JACQUES ANCET – LES TRAVAUX DE L’INFIME (Ed. ÉRÈS, Coll. PO&PSY in extenso.)

les travaux de l'infime -Jacques Ancet

JACQUES ANCET – LES TRAVAUX DE L’INFIME (Ed. ÉRÈS, Coll. PO&PSY in extenso.)

Jacques Ancet, poète et traducteur notoire, se trahit ici, au sens noble du terme, avec ce beau petit livre intitulé Les travaux de l’infime : de fait, ce n’est un petit livre que par la dimension (approximativement in-18 raisin). Il s’agit quant à son contenu d’une grande quête de l’invisible. Une quête de mon point de vue véritablement métaphysique. Jacques Ancet exerce sa langue poétique à détecter les micro-failles, parfois inidentifiables, ou fictives, hypothétiques, de sa réalité intime, pour leur faire trahir «le rien qui nous traverse». Il s’exerce de la sorte à tenter d’identifier un minimum d’ordre dans le mystère de notre présence au monde, obligeant son poème à un regard décalé qui pour le lecteur est toujours une riche expérience. Évidemment, la poésie se ressource ici au fondement de sa magie, un discours qui est indistinct, sans le dire, d’un discours quasi-religieux. Non pas au sens où le poète se voudrait prophète mais au sens où il serait à l’affût, de ces détails infimes par lesquels la divinité, quelle qu’elle soit, pourrait se manifester comme par distraction, comme si l’être humain était si peu perspicace, si peu attentif, qu’il ne détecterait pas ces négligences, ces cohérences insolites ou, au contraire, ces incohérences banales qu’un regard pénétrant peut constater dans l’agencement du réel. Ainsi le livre de Jacques Ancet, comme un bréviaire (laïque) de poche, nous prend par la main qui feuillette et par l’esprit qui lit, au long d’un itinéraire intérieur initiatique, destiné, à travers une beauté de la langue transmise (et l’on reconnaît là le traducteur, car le livre pourrait s’intituler «traduit de l’infime») et une calme humilité, à nous introduire à l’éternité. C’est à travers des oxymores tels que cette formule «Rien ces mots prononcés, qui un instant pourtant disent que ce n’est pas rien.» – un livre ascétique, tout entier rédigé «pour ne pas finir», ce qui est le titre de la section finale du recueil. Un livre promis pour les lecteurs de poésie à une fréquentation quotidienne et rafraîchissante de l’éther poétique.

©Xavier Bordes

Lumière des jours
Le site Web de Jacques Ancet

Daniel Arsand – Que Tal

 Daniel Arsand - Que Tal - Phébus littérature française

  • Daniel Arsand – Que Tal Phébus littérature française (10€ – 87 pages)

Le narrateur, sur les conseils d’une amie, a choisi d’offrir un mausolée de papier à celui avec qui il partagea douze années de vie commune.

Confronté à la disparition brutale de son « chéri », son « léopard des neiges », le narrateur revient sur le dénuement, le désarroi dans lequel il fut plongé.

Mais qui était Que Tal? Daniel Arsand ménage le mystère, installe le suspense.

Il en brosse un portrait attachant. Un être aimant, « une présence ondoyante », sereine capable de combler la vacuité du narrateur, de le distraire de sa lassitude. Il nous relate leur cohabitation, la relation fusionnelle exclusive qui les liait, basée sur un respect mutuel. Il nous dévoile leur intimité, détaille leurs préliminaires. Comment ne pas craquer quand « son si tendre » « se love » sur ses genoux, « se frotte » à lui avec sa truffe, l’enlace. Il se délectait à le contempler, fasciné par sa beauté, « sa crémeuse présence ».Il décortique le comportement de « son amour absolu » qui avait ses humeurs. Il avait appris à décrypter son langage (son murmure, son ronronnement).

Le narrateur en vient aux confidences sur sa vie sentimentale. Il nous plonge dans le maelström de ses pensées. Il tisse une complicité avec le lecteur, en l’apostrophant.

Il se décrit sans concession, allant jusqu’à se déprécier « Je ne vaux rien ».

