Franz Bartelt – Facultatif bar – Éditeur: D’un noir si bleu (18€- 261 pages)

Franz Bartelt – Facultatif bar

 

  • Franz Bartelt – Facultatif bar – Éditeur: D’un noir si bleu (18€- 261 pages)

La prédilection de Franz Bartelt pour les protagonistes enracinés dans des lieux sordides ( « banlieue crasseuse » ou interlopes se confirme avec Facultatif bar.

La couverture gore, maculée de taches de sang préfigure « un océan de sang ».

La majeure partie du récit est confinée à trois huis clos.

Le lecteur aura la surprise de voir débarquer au Facultatif bar non pas la fée Benninkova mais deux anges déchus « dont la notoriété ne dépasse pas les environs du paradis ». Ils savent se fondre incognito dans la foule des clients ou confier des missions comme celle, relatée dans le premier chapitre, qui faillit tourner mal pour Querque, «un farceur né », bardé de diplômes. En effet soupçonné de vol par le vigile, il va prendre un malin plaisir à berner le policier de façon insolente.

Est-il le serial killer, ce «  monstre accompli qu’il prétend être ? Ses révélations attisent la curiosité du lecteur. La présence des anges permet à Franz Bartelt d’asséner des réflexions autour de Dieu et en filigrane de faire entendre sa charge contre les institutions qui détiennent le pouvoir et en usurpent les prérogatives, dénonçant les arrestations musclées. L’auteur épingle « l’incurie de la police » et « son incompétence » et souligne le parler peu châtié de l’inspecteur.

Le lecteur va suivre l’inspecteur Granier dans ses missions, au cours de ses descentes dans les bordels et découvrir les sources de sa jouissance. Mais qui traque-t-il ? Sa femme qu’il soupçonne d’adultère ? En simultané se déroule l’étrange échappée du duo formé par Querque et le journaliste Jéronimo, friand de presse à scandales.

Quant à l’univers de la boucherie, Franz Bartelt, en carolomacérien de souche, nous y a déjà baignés, nous ayant servi de la « Terrine Rimbaud » et les saucisses de Merdouilla. Ici, le commerce du boucher Trousquaille s’avère d’autant plus prospère que ses fournisseurs sont très actifs. Visionnaire, Franz Bartelt ? Toujours est-il que sa plume est à l’unisson des scandales de la filière viande ! Quant aux commis rompus à l’art du dépeçage, ils prennent leur pied, pratiquant « le commerce amoureux avec des cadavres » dans l’arrière-boutique faisant office de backroom.

Facultatif bar nous confronte à des personnages peu recommandables (« faiseurs d’anges », « Frères tortouristes »). qui semblent sortir de l’atelier de Jean Rustin.

On y voit s’échouer des êtres au bout de leur destin. Quel va être le sort de Querque ?

Son vœu décliné au début du roman sera-t-il exaucé ? Laissons le mystère.

Un vent de folie souffle autour de la mère de Félicien et sa façon de parler à son double dans le miroir apporte une touche comique tout comme les scènes incongrues qui ont quelque chose de jubilatoire.

Le tragique, l’horreur ne connaissent pas d’éclipse. Lecteurs sensibles s’abstenir, car l’auteur sait faire monter crescendo la tension, la panique et détailler les atrocités.

La cruauté, la folie, il nous y a déjà habitués avec ses romans précédents.

Franz Bartelt signe un roman d’une noirceur tellurique, cruellement sarcastique, dominé par la boisson, le sexe, la violence, la mort et les règlements de compte.

©Nadine Doyen

Santiago Montobbio, LA POESIA ES UN FONDO DE AGUA MARINA. Editions Los Libros de la Frontera, Collection « El Bardo », 2011.

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  • Santiago Montobbio, LA POESIA ES UN FONDO DE AGUA MARINA. Editions Los Libros de la Frontera, Collection « El Bardo », 2011.

Le recueil de Santiago Montobbio contient une sélection d’environ deux cents des poèmes qu’il a écrits en 2009, lorsqu’une vague créative impérieuse lui a imposé plusieurs centaines de textes en quelques semaines. Grâce à cette importante sélection, le lecteur peut désormais se rendre compte des inflexions nouvelles et des constantes dans les grands thèmes de la poésie de Montobbio.

