l’ordre de la peur (de la reconnaissance) ou de la perte. L’œuvre de l’artiste nous apprend donc l’angoisse inhérente à tout acte de franchir une porte, d’arpenter un lieu qui n’est pas le nôtre donc de vouloir entrer en effraction avec le secret de l’autre.

Sarah Hildebrand reprend ainsi le descente de l’Igitur enfant de Mallarmé. Comme lui elle émet un coup de dés, entre dans un « tombeau » pour le pénétrer et voir ce que cachent les formes d’un lieu, les traces d’un avoir-lieu. S’il y a eu drame, celui-ci garde son retrait, son « secret inabordable » dont disait le poète « on n’a pas l’idée, sinon à l’état de lueur seulement, le temps d’en montrer la défaite ».

En une telle perspective et pour rester avec lui, « rien n’aura lieu que le lieu ».  Ne subsistent que les contours indiciaires qui s’orientent non vers la présence mais l’absence, non vers la description du visible mais vers un travail prenant acte d’une disparition. Se crée en conséquence une autobiographie à la fois parfaite et parfaitement inaccessible à celle même qui l’entreprend dans des approches qui se voudraient le rabattement d’un lieu (visible, regardable) sur l’état du sujet invisible mais qui nous regarde c’est-à-dire nous concerne. Ce sujet peut se trouver aussi bien hors qu’au-dedans de soi.

De l’opacité surgit néanmoins une transparence. Chaque lieu devient en effet le miroir de la propre psyché de l’artiste. Afin de réussir ce transfert, Sarah Hildebrand sait jouer de notre curiosité (voire de notre voyeurisme) pour faire de nous des complices. Avec elle, nous demeurons en effet bien éloignés des filatures farcesques à la Loft Story et de la téléréalité. La créatrice ne cherche jamais les effets de fantasme. Le but – en une sorte de rhétorique spéculaire particulière – est de parvenir à déboulonner le surmoi des lecteurs.

Et si le texte « rejoue » l’histoire de l’artiste il reste quelque chose inaccessible par excellence – ce qui surgit de la mémoire du lieu n’est rien, rien que ce qu’Edgar Poe écrit à la fin de la Chute de la maison Usher : « des images répercutées, renversées entre vapeurs et couleurs plombées ».

La généalogie à reconstituer s’éprouve donc comme une question posée par la créatrice à nous-mêmes interrogés par les traces de l’autre sur notre propre secret. L’artiste pose une question capitale pour elle et pour chacun de nous : « De quoi sommes-nous orphelins ? ». Afin d’épuiser cette question, l’artiste n’en finit pas de provoquer des situations afin de percuter la gangue du secret pour la faire éclater. Nous sommes donc chaque fois portés bien loin d’un pur « décor », nous sommes devant les lieux comme dans l’équilibre crépusculaire d’une sorte de connaissance par les gouffres de l’absence et du passé.

Ici il n’est plus question de rêves, de dérives extatiques même si l’artiste ouvre la porte de chambres où tout est permis. La règle de « l’ob-scène » est d’abord pour l’artiste le moyen de casser un « éthos » rigoriste dans lequel – malgré ce qu’on dit et ce qu’on nous montre – nous restons immergés. C’est pourquoi les dessins de l’artiste comme ses « histoires vraies » créent à la fois un effet de lointain mais surtout une dernière avancée vers l’intériorisation. Nous ne sommes plus face au miroir de l’artiste mais devant le nôtre.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Paul-Armand Gette, Ma propension au débordement

Paul-Armand Gette, Ma propension au débordement

  • Paul-Armand Gette, Ma propension au débordement, Editions Tarabuste, Saint Benoît du Sault

A sa façon Gette est un bouilleur de cru et un brouilleur de cartes. Il prépare de manière la plus soigneuse ses photographies aux fruits inattendus et qui n’ont rien de pétrifiés. L’artiste reste le photographe de la réflexion et de l’audace. Les deux se rejoignent souvent dans une sorte d’humour qui n’exclut pas au contraire une forme de cérémonial transgressif. Dans la précision formelle et à chaque époque de son œuvre – malgré les apparences si opposés qu’elles puissent parfois prendre – Gette demeure un géomètre et un cavalier. Son aventure plastique et son expérience poétique sont indissociables. L’artiste et écrivain crée toujours un obstacle au pur jaillissement, à la jubilation prématurée auxquels inclinerait sa sensibilité romantique qu’il atténue par l’humour intempestif autant dans le propos que dans ses mises en scènes.

