Claire Fourier – Les silences de la guerre – Roman, éditions dialogues (191 pages- 19,90€)

Claire Fourier - Les silences de la guerre

 

 

  • Claire Fourier – Les silences de la guerre – Roman, éditions dialogues (191 pages- 19,90€)

Claire Fourier a choisi pour capter notre attention de restituer en couverture, de sa main manuscrite, le premier paragraphe des Silences de la guerre. Roman que l’écrivaine définit comme le « pendant féminin au Silence de la mer » de Jean Vercors.

La narratrice (une étudiante de 20 ans) nous en dévoile la trame, pour le lieu: Gwitalmézé, en Bretagne, l’époque : 1943 et les circonstances : l’occupation, le couvre-feu. La tension, l’inquiétude, la panique se lisent sur les visages des villageois. Voilà leur horizon rétréci, le village étant devenu « une zone côtière interdite » etle rivage «  truffé de blockhaus ». Le mur de l’Atlantique se construit. La terreur gagne aussi la narratrice, venue se réfugier chez son père veuf, quand elle comprit qu’elle devrait cohabiter avec « un boche ». Elle découvre tout sur cette guerre, ses absurdités, répétant « Je ne savais pas ». La crainte, l’appréhension vont la tenailler. Elle déploie une bonne dose d’audace pour contrer cet étranger, soulignant la défiguration du littoral. Elle brosse un portrait détaillé de l’officier Hermann (« un ennemi à figure d’ange ») que l’on suit dans sa mission et retrace leurs conversations. Cet homme « racé », « distingué », poli, cultivé, gagne la sympathie du père, vétérinaire, qui sera mis à contribution pour soigner les chevaux. Les absences mystérieuses, voire suspectes du père (Serait-il impliqué dans la résistance ?) favorisent les soirées en tête à tête des deux protagonistes. Peu à peu la méfiance s’estompe, ils s’apprivoisent, s’aimantent et découvrent leurs affinités électives : la peinture comme déclic. Leur osmose est activée par leur entente intellectuelle. Une complicité se tisse, une alchimie les soude. Ils sont en phase pour militer pour la paix. Fritzla « tire par le haut ». Les mots leur sont « la face audible de l’harmonie ». La dépendance s’installe : « Personne n’avait pour moi autant de valeur ». Elle guettait son retour, sensible à sa voix « grave et veloutée » vers laquelle elle se tournait « tel un héliotrope ». Elle devient pour lui « son pain blanc », « son oasis », « le féminin accueillant », sa bouffée d’oxygène et lui « sa présence atmosphérique ». Glaoda se montre déterminée à balayer ses pensées sur la guerre et l’officier, fatigué de cette occupation, ressent l’urgence de fraterniser. Leurs visions de la paix les rapprochent, évoquant «la bonté qu’induit la paix ». N’espèrent-ils pas œuvrer à la construction de l’Europe ?

Hermann laisse parler son cœur : « J’ai faim de paix et…de vous ». Il peut s’épancher, « tel un naufragé » dans les bras de sa Glaodina, trouver dans sa bouche « son nid de tranquillité ». Ses mains, ses yeux ne peuvent pas la trahir. Dans leurs moments d’intimité, leurs corps sont traversés par « une très douce incandescence »,vibrant «  à l’unisson », partageant « la même langue de cœur et de culture ».

La remise, « leur espace spirituel », (un huis clos où ils sentent intouchables), la serre et le banc du jardin servent de cadre aux confidences entre Hermann et la narratrice. Dans ce paradis Hermann se fait poète : «La mer a ses perles/Le ciel a ses étoiles/Mon cœur a sonamour ». L’officier s’abandonne, plein de confiance en l’avenir, avec pour leitmotiv « le temps viendra ». Ilse déclare prêt à épouser sa « Fleur de bruyère ». Quant à sa « Glaodina » elle rêve de donner naissance à une fille.Au lecteur de découvrir si leurs espérances se concrétiseront ?

Claire Fourier, écrivaine iconoclaste, s’impose, livre après livre, démultipliant ses talents.

Telle une artiste, elle convoque une palette de couleurs « les nuages ourlés d’orangepar le soleil levant, l’océan vert-de-gris frangé d’argent », pour peindre les paysages de la Baltique à travers une succession de tableaux de Caspar David Friedrich « despaysages améthystes, roses et gris de lin », en écho aux paysages bretons de Charles Cottet pour leur similitude, sublimant la beauté des lieux et y attardant notre regard.

