Marilyne Bertoncini, Ghislaine Lejard, À FLEUR DE BITUME, ITINERAIRES URBAINS, Préface de Jacques Robinet, Photographies de Marilyne Bertoncini, Editions Les Lieux-Dits, collection Duo, 20€


Voici un choral à deux voix féminines, celle de Marilyne Bertoncini et celle de Ghislaine Lejard. Deux poètes, complices à la fois par une passion commune pour l’écriture poétique et par un vif attrait pour l’art visuel, la photographie que pratique Marilyne Bertoncini, le collage qui est l’autre talent de Ghislaine Lejard qui expose en France et à l’étranger.

Le recueil se présente comme un cheminement buissonnier dans la ville. De quelle ville s’agit-il ? Nous n’en saurons rien. Des photographies de Marilyne Bertoncini sont le point de source de la rêverie des deux poètes. Car c’est bien d’une rêverie urbaine qu’il s’agit. Elle emprunte autant à Bachelard et à ses matériaux de l’imagination, l’air, le mouvement, la forêt, le ciel qu’à Walter Benjamin, le philosophe de la pensée urbaine qui se demande si l’on peut s’égarer dans une ville comme dans une forêt. 

Bitume et béton, des matériaux pas vraiment propices à faire rêver, pensera-t-on. Et pourtant, si ! Cette déambulation des deux poètes s’arrime aux éléments du monde urbain qui se voient merveilleusement transfigurés par les clichés. Avec leurs couleurs fondues, les jeux sur des formes non figuratives ou, parfois, un incertain clair-obscur, ces photographies ont la beauté de véritables toiles peintes. Il faut saluer ici le travail remarquable de l’éditeur Germain Rœsz. Il est peintre lui-même et conjugue cette pratique de plasticien avec celle de poète et de chercheur, en particulier à l’Université Marc Bloch de Strasbourg où il fut élu directeur de l’UFR des arts. 

Le rêve d’une ville qui se joue dans les poèmes de l’une et de l’autre ouvre puissamment à un monde analogique où se déploient des associations et des variations oniriques. Mouvance de l’air, tressaillements d’eau, éclats de pays inconnus dessinent une errance dans le labyrinthe urbain. Le ciment se fait ciel, la pluie sur le trottoir dessine des « larmes de mémoire » ; sous le lichen se voient des « visages en anamorphoses », écrit Marilyne Bertoncini. Pareillement sous l’ombre des ailes d’oiseau Ghislaine Lejard entraperçoit « nos fragilités, nos craquelures », plus loin, des taches sur le bitume se font taches d’encre sur le papier, « comme un dessin de Hugo ». 

Ces signes dans la ville, furtifs, périssables, captés là, sous nos pas, par la photographie peuvent donner libre cours à l’imaginaire. Ils se déploient dans le poème en « d’étranges palimpsestes », dit, dans sa très belle préface, Jacques Robinet, poète lui-même qui ajoute que le propre des artistes est d’être ces voyants capables d’en « capter les signes mystérieux ». 

C’est cette ferveur du regard qui frappe chez Marilyne Bertoncini et Ghislaine Lejard. « Il pleut sur le trottoir des larmes de mémoire / Il pleut sur la mémoire des souvenirs sans fin », écrit Marilyne Bertoncini. Ghislaine Lejard laisse monter un chant plus soucieux de l’invisible : 

« Le minéral figé dans l’attente

la pierre au bord du chemin

perçoit le moindre signe de vie

sait la tendresse de l’herbe

la fraîcheur de l’eau

au loin un rayon de lumière irradie

le ciel appelle. » 

Des états émotionnels de tonalité légèrement différente semblent se répondre de l’une à l’autre, comme autant de moments d’une fugue. Pour le grand bonheur du lecteur qui se fait voyageur emmené selon la mystérieuse fantaisie de cette géographie rêveuse.