Souvenons-nous du « toucher du modèle ». Sa main glisse sous l’élastique d’un slip féminin et laisse apparaître le foisonnement d’une toison. Preuve que la fréquentation des nymphes et des déesses n’est pas de tout repos même si la cueillette des fraises en leur compagnie est un plaisir affolant. Gette a la courtoisie perverse de nous en offrir des états. Il met ainsi – et si l’on peut dire – la main à la pâte… pour dit-il « apporter sa petite contribution à la mythologie et à l’art »». Toutefois il s’extrait des histoires de famille des dieux antiques et préfère dériver sur les déesses par l’entremise de ses modèle même et surtout lorsqu’il s’agit d’hypostasier sur la virginité de Diane et la fascination qu’elle engendre dans l’imaginaire de l’artiste. Chez lui la mythologie n’a rien de marmoréenne : elle est incarnée. Ce qui l’intéresse restent les chairs roses d’une fraise écrasée sur une peau très blanche à proximité de la toison plus avenante que celle qui fut d’or.

Attentif, affable, drôle, scrupuleux l’artiste reste dans son art quelqu’un de radical. Il devient dans chaque prise l’artisan d’un bouleversement du et des sens. Il met en présence du corps, du désir mais en le détournant le premier ou plutôt en déroutant notre regard. Léonor Fini ne s’y est pas trompée. Elle fut une des premières à reconnaître et défendre ce travail iconoclaste. Gette force en effet à regarder d’une manière nouvelle la femme et à considérer différemment l’érotisme. Il la fait glisser du léché vers quelque chose de plus cru sans pour autant basculer dans la pornographie ou à l’inverse vers une sorte de révulsion angoissée des gouffres féminins. Sous la robe noire remontée bien au-dessus des cuisses de sa Laurence surgissent en bijoux sacrés des herbes séchées et des mousses. Elles se mêlent à la pilosité pubienne, symbole farfelu et détourné de Diane en sa chasteté naturelle.

Mais méfions-nous de l’artiste et de ses jeux. A mesure que l’artiste enfonce dans sa méditation, son regard s’enfonce dans un pubis recouvert/découvert, ouvert/caché. Le sexe désiré l’est peut-être parce qu’il est désirant et l’artiste semble lui-même l’exciter en bravant l’interdit de sa chasteté réelle ou supposée. Toutefois le photographe – et qui plus est le voyeur – ne sont pas à l’abri de certaines rigueurs du modèle lui-même. Le sexe est bien là, en gros plan et pourtant il est impossible à voir. Il sépare de ce qu’il est, de ce qu’il a de plus secret. Méfions-nous donc autant du modèle que des photographies que celui qui la jouxte de si près porte sur elle en grimant son sexe pour nous en séparer.

Surgi de la sorte la nécessité d’un réenracinement plus profond que celui que l’épreuve (plus que cliché) propose à travers l’objet qu’elle propose. Gette fait du sexe l’icône sur lequel il veille en y mettant la main au besoin. Sexe et image s’anéantissent d’abord l’un l’autre avant qu’une fusion s’opère au niveau des racines (de l’orifice comme des mousses qui le caviardent). La fusion opère en un lieu désencombré et recouvert, ouvert et passif. Le conflit ne peut se résoudre que dans la conflagration photographique capable d’engendrer de nouveaux signes, de nouvelles structures.

Gette ne propose donc pas l’élimination de la référence du monde visible. Il fait mieux : il le surcharge d’un leurre pour ouvrir à un espace pictural « vierge » propice à ses métamorphoses et à ces noces inespérées. Emerge une collision retentissante de différents mondes qui, dans le combat (et hors du combat) qu’ils se livrent, sont destinés à créer l’univers nouveau qui s’appelle la photographie. Celle-ci est délivrée de l’ivresse dionysiaque et de quelque aveugle dictée instinctive. Car tout se passe comme si, chez le modèle, sa nature de la déesse imposait sa propre loi. Et ce n’est pas par hasard si l’artiste nomme « gothiques » ses modèles traités de manière très proche d’un tableau vivant (là encore Klossowski n’est pas loin !).

L’immédiateté et la priorité du regard sont revendiquées par l’artiste. « La vision exige que je dise tout ce que me donne la vision et tout ce que je trouve dans la vision » écrit l’artiste. Mais la vision est suspendue en une pratique artistique assurée et toujours reconduite à l’intérieur d’un même dispositif. Si Klossowski écrit sous le sceau de Roberte, Paul-Armand Gette fait une œuvre devant celui de son modèle, de sa Laurence. Elle feint de n’avoir plus un sexe sinon de mousses et de lichens. Les éléments végétaux deviennent eux-mêmes organiques et orgasmiques même s’ils sont secs et cassants en leurs brindilles qui manquent d’humidité (promise ?…). Preuve que la virginité du sexe divin d’une nymphe comme son désir demeurent inconnus sous son mont de Vénus ainsi masqué. Mais il se peut que le modèle se parjure…

©Jean-Paul GAVARD-PERRET