Telle une pianiste, elle égrène les notes de Debussy « un cyclone de paix », de Satie, « des accords de Wagner ».

En historienne soucieuse d’exactitude, elle retrace cette période noire et douloureuse pour les finistériens, revisite le passé historique de la patrie de chacun des protagonistes, dresse le portrait du Führer « Un inculte, le pire des sourds, un Dracula… ».

En femme sensible, elle a su pointer le coup de grisou, la déflagration intime qui ont révolutionné le cœur de Glaoda « pris dans un étau » , lui forgeant un destin d’héroïne.

En tant que romancière, Claire Fourier offre au lecteur « des silences », celui « auquel Debussy donnait la parole », celui d’Hermann dans le litde Glaoda, rompu par la langue russe « affectueuse,sensuelle ». Elle crée le suspense en abordant le contexte dramatique, moteur de la narration. Des rebondissements ponctuent le récit : « Celadevait arriver » ou en laissant planer un pressentiment « inexorable ». Elle oppose deux mondes : « la constellation nocturne, civilisée , humaine » à  «  la planète diurne, barbare… » A chaque page, on retient son souffle : on peut s’attendre à une explosion, une arrestation, un sabotage, une fusillade, un pilonnage, ou à la contemplation du « soleil cramoisi coulant dans la mer d’Iroise ou des hosties de soleil sur la mer ».

Claire Fourier brosse avec beaucoup de psychologie le trio : père, fille et ‘le boche’.

Les protagonistes savent savourer des complicités nouées sur l’instant, « une entente endeçà des mots ».

Sa plume est à la fois poétique : « Le poète rêvait de « lèvres de miel », « des perles de pluie brillaient dans l’herbe courte », sensuelle (pour évoquer « Le saut dans un étatde grâce » des amants bravant l’interdit), étayée par de nombreuses références culturelles (Rilke, Goethe, Heine), irriguée par la musique, cristallisée par la peinture froide, mélancolique de Friedrich (commentée dans les moindres détails).

Le bandeau : « Au-dessus de la haine » résume bien le dessein de Claire Fourier, clairement formulé par ces expressions : « donner tort à la guerre » et «  entrer dans unerésistance supérieure ». N’est-il pas temps d’éradiquer les relents germanophobes ? Ce roman s’inscrit dans le processus de la réconciliation engagée, avec sous-jacent les notions de pardon (enterrant la hache de guerre) et de tolérance ainsi que l’esprit européen. Le père est-il sincère quand il porte un toast « À l’entente à venir de nos deux peuples ! » ? Une phrase clé cerne bien la tonalité du roman : « En temps de guerre,il y a 2 sortes de gens : les haineux et les aimants. Les haineux trouvent l’occasion de rajouter à la haine, les aimants de rajouter à l’amour ».

Claire Fourier signe un roman puissant, jalon essentiel du devoir de mémoire, conjuguant la fresque historique (la construction de mur atlantique) et une love story si improbable entre ces « maquisards de l’amour », une « histoire sublime et douloureuse » à portée universelle qui « peut arriver à n’importe qui, sous d’autres latitudes » à toute époque. L’auteur ayant choisi de donner les pleins pouvoirs à l’Amour sans frontières, décline un hymne à la paix et met en valeur les écrivains de langue allemande. Un roman rassérénant porteur d’espoir.

A noter la parution du no 67 de Traversées présentant la romancière Claire Fourier.

A paraître au printemps, mars 2013:

Dieu m’étonnera toujours, suites pour le temps qui passe. Éditions dialogues.

Récit sous forme de prose entrecoupé de haïkus.

©Nadine DOYEN

David Foenkinos – Je vais mieux – roman, nrf Gallimard (19,50€, 330 pages).

je vais mieux

 

  • David Foenkinos – Je vais mieux – roman, nrf Gallimard (19,50€, 330 pages).

David Foenkinos met en scène un quadragénaire frappé par une maladie taraudante, la maladie du siècle, dit-on. Le lecteur suit l’évolution de cette douleur fluctuante, dont l’intensité est traduite par un chiffre entre chaque chapitre et accompagne le héros dans sa souffrance, guettant l’accalmie. Il connaîtra de faux espoirs. Vouloir interpréter le visage, les paroles du radiologue génère chez lui une panique, une angoisse, que Woody Allen incarnerait à merveille. Ce silence médical, ces réponses laconiques suscitent chez le patient des doutes, des idées noires récurrentes. Aurait-il lu Mars de Fritz Zorn pour se convaincre qu’il est rongé par son propre chagrin ?

