Traversées, N°107, 2024, II 232 pages, 1numéro: 15€, abonnement à 3 numéros: 30€.


Comme le rappelle Xavier Bordes, dans l’édito, la revue Traversées se consacre régulièrement à mettre en valeur la tâche difficile de la traduction en poésie. On ne saurait se satisfaire d’une traduction automatique car « les connotations sont la saveur du mot, ce à quoi il fait penser dans la culture d’un peuple. Et c’est de ce tissu allusif que jouent les poètes pour inventer la réalité (le ton poétique) de leurs univers et faire ressentir cela à leur collectivité, lecteurs et lectrices .»  Il serait dommage de voir « se dissiper l’essence proprement humaine des langages » à cause d’une traduction inadéquate ou robotisée.

Ce qui importe, nous explique Xavier Bordes, « c’est l’ambiance, le climat psychologique, la façon de sentir, de voir, de comprendre, de ne pas comprendre que propose un écrit ou une oeuvre. » Pour le poète et traducteur qu’il est, poésie et traduction sont des activités complémentaires, songeant en cela à l’oeuvre de Joë Bousquet « Traduit du silence ». On ne pourrait trouver meilleure formule pour résumer l’essentiel de l’activité poétique. On traduit le silence, on traduit depuis lui.

Avant d’entreprendre la lecture des poèmes, j’ai songé à mon désarroi face à des textes en latin qu’il me fallait traduire pour un examen, sentant bien que le sens de la phrase pouvait basculer à cause d’une allusion propre à l’univers de l’auteur ou à la nature même de la langue et qu’une traduction trop littérale ou au contraire trop éloignée risquait de faire disparaître. Sur ce fil tendu, il fallait donc avancer avec précaution comme si la vie en dépendait.

De ces années d’études, je garde un goût pour la justesse, la précision dans le choix des mots et des images mais aussi, j’apprécie l’exercice mental de lire le texte dans une langue et puis de découvrir ce qu’il est devenu dans une autre. Même dans le cas où je ne dispose d’aucune compétence. L’exercice révèle toujours la beauté du geste de traduire. Cela correspond à l’émouvant vertige que l’on ressent en regardant du haut de la colline que l’on vient d’escalader, tous les écueils et dangers que l’on a réussis à éviter. Cet instant précis d’une traduction aboutie nous révèle les profondeurs du langage.Traduire, c’est de la haute voltige. 

Sans la traduction, aurais-je pu sentir ce sentiment de révolte, cette blessure qui me force à regarder la solitude, la détresse, le désespoir presque chronique qui frappe l’homme dans « Dead End Street » « La rue sans issue » de Ray Davis, ou dans « Caroline says » « Caroline dit » de Lou Reed ?

Existe-t-il donc autant de blessures qu’on ne peut soigner car on ne veut surtout pas en entendre parler?

« Prenez garde citoyens! » « ! Cuidense ciudadanos! « nous crie Indran Airthanayagam  dénonçant les conditions de vie de ceux à qui l’on arrache la langue, la culture et la dignité en même temps. Il y a ce très beau texte « La fête des fantômes » au quel on ne peut répondre car ce serait se résoudre à accepter l’inacceptable, s’acclimater à une situation de souffrance de l’autre.

Ton nom effacé surgit sur le bord de la route,
une route sans chemin ni véritable but,
sans le gaspillage de ce que tant de gens convoitent.

quelque chose de vide que l’on croit plein. 

Je reviens d’une fête de fantômes,
et aucun d’entre eux ne te ressemblait,
ils étaient tout de vengeance, de tristesse,
d’incompréhension, mais toi, tu es différente,
Il n’y a qu’une seule chose entre eux et entre toi,
qui n’ont qu’une seule chose en commun et où
ils se confondent par instant.
Et ce n’est pas vraiment une chose 

C’est une molécule d’ardeur et d’attention affable,
la chose vraiment commune entre les fantômes et toi: c’est moi »

La légèreté, la brièveté des courts poèmes de la poétesse Pirkko-Inkeri Tammen nous titillent avec délicatesse. On ne peut se satisfaire de l’ordinaire, la traduction transmet un désir de qualifier le quotidien, d’épurer le regard, la vision. Le message à transmettre est celui d’apprendre à regarder.

