La maison des horloges/Claire-Anne Magnès ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

    La maison des horloges/Claire-Anne Magnès ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

  • La maison des horloges/Claire-Anne Magnès ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

Le recueil est constitué de 5 suites de poèmes en vers ou en prose qui s’échelonnent sur une trentaine d’années. L’auteure y évoque des lieux qui lui sont chers et ont su faire battre son cœur au rythme de l’ombre et de la lumière (La nuit gagne le jardin/à l’ouest le ciel est rouge/il fera beau demain/je te le dirai dans l’herbe).Par ailleurs, ce livre réveille aussi en nous les gestes simples propres à l’enfance et nous invite à un retour vers l’essentiel ; à savoir, les éléments naturels, les émotions subtiles et l’éternité un instant suspendue…

Si peu de jours/ Et telle résonance/ L’ampleur d’un chant que j’écoute grandir : musique de la joie à la courbe des hanches

Ici, à l’image de l’eau(l’écriture est une main tendue avec des mots dans la paume comme une eau à partager par-delà l’aridité du monde/Michel A.Thérien), la vie s’écoule fluide, heureuse, et tisse à foison une joie de plusieurs mondes. Et même si un parfum de nostalgie plane sur l’ensemble du recueil, l’auteure n’a de cesse d’approcher le monde dans sa dimension merveilleuse et secrète et nous dit en substance, qu’il n’y a que l’amour qui la fasse respirer un peu.

Les yeux fermés je te retrouve/ Et dérive avec toi dans l’espace du temps

Bref, ces poèmes tendres et délicats célèbrent avec ferveur notre présence au monde et construisent une ligne d’évasion qui, à force de sursaut, s’éloigne de l’ombre des secondes ; en effet, chaque texte semble ici remonter vers la source d’une vérité qui ne s’approche que par une transe et ne tire son plein épanouissement que de l’amour ; mieux, chaque texte semble incarner une vie qui n’aime que dans la joie juvénile et ne fait que rire dans un jardin allumé d’averses fraîches, de rires enfantins et d’un printemps jamais éteint. Après 30 ans de silence poétique, Claire-Anne Magnès signe ici un recueil admirable qui porte haut le réflexe de vivre à tout rompre voire de fabriquer contre la mort des morceaux de temps encore vivants.

Elle dit/je veux laver la maison/Que l’eau danse sur les dalles/que le vent balaie/moisissures et poisons/que le feu tire la langue/irrespectueux/des regrets empoussiérés/Elle parle je l’écoute/aux siens je mêle mes mots/Que le terreau noir/offre son haleine/vivante et profonde/aux bulbes que j’ai plantés/Femme obscure femme claire/devant la fenêtre/à s’emplir/de ciel transparent

©Pierre Schroven

Puisque l’aube est défaite/Aurélien Dony ; préface de Jean Loubry ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

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  • Puisque l’aube est défaite/Aurélien Dony ; préface de Jean Loubry ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

Parolier et chanteur du groupe ECHO, Aurélien Dony publie dans le cas présent son second recueil(le poète avait publié Il n’y a plus d’hiver chez Memory press en 2011). Dans ce livre, chaque poème semble vouloir nous séparer de ce qui fait de nous des gens raisonnables et tend ses drapeaux ivres au centre d’une espérance d’où jaillissent toutes les étoiles du possible(l’homme ne peut pas vivre sans feu et on ne fait pas de feu sans brûler quelque chose/Octavio Paz) ; mieux, chaque poème semble être en consonance avec l’espace, le cœur, le désir et le vent…

Loin, loin au devant de ton propre projet/ Si loin que le temps n’a plus prise/Sur ta marche et ta force/Loin…/Te réinventer

Dans ce livre, ce jeune natif de Dinant, évoque avec une lucidité confondante les dérives du monde comme il va et nous invite à « décrocher » avec une réalité trop souvent soumise aux lois de l’organisation sociale et au joug de l’utilitaire ; par ailleurs, il s’interroge devant la fuite d’un temps qui lui rappelle chaque jour l’urgence de vivre à feu et à sang.