Il décline son orientation sexuelle, coming out qu’il n’aurait pas pu faire avant.

Il reconnaît ne pas avoir su aimer les hommes, ou « si mal », convoquant les paroles acrimonieuses d’un amant. Celui -ci lui reprochant d’être « nul », « un naufrage ambulant ». Après son fiasco sentimental, il ne pouvait espérer qu’un « miracle ».

C’était oublier que Que Tal était jaloux de ces amants qui occupaient son territoire et savait le manifester, en crachant, grondant, « boudant le lit ».

Son maître dut trancher ce dilemme : choisir entre Que Tal et ses conquêtes.

Ce deuil a réalimenté la douleur de la perte de ses parents, ses amis morts du sida.

On entre en empathie avec le narrateur qui crie sa solitude, le manque, pleure « son prince », tenaillé par la culpabilité et les remords de ne pas avoir su déceler son mal.

La renaissance par la plume était l’objectif que l’auteur s’était fixé. Quand il met le point final, on devine qu’il a réussi ce défi, prouvant que l’écriture lui fut salvatrice.

Il a su épouser le pas fluide de celui qu’il nomme : « sa splendeur » ou « le fauve ».

On perçoit « le tap tap de ses coussinets », on le visualise « se roulant en turban », siestant ou dans ses cabrioles et danse de Saint-Guy, « la grâce absolue ».

Une fois l’absence apprivoisée, le narrateur peut faire le constat énoncé par Christian Bobin : « Ce qui reste d’un être est éclatant, comme une pépite d’or ».

Que Tal est désormais inaltérable.

Daniel Arsand offre l’exemple d’un adieu muet difficile, guéri par les mots.

Une manière de conférer l’immortalité à son compagnon.

Un récit touchant, plein de tendresse, de douceur, de sensualité, témoignage d’un amour rare qui fera vibrer tous les amoureux des chats.

©Nadine DOYEN

Noé Nectar et son étrange voyage, John Boyne

Noé Nectar et son étrange voyage, John Boyne

  • Noé Nectar et son étrange voyage, John Boyne. Gallimard Jeunesse, novembre 2012. Illustrations d’Oliver Jeffers, traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Gibert. 255 pages, 13€

 

 

Voilà un roman original et atypique qui aborde, avec grâce et imagination, un sujet aussi grave que la mort d’un parent. À contre-courant des mangas et des histoires truffées de gadgets high-tech, L’étrange voyage de Noé Nectar est doté de ce qu’on pourrait appeler un charme d’antan, renforcé par les illustrations en noir et blanc qui semblent sortir tout droit d’un vieux manuel scolaire. Un récit à tiroirs, renfermant bon nombre de surprises, qui tout en épinglant quelques travers, porte à l’honneur des valeurs humaines comme le courage, la persévérance, l’amour du travail bien fait, l’entraide, l’engagement et l’importance de la relation humaine qui est bien plus essentielle que la réussite dans le monde extérieur. En effet, rien ne sert de courir vite, si nous n’arrivons pas à temps là où nous sommes réellement attendus par ceux qui nous aiment vraiment. C’est aussi un très bel hommage au travail des mains, à l’artisanat dans ce qu’il a de plus noble.

 