Michel Ducobu,Seul & Seule, M.E.O. 2024, 144 p., 17 €


Poète, prosateur, dramaturge belge  contemporain dont l’œuvre a remporté beaucoup de prix, Michel Ducobu tente l’expérience du roman avec Seul & Seule, (M.E.O, 2024), après avoir publié des récits. Il y peint d’une manière inédite la vieillesse, la vie d’un solitaire qui regarde derrière lui et juge sa vie dans la lumière d’une lucidité impitoyable. Il fait le portrait d’un homme de soixante-quinze ans,  « un solitaire taciturne », « un ours », « un vieil égoïste », qui  réfléchit à sa vie banale, médiocre, sans éclat, par manque de courage. Il a choisi la solitude, l’indifférence face au monde, ses habitudes quotidiennes, ses livres et ses promenades, sans réussir à tromper la monotonie de la vie, l’ennui, l’usure. À cet âge de bilan, il voit clairement son passé, le juge avec cruauté et ironie, se prend en dérision, dévoile ses faiblesses. Il se demande « comment passer cette période prémortelle sans trop subir les grincements de l’âge et l’érosion des heures ». 

Il y réfléchit pour trouver « quelque chose d’inexploré », un exploit à accomplir pour vaincre, ne fût-ce qu’un instant, la vieillesse, son impuissance, la pensée de disparaître, un acte de courage pour dépasser ses limites, pour sortir de l’usure accablante et retrouver la saveur de la vie, triompher sur soi et pour soi, vivre une petite gloire à lui seul, sans témoins, question d’orgueil qui ne sert à rien à son âge. Après une amère méditation sur sa vie, il s’impose trois exploits à tenter, capables de l’élever à ses yeux : une émotion érotique par une femme, la traversée d’un fleuve pour vaincre sa peur de l’eau, un meurtre symbolique pour punir le mal qui existe dans le monde.

Voilà  la substance du premier chapitre, Moi. La voix narrative est celle du personnage qui se dénude devant son lecteur. Il ne se borne pas à la réflexion, mais se met à l’œuvre pour se prouver qu’il est capable de risques et de courage. Pour trouver une femme,  il fait appel à l’internet, aux rencontres de hasard, même s’il n’y croit pas, qui le laissent indifférent. Cette  première expérience est un échec. Il rencontre ensuite une femme de cinquante-huit  ans dans un bar, aussi solitaire, indifférente, le cœur vidé de sentiments. Une faible relation sans obligations les rapproche peu à peu, née de la confession de leurs vies,  de la confiance, un élan amoureux pour leur donner l’illusion de pouvoir vaincre le vide, leur indifférence, l’impuissance de l’âge.

Le deuxième chapitre, Elle, retrace la vie de la femme, l’enfer vécu dans son enfance, victime de son père qui fait de son enfant un jouet sexuel, lui détruit toute chance de vie normale, la vide de son essence. La voix narrative est féminine. Marie est une  solitaire, dépourvue de toute affection, indifférente, dégoûtée, vidée, incapable de sentir de l’affection pour un homme, blessée à jamais dans son âme et dans son corps. Elle se confesse à Fréderic, qui sait l’écouter et comprendre le mal qui ronge son coeur, lui offrant sa compagnie, l’accueillant parfois dans son intimité, sans chercher un lien durable. Elle est plus forte que lui, comprend et accepte le solitaire qu’il est, ses idées, cherche autant que lui l’instant d’ivresse capable de racheter sa vie gâchée. Elle le décrit dans le chapitre Lui, tel qu’elle le voit : vieux, solitaire, faible, cultivé, ironique, son humour lui fait du bien et rend possible leur rapprochement.