Mourir n’est pas grand-chose pour l’homme qui a vu/Bougé, senti, marché : celui qui a vécu !/Mais c’est une autre affaire, à l’heure où tout se courbe/Pour moi qui n’ait connu que l’odeur de sa tourbe

A travers ce recueil, très justement récompensé par le prix Georges Lockem 2014, le poète est en quête d’un nouveau rapport à un monde qui ne trouve plus sa source que dans un déterminisme extérieur de nature économique, politique voire stratégique. Avec Dony, la poésie s’apparente à une recherche à la fois de l’ici et l’ailleurs en ce sens qu’elle va bien au-delà du temps, de la géographie, de tous les espaces et de l’opinion ; avec Dony, enfin, la poésie ne s’apparente plus à un gentil divertissement qui ne dérange personne mais constitue, deux fois plutôt qu’une, un espace de liberté(et de révolte) où la vie est sans cesse réinventée.

J’ai marché nu

Dans le froid des torrents

Sans geindre et sans pleurer.

Un pendu balancé

Par des vents solidaires

Me tend sa mort comme un cadeau.

Refuser n’est plus de mise,

Et je me donne enfin

Au contre-courant…

©Pierre Schroven

François Spricigo, Imaginaire des innocences

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François Spricigo, Imaginaire des innocences

  • Jean-François Spricigo « Carnets du ciel », Galerie Maeght,  Du 7 au 29 novembre 2014 (mois de la photographie), Paris, « Toujours l’aurore », Galerie  Centquatre-Paris, novembre 2014.

« La fidélité à la fiction de ma vie au sein de la Vie elle-même est le témoignage le plus juste que je peux produire » écrit celui dont la photographie est une réponse au désastre de l’existence. Non que la vie tue mais bien plutôt parce que ses conditions s’amenuisent par la folie programmée des hommes. Ces derniers sont d’ailleurs « symboliquement » absents des paysages du photographe. Les animaux les relaient dans les grands espaces, la nuit, la montagne, l’isolement. Discret et solitaire Spricigo en devient le témoin à travers des photographies mystérieuses. La Galerie Maeght  en propose une trentaine de ses débuts jusqu’aux plus récentes.

Jean-François Spricigo né en 1979 à Tournai photographie depuis l’adolescence. À 29 ans, il entre dans la collection de la Bibliothèque Nationale de France. Depuis il est exposé dans le monde entier :  France, Belgique, Pologne, République Tchèque, États-Unis, Japon, Espagne, Brésil. En fusion inconditionnelle avec le monde naturel et les animaux il les saisit afin de les célébrer et de se réconcilier avec lui-même et ses semblables sans chercher à transcender le tumulte en contemplation métaphysique. Il l’observe et le prend comme unique norme face aux mutations du monde. Néanmoins il n’oppose pas l’une aux autres.

Spricigo

François Spricigo Imaginaire des innocences

Sans indications de lieux ou de dates ses  « Carnets du ciel » sont un vagabondage marqué par cinq mots clés : « vertige, respiration, peur, tendresse et nature ». Chaque photo permet dit l’artiste  « de cohabiter avec nos forces obscures comme promesse de lumière. » En noir et blanc ou en couleurs, la narration joue de contrastes incessants afin d’engendrer un vertige dans un flou  particulier où le monde n’est jamais figé ou arrêté. Surgissent l’émerveillement, la paix mais aussi la violence et la peur selon un mouvement particulier propre à intensifier l’espace-temps où sont reliés l’animal et l’homme, les grands espaces et les frontières urbaines. La photographe fait sortir de l’ombre la lumière, le plein du délié. Elle devient l’étoffe des songes par décloisonnement du réel.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Lumière nomade/Philippe Leuckx ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

    Lumière nomade/Philippe Leuckx ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

  • Lumière nomade/Philippe Leuckx ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