Les phrases, les mots (chaotiques) ressassent l’état de cet être crucifié par sa rupture, son licenciement, étayés par un bulletin « météo » de l’âme. On assiste impuissant à son naufrage. Serait-il hypocondriaque donc coupable de la pérennisation de ses maux ou victime des insuffisances de traitements ? Il est temps de réagir, de consulter.

Le narrateur surprend par son endurance, son opiniâtreté à confier son corps à tous les experts qu’on lui conseille, depuis la magnétiseuse, le psychologue, l’ostéopathe et même une professionnelle. Lequel d’entre eux réussira à éradiquer cette affliction, ce mal étrange, insidieux, à dénouer les tensions ? Et si ce stress était orchestré par des frustrations ? Le héros ne renonce pas et va décliner tout ce qui a pu miner sa vie.

L’auteur bouscule son personnage central pour lui réserver des surprises et une embellie sous les traits d’une inconnue, montrant que la destinée joue de nous comme avec des dés et frappe souvent là où on ne l’attendait pas. Regards échangés, voici le « vétéran de la douleur » hypnotisé. Grâce à cette « incroyable » rencontre, le héros redécouvre l’art de séduire, mais aussi les affres de l’attente, du manque. Pauline va changer la donne. N’est-elle pas sa « porte de Brandebourg » ?, et surtout sa « colonne de la Victoire » ? La magie des coïncidences leur aurait-elle souri ?

Le récit s’achève par une scène chorale, dans une ambiance festive, le couple providence ayant convié tous leurs amis ainsi que « les témoins des pires heures » du héros dans cet hôtel littéraire relifté, « panthéon des mots » où les livres seront à l’honneur. David Foenkinos rend un hommage à la littérature et à ses figures tutélaires : Gombrowicz, Kundera, Cervantès, Joyce, Tchekhov, Cioran.

Dans ce roman, l’écrivain brasse plusieurs thèmes universels.

Il radiographie un corps qui lâche. Sur un ton grave, il nous plonge dans les pensées, les craintes, les interrogations de son protagoniste, conscient de sa finitude.

Il scanne l’univers hospitalier, immersion d’une telle vraisemblance qu’il réussit à nous communiquer les appréhensions avant une IRM et réveiller nos névroses.

Il évoque les rapports amoureux, les liens du couple et démontre sa fragilité. Celui du héros gagné par la monotonie, la lassitude, l’enfermement explosa. Ses tentatives de rabibochage avec Élise échoueront. Celui formé par ses amis, Edouard et Sylvie qui sous des faux semblants en était au même stade de délabrement. Il souligne l’inadaptation à l’amour, la difficulté de la quête du bonheur de ces générations, comme Florian Zeller l’a aussi décrypté dans La jouissance.

Le seul duo à avoir résisté, démonstration à l’appui avec ce langoureux baiser de cinéma, « d’une grande intensité » s’avère être celui des parents du narrateur.

Il oppose les deux entités : amour, amitié(« salvatrice »), philia et eros. Une vague de sensualité traverse le récit avec l’« étrange pulsion » de Sylvie, prête à s’offrir.

Le romancier dissèque également les liens familiaux, pointant ce qui a manqué dans l’enfance du protagoniste : des parents aimants, mais qu’en est-il avec ses enfants ?

Sur le plan professionnel, il ausculte la vie en entreprise (rivalité, jalousie, harcèlement) et les rapports hiérarchiques, sujet déjà présent dans La délicatesse.

David Foenkinos développe une réflexion sur le bonheur « entreprise épuisante », tout en confrontant son héros à une succession de déconvenues (panne de machine) et impondérables (deuil, scène de ménage), apportant la note tragi-comique.

On retrouve avec délectation l’auteur coutumier des notes en bas de pages, des mots fétiches distillés dans chaque roman( cheveux, rhapsodie des rotules, cravate…)et des nationalités qui lui sont chères (polonais, suisse, allemand, suédois). On se nourrit de formules : « un Hiroshima du ciseau » (dont on ne se lasse pas et que l’on est tenté de mémoriser), d’aphorismes. Si Jean-Philippe Blondel recourt à des proverbes anglais (06h41), Jean-Claude Lalumière à un proverbe anglais (La Campagne de France), David Foenkinos privilégie les maximes françaises : « Demain est un autre jour » et les expressions idiomatiques comme: « en avoir le cœur net ».