Noé est un petit garçon de 8 ans qui quitte sa maison, ses parents, un beau matin, très tôt, bien décidé à ne plus jamais y revenir. Ce n‘est pas qu’il n’aime pas ses parents, mais il refuse d’affronter l’inacceptable. C’est pourquoi il doit partir à l’aventure et très loin. Sa maison est à la lisière de la forêt et il prend donc le chemin qui s’y enfonce. Un chemin qui va le conduire presque tout droit dans un monde qu’il ne soupçonnait pas, où les arbres ont du caractère comme les objets qui sont animés et souvent dotés d’un prénom et où les animaux parlent. Après avoir traversé deux villages aussi bizarres et inquiétants l’un que l’autre, Noé qui commence à avoir vraiment très, très faim, atteint un troisième village où il fera la rencontre d’un teckel et d’un âne, qui lui aussi à continuellement très, très faim. Dans ce village, près d’un arbre plus étonnant encore que les autres, il découvre une drôle de maison toute biscornue, défiant toutes les lois de la construction. Surprise de taille, c’est un magasin de jouets ! Noé ne peut résister à l’envie d’y entrer. Là, se trouve tous les jouets dont un enfant pourrait rêver, mais en bois. Tout est en bois, pas le moindre bout de plastique ! En bois et peint dans des couleurs tellement plus belles que tout ce qu’il connait, que Noé ne saurait pas dire leur nom. Un magasin inquiétant lui aussi tout de même, où d’innombrables pantins semblent conspirer, où les portes se déplacent toute seule, où les sonnettes sonnent si elles le veulent, où les pendules sont timides, où les planchers font ce qu’ils peuvent pour ne pas que vous tombiez dans le vide. Quant au coucou qui donne l’heure, c’est un véritable coucou qui entre par la fenêtre toutes les heures. Dans ce lieu extraordinaire, vit un vieil homme qui va accueillir Noé, l’inviter à manger et à qui, peu à peu, Noé va se confier. Le vieil homme aussi va lui raconter sa vie, aussi étrange et exceptionnelle que cette maison où il demeure et où avait vécu son propre père, un certain Gepetto… Et c’est ainsi que cet univers totalement imaginaire va croiser un conte que tous les enfants connaissent, celui de Pinocchio.

 

 

©Cathy Garcia

 

 

 

John Boyne by Richard Gilligan

John Boyne by Richard Gilligan

 John Boyne est né en Irlande en 1941 et vit aujourd’hui à Dublin. Il a étudié la littérature anglaise et l’écriture. John Boyne a commencé à publier ses premières nouvelles à l’âge de 20 ans. 70 d’entre elles sont publiées. Auteur de six romans, «Le garçon en pyjama rayé» fut couronné de deux Irish Book Awards, sélectionné pour le British Book Award et brillamment adapté au cinéma. Ses romans sont traduits dans trente langues différentes.

Jacques-François Dussottier : « Ô Femme. » éditions les Poètes français 2012 (couverture quadri – 67 pages.)

Dussotier Jacques François

Jacques-François Dussottier : « Ô Femme. » éditions les Poètes français 2012 (couverture quadri – 67 pages.)

« Ô Femme » ! L’auteur Jacques-François Dussottier n’en est pas à son coup d’essai, déjà il nous a érigé des temples, des autels lumineux et précieux en hommage à la «  Femme » portant haut son verbe comme un sacrifice à la gloire de l’Amour, quête permanente autant qu’utopie de l’homme.

« POESIE !

Sous mes doigts, tu deviens femme,

La chair de mon texte… »

Car entre le rêve et le réel la barrière est bien fragile, parfois imperceptible et vulnérable.

Simple, incisif, incontournable, bref, concis, le titre «  Ô Femme » est des plus évocateurs, il nous révèle déjà l’essentiel et nous en restitue les intimes saveurs.

C’est avant tout un vent de liberté qui souffle entre les pages de ce recueil.

L’auteur y laisse courir sa plume au fil de l’esprit, au rythme du ressenti, aux pulsions du cœur et de sa sensibilité intuitive.

« J’écris pour les femmes à perte d’encre… »

Le poète ici se livre entièrement, pas de fausses pudeurs, les mots sont dits avec justesse, simplicité, les sentiments y sont évoqués, la femme cette éternelle première, défiée !

Oser se confier à la page blanche, lui susurrer les pensées nuancées de l’intime, c’est déjà dispenser de l’amour.

« Ma Muse, je n’irai pas cette nuit

Rêver dans les étoiles

Car je t’attends dans mon poème. »

Sans doute est-ce dans la solitude et la délivrance que l’homme transpose ses plus beaux poèmes d’amour. Mystérieuse métaphore, singulière parabole !

Il est parfois nécessaire de monter sur le pont de la mémoire et de repartir en pèlerinage visiter les stèles de ses amours, filles des îles lointaines.

Jacques-François Dussottier compose ses poèmes d’amour comme une gerbe florale aux mille couleurs imagées.

