Jérôme Garcin – Bleus Horizons- roman – nrf – Gallimard ; (213 pages – 16,90€)

  • Jérôme Garcin – Bleus Horizons- roman – nrf – Gallimard ; (213 pages – 16,90€)

« Travailler à faire connaître l’œuvre inaccomplie de Jean de La Ville de Mirmont », ami de Mauriac, c’est ce à quoi s’employa Louis Gémon, son compagnon d’armes, sous la plume de Jérome Garcin. Récit qui court de 1914 à 1952.

Dans son roman Bleus horizons, l’auteur ressuscite le poète, Jean, trop tôt fauché et souligne le pouvoir poétique des mots, des livres. La poésie ne serait-elle pas, comme l’affirme Sylvain Tesson, un moyen de faire « oublier le réel », de le masquer «  lorsqu’il est pénible », d’occulter des scènes insoutenables ?

La phrase en exergue prend tout son sens quand on réalise que « ce grand voyage » n’était autre que le départ pour le front, pétri d’incertitudes mais aussi d’espoirs.

Le roman s’ouvre sur la détresse d’une mère, fracassée par la mort de son fils Jean, et désireuse de rencontrer son « frère de cœur ». Les confidences qu’il livre sur les derniers moments de son fils sont poignantes. Ayant été témoin de sa mort, « sur le front de Verneuil », Louis sera traumatisé à vie par cette disparition si injuste.

Le voilà hanté à jamais par la vision de Jean pétrifié comme « un gisant debout ».

Le narrateur revient sur sa rencontre avec Jean au moment de leur mobilisation. Il brosse un portrait dithyrambique de son « jumeau de guerre », avec qui il partageait l’amour de la littérature. Il était admiratif de sa bravoure, de « son courage incroyable », de sa vitalité de son humour. Le dos de Louis ne lui servait-il pas d’écritoire ? Il met en exergue cette fraternité qui les rendait plus fort, qui soudait leur intimité. Ne rêvaient-ils pas d’air iodé pour tromper « l’affreux remugle de la charogne » ? Ne rêvaient-ils pas d’azur pur, d’une « ligne d’horizon » bleu atlantique « derrière les barbelés » ? Louis, son confident testamentaire, retrace son parcours, commente ses écrits et se voit offrir en guise de talisman la chevalière de Jean.

En parallèle se tisse la personnalité du narrateur, Louis. Les passages en italiques nous plongent dans ses pensées. On perçoit les changements dus au syndrome post-traumatique. L’obusite lui fit perdre à jamais « le goût des mélodies raffinées ». Louis est taraudé par la culpabilité, habité de façon obsessionnelle par le disparu. Il force notre admiration par son opiniâtreté et ses démarches auprès de l’éditeur Grasset afin de sortir de l’oubli les écrits de ce « frère spirituel » qui avait même inspiré Fauré et fédéré toute une génération née en 1880. Sa bien-aimée, Constance, n’aura pas supporté ce rival mort et dans une lettre bouleversante lui signifie sa décision. Au moment de dresser un bilan de sa vie, Louis prend conscience de son fiasco, voit en son histoire « un terrain vague ». Blasé, dépressif, ayant perdu foi dans le futur, il nourrit des tendances suicidaires. N’est-il pas devenu « un oiseau de l’amer aux ailes brisées » ? Sa destinée est tout aussi pathétique que celle de son «double idéal ».

En toile de fond deux tableaux défilent, celui de la réalité vécue au Chemin des Dames en novembre 1914 par les deux protagonistes, renvoyant au lecteur « la saleté de guerre », l’« abomination des tranchées », l’indicible, avec toute son horreur, son carnage. Véritable boucherie qui fait penser à La guerre d’Otto Dix où la mort et la cruauté règnent en maître. Le second est celui que Jean « romantique empêché » convoque pour se donner l’illusion d’être ailleurs, dans le port de Bordeaux, prêt à appareiller pour le grand large, se rêvant « gabarre ou chaland » ou à bord d’un « vaisseau qui danse » sur cette mer infinie, « attentif à la brise ».

Louis nous fait percevoir ses aspirations dans ces vers extraits de L’Horizonchimérique: « Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent

Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames ».

En filigrane, le narrateur évoque le lien fusionnel « excessif », véritable « dévotion », « attachement viscéral » entre Jean et sa mère, « son plus grand amour ». Une passion qui se perpétue au travers de ces « roses blanches» qui fleurissent sa tombe.

