Cathy GARCIA, Ailleurs simple, illustrations Jean-Louis MILLET. Éditions Nouveaux Délits, décembre 2012.

Dĕm. a lu et commenté pour vous :

 

  • Cathy GARCIA, Ailleurs simple, illustrations Jean-Louis MILLET. Éditions Nouveaux Délits, décembre 2012.

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«A tous les voyageurs mobiles ou immobiles» avec, de ses propres mots : «un peu de rêve, d’étrange et d’étranger même». Cathy Garcia signe avec Ailleurs simple un recueil de poèmes à siroter avec succulence, en vers libres et selon son rythme, en suivant ou non le fil anachronique des pages. La couverture couleur d’argile annonce si j’ose écrire, la couleur des textes, leurs paysages et leur style. On est en effet dans une poésie comme brute, animale, végétale, minérale, parcourue dans le sens inattendu du poil comme l’est souvent le contre-courant suivi par l’éditrice de la revue et du blog Nouveaux Délits. Une poésie sauvage.

Sans digue

Ni barrage

Torrents

Montés du ventre

Les chants

De terre et d’eau

Corps peints

Menez la danse

Tambours

Sauvages

On soulève et l’on heurte sur les chemins du désert et de terres rouges – «cuites au bleu de ciel» – des racines rebelles qui font lever le pied, le nez ; qui font s’arrêter, pour s’interroger, regarder. Le temps d’un arrêt d’instantané, transe montante.

L’animal

La boue

Les feux

Les transes

Pour repartir aussi vite. Pour

Marcher

Marcher sans fin

Rejoindre le départ

Le point de nulle part

Ensablé de beauté

La poésie de Cathy Garcia prend corps au sein même de la nature –ici ce sont des contrées africaines, les terres du sud que révèlent les mots et les images de cet Ailleurs simple, & l’invitation au voyage vaut le coup d’œil. On «panthère avec la mort» (pour reprendre cette belle construction verbale de l’auteur à retrouver dans Fugitive, son tout nouveau recueilà paraître c/o Cardère en mars 2014), on panthère avec la frousse et l’envie d’avancer au milieu d’une brousse sauvage où les félins passent, entre autres, et où la poésie s’aère au gré des déserts, des savanes, des feulements lancés ici et là. En tant que voyageur immobile le lecteur a cette impression que procure la force évocatrice des mots, a l’impression que les forces élémentaires et la faune et le végétal le touchent au corps et au cœur de son voyage. Des images passent comme des caravanes traçant et éclairant le désert, ainsi ce «soleil de chevrotine», comme des signes légendaires ainsi ce chien mangeur d’étoiles, l’homme des collines, ces carcasses /Os de lune… – dans ce grand poèmed’argileoù la nuit s’ancre/ Au port aride.

Des esprits aymaras

Soufflent doucement

Sur ses paupières.

Des esprits soufflent en cet Ailleurs simple, doucement sur les étendues d’or et rouges des poèmes…

 M©Dĕm.

Bernarde ROUSSEAUX, Dehors, l’ombre blanche… j’ai rêvé de Pina Bausch——-une analyse littéraire de Myriam van der Brempt

  • Bernarde ROUSSEAUX, Dehors, l’ombre blanche… j’ai rêvé de Pina Bausch, éd. de la Main Fleurie, coll. « L’Atelier du Maître Artisan », 2013, ISBN : 2-9600493-2-2.

Analyse littéraire

Rousseaux Bernarde

Pina Bausch

Pina Bausch

L’analyse de textes est une discipline rationnelle, qui porte sur le texte comme objet et s’efforce de livrer une description partageable de sa rencontre avec le lecteur. Organisation de l’espace graphique, linéarité (ou non) de l’écriture, choix des mots – et puis leur substance, leur famille, leur histoire, leur sens, leur agencement, leurs sonorités –, typographie, blancs, ponctuation, format, qualité du papier… Décrire les effets produits par toute cette alchimie : tel est le projet, que j’entreprends ici, d’analyser Dehors, l’ombre blanche… j’ai rêvé de Pina Bausch, premier roman de Bernarde Rousseaux.

Mais pourquoi donc suis-je poussée à commencer l’analyse en parlant de mon action sur ce livre ? Parce qu’en face d’un tel texte, elle perd son évidence et paraît entravée. Il me faut faire voir ce qui se passe, ce qui se trace, et pour cela parvenir à mettre le texte à distance, mais je m’y sens d’abord empêtrée : à décrire ce magma en fusion, que vais-je faire naître ? Et cela pourra-t-il s’appeler une analyse littéraire ? Si oui, la question inverse se pose : une fois tout déplié, trié, analysé, que restera-t-il de l’ombre blanche ? Qu’aurai-je rejoint de ce roman tel qu’il se présente ?