« Fine couche nuageuse
qui ne contenait pas une goutte de pluie
ne fait que passer. »

La poésie des autochtones d’Amérique ravive chez moi le désir de prendre le parti de tous les humains, là, ici et partout ailleurs sur la planète qui prônent une manière de vivre ne se basant pas sur le profit, le dépouillement de l’autre. Ils sont comme les témoins vivants d’un rêve, ils font exister l’espoir de sortir de l’impasse dans laquelle le monde capitaliste nous a plongé.  

Les poèmes dénoncent mais aussi proclament haut et fort qu’un autre monde existe, est possible. La traduction efface certaines frontières. 

Et puis l’on revient aux poèmes qui aiment, qui proposent un quotidien.  Parfois, le poème énonce ce à quoi la vie jamais ne nous prépare pas. Les mots nous tiennent debout, fixent un horizon. 

« La maison, les choses du quotidien,
le salon paisible
sous la lumière d’été
l’homme assis à table
qui parle joyeusement
le vêtement sur la chaise
mes mains sur la feuille de papier
le mot décédé
à côté du nom de mon fils.

 (Francesca Del Moro, traduit de l’italien par Irène Duboeuf) 

On découvre comment le monde las disparaît dans le brouillard, Il est des poètes qui passent d’une langue à l’autre, comme les oiseaux sautillent d’une branche à l’autre. 

Il est des langues qui me font prendre conscience de ce qui se perd dans les limbes lorsqu’on essaye de traduire. Une langue qu’il ne me faut pas traduire pour la comprendre, la sentir: la langue néerlandaise. Sa complexité raisonne comme une évidence. Il n’existe pas d’équivalence qui reprenne toutes les connotations, les sous-entendus de celle qui est ma langue paternelle.

Ce numéro invite son lecteur à mesurer, apprécier sous bien des aspects le travail de traduction. Il suppose bien des qualités aux traducteurs et poètes qui ne se limitent pas à de simples connaissances techniques, il suppose une vision humaniste du monde, une éthique, un savoir aimer. Il rappelle à qui veut l’entendre que l’on ne traduit pas du silence en passant forcément par les mots. Monique Voz et Pauline Le Roy choisissent parfois la peinture comme d’autres choisissent la musique. Tous les auteurs de ce numéro pointe un abîme, un seuil, un ciel, une franche, un horizon et il est merveilleux de pouvoir s’en émouvoir dans une langue, la langue poétique. 

Marilyne Berrtoncini, L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018, réédition 2024.

Marilyne Berrtoncini, L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras,  2018, réédition 2024, à l’occasion du centenaire d’Eduardo Chillida dont une oeuvre imaginaire initie l’écriture du recueil.


“Nous ne sommes pas guéris du jardin.” (Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil)

C’est ce jardin, refuge de l’enfance fort de notre conscience de la mort, que livre et reconquiert, en chaque poème, Marilyne Bertoncini, écrivant, comme sous la “finesse de paupière(s) en transparence”, cette suite de récits en rêve, entre la nuit, le jour, ou dans l’éclatante lumière de midi, dans le tremblement de tout ça qui passe s’efface, nous dit vivants. 

Les fragiles coquelicots, le “tilleul / tout vert et blond de miel”, les “effluves mauves” des jacinthes… “là où tremblent encore des ombres d’un vert tendre”, “dans l’éclaboussement parfumé du mimosa de (son) enfance”…

Là où souffle, un instant nous étreint, la présence de “(nos) beaux absents”.

Jardins aussi, la chambre du “phalène”, dans l’été brûlant, “derrière la paupière des persiennes”, et le “dôme” “déplo(yant) ses voiles de lumière”, “vibrant navire” porté par “le souffle” de la musique…

Jardins, refuges, la “grotte de jade” du “mûrier-platane” et la “Thébaïde minuscule” sous “l’aile estropiée d’un ange / mordue de rouille”, “se prépar(ant) à l’hiver”…

Jardin, jardin… les “Lilas / Lumineux      noyau / de la nuit”, “labyrinthe secret où se perd la mémoire en quête de soi-même”, et de l’absence visiteuse, douce autant que douloureuse, de Leyla.

Lilas, Leyla… ainsi la main de la poète, “inlassable noueuse”, “tiss(e-t-elle) les merveilles / du jardin perdu”. 

“Nageur    inconscient”, “poète-cueilleur d’ombre”…  elle “aborde aux grèves du silence” et “ourdi(t) les mots” pour “dévoiler” le monde, le sentir “palpiter”.

Un chant de fleurs et de lumière, tour à tour précieux et nu, qui se souvient, toujours, du rythme de l’alexandrin et en tisse d’infimes et infinies variations.

“Crépuscule inversé / la nuit s’évanouit / dans l’éclat du poème.”


Francine HAMELIN, LA MAISON DES OISEAUX, Poèsie, Préface de Barbara AUZOU, Z4-éditions


La préface de Barbara AUZOU, précieux et délicat message de bienvenue, est comme un sésame que l’on nous offre à l’entrée de ce temple élevé par Francine HAMELIN

 »La maison des oiseaux » c’est vraiment un très beau livre que l’on reçoit comme une parole avant tout d’une élégante douceur à l’oeil comme au toucher. On caresse ce gris bleuté au sein duquel naissent des arbres que l’on dirait de tendre albâtre rose pâle, ce merveilleux matériau où l’auteur sculpte comme elle respire la légèreté multiple toujours ascensionnelle du rêve. 

Sur l’illustration de couverture s’élèvent non pas des arbres aux oiseaux mais des arborescences d’oiseaux. On se croit devant les luxuriantes et immobiles stalagmites des grottes préhistoriques qui s’élèvent en silence, de toute beauté et pureté depuis des millions d’années. Souvenons-nous que l’auteur, à la fois peintre, poète et sculptrice sur albâtre, fait corps depuis toujours, en son beau pays le Canada, avec la beauté naturelle millénaire du monde. 

 Il y a la profondeur du vrai et du vivant dans l’art de Francine HAMELIN, une harmonie du microscopique comme du gigantesque ; cette artiste créative très originale côtoie l’infiniment secret de la roche d’albâtre, et de ce médium immortel elle fait surgir la vie qui s’y loge, et la transmet à son oeuvre …ad vitam aeternam. 

Pas de divagation désordonnée mais au contraire une élégance mathématique, une presque géométrie de la beauté, de celle que l’on retrouve au microscope et qui nous irradie. Chacune de ses œuvres peintes offre un kaléidoscope d’où l’imagination diffracte vers l’infini. Chez Francine Hamelin tout est pure, silencieuse et puissante ascension. Tout est vivante murmuration.Tout est reflet, regard, silence, caresse et harmonie. Un baume inattendu, une énergie, et à la fois un paisible partage : un miracle en ce monde agité !

« La maison des oiseaux » a une présence d’arbre en croissante harmonie ‘‘qui porte sur sa peau des voyages d’oiseaux’…loin du théâtre d’ombre, où s’agitent les fous »( p 17)

« La maison des oiseaux » c’est la vie au jour le jour, la vie en création, la vie toute entière en poésie…

« qu’elle soit de mots qu’elle soit de pierre
qu’elle soit d’écorce ou bien de peau
qu’elle soit de plume ou de pinceaux
chant du fleuve…couleur du vent (p 61)

« La maison des oiseaux » c’est toute la vie ouverte et créative de Francine Hamelin, une vie où rien n’est cloué au sol, puisque même

 »des arbres voyagent
sur la tête des caribous ( p 70)

Francine Hamelin n’a rien d’une mystique isolée dans la contemplation solitaire,   »le monde a les pieds pesants », elle nous invite donc à goûter à, l »infinie fractale de la poésie »(p 70)

Se plonger dans la contemplation des œuvres silencieuses de Francine Hamelin, lire ses mots, c’est goûter non pas à la communion religieuse, mais » à la table du matin, la tendresse de l’âme quotidienne …où s’apaise l’oiseau au cœur battant ( 20)

« La maison des oiseaux » c’est aussi l’amour vivant !

Clandestine
J’ai entendu la mer qui chantait dans ta voix
mon cœur a pris le large
et depuis
passagère de la belle éternité
je clandestine loin des horloges de l’éphémère
je clandestine sous l’aile d’un albatros
jusqu’aux îles de ton nom ( p 25)

                            ….  »un jour nous serons comme des arbres
au bord de la rivière où l’amour danse bleu
nos mains l’une à l’autre enracinées
nous écouterons les voix de la pierre et de l’eau
…et la vie à perte de vue… »
et nous serons des arbres heureux  »

C’est tout cela et bien plus encore « La maison des oiseaux » de Francine HAMELIN…Il suffit d’en franchir le seuil et voilà que la vie retrouve ses ailes…

Éric Chassefière, Le jardin est visage suivi de Dans l’invisible du chemin, préface d’Éric Barbier, 537ème Encres Vives, 32 pages, juillet 2024, 6,60€.


Cet ensemble de 50 poèmes pourrait se considérer comme un carnet de croquis où le poète note sur le vif les aspects divers et profonds qu’il découvre en contemplant un jardin. Éléments qui naturellement serviront à alimenter l’imaginaire, la pensée. Le répertoire lexical laisse entendre qu’il se dessine au-delà du jardin comme un portrait. Le jardin est visage, on s’y perd, on s’y retrouve et les forces qui s’en dégagent sont de nature semblable à celles qui se déploient dans cet autre jardin qu’est le poème. On porte en soi un jardin. 

« L’écriture est incessante métamorphose »

« j’écris pour qu’ailleurs naisse ce jardin »

Lignes de force, ombres et éclats de lumière, feuillages, déclinaisons colorées de formes surprenantes. Chemins invisibles qu’écrivent les racines, les voies d’eau souterraines, tellement d’effluves florales supportent discrètement et presque mystérieusement  les intentions du jardinier. Car derrière cette construction magique se cache son concepteur. Il appartient peut-être au lecteur d’en découvrir la force, grâce à ce que le jardin donne en croissant, en se modifiant au gré des saisons, en prenant la liberté de s’éloigner de la main qui l’a créé pour s’approprier des durées qui le dépassent. Notre questionnement de simple humain semble tellement dérisoire.

« on n’entend pas naître les mots
le poème n’est-il lui-même miroitement
dont chaque mot est apparition »

Comme la tourterelle, on ressent la nécessité absolue de s’abreuver à ses douceurs, de se nourrir à l’instar de la mouette de ses hauteurs brassées par le vent. La pluie advient, se mélange aux sèves, se glisse dans l’ombre, surgit dans un éclat. Lumineuse. Le temps cesse d’être déclinaisons de secondes, les heures deviennent élastiques, la nuit côtoie le jour sans plus lui reconnaître de limites coupantes et arbitraires.

« ce silence d’après le cri
c’est en lui que rêve la pénombre
dont la tourterelle a fait sa voix
le grand arbre dort dans les mots »

« sentir comme la nuit est proche du corps
comme parle loin le pas qui va sans rive »

« Soir tout à la clarté des bords
au joyeux morcellement de la lumière »

En lisant ces poèmes, il est difficile de ne pas songer aux autres poètes pour lesquels le jardin devient bien plus qu’une métaphore de l’amour partagé qu’il est parfois impossible d’accepter, de l’écriture poétique elle-même qui devrait dépasser, surpasser le poète. Il cesserait de se contempler dans un simple miroir. 

Le geste poétique d’Éric Chassefière dépasse la simple contemplation, la prise de conscience s’inscrit et prend racine dans la vie, ce qu’elle a d’éphémère, d’irrévocable. L’observation se doit d’être attentive, ouverte, sensible. L’écoute sincère et humble. 

« le regard posé sur le jardin
qui s’en fait la pensée
le poème jamais écrit
mémoire née de cette éternité »
(…)
s’éveiller à la vérité de soi
(…)
s’ouvrir au parfum de l’ombre
(…)
n’être que ce visage
du jardin souriant à la lumière »

Cécile A. HOLDBAN (et trente poètes), Machines, le Réalgar, mai 2024, 134 pages, 23€


La peintre-poète Cécile Holdban dessine (au lavis) une trentaine de « machines » – chacune légendée et reproduite – qu’elle propose à autant de camarades écrivains de prolonger-commenter d’un récit de leurs choix et façon. Ce que ces vingt-neuf hommes et une femme font (à la fois fantaisistement et scrupuleusement), « poursuivant » – comme elle le leur demandait – « par leurs mots ce que l’image de la machine leur soufflait« (p.8)

                         

L’unité d’inspiration et d’élaboration des trente images est forte et belle. Cécile Holdban, dans un utile et très bref avant-propos, nous précise : des machines créatrices, et non pas productrices. Un goût d’industrie ludique, qui remonte à l’enfance, et mêle exploration de rapports inventés au monde et déploiement d’une certaine force motrice onirique. Rapports inventés, qui « dérogent » certes au réel, mais souhaitent en retrouver l’élan fondateur même (« un état d’innocence face au mystère » – et un état bien vécu, un mystère bien réel !); force motrice, certes onirique (où il n’y a que des images, tirant substance les unes des autres, nées d’une inspiration se sachant sous influence, et d’une âme créatrice qui rêve des autres âmes et désire les faire rêver d’elle !), mais déterminante : une force qui « va » (à ses résultats), et qui, pour parler franchement, sait y aller. Cécile Holban est d’une virtuosité rare et d’une fécondité non-feinte, qui tout de suite nous fait parcourir avec respect et jubilation son atelier de l’imaginaire.