Bleus horizons permet à Jérôme Garcin d’offrir par ce « travail de fourmi » un tombeau de papier à cet être exceptionnel , ce héros dont le destin tragique fait penser à Radiguet. Il signe un exercice d’admiration qui éveille notre curiosité et nous invite à lire Jean de La Ville de Mirmont. Les fragments distillés de la poésie de celui qui aurait pu être « notre Rimbaud » irradie le roman de sa « lumière éclatante ».

Jérôme Garcin décline également un hymne à l’amitié « dont la brièveté n’eut d’égal que l’intensité », ce qui rend touchant ce devoir de mémoire.

Espérons que le vœu de Louis, double de l’auteur, soit exaucé: voir le nom du poète attribué à une des « rues serpentines » de Bordeaux ou inscrit sur une plaque.

©Nadine Doyen

 

 

Caroline Sagot-Duvauroux, « Le Livre d’El », Editions Corti, Paris, 160 pages, 18 euros, « Le Buffre », éditions Barre Parallèle, 62 pages, 8 € « BAC / ABC » (avec Pierre-Yves Freund) éditions Les Ennemis de Paterne Berrichon, Laxou, Non paginé.

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  • Caroline Sagot-Duvauroux, « Le Livre d’El », Editions Corti, Paris, 160 pages, 18 euros, « Le Buffre », éditions Barre Parallèle, 62 pages, 8 € « BAC / ABC » (avec Pierre-Yves Freund) éditions Les Ennemis de Paterne Berrichon, Laxou, Non paginé.

Parce qu’ « il y a des langues qui n’ont pas encore parlé : elles sont femelles, elles sont chiennes. Je dois dire ça, je dois menacer ce qu’il peut y avoir de pouvoir dans une langue. Je dois menacer ce qu’il y a d’injonction, d’ordre intimé dans ma propre langue » Caroline Sagot-Duvauroux s’est engagée dans un chemin de haute lutte contre celle-là. Pour autant son écriture n’est pas restrictivement féministe. C’est une histoire de chair. C’est aussi une histoire de peau : « .La peau est fine, infiniment fine. En-dessous, il y a l’onde, c’est-à-dire rien, rien que ta respiration et l’onde qui revient. Le poème n’est peut-être que dans cet effacement qui remue ». C’est sans doute pourquoi dans son travail aussi savant que primitif elle peut se sentir proche d’un artiste tel que Pierre-Yves Freund. Sa recherche à la fois de l’effacement et de la peau de matière font du peintre comme de l’auteure du « livre d’El » des écorchés au corps profond et comparable à ceux du Causse « avec ses veines, ses avens, ses grottes, ses gouffres « au bout de quoi, une main s’ouvre, vide » écrit la poétesse.

Elle est de celles qui osent face aux hommes qui ont trop souvent peur (à l’exception des quelques Artaud d’un côté et Beckett de l’autre). Chez elle la langue se fait offrande, s’ouvre à toutes les éclosions. On peut parler à la fois – comme chez Juarroz – d’une verticalité de la poésie. Elle jouxte pourtant (et c’est sa force) toutes les tentations de s’étendre de fatigue, de s’allonger au sens où on emploie ce verbe dans les jeux de cartes. Reprenant des perspectives chères à Emily Dickinson et Silvia Plath, celle qui fut tragédienne et qui connaît si bien la langue parfaite de Racine la pousse plus loin vers un autre jouir et un suintement particulier : « Semence qui fait ou non semence. C’est en deçà, en deçà de la langue et ça voudrait faire langue. Quelque chose qui jouit, au sens d’éjaculer » précise la créatrice. Elle revient en conséquence à l’origine et à l’aigu du monde et de la voix. Retour donc à la « génissalité » comme dirait Prigent. Retour aussi au théâtre du souffle et de l’oralité. Bien sûr il y a la trace, l’empreinte, la mémoire mais il y a « la plurielle » homogène du féminin; Chaque poème devient une luciole coulée en blanc dans un bas noir jusqu’à créer une germination de bulbes. Et ce non sans brutalité. Avec Caroline Sagot-Duvauroux l’éjaculation féminine n’est pas loin : « j’entends par vérité l’audace de n’être que là » écrit-elle. S’attachant à la seule soif dans le lyrisme et son contraire, en ruptures graphiques et métriques elle brasse le monde et le néant dans le grand bouillon d’ordures et d’idéal que brassait déjà le grand poète – physique comme elle – : Rabelais.