On sera d’abord touché de lire sous la plume de Santiago Montobbio les mêmes déclarations manifestes que dans les années 80 sur l’importance fondamentale, existentielle, de la poésie (« Si j’abandonne la poésie, j’abdique ma condition d’homme »), sur sa nature ésotérique (« La poésie est clandestine / elle doit s’écrire dans la solitude et en cachette ») et sur le curieux paradoxe de l’inutilité absolue d’une activité aussi vitale (« Il n’y a aucune différence entre ma vie et mon silence / et mes paroles. Dans mes poèmes et dans leur absence, que  j’ai peut-être / soutenues, je suis tout entier présent »). Montobbio le rappelle fréquemment : on ne choisit pas d’être poète, on n’écrit pas comme on se rend à son travail quotidien, la poésie vient un jour comme une grâce et rien n’arrête sa coulée et les œuvres qu’elle laisse en dépôt.

Après vingt années sans poèmes, Santiago Montobbio a retrouvé une voix, et il n’est donc pas étonnant qu’il contemple le retour de son art avec une fascination étonnée. Les poèmes de 2009 sont souvent des vignettes brèves sur des objets ou des scènes immédiats, quotidiens, que le poète voit ou vit, et auxquels il cherche à donner un sens.

Si rien dans ce quotidien n’est anodin, ce qu’y voit le poète n’est pas forcément ce que tout un chacun y voit. Les poèmes de La poesía es un fondo de agua marina sont, bien plus que les textes plus anciens de Montobbio, localisables dans la Barcelone que le poète habite depuis toujours. Des rues, des quartiers, des immeubles célèbres sont fréquemment cités, mais l’auteur nous prévient que sa Barcelone lui est propre, voire qu’elle est invisible, et que ce serait une erreur de vouloir la chercher dans les lieux réels. Ce n’est pas tel ou tel immeuble construit par l’architecte Gaudí qu’il évoque (« Je ne suis jamais monté sur le toit de la Pedrera »), mais le petit café au sol de planches qui en occupait jadis le rez-de-chaussée et où il allait prendre son café à l’adolescence. Toute chronologie a disparu, et les évocations de Montobbio sont autant le taxi pris le jour même qu’une remarque faite il y a 35 ans dans le cercle familial par un parent mort aujourd’hui (« Nous sommes peuplés par les phrases / et les expressions que nous écoutons / et qui nous accompagnent depuis notre naissance, / par des gestes, par des silences, par des oublis, par des saveurs / et des affections qui sont au fond de nous-mêmes »). Toute chronologie a disparu, puisque ce qui compte, c’est la force de l’impression, celle qui permet l’évocation, d’autant plus prégnante qu’elle est mystérieuse.

Même si les questions ontologiques qui se posent à Santiago Montobbio le torturent moins, même si l’on trouve dans le recueil quelques poèmes nostalgiques de la foi innocente et naïve de l’enfance du poète et de son milieu d’origine, même si Dieu n’est plus comme jadis l’un des noms du vide, le doute et l’ironie métaphysiques sont toujours chez Montobbio des thèmes majeurs. La tentation du suicide, le sentiment du vertige, la solitude, l’absurde sont toujours présents, mais ils sont traités de manière plus sereine, plus apaisée. Pour un poème qui proclame que l’enfer est vide, pour un autre qui se conclut sur le verdict « L’âme est seulement dans les mots », un troisième fait confiance à Dieu pour donner à l’homme un destin. On a même parfois l’impression que les objets sur lesquels Montobbio s’appesantit, les bicyclettes, les bouteilles, les extincteurs, les boîtes à lettres, prennent une force de témoignage sur l’existence d’un grand horloger qui n’a pas pu créer un univers totalement absurde. Si le poète de 20 ans côtoyait l’insupportable et le regardait fasciné, le quadragénaire d’aujourd’hui a adouci son regard et sa passion et reconnaît l’importance du biologique (les mots semilla (la graine) et latido (le battement du cœur) reviennent sans cesse) pour la vie.

©Jean-Luc BRETON

Santiago Montobbio, ESCRIBO SOBRE EL AIRE DEL OLVIDO. Conversations avec Amaranta Sbardella, Tonos Digital, Revista Electrónica de Estudios Filológicos, Nº 22, Université de Murcie, 2012.