De deux solitudes qui se rencontrent sur la voie du destin naît l’espoir d’un Nous (quatrième chapitre), un couple à ses débuts qui partage le mal de la vie, les faiblesses, les expériences quotidiennes, un appui l’un pour l’autre, une amitié.  Marie est acceptée par Fréderic comme seul témoin de son acte de courage qu’il s’impose : la traversée du fleuve, conscient qu’il risque sa vie. Mais pour sortir vivant de cette aventure, Marie l’accompagne en canot à moteur durant sa traversée. C’est l’épisode le plus palpitant du roman où tous les deux risquent de se noyer, mais par un effort surhumain ils se sauvent et goûtent le lendemain l’ivresse de l’amour. Mais Fréderic s’interroge après si la sensation était réelle ou seulement une illusion sous l’effet de l’alcool.  Cependant le danger affronté ensemble est authentique, le risque de périr dans les eaux du fleuve, leur effort de survivre. Même si Fréderic avait manqué sa preuve de courage, il a gagné pourtant quelque chose de précieux : il n’était plus seul dans son épreuve, il avait Marie désormais à le soutenir. Elle aussi avait trouvé en lui un appui dans sa vie gâchée, avait pris de l’affection pour lui, son existence  commençait à avoir un sens. 

Un cinquième chapitre, Il, met au premier plan  l’image du père de Marie, malade, interné dans une Maison de santé, visité par sa fille, qui ne peut pas  oublier, pardonner, stigmatisée, victime à jamais de son agression. Fréderic lui rend visite pour accomplir ce qu’il nomme un meurtre symbolique, tuer le mal que l’homme représente, un acte toujours manqué, réduit à lui livrer le poison de la parole accusatrice pour faire surgir sa conscience de bourreau, le punir au moins ainsi, avant que sa maladie incurable ne fasse le reste. 

Le chapitre Eux envisage l’escapade à Rome proposée par Marie à son compagnon. C’est ce  temps à deux de partage et de confiance qui se profile devant eux comme une promesse de vie commune, capable de les faire sortir de leur solitude pour se réjouir de la vie. 

Dans Les autres, Fréderic entraîne Marie dans une randonnée, vers le pic d’un rocher, qu’il escaladait parfois en solitaire, un gros effort pour tous les deux. Une nouvelle expérience qu’il partage avec la femme pendant ce temps de rapprochement, d’entente, sans assumer une vie commune, mais promettant un avenir ensemble.  

Mais la réalité est plus cruelle que l’on ne s’imagine. Le lecteur découvrira dans le dernier chapitre, Soi , si l’élan amoureux des deux solitaires désabusés suffit de leur redonner le goût de la vie.

Michel Ducobu nous livre l’histoire de la vieillesse vidée de sens, de la solitude, de l’usure sans issue,  insupportable à l’approche de la fin biologique. Il choisit des pronoms pour les titres des chapitres, mais de manière à nous faire deviner une structure et un parcours existentiel du moi en relation avec la femme, les autres, vers soi, l’archétype, la totalité psychique qui englobe le conscient et l’inconscient personnel et collectif, intégrant la partie d’ombre qui existe en tout être humain, selon la psychanalyse de Gustav Jung.

Le romancier parle de la vieillesse, de la vie outragée, de la solitude avec cynisme, ironie, dérision et humour, autant de traits propres  à  son écriture. C’est un roman d’un réalisme cruel qui laisse cependant entrevoir une sensibilité délicate dans la relation de l’homme avec la femme et avec le paysage, celle de l’auteur qui est derrière son personnage. Il est conçu sur l’alternance des voix narratives, masculine et féminine, chacune avec son odyssée, sa vie désabusée, mais toutes les deux impitoyables dans la dénudation de leur cœur. 

On admire la capacité de Michel Ducobu d’imaginer une voix féminine plus âpre que celle de l’homme,  sa psychologie, sa vie brisée. Il glisse dans le texte quelques éléments discrets de sa vie, prêtés à ses personnages : le goût du paysage, les promenades en solitaire, la contemplation et la réflexion, le statut d’écrivain. Seul & Seule est un roman réaliste troublant, un récit fait d’introspection et d’aventures, d’une fine écriture.