Si nous nous laissons aller à notre imaginaire, il se peut que nous puissions y subtiliser quelques effluves charnels.

«…/…ventre de braise fougueuse,

faille de fauve moiteur

ton odeur m’enlace en des arômes fous. »

Par la subjectivité de la beauté il fait de nous des mendiants de l’amour, de pèlerins assoiffés de tendresse.

Naturellement il joue avec de remarquables parades au féminin, il caresse l’intimité du souvenir que l’on voudrait conserver dans l’herbier de nos amours.

Le poète se risque au surpassement, il tente une transgression et transfiguration des lois de l’amour.

Oui, en effet l’amour peut devenir un fabuleux voyage, mais également une terrifiante expédition, oscillant de l’exaltation incontrôlée à la désespérance la plus déchirante.

« J’irai rejoindre une autre déchirure

Car j’ai rendez-vous avec le reste de ma vie. »

La Femme, celle que le poète imagine, celle qu’il idéalise mais qui jamais ne viendra ou ne saura combler les vides de nos nuits, demeure éternellement le symbole d’un mythe inaccessible.

Il y a dans ce culte de l’Amour composé patiemment mot après mot, une forme de sacralisation, un sentiment d’éternité et de sublime fragilité.

©Michel Bénard.

Jean-Vincent Verdonnet, « Automnales », Editions couleurs d’encres, Lausanne, 48 pages

 

LA SAGESSE DU POETEVerdonnet Jean-Vincent

Contre l’urbanisation depuis toujours et face à la nature, la poésie de Verdonnet offre sa “rubanisation”. L’auteur ne propose jamais de taille pour réduire le monde à un jardin à la française. Tout reste sous la forme d’un flux si bien que les mers de glace de l’écriture craquent. Même des dures réalités surgissent des circulations intenses et chaque livre de l’auteur représente un fragment investi du temps de sa pérégrination existentielle.

Immergé désormais dans la douceur du Genevois Jean-Vincent Verdonnet se situe à l’opposé de l’illusion paysagère “réaliste” fidèle, objective, “naturelle”. Il ne cherche jamais à jeter l’épouvante, l’effroi, la terreur à travers ce qu’il évoque. L’auteur n’est pas l’homme des déchaînements et des convulsions qui déchirent. Il reste à la recherche d’une harmonie. La posture peut sembler peu héroïque. Mais il est toujours plus facile de se laisser aller aux déferlements des orages que de les dompter. L’artifice est facile surtout en littérature ! La méditation apaisée est plus rare. Surtout lorsque, comme le poète, on a connu des périples éprouvants.

« Automnales » dans ses évocations manifeste quelque chose du regard apaisé, conciliant. Se produit un avènement particulier. Il n’est pas de l’ordre du simple point de vue. Il ne constitue pas pour autant une mise en rêve ou en symbole du paysage et du temps de l’automne de l’existence, là où un

« monde autre en toi qui te hèle

aussitôt qu’arrive à son terme

l’ivresse éparse des racines ».

Chez le poète savoyard deux opérations ont donc lieu en même temps : concentration mais aussi ouverture du champ. Le regard sur le monde trouve une profondeur : il est l’inverse d’un l’œil butinant et virevoltant qui reste toujours pressé et se contente de passer d’un reflet à l’autre.

La contemplation poétique subvertit les notions habituelles de dehors et de dedans. Pour autant ce n’est plus néanmoins et comme trop souvent la mélancolie qui s’exprime. A une révélation romantique plus ou moins féerique est préféré le désir de rapatrier l’œil dans le regard et l’existence dans la nature. Face à tous les poètes dont le subjectivisme s’emploie – de manière morbide – à dévaloriser la couleur et à prôner l’autisme du paysage, l’auteur propose de redonner la perception du monde sa valeur d’instrument de rituel de connaissance de l’être. Il prouve donc qu’un art de la célébration du paysage est encore possible à condition de rapatrier l’homme dans cette Demeure que Klee nomme “un cosmos constitué de formes ».

©Jean-Paul GAVARD-PERRET