Santiago Montobbio

Santiago Montobbio

 

  • Santiago Montobbio, ESCRIBO SOBRE EL AIRE DEL OLVIDO. Conversations avec Amaranta Sbardella, Tonos Digital, Revista Electrónica de Estudios Filológicos, Nº 22, Université de Murcie, 2012.

Santiago Montobbio professe depuis toujours que sa vie et sa personnalité « à la ville » n’ont aucune importance littéraire ou critique, et que sa vraie biographie est écrite dans ses poèmes. Si écrire ne peut qu’être une raison d’être, au sens le plus littéral, c’est-à-dire une raison de ne pas se suicider, si cette activité n’a de sens qu’en soi, indépendamment d’hypothétiques lecteurs, il faut bien qu’elle s’attache à explorer le tréfonds d’une âme humaine, pour mettre en évidence ce qui constitue l’ego même de l’écrivain, son humanité la plus intime. Que Montobbio se mette sous la bannière de Montaigne ne saurait donc nous étonner : il partage avec l’écrivain français cette conviction primordiale qu’un individu n’est intéressant que parce qu’il sent, pense, invente et, finalement, transmet ses expériences au reste de l’humanité, et pas parce que le hasard l’a fait naître à Saint Michel de Montaigne en 1533 ou à Barcelone en 1966.

La longue série d’entretiens (137 pages) de Santiago Montobbio avec l’hispaniste italienne Amaranta Sbardella s’inscrit dans la même logique : l’écrivain espagnol ne livre que des détails anecdotiques sur sa famille ou ses amours, à peine plus que ce que ses poèmes révèlent, il rapporte quelques faits sur sa pratique professionnelle (de professeur de littérature), surtout pour en souligner le caractère quasi aporétique, puisqu’il est convaincu qu’« il faut être / complètement idiot pour penser / qu’on étudie – ou encore plus grave qu’on enseigne – la littérature » (C’est bien dommage qu’on ne fasse pas d’interviews de moi). Ce sur quoi Montobbio revient encore et encore, c’est sur le besoin absolu, irrépressible, de l’écriture, qui jaillit de manière incontrôlée et peut se tarir pendant des années, qui s’impose à l’écrivain au hasard de ses expériences quotidiennes les plus banales et les transforme en épiphanies. Santiago Montobbio cite par exemple une série de « visions » des plus communes : descendre un escalier pour pénétrer dans un bar, regarder un extincteur, un mendiant occupé à vider sa chopine, un autobus dans la rue, et ce jour-là, chacune de ces visions prend une signification existentielle proprement littéraire, devient littérature sous les yeux mêmes de l’écrivain et de ses personnalités multiples, et d’une certaine manière à son (et leur) insu.

Sbardella et Montobbio échangent sur les grands thèmes de l’écriture du second, la douleur, le suicide, le mysticisme, le silence, l’amour, le vertige et le vide, et ce qui fait l’intérêt de ce livre est que le poète se confronte aux questions de son interlocutrice avec une honnêteté presque candide. Il n’apporte pas des réponses toutes faites, il construit sa réflexion en parlant, reconnaît à l’occasion la pertinence des perceptions de l’universitaire italienne, accepte le défi de l’incongru ou de l’inattendu. Lorsque Sbardella évoque son bestiaire intime, Montobbio cherche à comprendre et à partager. Lorsqu’elle pointe des contradictions (comment un poème « décapité » peut-il commencer par une majuscule et se terminer par un point ?), l’écrivain analyse la décapitation comme une mutilation, qui n’est pas forcément celle de l’intellect ou du début, mais qui permet de toute manière une sublimation du sens, comme une « graine », à la fois concentré d’expérience et promesse de vie.