Pierre Schroven, La merveille d’être là, poèmes, L’Arbre à parole, 2024, 70 pp., 13 €

Pierre Schroven, La merveille d’être là, poèmes, L’Arbre à parole, 2024, 70 pp., 13 €


C’est un véritable hymne à la joie, hymne à la vie que Pierre Schroven nous adresse en ces pages. Une intense jubilation d’être, d’être là, présent, tout simplement ; hymne à l’amour également, car l’un ne va pas sans l’autre. Un peu comme si l’amour était pour l’esprit, pour la vie spirituelle, l’équivalent du soleil pour la vie du monde.

Nous ne pouvons mieux faire que de l’écouter, de recevoir, et de participer. De longs raisonnements, ici, ne feraient qu’affaiblir le poids des paroles, des sensations, des images :

« Ressasser le poème/ À maintes reprises dans la bouche /  Le mastiquer en silence / Et le regard tourné vers un arbre / Devenir tout autre chose que soi-même / Se nouer à l’infini d’un temps / Dont le geste invisible et volant / Défie les évidences trompeuses du jour. »

Cette image de l’arbre, du regard qui s’y fixe, reviendra à différentes reprises. Et, si je me souviens bien, Yahveh ne dit-il pas à un prophète de prendre le livre et de le manger ?

Ainsi, à la page suivante :

« J’attends que le monde me donne des nouvelles / Que son arbre pousse en moi /  donne des fruits / Secoue le soleil de mes yeux / Et ouvre en mon être qui se croit achevé / une béance. »

En ces premiers vers, déjà, tout est dit, et ce qui suit en sera seulement la réalisation : le rapport du poète qui doit dire le monde, et le dire, le porter à connaître, pour le poète, s’est s’accomplir soi-même, combler ce vide intérieur. Le monde, le poète et le lecteur : un seul tout irradiant la parole.

Epinglons seulement dans ce qui suit :

« L’instant qui fait peau neuve –  Ecoutant respirer les arbres – Quelqu’un marchera aujourd’hui / refusera de dire son nom – La joie consiste d’abord à assumer / À se réjouir du réel tel qu’il est  –  Que je n’ai plus de temps à perdre / et que c’est le moment de me sentir vivant – Tout est miracle signe symbole – La beauté de la vie se tient prête / Se délecte des formes avenantes du jour – Et pour une raison inconnue / Balbutie en mon corps la grande folie d’aimer – Rien ne changera / Rien n’ira de soi … »

Le ton bien souvent est celui d’une joie violente, irradiante, à laquelle rien ne peut résister, comme la force d’un grand fleuve, d’un feu dévorant, et pour peu, on se croirait auprès de William Blake, et de ses « Chants de l’innocence et de l’expérience ».

« …une parole / Qui n’a de sens que dans la vérité des étoiles » « Je me plais en ce monde / J’aime tout » « Tout s’en va toujours plus loin / Marche dans sa paix » (et n’est-de pas là l’équivalent d’un vers de Victor Hugo, repris par Julien Green pour titre d’un de ses romans : « Chaque homme dans sa nuit / Marche vers sa lumière »

« Un grand besoin d’être et d’aimer »  « Il me reste peu de temps à m’aimer » «…le grand miracle d’être en vie »

Il me pardonnera, je l’espère, de m’être perché dans son arbre, pour y grappiller images et paroles, plutôt que de trop les commenter.

Car c’est un arbre de vie, et les fruits qu’il porte sont ceux de la poésie.

Patrick HELLIN, Terres levées, sept 2023, 73 pages, éditions Traversées, ISBN : 978-2-931077-06-1

Patrick HELLIN, Terres levées, sept 2023, 73 pages, éditions Traversées, ISBN : 978-2-931077-06-1


Itinérance entre espoir et désespérance où saigne le Verbe de papier :

Je survole mes déserts de papier

J’y pose une trace puis je m’enfuis

Le jour bientôt en efface le voile

Les vestiges ne vivent que la nuit

Ivresse de la solitude où luisent encore les plaies d’une enfance apparemment enfouie mais tragiquement présente.