L’écrivain nous livre un bel échantillon de son esprit vif et facétieux, de son humour (« On devrait vivre notre vie à l’envers pour ne pas la rater ») et confirme son originalité et son talent. Il joue avec la ponctuation, les quiproquos : « Il y a un problème » ou « Je vais prendre un avocat », les rebondissements et le suspense.

David Foenkinos signe un roman sculpté dans la douleur, pour lequel il a fomenté un happy end, annoncé dans le titre libératoire. On est soulagé, le héros a jugulé ses maux. « La géographie du désir » le fera voyager jusqu’à Berlin, avec Pauline où ils pourront entendre « la plus belle langue du monde », « la plus érotique ».

Je vais mieux est un récit tourné vers l’avenir, optimiste pour les vaincus de l’amour.

Pourquoi ne pas lui décerner le prix des Pyramides 2013 ?

©Nadine DOYEN

Narcisse & Cie, d’Antoine de Matharel, Editions Editinter, 2013

Antoine de Matharel

Antoine de Matharel

Davantage qu’un simple recueil, Narcisse &Cie est un livre de vie. Antoine de Matharel est bien connu pour ses critiques, analyses et essais dans la revue de haute tenue Poésie sur Seine. Il en est l’un des plus fidèles et des plus anciens animateurs, souvent au service des autres, avec talent et abnégation. Mais on n’avait jamais eu une vue d’ensemble de son œuvre poétique.

Tout d’abord, une superbe préface de l’écrivain Jean-Paul Giraux : Le poème est en premier lieu une exigence personnelle, ce qui n’exclut nullement le partage. Ou encore : …« évidence du présent », il est toujours, à sa façon souple et variée, un rêve plus réel que la réalité.

Avec cet ouvrage de 272 pages, Antoine de Matharel nous fait découvrir son monde où il joue avec les mots, les amadoue, les triture, les féconde en images réciproques. Le lecteur perçoit plusieurs styles différents (l’on aurait peut-être pu les analyser de manière chronologique si le recueil n’était organisé par thèmes), des mises en pages classiques ou singulières, une appétence tantôt pour la rime, tantôt pour une manière de prose rythmée. Respiration à la verticale ou bonheur d’anaphores, symétries ou contre-points, rudesse ou attachement : l’auteur surprend, défriche, éblouit.

L’humour acidulé, issu d’un échafaud du bonheur, n’est pas absent :

sacrements de mariage

sacrements de divorce

et l’espoir s’éteignait pour des parties de jambes.

Certains de ses textes sont écrits en hommage à (ou : à là…) Eluard, Valéry, Rimbaud, Baudelaire. Leur cosmologie est sienne. Je dirais en outre que Prévert, Desnos ou Fombeure veillent dans le pré :

l’avion qui passe va n’importe où

et c’est pourquoi je l’aime (…)

un scarabée trotte ma plume hésite (…)

un rayon de velours se pose sur mon cou.

Savoir observer en minutie, capter les choses essentielles. Énumération dans une ville, sur une tonalité de William Blake « hold infinity in the palm of your hand » pour achever, en miroir, son propre poème par : une ville enfermée dans le creux de ma main. Ou ce texte, précédé par une citation d’Érasme et de Nietzsche, en rupture avec une sagesse communément admise :

quand on devient aveugle à force d’être sage

quand l’avenir ressemble aux murs de la prison (…)

quand le temps moribond modèle à son image

l’espérance qui meurt à la morte-saison (…).

Ecriture engagée parfois :

le jour où retentit la guerre (…)

on crevait les yeux des étoiles.

Sans oublier une tendresse omniprésente aux accents lamartiniens :

adieu vives journées poussières d’apparence

vos yeux n’ont plus pouvoir de me vêtir d’aurore

ni d’émouvoir les miens que vous allez fermer.

L’un des plus beaux poèmes est le tout dernier, comme si l’écrivain voulait résumer ses souvenirs en une seule page d’Autoportrait :

parce que je suis vêtu

de draperies de deuil et d’ombre (…)

parce qu’un oiseau d’espoir

sortit de ma bouche et jamais ne revint (…)

parce qu’il n’y a plus la moindre raison

surtout de devenir autre.

Oui, cet important ouvrage est avant tout un kaléidoscope de vie. « Ce que tu écris  est ce qui te ressemble le mieux », dit un proverbe arabe. Certes dans le « connais-toi toi-même », Antoine de Matharel est à notre sens, malgré tout, davantage Sisyphe que Narcisse : 

à quoi bon penses-tu la force des tempêtes

à quoi bon ces rochers pétris entre tes mains

quel accueil cherchais-tu du fond de ta mémoire

quel imprévu refuge aux sources du matin …

Un Sisyphe introspectif, en quelque sorte, non seulement dans le vain combat de l’existence mais dans l’introspection, nous livrant doutes et sueurs, amour et masques.

©Claude LUEZIOR

Claude Simon,  « Œuvres , tome II, édition d’Alastair B.Duncan, collection Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1712 pages, 66,50 €.

Claude Simon

Claude Simon

 

Dans le roman comme dans la vie, le secret n’existe pas – ou  existe trop. Il ne signifie donc jamais en tant que tel. Son « exhibition » ne se reconstruit qu’à travers un réseau de résonances autant en aval qu’en amont d’une histoire individuelle ou collective. Claude Simon l’a bien compris. En ses grands romans  –  réunis dans le tome II et que l’auteur n’avait pas retenu de son vivant pour le Tome 1 – tout un mécanisme de reconstruction et de divers jeux de puzzles flèchent le secret familial qui irrigue le volume comme dans « L’herbe » ou « Histoire » – en lui donnant une universalité. Claude Simon a donc créé une fission plus importante qu’on l’a supposé dans la traque de l’intime.

En dépit de son Nobel, l’auteur a toujours été et demeure plus ou moins occulté. Pourtant Jean-Claude. Montel dans La littérature pour mémoire rappelle son rôle capital dans « sa lutte contre le retour massif de l’illusion expressive, contre l’aveu du secret en tant que symptôme comme s’il suffisait d’un peu de cul, d’un peu d’horreur et de crapulerie pour s’égaler au charnier, pour rendre compte du monstre ». Ce parti pris, cette remise en cause du statut et des conditions du romanesque ont rendu le romancier quelque peu lointain à bon nombre de lecteurs et même aux critiques. Ce fut le prix à payer pour ouvrir la voie à une autre expérience de la fiction qui atteint un nouveau romanesque et un  réel excorié de sa pure structure d’aveu d’un événement tu et caché dont les évènements autobiographiques ne sont que le prétexte.

Pour l’auteur de « L’Acacia » la monstration du secret ne pouvait passer par la loi traditionnelle de l’aveu biographique. Celle-ci implique au mieux un apparentement et ne déjoue en rien les poncifs de la représentation admise. Fonder la fiction sur l’aveu du secret revient à refuser d’accéder à une autre logique, à la région nue de l’expérience intérieure.Pour l’atteindre il est nécessaire de développer une langue parallèle etdérouler autrement le tissu de la fiction. Claude Simon a créé des trous dans la convention tacite du roman pour que chaque fiction devienne un travail de décryptage. Arraché à sa narrativité classique le romanesque est détourné du flux du lit de son fleuve tranquille.

Dès « Histoire » Claude Simon laisse émerger les horizons perdus de l’êtreselon une perspective chère à Blanchot où l’éloignement de l’aveu fait le jeu d’une proximité particulière. L’engagement déterminé dans le refus du mode narratif admis provoque une vision extrême hors exhibition, une clarté confondante qui n’a pas toujours été vue. Le « Tome II » permet de reprendre letravail de disjonction des jointures et des liens opérés par leur auteur. L’écrivain y atteint une zone de turbulence où le projet stendhalien de mise en miroir de la route du monde prend un autre sens par les nouveaux procédés de construction. Il ne s’agit plus de reconstruire à l’identique mais de créer des « hétéronymes » à la fiction classique.

Le roman est donc aboli de son statut de bloc de référence et de référent afin qu’émerge à nouveau de l’existence au sein d’une littéralité faite de fragmentations, dispersions, incisions, coupures. De ces bribes assemblées surgit – à l’inverse de ce qui se passe chez Pinget ou Beckett – non l’attrait du néant mais la quête du sens où la poétique de l’imaginaire prend des tournures paradoxales et inconnues. Si bien que chacun des livres de Simon reste l’approche ou le prolongement d’un livre entrevu. Non pas qu’il s’agisse du livre avenir, du livre idéal mais de celui qui répondrait par exploitations de nouvelles données et archives à la fois au « sommes nous » de Jabès et au « si je suis » de Beckett.

Dans cette stratégie, l’auteur pulvérise les voies de la prétendue transparence narrative afin de les métamorphoser. Pour l’auteur d’Orion Aveugle un livre n’a rien à raconter. En cela il reprend la recherche qui – après Joyce et Dos Passos – par-delà l’histoire d’une vie fait émerger certaines pièces qui en font partie et qui ne peuvent l’englober en sa totalité mais qui à l’inverse ouvrent des strates de l’Histoire. C’est pourquoi toutes ses fictions se présentent comme un puzzle, un assemblage de pièces disparates.

Avec Les Géorgiques il parvient à une sorte de « perfection ». Jamais la technique du puzzle n’a été poussée aussi loin. L’effet de bande (fragment) se complique, comme si – avec le temps et sous l’effet d’une mémoire de plus en plus chargée mais aussi parfois balbutiante – la structure du roman devait laisser apparaître des doutes voire des confusions et des absences. Tout semble y apparaître. Tout « sauf le secret » dit Claude Simon (in Entretiens, éditions Subervie, Rodez, 1972). Et l’auteur d’ajouter : « face àune idéalisation très influencé par la rêverie, il n’existe pas unpeuplement par les aveux mais par la splendide limpidité du Rien ». Mais chez le romancier, sous ce Rien, quelque chose remue. Le montage des romans le fait vibrer.

Claude Simon – on l’aura compris – refuse les tendances réparatrices du roman. La fiction joue différemment. L’auteur retourne l’aveu, le détourne de sa pseudo-réalité, de ses douces ou cruelles certitudes acquises. L’écriture travaille la présence autrement. Elle s’oppose à toute stéréotypie de représentation. Il n’existe donc jamais une inclination à régresser en une phase première, en une modalité frustre d’interrelation. Tout processus de transfert ou d’identification narcissique et primaire est transcendé. L’écriture, l’agencement, la stratégie de l’auteur vont à l’encontre de ce mouvement « naturel ». S’inscrit, par la stratégie de l’écriture, une déchirure pour atteindre ce que Deleuze nomma un « incompossible » auquel l’œuvre est chevillée.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Armel JOB, Le bon coupable, roman, 301p. ; Robert Laffont, Paris, 2013.

Le bon coupable, Armel Job

  • Armel JOB, Le bon coupable, roman, 301p. ; Robert Laffont, Paris, 2013.

« On est tous coupables, d’une façon ou d’une autre. Chacun doit se débrouiller avec ses propres fautes. »

Armel JOB est un véritable conteur. Son histoire, parfaitement crédible, nous dévoile des personnages de milieux plutôt sordides face à d’autres qui ont réussi dans la vie. Mais le comportement des uns et des autres n’est pas toujours à l’égal de leur bourse et de leur condition.

Nous sommes dans les années 60, au lendemain de la seconde guerre mondiale, où chacun a ressenti différemment les affres des déportations, de la cruauté humaine et de la désespérante solitude…

Même si on devine la fin, on découvre à quel point l’âme humaine et surtout le souci de la réussite peuvent amener à des extrémités. Le paraître et l’être ! Armel JOB nous dévoile ce qui se trouve en chacun de nous, le bien et le mal, et la difficulté qu’il y a de trancher.

Un accident de voiture. Une fille renversée et tuée. Beaucoup se sentent responsables : les parents qui s’étaient disputés, Carlo qui avait trop bu et qui s’est retrouvé avec sa jeep et son van dans un ruisseau un peu plus loin du lieu du drame, le procureur qui est passé par là à toute allure au volant de sa rutilante voiture de sport… Et si seulement, mais avec des si…

Qui est le coupable ? Lui seul le sait, même si celui qui, volage et pochetron, finit par douter de lui…

Armel JOB nous enchante chaque fois qu’il sort un livre et pose les questions essentielles et existentielles. Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Il pénètre à l’intérieur de chaque maison, nous décrit avec profondeur la psychologie de ses personnages, leurs rivalités, leurs émois, leurs questionnements…

La justice subit ici un sérieux coup de bambou. Est-ce qu’au nom de la loi, on peut tout se permettre ?

A lire absolument !

©Patrice BRENO