Amaranta Sbardella s’attache aussi à mettre en évidence l’évolution littéraire de Montobbio des années 80 à aujourd’hui. Nul n’est plus conscient que lui que ses poèmes métaphysiques, suicidaires, visionnaires, des années 80 sont une page tournée, et que l’écriture de sa maturité est plus objective, plus apaisée peut-être, à la fois plus complexe et plus simple. Montobbio cite plusieurs fois Borges dans ce beau livre d’entretiens, et il le fait en particulier pour évoquer ce chemin de la maturité littéraire, qui est, selon l’écrivain argentin, plus une « complexité modeste et secrète » qu’une véritable simplicité. Certes, à vingt ans, la poésie était pour Montobbio une vocation insupportable, voire maudite, « une tendance épuisante / à nourrir dans la solitude ou sous la pluie / une passion bien peu convenable pour l’auto-dénigrement » (Avertissement au lecteur) ; elle est aujourd’hui témoignage sur notre univers absurde et révoltant, avec lequel le poète quadragénaire parvient à s’arranger, renonçant à la splendeur baroque de ses débuts, à sa passion pour la « théologie dissidente », pour développer une plus grande empathie avec l’humain. Sbardella perçoit d’ailleurs chez Montobbio une tentation de la prose, que certains de ses textes ou le beau livre qu’il a consacré aux tableaux de Lluis Ribas révélaient déjà. L’écriture impressionniste de Santiago Montobbio n’empêche évidemment pas l’émergence de certains instantanés complexes, plus narratifs.

Escribo sobre el aire del olvido est une exploration passionnante de l’univers intime du poète espagnol, qui éclaire et interpelle son lecteur, tout en maintenant intact le mystère de la personnalité et de l’écriture. Ce livre nous engage à un retour toujours nécessaire et toujours fructueux vers les textes de Montobbio, qui résistent parfois, parce que ce sont des textes forts. Espérons que les traductions récentes de ses poèmes en français et le Prix Chasseur de Poésie 2012 qui vient de lui être attribué contribueront à faire connaître cet écrivain important au public francophone.

©Jean-Luc BRETON

Quand j’étais cagibi d’Hélène Gaudy, illustrations d’Émilie Harel – éditions du Rouergue, janvier 2013. 96 pages, 7 €.

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  • Quand j’étais cagibi d’Hélène Gaudy, illustrations d’Émilie Harel – éditions du Rouergue, janvier 2013. 96 pages, 7 €.

Une petite histoire tout en douceur sur les émotions enfantines, sur le sentiment de solitude qui est le lot de chacun, enfants comme adultes.

Amy est en colère. Chez elle, personne ne l’écoute. Ni sa maman, ni son papa et même plus sa grande sœur Rosa.

« J’ai pensé que j’étais devenue invisible ou que j’avais rétréci comme Alice au pays des merveilles quand elle boit la potion magique. (…) J’ai dit « Personne ne m’écoute jamais. » maman a haussé les épaules et Rosa en a profité pour filer dans sa chambre. Papa, on ne l’entendait déjà plus. Il était encore parti travailler en oubliant de dire au revoir. »

C’est comme ça qu’Amy est devenue cagibi.

« Le cagibi été mal rangé. Il sentait la peinture, le vieux et la poussière, mais je m’en fichais. Là, au moins, j’étais tranquille. Personne ne pouvait venir m’embêter. »

Amy s’est enfermée à clé dans le cagibi. Au départ, elle aurait bien aimé que quelqu’un vienne frapper à la porte, la supplier, mais personne n’est venu la chercher, alors Amy, après avoir bien pleuré, a décidé : «  Ce cagibi, je n’en sortirais plus jamais. »

Dans le cagibi, il y a tout ce qu’il faut : à boire, à manger, des tapis, un duvet et même des vieux jouets. Amy va découvrir ainsi que la solitude et l’ennui, cela développe l’imagination, ce n’est pas si difficile que ça de vivre dans un cagibi. Alors même quand sa maman lui prépare son plat préféré, Amy résiste. Une journée, une nuit, une journée encore, elle n’accepte d’ouvrir que pour s’emparer rapidement du plateau repas que sa maman posera devant la porte ou du MP3 que lui prêtera, à sa grande surprise, sa sœur Rosa. Elle ne l’aurait jamais fait avant.

Le temps passe et Amy écoute sa famille vivre de l’autre côté de la porte, elle note comme des petits changements, des verres qui tintent, Papa et Maman qui se prennent dans les bras. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est que tout le monde allait commencer à lui envier son cagibi, ça a commencé par Rosa qui avait besoin de parler, alors elle l’a laissée rentrer, et puis maman, qui elle aussi avait besoin de raconter sa fatigue, sa lassitude et puis Papa qui ne voulait pas rester tout seul, si bien que finalement, c’est toute la famille qui s’est retrouvée dedans. Et oui, ça fait du bien à tout le monde, un petit coup de cagibi, et maintenant on le sait, grâce à Amy.

« Je ne suis pas devenue quelqu’un d’autre mais il y a quelque chose que j’ai compris : on voyage beaucoup, dans un cagibi. »

Tout le monde a besoin d’un petit cagibi, pour se réfugier, pour se confier, c’est un endroit idéal pour faire des conseils de famille et des igloos en duvet. On peut y aller tout seul quand on a besoin de pleurer, y être triste ou en colère, on peut aussi y rigoler, y rêver et y faire des projets. On peut aussi y prendre le temps de s’écouter et s’aimer. Ce n’est pas rien ça. Merci Amy !

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 Hélène Gaudy est née à Paris en 1979. Plasticienne de formation, elle explore le rapport texte/image et la manière dont les lieux influencent un récit. Après son premier roman, Vues sur la mer, qui figure dans la deuxième sélection du prix Médicis en 2006, elle s’investit dans plusieurs projets éditoriaux et entre dans le comité de rédaction de la revue Inculte.En 2009, elle est invitée en résidence à Tunis où elle suit, parallèlement à l’écriture d’une nouvelle, un programme de rencontres en milieu scolaire. Par la suite, elle effectue de nombreuses interventions auprès de divers publics. En septembre 2009, elle publie Si rien ne bouge aux éditions du Rouergue. Elle écrit également pour la jeunesse, et publie des livres d’art aux éditions Palette. Son blog : http://helenegaudy.blogspot.com/

Bibliographie :


En plein dans la nuit, avec Bertrand Deprez, éditions Thierry Magnier, coll. Photoroman, septembre 2011
Si rien ne bouge, La Brune, Le Rouergue, 2009
J’ai l’habitude de courir et pleurer, recueil, en collaboration avec l’Institut français de Tunis, éditions Elyzad, 2009
Une chic fille, roman collectif, éditions naïve, 2008
Atrabile, éditions du Rouergue, coll. DoAdo, 2007
Vues sur la mer, Les Impressions nouvelles, 2006
(Deuxième sélection du prix Médicis 2006)

Diverses contributions en revues (Inculte, L’Arsenal, Neuvième art, etc.)

©Cathy Garcia

Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

Géronimo a mal au dos

  • Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

Guy Goffette livre le troisième volet de sa trilogie. On se souviendra que dans L’été autour du cou, Simon Sylvestre remâchait déjà ses souvenirs d’enfance, souffrait d’être méprisé par son père qui lui avait martelé qu’« ici, on n’est pas né le cul dans la soie ». A mi-chemin entre fiction et autobiographie, l’auteur revient sur la relation chaotique entre Simon et son géniteur, « l’homme de sa vie » à qui il dédie le roman. Son retour aux sources, après des années d’absence, lors de la disparition du père va lui faire remonter le temps. On chemine dans son introspection, anticipant ses retrouvailles avec sa mère. Ne sera-t-il pas devenu l’étranger ? Ne va-t-il pas se voir reprocher son éloignement, son ingratitude filiale, d’être responsable de la mort de Géronimo ? Surnom dont l’origine est dévoilée au milieu du récit.

Le roman s’ouvre sur un poème élégiaque dédié au père. Le ton est au recueillement, le village venant rendre un dernier hommage au défunt dans ce salon devenu chambre mortuaire. Ce lieu ravive les traumatismes de Simon face à la mort, « ce jeu de cache-cache macabre » et réveille le fantôme de sa grand-mère. Il pose son regard critique sur les rites religieux et dénonce « cette abondance intempestive » lors d’un deuil.

Si Jean-Luc Seigle affirme qu’en vieillissant les hommes pleurent, le sac de larmes de Simon avait durci au point de ne plus pouvoir se crever.

Par flashback et digressions, le portrait de Géronimo s’esquisse à travers les souvenirs qui refont surface, les anecdotes de Simon mais aussi les confidences de la mère et de la parentèle. On plonge aussi dans les pensées de Simon. Prisonnier d’un père tyrannique et violent, aux colères redoutables, celui-ci justifie sa soif de liberté pour fuir les brimades, les coups, les raclées dont il fut victime. Happé par un ailleurs plus maternant, il trouvait une écoute chez son ami Freddy où tout finissait par «des rires, des baisers, des caresses à la pelle ». Plus tard, ce besoin de compenser son désert affectif se retrouve dans son errance sentimentale.