Pour Caroline Sagot-Duvauroux il n’existe rien qui puisse empêcher de déchirer le voile du langage pour en trouer le tissu et faire suinter ce qui se cache derrière loin de la prétendue l’harmonie du vivant. Que ce soit le néant ou autre chose. Le « livre d’El » déploie de fragments en fragments, de baies en baies le livre à venir. Il répond – en Elle et Ailes – la réponse au livre à venir de Jabès. Pour l’auteure il faut perdre la langue afin de la retrouver dans « le bulbe et le buisson des histoires qu’on raconte et qui reste buisson devant quoi, interdits, nous nous attendons du vent qui passe ». La révolte est là. Il faut donc reprendre sans cesse le chant et la danse des mots là où les avait laissés Rimbaud, Cage et Pina Bausch sans oublier bien sur Artaud. Et si dans « El »  l’enfance est présente éperdue sortant de son bulbe et de sa peau de buffle il s’agit de rejoindre d’un côté le corps perdu et de l’autre l’absence. Il s’agit aussi – à coups de décrochages, fragments, bribes – de laisser advenir à soi une intense musicalité polyphonique où l’écriture s’entend avancer vers l’innommable. Au besoin par ruse comme (apparent) exercice d’imbécilité et « d’intranquilité » propre à la poésie qui – si elle ne nomme pas vraiment – fait toujours mieux puisqu’« elle appelle ».

©Jean-Paul Gavard-Perret

Carole Fives – Que nos vies aient l’air d’un film parfait – Le passage éditions ; (14€- 119 pages)

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  • Carole Fives – Que nos vies aient l’air d’un film parfait – Le passage éditions ; (14€- 119 pages)

Carole Fives nous démontre par ce récit choral que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Elle donne la parole tour à tour à trois victimes d’une famille éclatée.

Le titre du roman emprunté à la chanson : Amoureux solitaires de Lio traduit une soif d’amour , en écho à la chanson: All we need is love des Beatles.

L’auteur installe le suspense, ne révélant pas de suite ce qui provoqua le cri du «  petit frère », et son traumatisme sonnant « la fin de l’enfance ».

Elle autopsie les réactions de chacun à l’annonce du divorce: «le monde s’écroule », un vrai séisme, en ce jour de Pâques 1980 pour deux enfants de sept et dix ans.

L’auteur entrelace une mosaïque des souvenirs, de faits, de réminiscences de moments heureux qui permettent de suivre la vie de « ces enfants valises », « en transit ». Leur scolarité quelque peu perturbée les conduit vers l’incontournable psy.

Fragile est un mot récurrent qui définit bien le désarroi de cette mère, à la dérive, hystérique, qui va sombrer dans le déprime avec tendance suicidaire. Pas facile pour son fils Tom de voir défiler des amants chez sa mère, de s’adapter à la vie en communauté, dans le sud. Fragile et précaire l’installation du père qui se néglige.

Les enfants vont très vite gagner en maturité et autonomie, vont devoir voyager seuls.

Avec humour, l’auteur montre l’ignorance de la sœur quant aux transformations de son corps. Celle-ci trouvera en son amie Fanny une bouée de sauvetage.

Pour le père, c’est l’incompréhension quand il découvre que son fils a déclaré par écrit au juge sa détermination à vivre avec sa mère. Ce sera un enfer de dix-sept ans de procédure. N’était-ce pas l’ère Dolto, qui prônait l’écoute des enfants, les considérant comme « des personnes à part entière »?

Carole Fives soulève la question de rester ou non pour les enfants. La sœur (gamine, puis adulte) devient la principale voix et apporte sa réponse: « tout plutôt que la lente montée de la haine, pire, de l’indifférence… ». Elle s’efforce de relativiser l’ouragan: mieux vaut avoir reçu, senti, vu l’amour que subir un fac-similé de couple. Cette sœur se dévoile progressivement. Elle s’épanche et montre combien elle s’est sentie amputée, orpheline lors qu’elle fut séparée de ce petit frère à qui elle n’a cessé de témoigner son amour. Pourtant n’a-t-elle pas été à l’origine de cette lettre dans laquelle Tom déclare vouloir vivre avec sa mère? Taraudée de remords pour avoir trahi son frère, elle lui adresse son cri d’amour. Elle souligne les dégâts collatéraux dus à la séparation: leur corps « a toujours été un champ de bataille » entre la mère et la grand-mère. L’auteur met en exergue l’amour fraternel qui souda le frère et la sœur, rescapés du naufrage. Celle-ci s’efforça de jouer un rôle protecteur, réconfortant.