                             

L’expression « atelier de l’imaginaire », qui est la sienne, mérite de convenir. Imaginaire parce qu’une inlassable force de prendre formes est là, à la fois inquiétante (toute en hantises) et souveraine (qui décide d’elle-même) – comme une antichambre commune du sens et du réel, où leurs rôles respectifs vont encore se jouer. Atelier parce que trente artistes (plus une, elle !) sont ensemble au travail dans le lieu de ce livre, mais aussi parce qu’en Cécile Holdban elle-même, cela, littéralement, paraît grouiller de collaborateurs – devanciers, inspirateurs, prophètes – groupe de travail épuisant et posthume, comme sommé d’annoncer ce qu’elle exige d’eux, comme des idoles (en elle) au garde-à-vous (devant elle) ! Maîtres oeuvrant à présent en elle, et ouvriers aimés devenus, de gré ou de force, agents et éléments de ses machines.

Oui, machines : dispositifs à la fois dynamiques et stables (comme disait Canguilhem, le mouvement dans une machine ne l’empêche pas de retrouver périodiquement sa configuration, de repasser sûrement par les états que son fonctionnement vise à obtenir). Trente fois ici, « une machine à … ». Une, en effet : toute machine est une certaine disposition cohérente des parties qui la composent; à … parce que l’énergie qui la traverse est faite pour travailler, pour obtenir efficacement les résultats attendus d’elle. Une par l’élaboration ingénieuse qui mène à elle, opérante par l’astucieuse efficience qui provient d’elle. Bien distinctes : entre les machines non-poétiques (la brouette, le ventilateur, la catapulte, la boussole, le broyeur …), on ne se mélange, d’évidence, ni les structures, ni les finalités. Mais même les dispositifs poético-symboliques de Cécile Holdban méritent ce nom de machines, car chacune répond sans délai ni ambiguité aux deux questions liées : « quelle est la disposition de tes organes ? », « que résulte-t-il de ton action ? ». Même si bidimensionnalité et picturalité les réduisent à leur propre schéma coloré, ces machines poétiques « fonctionnent » : certes, le processus y est sans mouvement réel, sans mathématisation des lois qui l’organisent, sans frottements ni usure matériels, mais il y a, en chacune, une unité logique de ses forces, qui va ou vient causer ce qu’on attend (et garantit) d’elle (« suspendre le ciel », « ressasser l’écho », « comprendre les nuages », « repousser la marée », « poudrer les ailes » …). 

Bien sûr, aux amis littérateurs chargés du commentaire (de l’histoire savoureuse et baroque que ou qui, par eux, raconte la machine), la tâche requise est ardue. Parfois impossible (comme la machine à se soulever, à léviter, dont, p.93, hérite Serge Núňez Tolin, folle comme un pari de s’alléger de soi, devant cauchemardeusement lever l’engin de levage même), souvent délicate (comme la machine à relier les îles, dont souffre malicieusement, p. 109, Gilles Ortlieb : comment les joindre sans les désenclaver ? comment les quitter sans à l’inverse larguer leurs amarres ? comment voguer sur une mer qu’on aura dû, justement, assécher et faire se retirer pour les rejoindre ?), toujours paradoxale (comme la machine à fabriquer du temps : comment ne pas avoir aussitôt consommé le temps passé à en produire ?!!). Antoine Boisclair, chargé de la chose, l’énonce – comme on le lui demandait ! – poétiquement :

« Les adultes qui en font usage doivent être supervisés par les enfants. Consommés sans modération, les produits du temps sont hautement cancérigènes« , p.17).

                              

Parfois, ces machines travaillent sur la matière intérieure (celle des humeurs, des affects), c’est-à-dire se chargent de transfigurer directement le sentiment de la vie. La méthodique efficience de ces véritables engins sublimatoires porte alors, superbement, sur l’ennui (« à dégivrer »), l’angoisse, l’incompréhension, l’isolement ultime … Quatre brefs extraits, successivement, de Laurent Albarracin, Christian Viguié, Camille Loivier, Howard McCord le diront :

« Il ne faudrait pas croire que la machine à dégivrer l’ennui serait là pour autre chose et qu’elle serait allégorique de je ne sais quoi. Non. Elle est là pour elle-même. Elle se sauve de son propre ennui en le dégivrant, tout à fait comme si elle tirait des écharpes de couleur d’une grise habitude » (L.A., p.25, machine à dégivrer l’ennui)

 « C’était pendant la guerre (…) La neige s’était mise à tomber et masquait ce qu’il y avait autour de nous. Les premiers flocons que je recueillis dans mes mains s’évanouissaient en me livrant le nom des morts et de ceux qui ne survivraient pas. Petit à petit, j’appris à mieux les lire et découvris qu’ils désignaient aussi le nom de ceux que la faucheuse n’attraperait pas … » (C.V., p.64, machine à nommer la neige)

 « Quand on collait son oreille contre la terre (il n’y a pas que les coquillages dont les vides vibrent d’interférences) on entendait un craquèlement. Une fine rayure se libérait, se dessinait, se multipliait, l’avancée lente du trait comme un chemin bordé d’oublis, d’ombrages. On s’y reposait. De cette craquelure, coquille soulevée par une naissance au monde, une langue déchirait l’enveloppe fine qui nous enfermait dans le dedans du dedans, on s’éloignait du vide, on touchait aux choses palpitantes sous nos doigts. On n’aurait plus peur du vent, on courrait vers lui » (C.L., p.37, machine à dompter les signes) 

 « J’ai dénoué le néant avec mes doigts dans la nuit, en les pointant vers la fenêtre où se cache le monde, et en faisant briller les étoiles lointaines. Mais des ailes fondent sur moi des nuages et volent autour de mon visage. Je parle à un ange dans une langue que j’ignore, mais l’ange me répond clairement d’une voix pareille à une cloche au son parfait, et les syllabes sont aussi douces et serrées qu’un whisky avec une goutte de miel. Puis je ressens une vive douleur sur le côté, et l’ange soudain grimaçant brandit une dague ensanglantée, il hurle et bondit par ma fenêtre sans briser le verre. Je reste à saigner de la lumière par ma blessure, et dehors, de grands chênes soupirent dans un choeur en mineur un prélude à l’obscurité. Je saigne de la lumière jusqu’à l’aube » (H.McC. p.53, machine à annuler le néant)

Parfois, enfin, ce sont machines métapoétiques, permettant effets salutaires sur la vie poétique elle-même, comme les machines à démêler le poème (Gérard Purnelle, p.33), à broyer le noir … de l’érudition (Thierry Gillyboeuf, p.89), à zébrer le silence ( « Je ne sais plus quelle est cette fleur dont on dit qu’elle possède dix langues, cinq pétales et cinq sépales, mais qu’elle ne s’en sert pas », Jean-Baptiste Para, p. 81), ou même à faire hennir l’illumination du Verbe hors de sa Caverne (Jean Rouaud, p.65, dans la continuité de son étonnante « Splendeur escamotée de frère Cheval »). 

Toutes, décidément, Machines ingénieuses et fraternelles, qui visent à produire – non, comme leurs homologues pragmatico-physiques, à la place de l’homme, ou contre sa nature, mais – depuis la place qu’en lui-même le spectateur et liseur charmé voudra bien leur faire, et lui faisant retrouver la nature même de sa pensée (puisque construire est le plus sérieux des jeux, et comprendre est la plus belle et blanche des magies : transpercer de notre attention l’effigie d’une machine pour en sauver et bénir l’impact). 

Comme Tristan Hordé, partant, à pied, à 86 ans, marcher au fond de la mer (« sans le secours d’une machine, ce n’est plus nécessaire« , p.101), pour y arpenter ce monde sans nuages, oiseaux ni arbres, ce rêve qui n’a pas besoin de nous (« Rien de spectaculaire, la beauté ne l’est pas« ), en pantin noyé et serein, petit « moulin à aubes » (p.7) à l’abri désormais de tous les naufrages, et n’obéissant plus, là, qu’aux courants vrais, qui l’actionnent et le saluent.