Langue de druide, serrée, implacable, langue de poète qui parle aux miroirs, au gui, à la clarté mais aussi à l’obscur message des lunes :

J’abreuve mes lèvres

de rondeurs lumineuses

Et mes pensées nues s’éparpillent

dans un parfum d’infini

La parole, nécessaire mais insuffisante pour cicatriser le manque, se fait incantation onirique.

À la réflexion, l’ultime sentence de la quatrième de couverture me semble résumer parfaitement « le dedans et le dehors » de ce recueil prenant:  une poésie des confins et de la fin des choses, lucide et désenchantée mais puissamment vivante, à boire jusqu’à la lie du temps qui reste, l’amour comme seul onguent face à la mort. Beau !

Hellin laboure la glaise des mots, lève les terres où frissonnent encore des printemps en jachère, casse le gel de la syntaxe, lutte, s’enfonce, renaît au gré des ombres. Mais rien n’y fait, un vide sublime et mortifère se canalise autour de l’être : 

Le ciel est un creux que les mots ne peuvent combler

Et finalement, alors que l’on se met à espérer :

Tout chemin est chemin d’abîme

(…)

Les étoiles elles-mêmes

Abandonnent leurs lueurs

À l’immobile absence

Vraiment ?

En hommage à Guy Goffette, décédé le 28 mars 2024

La voilà donc ouverte la longue avenue
De bleu, cette route verlainienne vers les
Talus de grand soleil et les herbes menues
De tous les envers où tu marches désormais

Coincé entre ici et ailleurs – mais où ? – Guy Goffette est un poète au long cours qui marche la tempête du réel à grandes enjambées, comme un oiseau de défi dans le ressac des légendes. Amoureux des peintres et des livres, il se promène au gré des pages avec la nostalgie constante d’un retour aux illuminations du jadis. Mais il sait aussi qu’on a beau croire à l’ivresse des aventures promises, la vraie fascination commence toujours à deux doigts à peine du jardin d’enfance, à la lisière du village…

C’est par une soirée d’hiver genre Docteur Jivago que j’étais allé rendre visite à Guy Goffette. Belle entrée en matière pour retrouver un poète ! Il m’attendait occupé à classer les livres, à secouer des rayonnages de bibliothèque. La conversation s’entama par des biais étrangers à la chose littéraire, puisque d’emblée, en effet, Guy Goffette posait sa fonction créatrice sur un plan éloigné de l’image bucolique d’un artiste en retrait de la vie publique. Invité récemment à une rencontre internationale de poésie à Tel-Aviv, il subordonnait son éventuelle acceptation à la participation de poètes palestiniens ! Au-delà de cette manifestation de solidarité, l’auteur aime à mettre en exergue combien la poésie garde de force, elle qui continue à se publier dans des milieux fermés. Contestataire à sa manière, il refuse aussi les classements, les étiquettes : Exception faite de ma collaboration active à la revue « Triangle » (une revue publiée de façon artisanale par Guy Goffette lui-même et à laquelle participaient surtout des poètes lorrains et luxembourgeois), j’ai toujours été extérieur à tout groupe, à toute école.

Poète, Guy Goffette l’est depuis toujours. Essentiellement. Et derrière la facture des vers, c’est la musique, le style qui lui importent avant tout. Il a retenu la leçon du bon Verlaine auquel il a du reste consacré un essai envoûtant, Verlaine d’ardoise et de pluie. Cette volonté de s’assurer un style s’exprime – et c’est peu de le dire – dans son dernier ouvrage, un roman qui – pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître – n’est pas passé loin des grands prix littéraires français de la rentrée. Il est vrai que si, dans ce livre, l’intrigue tient une place importante (un jeune garçon est séduit par la Monette, une femme en marge de la communauté villageoise où s’inscrit l’histoire), il n’en reste pas moins que la forme a, c’est bien le moins, son mot à dire. Cela commence par le titre, Un été autour du cou, allusion claire à ces souvenirs douloureux que l’on traîne sa vie durant comme le boulet du prisonnier. Il faut entendre Guy Goffette commenter ce choix : le titre de mon manuscrit était « L’escalier du geai ». Ça me semblait un peu sibyllin, une mauvaise image poétique. Même un surréaliste n’aurait pas employé une figure aussi peu porteuse ! Plus avant, c’est la forme qui lui importe : J’aime trouver un style dans un livre ; quelque chose qui m’emporte, qui me bouleverse. Sur les dix mille livres que j’ai emportés à Paris, je m’aperçois qu’il n’y en a que quelques-uns que je relirai : Faulkner, Onetti… Pour qu’un livre dure, il faut qu’il soit traversé par une voix. Tout a déjà été dit, c’est donc dans la manière de dire que peut résider la nouveauté. La plupart des écrivains chez qui l’anecdote est forte, on ne les relit pas. Même chez Simenon, l’intrigue est importante, mais il y a d’abord chez lui une atmosphère, une voix. Il faut rappeler ce que disait Céline : Lorsqu’on trempe un bâton dans l’eau, on le voit cassé, pour le voir droit, il faut le casser d’abord. Et Paul Claudel, autre référence goffetienne, ajoutait de son côté : « J’emploie les mots de tout le monde et ce ne sont jamais les mêmes.« 

Étrange tout de même ce passage au roman que le poète méditait depuis longtemps. Cela dit, il n’est pas convaincu par la supériorité intrinsèque du genre auquel il reconnaît avant tout un intérêt « publicitaire » : le succès d’un roman se reporte sur les livres précédents, constate-t-il avec un certain fatalisme. Cela n’ôte rien aux nombreuses qualités d’Un été autour du cou dont une autre caractéristique réside dans l’allure autobiographique… Une illusion sans doute, puisque le héros, Simon, résulte d’une sorte d’amalgame : Ce n’est ni tout à fait moi ni tout à fait une autre. Il s’agit plutôt d’un mélange de plusieurs personnes réelles. La Monette, par contre, n’a jamais existé, mais j’ai le sentiment de l’avoir connue… Outre cet aspect personnel, le roman renvoie bien aux thèmes auxquels le poète lorrain avait habitué ses lecteurs au gré des recueils précédents : la frontière, le voyage, les autres poètes (évoqués au travers de nombreuses dilectures), les peintres… Je suis fasciné, s’exclame-t-il, par les collines, par les frontières – origine oblige. Il est vrai aussi que, comme il le précise, les poètes sont par « nature » des écrivains de la lisière : lisière de la langue, lisière de l’émotion.

On le constate, à lire ce qui précède, la prose ne paraît, pour Guy Goffette, qu’une sorte de paravent derrière lequel la poésie ne cesse jamais de murmurer. Le roman peut mentir, précise-t-il, mais en poésie, le mensonge paraît plus dangereux. Au contraire, on y renoue toujours avec une certaine authenticité. C’est que le tacatam délicieux des vers renvoie à celui du train de l’enfance. Il s’agit de retrouver au travers des mots toute cette atmosphère de ce qui existait quand on était enfant.

Publié chez Gallimard, Guy Goffette s’est rapproché de Paris où il vit la plupart du temps. Actuellement, il s’occupe d’une collection de poésie pour les jeunes. Dans cette fonction, il s’inscrit en faux contre la popoésie. Pour lui, il convient de proposer aux enfants la même chose qu’aux adultes en choisissant, bien sûr, des textes accessibles. C’est ainsi qu’il publie à l’usage des jeunes lecteurs des textes d’Aragon, d’Edmond Jabès ou ceux de poètes contemporains invités à choisir eux-mêmes dans leur œuvre.

En ce qui concerne ses projets, homme du voyage rêvé, Guy Goffette est toujours sur le départ. Il prépare notamment une traduction des œuvres du poète américain W. H. Auden à qui il compte en outre consacrer une monographie dans la collection « L’un et l’autre » chez Gallimard. Par ailleurs, un nouveau roman est déjà sur le métier. Gageons qu’il appartiendra lui aussi à l’armada des navires en quête des étoiles nouvelles.