Les pensées de Tom nous sont restituées par cette sœur bienveillante. On devine sa solitude chez sa mère, sa culpabilité de l’avoir fatiguée, d’être « un traître, un agent double… ». On perçoit la complicité nouée avec le père. On entre en empathie avec cette fratrie dont les vacances scolaires sonnent l’heure des retrouvailles, mais hélas des séparations avec les joies, la tristesse, la colère enfouie, le désert affectif.

Ce récit fait penser à Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine De Vigan dont la mère fragile dut faire des séjours en milieu hospitalier, se retrouvant coupée de ses enfants ou les laissant seuls. On pense aussi à Juke-Box de Jean-Philippe Blondel dont les chansons ont pour but de restituer l’atmosphère d’une époque.

Carole Fives convoque les émissions télé (Collaro, Benny Hill, Pimprenelle et Nicolas, Thierry le Luron…) marquant les années 80, époque où le divorce devient presque la norme (avec consentement mutuel). L’auteur souligne également l’importance de la musique, et ponctue le roman de chansons : le Top 50, les tubes de Lio? Paroles à l’unisson avec la dérive des protagonistes (Jackie Quartz: Juste une mise aupoint, Cookie Dingler : « Ne la laisse pas tomber/ Elle est si fragile »).

Le style épuré, incisif de Carole Fives frappe comme la gifle de la vérité.

Carole Fives signe un récit poignant, marqué du sceau de la douleur et des larmes, qui touchera ceux et celles qui ont traversé une semblable épreuve. Si la vie n’a pas été « un conte de fées » pour les enfants, ils ont su rebondir, aller de l’avant et se reconstruire. Avoir réussi à faire le deuil d’une relation, n’est-ce pas se retrouver soi-même? La lettre de Tom à Sorella qui clôt le roman livre aussi son viatique: « le passé, laisse-le où il est , il faut vivre!».

Ce témoignage est un magnifique exemple de résilience, porteur d’espoir.

©Nadine Doyen

LA BRAISE ET L’ETINCELLE, N° 104

  • LA BRAISE ET L’ETINCELLE, N° 104

 

 

« L’origine du monde » de Gustave Courbet, gros plan pictural sur un sexe féminin a suscité ces derniers temps maints commentaires, notamment sur ou à propos d’Internet. Yves- Fred Boisset donne son « modeste point de vue » : « ce tableau n’est pas érotique, mais philosophique ».

 

Louis Delorme développe ses réflexions « A propos de l’égalité » et de son contraire sous leurs diverses formes. Un thème qui est aussi au centre de la nouvelle « le consul » de Louis Roncalli qui transporte le lecteur en Gascogne à la fin du 15ème siècle, et bien probablement aussi du livre philosophique de Jacques Rancière « La méthode de l’égalité » présenté par Marie-Claire Calmus.

 

La guerre, ses drames atroces et ses situations inattendues, inspirent quand à elles la très émouvante nouvelle de Pierre Guérande « Le chien Clovis » qui évoque le premier conflit mondial en Flandre, et celle de Frédéric Salin « Destins croisés, destins confondus » qui narre ce qui advint à une jeune ouvreuse de L’Opéra de Paris qui repoussa avec vigueur les gestes déplacés d’un officier nazi et à un jeune homme réquisitionné pour le Service de Travail Obligatoire en Allemagne durant la seconde guerre mondiale.

 

La poésie est tout aussi présente avec les poèmes de Roland Jourdan, Slobodan Kojovic et Robert Calmels, et le poème de Louis Delorme « Le tannage des peaux » sur un sujet rarement abordé : l’exploitation des enfants dans certains pays pour confectionner des objets ou des vêtements vendus dans les pays développés où les acheteurs en général ignorent complètement les inacceptables conditions de travail dont ils résultent -il en va de même des jeans délavés-.

 

En son « Billet de mauvaise humeur », Ludovic Torugo continue de relever les fautes de français et les inexactitudes de vocabulaire dont nous nous rendons presque tous coupables et que « les médias odieuxvisuels » diffusent très largement. Subtil, il précise la différence entre voussoyer et vouvoyer que…. tous les dictionnaires ne connaissent pas. Ne parlons pas des logiciels ! La version que j’ai souligne en rouge comme le faute le mot voussoyer.