Pourtant le père apparaît sous des traits plus affables, rieur, comme sur la photo posée sur le cercueil. Simon nous bouleverse quand il s’adresse à celui qui ne peut plus l’entendre, réglant ses comptes (car comment aimer un père qui vous enferme à la cave ?) mais aussi reconnaissant ses qualités professionnelles. L’auteur souligne que le manque de communication, l’absence d’effusions généra les malentendus.

Il nous émeut aux larmes quand il ressuscite cette grand-mère préférée qu’il accompagna dans son agonie, en lui tenant la main. Scène d’autant plus poignante que Simon crédule, naïf, boit ses paroles et la croit au ciel, dans les bras de l’ange.

En parallèle, le lecteur voit se tisser le portrait de Simon depuis son enfance et comment il s’est construit en réaction de cet être autoritaire, intransigeant.

Car ce goût pour les livres et la lecture ne lui fut pas transmis par son paternel, mais par Joseph, tous deux fuyant ainsi leur « petit enfer domestique ». Indignons nous, lecteurs, les livres ne sont pas faits « pour ceux qui n’ont rien à faire », mais pour ceux qui se délectent de « ce long voyage immobile qu’on appelle lire ».

Ce que Géronimo lui légua, c’est la valeur noble des mots travail et fraternité.

Le départ de Simon, puis son silence furent mal perçus par la fratrie, allant jusqu’à le considérer comme « le voyou », « le mouton noir ».

Guy Goffette déroule une fresque de la vie à la campagne où cohabitent fermiers, simples d’esprit, où les bigots ne manquent pas la messe dominicale, où tout le monde se connaît, sait tout, où l’on vit dans la cuisine et réserve le salon pour les grandes occasions, comme Saint- Nicolas fêté en Lorraine. Et Simon de se remémorer le cadeau qui l’émerveillait, fait des mains du père. Il décrit dans les moindres détails ce jouet, tout comme le salon encombré de reliques surannées.

En filigrane l’auteur qui avait rêvé d’embrasser la carrière de peintre brosse un tableau bucolique des paysages dans lesquels Simon se sentait en communion. L’anecdote du portrait d’Esméralda racontée avec ironie apporte une note plus légère et sensuelle.

Même si « la fière gitane » n’avait rien de scandaleux comme L’origine du monde de Courbet, Simon avait parfaitement gravé en mémoire « le renflement plein de promesses de sa poitrine largement déboutonnée ». On reconnaît l’auteur de Elle, parbonheur, et toujours nue qui confirme son talent pour décrire les blandices et les gambettes des femmes.

Le ton est plus facétieux quand il se remémore sa mère implorant Dieu face à son injustice. Il peut tourner à l’humour noir « Un prêté pour un rendu en somme ».

Dans ce roman, Guy Goffette aborde la fuite du temps, plus véloce avec l’âge.

Pour boucler ce cycle de vie, l’auteur utilise la métaphore du naufrage. Ce père dont l’esquif a pris l’eau va pouvoir entendre « la belle Serpentine » qu’il ne se lassait pas de contempler.

Guy Goffette flatte notre oeil par l’esthétisme de la typographie des fins de chapitres, certaines dignes d’une chute comme celle qui clôt le récit :

la der

des der

comme

en quarante

Guy Goffette sera-t-il parvenu à un apaisement par cette réconciliation posthume ?

Une tendre nostalgie embue les pages (fragrance de la tarte aux pommes). Un aveu qui prend des airs de délivrance. L’auteur se raconte et met en mots le deuil qu’il vient de traverser. Il signe un récit intime, émouvant, plein de sensibilité et de délicatesse, oscillant du présent au passé, servi par un style ciselé et une plume poétique, limpide comme la Semois.

NB: Pour approfondir la connaissance de Guy Goffette, couronné par le grand prix de poésie de l’Académie française, lire aussi : La mémoire du cœur, Chroniques littéraires 1987-2012 par Guy Goffette, Gallimard, Les Cahiers de la NRF.

©Nadine DOYEN