Ce qui est fascinant, c’est que tout est dans tout, sous la forme d’un continuum sans intervalle et sans visée, qui déstabilise le lecteur. Mais c’est sa faute, sans doute : il cherche, je cherche, en lisant, vers où la linéarité de la langue m’emmène, comment je peux empiler les informations pour construire l’édifice romanesque, quels sillons se tracent, s’entrecroisent, se répondent… Or, une telle lecture de Dehors, l’ombre blanche… m’essouffle, tandis que le sens m’échappe : je suis noyée d’éléments significatifs, mais je ne comprends rien ! Il faut lire autrement. Reprendre plus haut. Et constater que la marque la plus triviale et la plus constante de séquentialité d’un texte est ici absente : les pages ne sont pas numérotées… Accepter, donc, de s’y perdre. Éprouver, au détour d’une page, le désir, le rire, les larmes, la fureur de Louna, la détresse ou l’inquiétude de sa mère, la cruauté jalouse de la voisine, la douceur tranquille de la vieille dame… Et renoncer, comme lectrice, à mon poste d’observation, faute de pouvoir rester à distance.

Les pages de connivence entre Louna et sa sœur amènent le thème de la solitude de Louna, après le départ de son aînée. Mais le rire partagé, « plus tenace que l’écho. Justement… c’est comme si elle le portait en elle. Ça pouvait durer des jours et des semaines. Au point d’oublier le vide. De sentir une proximité enveloppante. Elle avait alors cette capacité d’être seule, de parler aux choses, de les figurer, de les défigurer avec bonheur. » Voilà d’où part la continuité de cet univers romanesque : de cette qualité particulière de la solitude de Louna, qui efface les limites entre son monde intérieur et le monde extérieur, entre les gens et les choses, entre le passé et le présent, le réel et le rêve.

Ce qui la rend toutefois si déroutante pour le lecteur, c’est qu’elle n’est à aucun moment annoncée ni expliquée. Il y est lui-même plongé, en abyme. Exemple : « Chaque midi Louna mange ses tartines sur le banc de pierre. Elle regarde sa mère en mangeant… et le livre. Déposé là par habitude. Le livre et les tartines. Un rituel. Du pain et des mots. Tu penses à quoi m’man ? La mère répond toujours : Rien, à rien. Elle repique les céleris. […] » Elles sont toutes deux dans le jardin, mais dans quelle temporalité s’inscrit ce « chaque midi » ? On ne mange pas dehors en toute saison dans la Thiérache, la mère de Louna ne jardine peut-être pas tous les jours, fille et mère n’échangent vraisemblablement pas chaque midi, en boucle, les deux mêmes répliques, même si la mère répond toujours la même chose… C’est une sensation de « chaque midi » qui émane de cette scène, avec son mélange de sécurité familière pour l’enfant – sa mère toute proche, ses tartines, le banc du jardin – et de disponibilité créatrice, du coup, dans l’esprit de Louna, car on peut lire ceci, juste après : « Louna dans sa tête arrange le jardin. Elle le pense autrement. Par couleurs, par espèces. Tous les camaïeux de rouge, tous les camaïeux de vert. Le jardin est en manque de bleus. Faudra assortir les pervenches avec les débris d’ardoise. Sous les feuillus, l’ombre dissout les bleus dans les verts. La voisine… précisément… la dernière fois… elle avait une robe bleu ardoise. »

Et puis, sans transition – à peine un interligne double, espace blanc qui n’a pas de nom –, la scène est à l’école : « La classe est vide. Les parents s’en sont allés avec les enfants. Avec les bulletins et les enfants. Ils marchent dans la rue en regardant les bulletins. Distraitement. Ils examinent les autres parents. La mère de Louna n’est pas venue. […] elle ne vient jamais à la distribution des bulletins. » Et Louna s’attarde dans le corridor de l’école, danse sur le carrelage noir et blanc, bavarde avec l’institutrice. Pur souvenir de la fillette, toujours assise sur son banc de pierre ? Impossible : comment se serait-elle trouvée à la fois dans la rue avec les parents et dans le couloir avec la maîtresse ? Scène réelle, alors, et de saison en cette fin de juin ? Mais les propos de Louna n’ont rien de réaliste. Ils sont inspirés par sa danse sur les carreaux du couloir, avec la lumière entrant par les fenêtres, l’air de flûte joué par sa sœur et convoqué par elle en cet instant, le rouge ondulant du pantalon de la maîtresse… Celle-ci l’accueille, mais ne comprend pas : « Joli… joli ton poème. » – elle n’a perçu que la rime, peut-être fortuite – « Tu fais ça souvent… de la poésie ? » Le lecteur n’est pas plus avancé que l’institutrice, à vrai dire : qu’est-ce qui est réel, dans tout cela ? Et où se passe l’essentiel ?

Au long des pages, la même continuité pleine sature la lecture. A tel autre moment, par exemple, ce qui attire Louna dehors, la nuit du 24 juin, est-ce Ward, le sculpteur, qui a éveillé son désir ? Ou la fête de la Saint-Jean, sur la place du village ? Ou la chaleur de cette fin de juin, étouffante à l’intérieur ? Ou l’odeur entêtante du tilleul en fleurs ? Nulle intention de la jeune fille, nulle préméditation de son itinéraire, nulle préférence pour la rencontre avec Ward ou pour celle avec le tilleul de Hollande. Pas de repère pour le lecteur. L’histoire ne va nulle part. Plus précisément, personne ne sait où elle va. Les émotions et les pensées traversent les personnages, têtes et corps, sans cause identifiée. Elles colorent les scènes, puis s’y dissolvent, se transforment. Elles ne laissent pas de trace lisible, elles ne construisent pas de sens.

En manque de balises, l’attention du lecteur s’attache aussi à l’espace graphique. Usage choisi des blancs, fréquence des retours à la ligne, abondance des points de suspension, des phrases averbales ou inachevées, des mots isolés, grandes marges blanches du côté de la reliure. Et puis, il y a ces petits carrés ou rectangles grisés qui ponctuent certaines phrases, remplaçant leur point final. Ils glissent une ombre légère dans les lignes de texte. Peut-être y rappellent-ils la respiration des personnages, dont les prises de parole s’inaugurent d’une majuscule sur le même fond grisé ? De plus, entrecoupant le flux des phrases, ils nous privent de la rassurante impression – illusoire, ici, nous l’avons dit – de suivre un fil, tandis qu’ils introduisent une répartition visuelle régulière et continue des mots dans ces phrases, en limitant fortement les variations d’espacement. Le rythme de lecture ainsi instauré renforce le sentiment d’un continuum, où, disais-je en commençant, tout est dans tout. Et la maîtresse d’école a raison : nous ne sommes pas loin de la prose poétique.

Dehors, l’ombre blanche… j’ai rêvé de Pina Bausch est un roman, pourtant. La mention figure en toutes lettres sur la couverture : intention explicite de l’auteur. C’est l’histoire de Louna, qui rêve de devenir danseuse à Wuppertal, le fief de Pina Bausch, la grande dame de la danse-théâtre. Cela se passe dans la Thiérache, cette région frontalière de Belgique et de France dont les brumes et brouillards familiers permettent de convoquer, dehors, l’ombre blanche… Voilà pour expliquer le titre – mais pourquoi ai-je le sentiment tenace que, dans ce titre, c’est Bernarde Rousseaux qui dit « je » ? « … j’ai rêvé de Pina Bausch » et ce livre est sorti de l’ombre blanche.

Celle qui rêve le plus, dans ce roman, c’est assurément Louna, « ma Louna perdue dans les nuages », « mon Pierrot lunaire », dit sa mère, l’enfant sauvage qui fait peur à certains, celle qui peut se tenir seule, immobile, silencieuse dans l’ombre du tilleul de Hollande ou clamant son récit du vent du haut du clocher de l’église. Elle rêve bien de devenir danseuse et de rejoindre l’école de Pina Bausch, à Wuppertal. Mais elle ne dit pas je. Le roman parle d’elle en troisième personne : Louna, c’est elle.

Elle dira je, finalement. Plutôt, quand ce je arrive pour la première fois dans le texte (si je ne me trompe), elle le pense. Elle vient de danser, presque nue sur le béton de la cour, derrière la maison, « Pour fêter l’enfant à venir ! » de sa sœur enceinte. Son père l’a surprise et il désapprouve – surtout la nudité troublante, mais aussi la danse échevelée de sa fille. « Au fond d’elle-même… elle pense : Je ne suis pas celle qui n’existe pas. Irréelle. Mon corps danse pour moi. Sans compromis. Il supporte le futur. » Ainsi, quand Louna dit je, elle sort du rêve au contraire, pour inscrire son projet de danse dans le réel et dans son avenir. A partir de là, plus tard, elle pourra dire en face, à son père qui veut l’envoyer apprendre l’anglais à Londres : « Moi, je veux être danseuse… » et « Je n’veux pas partir. Je veux apprendre l’allemand pour danser à Wuppertal. » Et puis, plus tard encore, dansant sur le tarmac de la cour de l’école, elle se dira « Si ton père te voyait ? » et lui répondra en pensée « Moi… Louna, je n’ai pas peur. Je lui répondrai : […] »

Que lui répondra-t-elle ? Ceci : « La folie de la danse est à l’intérieur. Elle part du corps, passe par l’esprit… revient au corps. L’esprit se débride mais mon corps le retient. Il écrit sous ma peau, l’écriture de mes premiers jours. Je suis née… je suis née… » L’écriture est métaphore de la danse… Louna peut à présent dire son désir devenu conscient : être danseuse. C’est une naissance à soi-même. Louna naît à la danse, elle peut désormais dire et écrire son désir, le faire exister par la parole, lui donner vie en l’inscrivant dans sa danse. Ou alors, c’est le contraire ? Depuis toujours, Louna danse. Sur les carreaux noirs et blancs du corridor de l’école, en descendant l’escalier du clocher de l’église, « à petits pas de loup » mimant le pas de la vieille dame du presbytère… Sa danse écrit depuis toujours son désir, le trace dans l’espace, lui donne corps. La danse, là-bas dehors, dans l’ombre blanche, ou alors dans Dehors, l’ombre blanche, est métaphore de l’écriture. Pour Bernarde Rousseaux, rêvant de Pina Bausch. Et née, avec ce premier roman, à l’écriture.

Ce moment de naissance vécu par Louna arrive vers les deux tiers du roman. S’il nous livre, aussi bien et en abyme, la naissance de l’écrivain, voici qu’il nous faut tout relire…

Ce roman est l’histoire d’une recherche. Celle de la danse, par Louna. Celle de Ward, le sculpteur. Des recherches créatrices, d’artistes. Celle de la romancière, sous nos yeux de lectrice. Et puis celle de la mère – « La mère aime être dans le secret de la genèse d’une création. » –, et peut-être même celle du père : créatrices aussi, elles cherchent à mettre au monde l’enfant.

Louna sera-t-elle peintre, à partir des couleurs du jardin ? Sera-t-elle musicienne : rumeurs de la cloche, bougonnement de l’orgue, grincement de la grille et résonance des abat-sons ? Sera-t-elle sculpteure, comme Ward, à partir des cailloux du sentier ? A chaque page, tous les sens sont convoqués, et le corps entier de Louna comme du lecteur, dans cette recherche qui naît sous la plume de Bernarde Rousseaux.

Le moment de dire je, celui de la naissance à la parole et à l’écriture, se remarque particulièrement dans le texte. Il arrive au moment où Louna a décidé d’aller trouver son père pour refuser le projet qu’il veut lui imposer et affirmer son propre désir. Le passage se détache de ce qui le précède par un grand intervalle blanc, ponctué de trois astérisques, et il résonne comme un avertissement au lecteur et une déclaration d’intention : « Ce qui va suivre est éprouvant. Reste peut-être un fond de légèreté. L’épreuve risquée de la parole et de l’écriture des mots énoncés à partir de soi-même. Louna cherche à transmuer le père… en ange. A le mettre en demeure. Au-delà du point de discordance. L’initiative est obsédante : féministe… progressiste… culturaliste… anarchiste. » Le projet d’écriture du roman, dans son audace peut-être encore un peu inconsciente et dans son engagement, peut s’éclairer à partir de là. Une fois encore, il nous faut tout relire…

Depuis la première page, que nous avions lue sans bien comprendre. C’est une fable de naissance au langage qui ouvre le livre. « sans nom propre. » : tels sont les premiers mots du texte, tout en minuscules. S’ensuit l’histoire de l’« enfant qui sent la terre » et qui mange la terre « comme les mots qu’elle mélangeait avant de les faire glisser dans le silence ». On est avant la naissance du je. C’est le temps de l’orphelinage, vous rencontrerez ce mot-là plus loin dans le texte. Le désir de la parole est déjà dans le corps de l’enfant, mais « elle ne savait pas que c’était le commencement de tout. » Lisez ou relisez cette page, et puis entrez par là dans l’écriture de Bernarde Rousseaux, en son nom propre…

©Myriam van der Brempt

Romaniste et Docteure en philosophie

David Foenkinos -La tête de l’emploi– J’ai lu .———-Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • David FoenkinosLa tête de l’emploi– J’ai lu (13,50 € – 286 pages).

Le titre « La tête de l’emploi » interpelle, il laisse deviner des complications professionnelles pour le héros et touche à un sujet d’actualité épineux.

Si certains accordent du crédit à l’horoscope, David Foenkinos reste attaché à certains prénoms. Mais qui est ce narrateur qui devient le roi de « la plantade », des déboires en cascades ? Un certain Bernard, la cinquantaine marié à une Nathalie (et on pense à la femme irrésistible de La délicatesse), occasion de nous démontrer que le prénom peut déterminer un destin. Que peut-il conférer pour l’auteur ?

Pas facile de s’appeler Bernard comme Madoff, pour un banquier, car on risque d’être pris pour un escroc. Bernard, un prénom loin d’être « un prénom gagnant », à la « dimension sournoise » avec lequel il n’allait pas « révolutionner l’humanité ».

Le roman s’ouvre sur une question existentielle, le protagoniste s’interrogeant sur sa présence sur terre. Était-il désiré ou non ? Pourquoi est-il enfant unique ?

On entre vite en empathie avec ce « Tanguy » d’un nouvel ordre, qui se sentait devenir « un homme sans traces » à vivre avec ses parents, de véritables « talibans de l’exactitude » et « patinophiles »1. Pour eux, Bernard redevient l’adolescent à qui il faut rappeler de se « brosser les dents ». Ce qui explique qu’il se sente infériorisé par leur jugement. Attitude rappelant cette réflexion de Khalil Gibran sur les enfants : « Bien qu’ils vivent avec vous, ils ne vous appartiennent pas ».

Bernard brosse son autoportrait sans complaisance, décrit ses débuts dans les « années fric » et nous confie ce maelström intérieur qui le ronge, un vrai « chaos ».

Au travers du protagoniste, David Foenkinos radiographie le monde du travail, les compressions du personnel, les restructurations et souligne le malaise croissant dû à une déshumanisation des services, le harcèlement moral conduisant au burn out. On se demande alors en quoi « Les prochains mois allaient bouleverser » sa vie, comme le narrateur nous l’annonce. Il vit très mal le départ de sa fille, Alice, à l’étranger.

En revisitant son enfance, Bernard croque le portrait de ses parents, nous contant leur rencontre, ce qui met en évidence sa carence affective. Il revient sur la sienne, évoquant ce fameux « baiser référence », qui rappelle celui de La délicatesse.

Mais son couple se délite et c’est d’abord à l’hôtel qu’il va trouver refuge. Cette « turbulence passagère », cette « séparation temporaire » ne seraient-elles pas la chronique annoncée d’une rupture définitive ? Bernard manifeste le souci de comprendre pourquoi il en est arrivé là, en analysant par le détail son comportement, ses gestes, ses formulations, se livrant à « l’autopsie de son échec ». Quant à ses amis, il fait l’amère constatation qu’ils n’en sont pas, juste « des amitiés de confort ». Cet homme à la dérive a quelque chose de pathétique qui suscite la compassion. Le malheur appellerait-il le malheur ? N’aurait-il pas droit au bonheur ?

Ce roman en trois actes se lit comme une pièce de théâtre. On imagine aisément Bernard, écoutant aux portes la conversation de ses parents ou celle d’Alice.

Des scènes cocasses ponctuent le récit, telles que les chutes. Notre M. Catastrophe manquerait-il d’équilibre ? Son face à face dans le miroir. Ou encore Alice, escortée par ses grands-parents quand elle se rend aux toilettes. Skype qui confond le père, reclus « dans le mausolée » de sa jeunesse alors qu’il prétendait être à Poitiers. On visualise ce père caricaturé en « intrépide chasseurs d’images », scotché à sa télé.

Les divers rebondissements (la confession de Martine à son fils, le repas dans le restaurant indien) donnent du rythme, ainsi que l’irruption inopinée d’un des protagonistes au mauvais moment : « un invité en forme de projectile ». Sans compter les pulsions de rage, d’humiliation de Bernard. C’est aussi le choc pour le père quand il découvre dans la quincaillerie où son fils Bernard travaille « l’adjonction d’un rayon érotique », ce qui fit sombrer le repas « dans un naufrage ».

Les caprices du destin (qui « s’acharne ») ne cesseront de contrarier les protagonistes (Bernard passant la nuit sur le trottoir, anesthésié par sa découverte). Attendrissant le duo mère/fils qui veut à tout prix recaser son fils, lui donne des leçons de séduction et qui voit en lui « un trésor d’humanité ». Émouvant d’être témoin de leurs câlinades. Une pléthore d’adjectifs émaillent le roman, traduisant les états d’âme des protagonistes qui sont tour à tour : « figé, fragile, tétanisé, pathétique, lucide, pestiféré, gentil, serviable, inquiet, insaisissable, intrigué, consterné, flottant, fébrile, désarçonné, déstabilisé, incrédule, silencieux ».

Dans ce roman, David Foenkinos tisse ensemble les thèmes qui jalonnent son œuvre : la lassitude, l’érosion du couple, l’amour et le désamour, l’adultère, la séparation, la solitude, les relations parents/enfants, parfois conflictuelles, et le fossé générationnel. S’y greffent la perte de son emploi, le parcours du combattant pour en décrocher un autre à 50 ans et les dégâts collatéraux pour l’entourage. L’auteur nous touche dans sa propension à s’insérer dans la peau et surtout dans la tête de ses personnages en manque de reconnaissance, d’amour ou « répudié » comme Sylvie.

L’auteur sait nous tenir en haleine (La surprise de Sylvie), relancer le suspense : « Ce n’était que le début ». Il renoue avec cette alchimie du grave et du léger, du drame et de l’espérance. On guette le moment où Bernard, un anti héros de la trempe de Markus (in La délicatesse) nous confiera : « Je vais mieux »2. Sa fille Alice, « divine d’enthousiasme » ne lui a-t-elle pas appris à positiver ?

L’éclat de rire de Bernard qui clôt le roman serait-il le signe de sa résilience réussie ?

Le plus, la cerise sur le gâteau pour les aficionados, c’est le côté ludique à débusquer les mots fétiches dont David Foenkinos a truffé son roman (cheveux, cravate, suisse, polonais, abricot, la langue allemande : « langue érotique » se plaît à rappeler l’auteur). Le sceau de l’auteur , ce sont aussi les notes de bas de pages : « Ma vie quotidienne est une analyse » ; les formules insolites : « ma carrière se retrouvait sur le paillasson de mon ambition », « une potion de cyclothymie », « cicatriser par le silence », « Je suis entré dans sa vie par la chute », drôles : « l’énergie du désespoir », « Nous eûmes le vin tragique », « un voile de politesse », «Elle l’aimait comme elle ne m’aimait pas », délicieuses : « Il est plus facile de désapprendre que d’apprendre. », qu’on aime retweeter : « Partager une convivialité liquide ».

En nous relatant les tribulations d’un loser attachant, cet humilié affectif, « irradiant de normalité », sur fond de crise financière, David Foenkinos signe un roman, divertissant, ancré dans le réel, plein d’esprit, irrigué d’humour. Ce mélange de situations farcesques et de dialogues savoureux forme un cocktail digne d’un vaudeville de Wodehouse. Si Bernard pense que « Nous ne serons jamais rassasiés en amour », les livres de l’auteur nous mettront toujours en appétit.

« Foenkinos » reste synonyme de délicatesse, de tendresse et de fantaisie.

1 « Obsédés par les patins », ils font « une utilisation abusive des patins ».

2 Titre du roman précédent de David Foenkinos (Gallimard).

©Nadine Doyen

Le cycle des destins – Aylin et Siam – Éric Simard – Syros – Octobre 2013. ==== Par Cathy Garcia

  • Le cycle des destins – Aylin et Siam – Éric Simard – Syros – Octobre 2013 – 298 pages, 15,90 €

indexVoici un bien beau roman futuriste. L’histoire prend place en 2132 dans un Paris d’après la Grande Catastrophe : un tremblement de terre a ravagé la France en 2123 et un tsunami a englouti Paris. N’en demeurent émergés que le haut des bâtiments les plus élevés ainsi que deux collines : Montmartre et le Mont Valérien qui sont devenus des îles. Les survivants se sont organisés depuis, en communautés séparées, sans grand contact entres elles, chacune devant se protéger des pillards qui viennent en bateaux de la périphérie. D’autres dangers rôdent aussi comme les grandes créatures ailées de la Tour Carnasse (ancienne Montparnasse), sans doute échappées de laboratoires où elles auraient été créées et les grands requins blancs qui sont venus peupler les eaux à certains endroits.

Sur la Tour Eiffel, rebaptisée la Tour des Elfes, vivent les enfants de Dyoun, qui ressemblent à des enfants d’une douzaine d’années, tous des garçons à l’apparence identique, dotés de facultés hors du commun, qui les lient aux dauphins. Ils peuvent nager, plonger et demeurer comme eux sous l’eau bien plus longtemps que les humains. Organisés en plusieurs clans reconnaissables à des coiffures et des tatouages de couleurs différentes, ils vivent de pêche et du troc d’objets qu’ils remontent des ruines de l’ancien Paris. Ils les troquent notamment avec les habitants du Mont Valérien. Ces derniers les tiennent cependant à distance, car suite à la mort de l’un d’eux après avoir transporté un enfant de Dyoun sur son dos, ils pensent que leur contact est toxique pour les humains.

C’est dans ce village du Mont Valérien que vit Aylin, qui a perdu toute sa famille dans la Grande Catastrophe, alors qu’elle avait à peine 4 ans. Elle n’en garde que quelques souvenirs très flous. Le jour où Siam, un enfant de Dyoun, vient dans sa classe pour y troquer un objet, il aperçoit sur la trousse d’Aylin le dessin d’un dauphin et d’un murex. Les murex sont des coquillages très importants pour les enfants de Dyoun. Aylin, fascinée par ce garçon et voyant l’intérêt qu’il porte à sa trousse, la lui donne sans écouter les avertissements de Sourya, l’enseignante. Elle découvrira un peu plus tard le murex que l’enfant de Dyoun a déposé en échange au pied de sa table. Punie pour sa désobéissance au règlement qui interdit les contacts non autorisés avec les enfants de Dyoun, elle se retrouve en isolement dans une cellule, mais trouvant le moyen d’en échapper en descellant quelques pierres, elle découvrira alors un des pouvoirs du murex. Il lui permet de communiquer à distance avec Siam. Quand Sourya découvrira un peu plus tard ce coquillage entre les mains d’Aylin, elle lui confisquera puis le jettera dans une marmite d’eau bouillante. Aussitôt, elle sera prise d’un violent malaise et sombrera dans le coma.

C’est ainsi que pour sauver la vie de Sourya, Aylin, considérée comme la coupable, devra se rendre sur la Tour des Elfes et y demeurer jusqu’à ce que les murex acceptent de guérir son enseignante. Commence alors une palpitante aventure qui transformera pour toujours la vie d’Aylin. Non seulement elle découvrira qui sont les enfants de Dyoun, mais elle retrouvera également sa propre histoire et la raison pour laquelle son destin et celui de Siam sont liés.

Une histoire vraiment très originale, aux accents écologiques, pleine d’iode et de rebondissements et puis un roman critique aussi vis-à-vis du goût du pouvoir et de la manipulation, qui met en exergue les valeurs du courage, de la droiture, de la tolérance et de l’amitié. C’est également une belle histoire d’amour entre deux jeunes adolescents que tout semblait séparer et une façon absolument inédite de visiter Paris.

©Cathy Garcia

indexÉric Simard est né en 1962 à Joigny, dans la vallée de l’Yonne. Adolescent, il a voulu être basketteur professionnel. Il a finalement intégré une école : l’INSA de Lyon. A 23 ans, il a obtenu un diplôme d’ingénieur biochimiste que je n’ai jamais utilisé. Il a éprouvé le besoin de rejeter le monde froid de la science… et il l’a fait. Il a voyagé pendant quelques temps, puis il a travaillé pendant quatre ans comme intervenant dans les maisons d’arrêt de Fleury-Mérogis. A la même époque, sa rencontre avec Démosthène Davvetas, un poète grec, a orienté sa vie vers la littérature. Après avoir travaillé 2 ans en librairie, il est parti en Bretagne pour écrire sur le monde celte… et n’en est pas revenu ! En 1997, il crée la série télévisée Kandelya, diffusée sur des chaînes allemandes, française et scandinave (contes fantastiques destinés à un public de 3 – 7 ans). Depuis 1998, il publie régulièrement des histoires et des romans. Il vit actuellement entre Saint-Malo et le Mont-Saint-Michel.

Bibliographie :

Les passagers de l’orme, Magnard Jeunesse, 1998, roman
La maison de l’inventeur, Épigones, 1999, roman
La poudre de perroquet, Père Castor Flammarion, 1999, roman
Le feu, Magnard Jeunesse, 1999, roman (Série : Le Souffle de la Pierre d’Irlande)
Mystère et peau de banane, Magnard Jeunesse, 2000, roman (Série : Les mystères d’Arthur et Léa)
Le secret du tatouage, Père Castor Flammarion, 2000, roman
On a volé mon vélo, Syros Jeunesse, 2000, roman
Jimmy la terreur, Fleurus-Mame, 2000, roman
Le chant sacré des baleines, Magnard Jeunesse, 2001, roman
Je te sauverai, Magnard Jeunesse, 2001, roman
Qui veut un bisou ?, Bayard Jeunesse, 2001, album
Clarisse, Mango Jeunesse, 2001, nouvelle
Mystère et boule de gomme, Magnard Jeunesse, 2002, roman (Série : Les mystères d’Arthur et Léa)
Pinpin et son ami le soleil, Bayard Jeunesse, 2003, album
L’Oracle d’Égypte, Mango Jeunesse, 2003, roman
Le Papillon, Glénat, 2003, roman
Tricher n’est pas jouer, Magnard Jeunesse, 2003, roman
Mystère et gueule de loup, Magnard Jeunesse, 2004, roman (Série : Les mystères d’Arthur et Léa)
L’air, Magnard Jeunesse, 2004, roman (Série : Le Souffle de la Pierre d’Irlande )
Sohane l’insoumise, Mango Jeunesse, 2005, roman
Le sortilège des fourmis, Magnard Jeunesse, 2006, roman
Les soldats qui ne voulaient plus se faire la guerre, OSKAR Jeunesse, 2006, roman
La femme noire qui refusa de se soumettre – Rosa Parks, OSKAR Jeunesse, 2006, roman
Marie-Antoinette à fleur de peau, OSKAR Jeunesse, 2006, roman
La terre, Magnard Jeunesse, 2007, roman (Série : Le Souffle de la Pierre d’Irlande)
Rosa Parks. La femme qui a changé l’Amérique – biographie, OSKAR Jeunesse, 2007, roman
Lettre au Président du Monde – Les droits de l’enfant, OSKAR Jeunesse, 2007, roman
Ma chambre océan, OSKAR Jeunesse, 2007, album audio
Cinq heures pour le sauver – Pékin : une médaille d’or pour le Tibet ?, OSKAR Jeunesse, 2008, roman
Écoute, la Terre te parle, OSKAR Jeunesse, 2008, roman
La malédiction des petites racailles, OSKAR Jeunesse, 2008, roman
L’eau, Magnard Jeunesse, 2008, roman (Série : Le Souffle de la Pierre d’Irlande)
Va-t-en mauvais esprit, OSKAR Jeunesse, 2009, roman
L’arche des derniers jours, Syros Jeunesse, 2009, roman
L’enfaon, Mini Syros Jeunesse, 2010, roman
Robot mais pas trop, Mini Syros Jeunesse, 2010, roman
Les aigles de pluie, Mini Syros Jeunesse, 2011, roman
Le crayon qui voulait voir la mer, OSKAR Jeunesse, 2011, album
Le brouillard, Magnard Jeunesse, 2012, roman (Série : Le Souffle de la Pierre d’Irlande)
Les larmes d’Ithaque, OSKAR Jeunesse, 2012, roman
Trop fort, Tony, OSKAR Jeunesse, 2012, roman

Philippe Besson – La maison atlantique – roman – Julliard.==Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • Philippe BessonLa maison atlantique – roman – Julliard ; (217 pages- 19€).

C’est dans ce décor à la Hopper de la couverture que Philippe Besson plante sa maison atlantique, aux volets bleus. De là on voit la mer, la plage.

Le narrateur, orphelin, hanté par les fantômes de ses disparus, nous ouvre les portes de « Stella Maris» dont il évoque l’historique. Pour l’auteur: « Les lieux sont aussi des liens et ils sont notre mémoire » et « C’est là que tout s’est noué puis dénoué ».

Dès la première page, l’ambiance est posée dans ce huis clos chargé de « trop de mauvais souvenirs », avec en fond sonore, « l’écho sinistre » de la voix de Rufus Wainwright. Se retrouver dans ce « sanctuaire » de son enfance ravive l’indicible douleur de l’absence, du manque de la mère. Le narrateur remonte à l’année de ses 18 ans, de l’obtention du bac, et la tentative de réconciliation avec son père, lors de son séjour de juillet. Alors que ses copains s’adonnent au farniente, lui est acculé à cohabiter avec ce père, prédateur, qui lui est presqu’un étranger. Dans ce face à face père/fils, tout revient en boomerang, leurs hostilités, leurs affrontements : le fils reprochant son égoïsme, sa défection, les écarts de conduite du père.

Son échappatoire sera Agathe, une ado rencontrée sur la plage, avec qui il va nouer une aventure sans lendemain, croyant pouvoir en faire sa confidente.

Mais aussi ce jeune couple voisin avec qui le père va s’empresser de faire connaissance. Les portraits des quatre protagonistes principaux se dessinent.

Le narrateur brosse celui de sa mère en exhumant d’un coffre des photos.

Il voudrait élucider la mort de celle-ci, comprendre le délitement, qui mena au divorce de ses parents, retrouver le grain de sable qui fit tout basculer.

On est très vite happé par le récit, le narrateur nous glissant des apartés (« Je sais ce que vous pensez… »), des aveux, des confidences, tissant une complicité avec son lecteur. Ainsi, on sait que ses parents ne sont pas décédés accidentellement.

A la moitié du récit, la curiosité du lecteur est aiguisée par des indices : « un engrenage venait de s’amorcer », « la machine folle » ou encore : « Il fallait qu’il se passe quelque chose ». «Ma prémonition n’était pas fausse ». Quant au « ballet à quatre » ne tissait-il pas « une toile » dans laquelle ils allaient se piéger ?

Le narrateur nous fait partager la pléthore d’interrogations qui le taraudent, ses ressassements, donnant l’impression de s’immiscer dans son for intérieur. N’était-il pas celui qui avait vendu la mèche, « qui avait armé » le bras du meurtrier ?

Philippe Besson sait créer des atmosphères contrastées : la plage déserte sous la pluie ou assaillie par les estivants, « un été moite et fastidieux », « la langueur de juillet ». Il faut un sacré talent pour évoquer avec la même précision l’intérieur d’une maison, le désordre d’une chambre, une gare, le vieil embarcadère à l’abandon, commenter une partie de tennis ou dresser l’inventaire du coffre.

Il en faut tout autant pour tisser cette intrigue amoureuse improbable, en faisant monter crescendo le suspense jusqu’au dénouement inéluctable. Il nous tient en haleine, grâce aux indices distillés : « C’est arrivé le jeudi… ». On devine qu’une tragédie lourde se tapisse, est en route, ce qui n’empêche pas la claque que prend le lecteur, le laissant horrifié, atterré, exsangue devant le « carnage inévitable ».

Philippe Besson s’impose en portraitiste et en entomologiste des cœurs, dans son autopsie de la passion amoureuse et des dommages collatéraux dus aux ravages de la jalousie. Que ce soit la liaison fugitive d’Agathe avec le narrateur et celle avec Jérémy. Ou encore l’incandescente et destructrice entre Guillaume et Cécile. Il excelle à rendre l’intensité, l’impétuosité de leur désir, transpirant l’urgence et la dépendance : « ce besoin insatiable d’elle ».

L’auteur sait faire vivre ses dialogues : confrontation du fils avec le père où ils se disent leurs quatre vérités : « Mon fils est pédé ? » et le fils d’exploser, de se délester de ce poids, soulignant sa responsabilité : « laisser mourir sa femme de chagrin », c’est « vraiment obscène ». Paroles « telles des balles sifflant au-dessus de nos têtes », déclenchant la violence physique et un climat délétère.

Si le narrateur renonce à se séparer de ce bien maternel, n’est-ce pas la preuve qu’il a réussi à apprivoiser la mort, et qu’il se sent « imbattable » ? Cette complainte qu’il perçoit parfois, « rapportée par la mer », n’est-elle pas la voix des disparus ?

On le quitte, en osmose avec ce paysage lénifiant, contemplant la plage.

Philippe Besson tisse ensemble les thèmes qui jalonnent son œuvre : le lien père/fils dont le fossé se creuse à la découverte de l’homosexualité du rejeton et entre qui l’amour devient poison ; l’histoire implacable d’un couple voué au désastre miné par l’adultère soulignant la fragilité, « la comédie » du couple et la confusion des sentiments.

Une écriture fluide, nerveuse, vibrante d’émotion et nimbée de nostalgie dans ce roman autour de la perte, dédié au père de l’auteur. Deuil qui se double d’un retour sur l’enfance du narrateur. S’entremêlent les regrets, les rancoeurs, les mensonges, les souvenirs, le chagrin. La maison atlantique, c’est aussi les retrouvailles avec un lieu qui a changé (bars-tabac fermés, île frelatée), où le narrateur n’y a plus d’amis, comme Arnaud Cathrine dans son roman Je ne retrouve personne.

Philippe Besson signe un roman poignant qui au final prend des allures de polar.

©Nadine Doyen