 

L’Académie de la Carpette Anglaise, composée de diverses associations qui défendent la langue française et la diversité linguistique a par ailleurs décerné pour 2012 son « prix d’indignité civique/ qui/ est attribué annuellement à un membre des « élites françaises » qui s’est particulièrement distingué par son acharnement à promouvoir la domination de l’anglo-américain en France au détriment de la langue française ». Un tel prix est une excellente initiative !

 

En son « Billet d’Humour », François Fournet brocarde le comportement des femmes qui ont un peu d’argent au moment des soldes, sans toutefois tomber dans le sexisme puisqu’il n’épargne pas pour autant la « réactivité » des hommes toute l’année devant gracieuse jupe ou affriolant dessous. Ils n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, pour des millions de gens, les soldes sont l’unique possibilité de ne pas être tributaires des associations caritatives pour se vêtir.

 

Jacky Ferjaut quant à lui poursuit le récit de son séjour au Bénin en 1998.

 

Les chroniques des livres et des revues complètent ce journal qui sait toujours proposer réflexion et émotion dans une appréciable diversité de genres littéraires et de sujets.

 

LA BRAISE ET L’ETINCELLE– Bimestriel- 24 pages de format A4 – 4€ le numéro – 17€ l’abonnement annuel pour six numéros – soutien à partir de 23€

 

La Braise et l’Etincelle– Annie et Yves-Fred Boisset – 7/2 Résidence Marceau – Normandie – 43, avenue Marceau – 92400 COURBEVOIE- France.

 

©Béatrice Gaudy

Frédéric Grolleau, « L’homme et l’animal : qui des deux inventa l’autre ? », Les Editions du Le Littéraire, Paris, 148 pages, 19,50 €.

    Frédéric Grolleau, « L’homme et l’animal : qui des deux inventa l’autre ? »

  • Frédéric Grolleau, « L’homme et l’animal : qui des deux inventa l’autre ? », Les Editions du Le Littéraire, Paris, 148 pages, 19,50 €.

Frédéric Grolleau nous livre à la vindicte d’un verbe dont on ne sait plus de qui il devient l’auxiliaire. Toujours est-il que l’anthropomorphisme en prend un sérieux coup dans l’ « aile » (ce qui veut déjà tout dire). Revisitant le bestiaire de la littérature l’auteur affronte l’indescriptible zoo et la jungle qui la peuplent. Il rappelle qu’être animal revient en quelque sorte à perdre l’estime du néant. En conséquence et même si selon Duras « l’écriture ne sauve pas » la littérature animalière tire d’affaire l’homme.

Kafka de « La Métamorphose » ou Marie Darrieussecq de « Truismes » l’ont bien compris. Penser l’homme à travers l’animal – voire pour un auteur se mettre à sa place – revient à conjurer les effets de la pensée. Dans les litières et les fumiers se crée une altitude où la raison respire d’autres fragrances. C’est pourquoi Frédéric Grolleau demeure en de telles dispositions « zoologiques » à l’égard de la pensée et de littérature. Il sait que la sagesse ne tient pas par les hauteurs. On ne peut ne prétendre à celle-ci sans se lester du poids de l’animal.

L’être sans celui-là qui l’habite court un risque incommensurable Toute pensée claire remonte à la bête. Esope et La Fontaine pour prendre le cas des fabulistes ont appris comment l’animal précise les traits de la propre incertitude à notre égard et nous précipite dans notre auge. Certains auteurs (même celle qui a écrit récemment le portrait d’un homme politique français mondialement renommé en cochon) illustrent que le « reste » garde l’épaisseur d’une hallucination.

Grolleau prouve qu’affiner l’être par l’animal fantasmagorique ou non revient à se livrer à une finalité littéraire particulière. Elle s’associe admirablement à ce qui nous échappe dans nos fantasmes et nos fantômes. Car l’animal n’est jamais un pur symbole de l’être. A travers lui ce dernier traverse sa propre confusion et sa propre obscurité. C’est donc pour la littérature une entreprise décisive. Sans sa « viande » (Artaud) l’homme n’est pas. Hors la bête pas de salut, pas de célébration. L’être n’attend que la confirmation de ce miroir.

L’animal reste donc son semblable, son frère. Quant à la réponse à la question posée par Grolleau on laisse à chaque lecteur de son livre le soin de la trouver. En la cherchant il ne sera plus au diapason des concepts littéraires acquis. Chez l’auteur l’hypothèse de la représentation du monde passe par une autre loi que la gravitation du simple esprit. Il rallume la conviction que se passant de tout bestiaire et ne traitant l’humain que par lui-même et par sa seule image bien des choses échappent.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET