« Être adulte en amour – Savoir ce que l’on veut, être bienveillant », de David Richo – Petite Bibliothèque Payot, coll. Psychologie 2013, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clémence Ma.

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  • « Être adulte en amour – Savoir ce que l’on veut, être bienveillant », de David Richo – Petite Bibliothèque Payot, coll. Psychologie 2013, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clémence Ma. 382 pages, 9,65 €.

Il existe une infinité d’ouvrages sur le sujet, mais celui-ci est plutôt exceptionnel. Centré sur une approche à la fois psychologique et spirituelle, il offre des outils très concrets pour ceux qui souhaitent les mettre en application, mais il propose surtout un grand voyage holistique introspectif, très fouillé, pointu et cependant à la portée de tout le monde. Cela en fait un livre remarquable, lumineux, où l’amour est à la fois la voie, la destination et le moyen de transport. Un ouvrage qui peut être d’un grand secours à tous les couples qui cherchent à se comprendre, à avancer ensemble, à affronter et dépasser les conflits, les problématiques inhérentes à leur relation, mais c’est aussi un manuel pratique de guérison et de sagesse pour tous, car il ouvre des perspectives d’équilibre et de force personnelle et d’amour inconditionnel applicable partout et pour toutes les situations, qu’elles soient amoureuses, familiales mais aussi sociales et professionnelles. Il y est question d’attention, d’acceptation, d’appréciation, d’affection et d’autorisation, une base sur laquelle peut se construire ou se réparer chacun d’entre nous, qui s’appuie aussi sur des références poétiques et la pratique de la connaissance de soi des philosophies bouddhiste et zen, entre autre. On apprend ainsi à distinguer un égo sain et fonctionnel, d’un ego névrotique qui nous coupe de toutes possibilités de recevoir et de donner de l’amour. Un livre construit comme un voyage héroïque plein d’aventures et d’étapes, un voyage que chacun se doit d’accomplir, à son rythme et selon ses propres particularités, celles qui font de lui un être entier et unique, pour accéder à l’autonomie et la pleine conscience et être capable d’entretenir des relations saines avec lui-même et donc avec les autres. Ainsi le terme « adulte » prend toute sa dimension, en ouvrant sur de vastes horizons vers lesquels nous pouvons nous diriger, confiants, libérés de notre passé, des croyances et des blessures que chacun d’entre nous porte en lui, souvent sans même en avoir conscience, qui nous contrôlent et peuvent nous empêcher d’accéder à la joie de vivre pleinement l’amour. Rares et précieux sont les ouvrages qui montrent le chemin, avec autant de clarté et de pertinence.

 

A lire aussi du même auteur : « Être adulte : les clés », qui donne une bonne introduction au livre proposé ci-dessus.

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©Cathy Garcia

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David Richo, psychothérapeute, enseigne ou célèbre Institut Esalen en Californie. Il est l’auteur également de Pouvoir des coïncidences et des Cinq choses qu’on ne peut pas changer dans la vie.

Jacqueline de Romilly, de l’Académie Française, Rencontre – Roman – Editions de Fallois Paris (220 pages, 16€50)

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  • Jacqueline de Romilly, de l’Académie Française, Rencontre – Roman – Editions de Fallois Paris (220 pages, 16€50)

Dans ce roman inédit, écrit en 1966, Jacqueline de Romilly nous plonge dans les méandres de l’existence de la jeune veuve Anne Aubier. Elle décortique le trio amoureux qui relie son héroïne à Paul, Philippe, Roger et se dévoile sentimentale et romantique. On notera que les conversations que l’héroïne restitue utilisent le vouvoiement. Mais Anne n’était-elle pas une petite bourgeoise ?

Paul est cet « amour d’antan » qu’elle croit avoir croisé dans le jardin du Luxembourg.

Le retrouver va mobiliser toute son énergie, la conduire jusqu’à Bruxelles pour tenter d’obtenir ses coordonnées, afin de renouer le contact. On la suit dans cette quête amoureuse effrénée. La voilà totalement habitée par cet homme « qui avait su donner à sa jeunesse ces irisations imaginaires », une vraie fixation. N’aurait-elle pas idéalisé cet amour manqué ? Et si elle fantasmait ? Taraudée par les doutes, elle se demande si elle peut encore aimer Paul. Aimer, n’est-ce pas attendre ? C’est le cruel supplice qu’elle s’inflige ayant laissé un message, puis écrit à Paul. Quant à Philippe, « son fidèle chevalier servant », pourtant « le soutien aux heures de débâcle » elle ne tolère pas qu’il s’immisce dans sa vie durant cette période et le tient à distance.

L’intrigue rebondit avec la lettre de Paul, provoquant un vrai séisme chez Anne.

Laissons le mystère du contenu de cette lettre qu’Anne décortique mot à mot.

Le proverbe espagnol :« Offrir de l’amitié à qui veut de l’amour, c’est comme donner du pain à qui meurt de soif. » résume parfaitement la complexité des liens entre Anna et ses connaissances masculines, en particulier avec Roger, l’homme qu’elle avait pris pour Paul, « le compagnon de rencontre surgi des hasards d’un jardin public ». Leur dialogue est « une sorte de solennité précautionneuse », avec le dessein de ne « pas se faire peur l’un à l’autre ». Pour Anne, « aimer, cela ne veut pas dire grand-chose ». Si ce n’est « la crainte inexplicable de faire du mal à quelqu’un ».

Idée que l’on retrouve dans L’Amour sans le faire de Serge Joncour : « L’amour comme une douleur qui ne doit pas faire mal », « l’amour sans y toucher ». (1)

L’esprit cartésien de l’héroïne lui impose une sorte de bilan, de diagnostic. Elle s’y met à nu et se retrouve confrontée à ses contradictions. Elle, « la petite idiote » n’hésite pas à fustiger ses réactions stupides, « sa crise de faiblesse », à se moquer de son attitude ridicule. On est témoin de la métamorphose de l’amoureuse.

L’héroïne Anne est de toute évidence l’alter ego de Jacqueline de Romilly. De nombreux points communs se dessinent : travail de traduction, voyage en Grèce, l’inexpérience des enfants, l’influence de la mère, les situations de confusion qu’elle jugeait par l’auto dérision, enfin la capacité à l’émerveillement, l’humour et le goût pour le whisky !

Ce qui est frappant dans ce récit, c’est le recours à une multitude d’interrogations dans lesquelles Anne, en psychologue, fait son auto critique, tout en laissant transparaître sa déréliction, son désarroi, sa solitude. Ne se juge-t-elle pas en retard sur la vie quand elle confie qu’« il était trop tard pour tout », d’un ton résigné. On pourrait objecter la longueur des chapitres, de certaines phrases, l’emploi abusif des mots suivants : doux, douceur, tendresse, émerveillée, mais quelle légèreté, quelle fraîcheur, et quelle profondeur quand Jacqueline de Romilly sonde l’âme humaine.

Elle aborde une réflexion sur la mémoire fallacieuse, qui déforme les souvenirs.

On entre en empathie avec la romancière partageant tout son maelström intérieur.

Le lecteur est tenu en haleine, guettant comme Jacqueline de Romilly le moindre signe de Paul « l’introuvable, le mystérieux, l’absent ». L’amour y est réduit à la psalmodie de l’absence et l’entêtante attente de la réponse de Paul. Attente « dévorante, désespérée » qui se révèle propice à l’introspection. En ayant choisi un thème universel, cinq décennies plus tard, Rencontre épouse encore l’air du temps et fait écho au roman de Jean-Philippe Blondel (06h41) dans lequel sont posées les questions suivantes : Peut-on raviver une flamme, « ranimer » un amour ? Rebâtir sur les ruines du passé ? A-t-on le droit à une seconde chance ?

Sous le regard lucide et tendre de l’auteur, l’improbable est de l’ordre du possible. La vie se charge de redistribuer les cartes : « On verra bien », murmure-t-elle.

La lecture de Rencontre est d’autant plus touchante que la voix de Jacqueline de Romilly se devine en creux. Romance empreinte de nostalgie et de délicatesse.

©Nadine Doyen

  1. L’Amour sans le faire de Serge Joncour,

présenté sur le site de Traversées dans les chroniques de Nadine Doyen.

Bernard Foglino – Celle qui dort – roman – Buchet Chastel (198 pages- 14€)

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  • Bernard Foglino – Celle qui dort – roman – Buchet Chastel (198 pages- 14€)

Aller à la rencontre de ses lecteurs est le parcours obligé de tout écrivain, après une nouvelle publication. Escorter son roman un sacerdoce. Mais quand votre attachée de presse vous expédie dans un coin perdu, sinistre, lugubre (« une longue meurtrissure nichée dans un écrin de forêts humides et pourrissantes », l’aventure peut tourner au cauchemar. Car si l’on y arrive, on n’est pas certain d’en revenir ! En nous relatant cette expérience traumatisante, Pascal Cheval parvient peut-être à l’exorciser.

Bernard Foglino plonge d’emblée le lecteur dans un décor presque onirique, rappelant l’univers de Tim Burton. Ne cherchez pas la petite ville de Sournois où se tient le salon littéraire, elle sort de l’imagination de l’auteur. Les lieux font partie intégrante du roman. Ils en forment la matrice et façonnent les personnages qui y évoluent. L’auteur plante le décor comme dans un thriller : « des chemins forestiers gluants d’ornières », « des milliers de sapins échevelés aux pieds mangés de fougères ». La couverture intrigue : qui peut bien habiter dans cette maison forestière en pleine forêt ? La météo (nappe de brouillard, la pluie crayonne le paysage, tempête avec « gémissements du vent », craquements), les scènes nocturnes aux moments de la pleine lune, regardant de « son gros œil de ruminant ébaudi » viennent accentuer ce sentiment de malaise.

Le premier lecteur de Della Torre (son pseudo), un nain, est si atypique, singulier, exigeant et pétri d’humour qu’il va attiser la curiosité du lecteur. Coup de théâtre quand il fait irruption à la gare en jeep. Dans quelle galère s’embarque le romancier en acceptant de faire la lecture à sa femme : Celle qui dort. Le mystère s’épaissit. Tension, suspense. L’angoisse de Cheval est à son paroxysme dans le labyrinthe emprunté, décuplé par le choc dans l’atelier de Walter, envahi de créatures prêtes à bondir sur lui. Panique dans la serre (« Son cœur s’accélère ». Puis la vengeance Belle à de quoi pétrifier Cheval. Walter va-t-il mettre à exécution sa menace ? On ne sait plus si Della Torre rêve, vit ce qu’il décrit ou si son imagination galopante nous abuse. On se retrouve envoûté comme Belle. Et si Belle n’était autre que sa Muse ?

Bernard Foglino a su prendre le lecteur dans ses rets, créer le suspense. Le récit alterne le point de vue de Pascal Cheval et celui de Della Torre. Il analyse bien le dédoublement qui s’opère entre l’homme qui mène une vie normale et l’écrivain dans sa bulle d’écriture. Il souligne la difficulté de concilier une vie familiale pour un romancier. Retrouver ses personnages : « ses proches » est une vraie jouissance, car ceux-ci « n’exigent rien de lui ». La page en italique souligne la patience, l’acharnement, le travail sur la phrase « sans cesse répétée et remise sur le métier, dans le frisson des nuits… » pour sculpter les mots, confirmant l’affirmation en exergue de François Mauriac : «  Écrire des romans n’est pas de tout repos ». Cela implique d’être « confiné à la tâche », « dans le frisson des nuits ».

Bernard Foglino croque ses semblables croisés à la gare, avec ironie, maîtrise l’art de la comparaison imagée. Beaucoup de scènes se prêtent à une transposition cinématographique : travelling dans la dense forêt, plan rapproché sur la maison de bois sombre, puis gros plans sur l’aménagement intérieur, et sur Belle « étendue sur une couche de nuages », sa chevelure s’étiolant « sur un grand oreiller ».

L’intérêt de ce roman est double. D’une part Bernard Foglino analyse l’impact d’un livre sur le lecteur. Ne s’identifie-t-il pas parfois à l’un des personnages ?

Cette exploration du lien entre l’auteur démiurge et le lecteur est à rapprocher des réflexions de Charles Dantzig concernant le chef d’œuvre, qui « rend amoureux de l’auteur du chef d’œuvre ». Un auteur à succès n’est-il pas parfois victime du harcèlement de groupies zélées ? Ou sollicité pour des causes insolites ?

D’autre part Bernard Foglino souligne les dangers à se consacrer totalement à l’écriture, montrant les limites de la littérature. Une perte de la réalité qui peut conduire à l’aliénation, et même à la folie. Il se demande jusqu’à quel point un auteur, « ferrailleur qui recycle » peut piller la vie d’un individu, l’actualité regorgeant d’exemples de procès intentés. Dans la page finale, une phrase interpelle: « C’est fragile, ces animaux ». Un journal belge n’avait-il pas titré : «  Bêtes de foire » pour évoquer le salon de Bruxelles ? L’auteur évoque aussi ceux qui s’évaporent, se volatilisent et même le destin dramatique de ceux qui « se font sauter le caisson ».

Bernard Foglino n’épargne pas ses pairs, ceux qui siègent dans des jurys, sans avoir lus les ouvrages en lice. Il partage l’idée qu’une page peut suffire à donner un aperçu du style comme les jurés du Prix de la page 112. Il me semble aussi fustiger ces éditeurs qui font pression sur leur auteur qui devient un robot, lui insuffle des thèmes vendeurs, lui impose d’«  épouser l’air du temps », de glisser des scènes érotiques afin d’en faire un best seller. Il balaye la carrière d’un écrivain. Le chapitre consacré à la naissance de l’écrivain décline des conseils précieux aux débutants dont le respect du lecteur. On entre au plus près dans le processus de création. Le talent, la célébrité, la leucosélophobie, sont décortiqués. Ainsi que la difficulté de perdurer dans cette jungle littéraire, de résister aux nouvelles plumes, donc se renouveler. La phrase finale : « De toute façon, il n’avait plus rien à dire » est dramatique, sous entendant le manque de soutien de l’éditeur. En filigrane, la relation attachée de presse/auteur est passée au crible. Agathe ne lui préfère-t-elle pas le jeune auteur prometteur, celui qui va bientôt devenir « un petit astre de mondanités, doté d’un pouvoir d’attraction » ?

L’insinuation de Carole, l’ex-femme de Cheval : « Les livres ont des couvertures, certains se cachent dessous » fait écho à un aphorisme de Sylvain Tesson : « Livres : il s’en passe des belles sous les couvertures ». A vous, lecteurs, d’élucider cette énigme !

Bernard Foglino revisite le conte de la Belle au bois dormant et nous conduit à la rencontre de Celle qui dort, héroïne singulière, dans un suspense psychologique prenant. Il signe un roman gigogne, plein de rebondissements (la panne, l’attaque du chien), traversé d’odeurs (âcre, ou la fragrance « sucrée, douceâtre » de l’orchidée), de bruits et de suspense (Belle va-t-elle partir avec Della Torre ?), dans un style très imagé, poétique (« La lune verse des paillettes brillantes sur la courte pointe ».

Une lecture marquante qui laissera son empreinte.

©Nadine Doyen

Sang d’encre – Stéphanie Hochet – Éditions des Busclats (97 pages – 11€)

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  • Sang d’encre – Stéphanie Hochet – Éditions des Busclats (97 pages – 11€)

A force de livrer ses dessins à des tatoueurs, le narrateur a franchi le pas : oser souffrir pour se faire tatouer ce « signe talisman », son « vulnerant » par Dimitri, reconnu dans « le Paris tatoué ». Fascination qui remonte à l’adolescence, mais étouffée car « tabou familial ». Le narrateur confie l’importance de la décision, qui engage pour la vie, aussi « symboliquement fort » que le mariage, « un mariage pour la vie ». L’exergue de Flannery O’Connor met d’ailleurs en garde sur un plaisir qui peut s’avérer éphémère, alors que le motif tatoué sera indélébile. La page d’ouverture familiarise le lecteur avec l’univers d’un tatoueur et distille des recommandations.

Stéphanie Hochet radiographie les relations amoureuses du narrateur : « un jeu de domino ». Il reconnaît ne s’être jamais investi, fuyant les responsabilités.

Penserait-il gagner en assurance et davantage séduire en arborant sur son torse une phrase latine, débusquée sur un cadran solaire, au cours d’un voyage en Italie ?

Si un livre peut changer la vie d’un lecteur, voilà le corps du narrateur «  embelli », métamorphosé, différent par ce tatouage. Marqué à l’égal des bêtes.

L’exhiber va tourner à l’obsession, persuadé que son « moi profond » s’y cache.

L’homme justifie sa « frénésie de rencontres », ce besoin de « rapprochements intimes », de se déshabiller, de s’offrir à « elles », rattrapé par le démon de midi.

Se dévoiler au détour d’un tatouage, pour celui qui a accès à plus d’intimité, fait penser au protagoniste d’Amélie Nothomb, dans Une forme de vie. Ne suggérait-elle pas au soldat de transformer son corps en œuvre d’art, selon la tendance « body art ».

Si l’adage : « Dis moi ce que tu lis, je te dirai ce que tu es. » permet de sonder les goûts de quelqu’un, le protagoniste déplore de ne pas être compris à travers ce « chiasme », à portée philosophique. Son tourment semble provenir du fait qu’une partie de la phrase qui « profane » son torse s’est estompée et en devient incompréhensible. Doit-il s’en ouvrir à Dimitri ? Comment supporter cet aléa alors que cette inscription est devenue « la pièce la plus intéressante » de son corps ?

La confiance qu’il vouait à Dimitri est ébranlée. Il s’interroge sur leur amitié et prend de la distance avec lui. Ses nuits sont polluées par des rêves prémonitoires.

Dimitri devient « l’ange diaboliquement homme et femme », capable de le trahir.

Le voici taraudé par la bribe de maxime restante : « la dernière tue ».

Ne serait-elle pas maléfique ? Trouvera-t-il le remède pour éradiquer toute trace ?

Le narrateur reconnaît sa lassitude, son exaltation dura « le temps d’un éclair », « ce plaisir, cette élection ont existé mais si brièvement ». Il s’en explique ouvertement à celui qu’il considère comme un ennemi à vaincre, celui qui lui inocula la maladie L.

Les paroles proférées se font menaçantes : « Ta malédiction vit ses derniers moments » et annoncent un dénouement, un embrasement digne du Ku Klux Klan.

A noter que chez Stéphanie Hochet, tout va par trois : Marie, le prénom sacré de l’infirmière répété trois fois, ainsi que l’exclamation libératrice qui clôt ce petit opus : « Je suis sauvé ! ». La rédemption passait-elle par cet acte ?

L’auteur développe une réflexion sur les raisons qui peuvent amener à tatouer son corps, sur l’impact d’un tatouage et le pouvoir du tatoueur sur le client.

N’est-il pas « l’artiste démiurge qui s’immisce dans l’existence de ses clients » ?

La romancière dresse l’historique de l’art du tatouage, racontant le monde (fresque de Lascaux, mode des marins), décline tout un éventail de motifs et souligne la difficulté de rendre l’impalpable, l’indicible, l’intangible, comme « le vent dans le cerisier en fleurs ». Elle rappelle que faute d’ADN, les tatouages étaient utiles pour la police. Elle décoche une flèche à l’encontre de notre société de consumérisme, pointe la cruauté des gosses et notre mode du zapping qui affecte les relations humaines.

Elle soulève alors une question universelle, à savoir quelle trace on laissera, tissant la métaphore de l’écriture. Ce qui n’est pas sans rappeler Georges Perec pour qui écrire, c’est « laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes ».

Ses interrogations quant à l’oubli de certains auteurs et de leurs écrits font écho à celles de Bernard Foglino qui évoquent dans Celle qui dort le cas des écrivains qui se volatilisent ou sombrent dans la folie, ajoutant : « C’est fragile, ces animaux ».

Stéphanie Hochet ancre son récit en Italie, comme dans son roman précédent, décline l’ars amatoria d’Ovide, convoque Pavese et encre cet opus dans le paysage littéraire. Elle offre à son protagoniste un destin flamboyant : « Lumière foudroyante ».

Si le tatouage n’a pas comblé l’attente du héros, Stéphanie Hochet aura eu l’art de nous intriguer par ce récit, et de nous déstabiliser quant au dénouement.

Avec ce neuvième opus à son actif, nul doute que la romancière laisse son empreinte.

©Nadine Doyen

Le gardien invisible de Dolores Redondo – traduit de l’espagnol par Marianne Million, Stock, collection La Cosmopolite Noire, Mars 2013. 453 pages, 22,50 €

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  • Le gardien invisible de Dolores Redondo – traduit de l’espagnol par Marianne Million, Stock, collection La Cosmopolite Noire, Mars 2013. 453 pages, 22,50 €

Voici le premier roman d’une trilogie policière qui se déroule au Pays Basque espagnol. Des adolescentes sont retrouvées dans la vallée de Baztán, étranglées, les vêtements déchirées de part et d’autre de leur corps, maquillage effacé et un txatxingorri déposé sur leur pubis rasé. Les txatxingorris sont des gâteaux typiques de la région. De plus, des poils d’origine animale sont retrouvés sur chacune d’elle. L’enquête est confiée à l’inspectrice Amaia Salazar, originaire d’Elizondo, le chef-lieu de la vallée, qui n’y était jamais revenu depuis qu’elle l’avait quitté. Amaia Salazar est une femme fine et intelligente, dotée d’une ferme volonté, formée au FBI, elle est spécialisée dans la traque de tueurs en série. C’est donc confiante dans ses capacités qu’elle va se lancer, plus ou moins bien secondée de ses co-équipiers, dans une course contre la montre pour identifier et arrêter le tueur, mais ce retour sur les lieux de son enfance, où elle a encore de la famille, est loin d’être anodin. Surtout qu’une de ses deux sœurs, Flora, prend visiblement plaisir à réactiver ce passé.

« Oublier est un acte involontaire. Plus on essaie de laisser quelque chose derrière soi, plus cette chose vous poursuit ».

Et ce retour va la déstabiliser bien plus qu’elle ne le pensait. Tout s’enchevêtre au fur et à mesure, le passé, le présent, l’enquête et sa propre et douloureuse histoire, ce qui lui rend les choses de plus en plus difficiles. Elle va devoir faire face à ses propres démons, affronter ce qu’elle fuit depuis des années et admettre des blessures profondes. C’est un défi qu’elle relèvera, soutenu par la présence et l’amour de son mari, un peintre américain et d’une tante qui sait beaucoup de choses à propos de l’âme humaine. Ils lui seront d’un grand secours quand ses propres facultés mentales sembleront sur le point de basculer.

Peut-être que dans la solution à l’énigme posée par ces meurtres se cache aussi la résolution de ce passé qui la hante.

Aux passions et folies humaines se mêleront mystère, tradition et folklore, tels que le basajaun, cet être mythique qui semble rôder sur les lieux du crime, la déesse Mari, les lamies, mi-femmes mi-serpents, les fées et les belagiles, ces sorcières obscures… Un polar dense et captivant qui prend source dans l’atmosphère particulière du pays de Navarre, entre montagnes, forêt profonde et rivières et qui serpente aisément entre modernité et croyances populaires, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Dolores Redondo est née en 1969 à San Sebastian. Après un roman historique – Los privilegios del angel (2009) – elle signe avec Le Gardien invisible son premier roman policier qui inaugure « la trilogie du Batzan ».

©Cathy GARCIA