Rome sert de fil conducteur à ce recueil qui a obtenu à juste titre le prix Robert Goffin 2014. En effet, Il est question ici pour le poète de célébrer la clarté, le mystère voire la beauté d’une ville bercée par les rythmes et les mouvements d’une lumière à même de nous prolonger dans tous les sens et à tous les temps. En bref, ces textes courts et accessibles sont tissés d’instants qui brûlent sans se consumer, s’ouvrent aux risques du temps recomposé, ajoutent une dimension au quotidien et prennent sur eux toutes les errances…

Lumière nomade, oui, le long de ces rues romaines que divers séjours m’ont rendues proches comme des voix aimées/ Je sens sous mes mots la juste lumière de chacune d’entre elles…

Au gré de ses déambulations dans une ville « aérienne » traversée de rues, de rumeurs, d’odeurs, de visages et d’une lumière sans âge, le poète prend au fil des pages un malin plaisir à jouer avec le miroir du temps, à nous abreuver de mots aimantés d’appels et du bruit de fond insistant de la vie en marche (j’aime assez cette lumière qui tombe en dentelles, s’effiloche et gagne sa terre d’exil. Elle me ressemble). Mais si la plupart des poèmes qui composent le recueil ne visent qu’à emmener le lecteur au plus vif du désir d’exister et d’aimer, d’autres évoquent la difficulté d’être voire de trouver une forme de liberté susceptible d’authentifier notre présence au monde.

Nous apprenons l’air des rues, des villes. Notre instinct nous porte à voler quelques saveurs qui s’éventent si vite/ Nous en savons la légèreté sinon la fragilité/ Qu’est ce qui nous pousse à vivre ?

On est ici en présence d’une poésie simple, fluide, rythmée, subtile voire sensuelle qui s’accorde , à tout ce qui dans Rome, parcourt l’infini à heure fixe et abrite un ciel qui a la couleur d’un cœur à prendre.

Parfois, nous revenons de loin, de vent, de ciel, de plage. Avec des ailes en lieu et place des yeux.

Parfois nous sommes de terre et d’eau, les doigts lancés vers le temps.

Nous cheminons . Nous errons. Parfois, aimer semble se décliner à tous les vents.

Pareils, nous sommes de la même étoffe d’air. Du même souffle d’aube.

VIVANTS .

©Pierre Schroven

Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

    Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

  • Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel ( 169 pages – 16,50€)

Avant de déguster ce pétillant Grand cru 2014 d’Amélie Nothomb, un conseil : pour « atteindre la meilleure qualité d’imprégnation », pour être au plus près de l’auteur et mieux vous unir « au texte », lisez couché.

La narratrice remonte à son installation à Paris, en 1997, aux « temps héroïques » où elle n’avait «  pas encore de bureau chez son éditeur », ni acquis cette notoriété internationale. Son goût immodéré pour le divin nectar, déjà dévoilé dans ses romans précédents, l’incite à rechercher une « convigne » afin de partager «  cet élixir » miracle. Elle récidive en débutant le roman par un hymne au champagne.

La romancière décline un panégyrique de cet « or liquide », rendant «  gracieux, à la fois léger et profond », élevant l’âme. N’est-il pas « un précieux allié » capable de réconforter, d’exalter l’amour ? Ayant un « tempérament expérimental », elle peut retranscrire toutes les métamorphoses ressenties, déclinant un champ lexical de l’ivresse ( griserie, volupté, délice) jusqu’à un « état augmenté de conscience ».

Amélie Nothomb nous relate la naissance d’une amitié, précisant les circonstances de la rencontre choc avec Pétronille, « visage poupin », « air farceur », une lectrice qu’elle avait pris « pour un garçon de quinze ans » et qui va devenir « son satellite ».

Leurs portraits, tout en contraste, s’esquissent : Pétronille versus la narratrice.

Des milieux sociaux à l’opposé. Un style vestimentaire aux antipodes : jean et blouson de cuir pour l’une ; tenue excentrique pour l’autre dont «  une tenue d’écriture », sorte de « pyjama anti-nucléaire japonais » orange foncé, chapeaux. L’une fréquente le Ritz, l’autre « la section communiste d’Antony ». L’une se prend pour « un oiseau », d’où cette « ponte » annuelle, l’autre pour « un chat » qui file sur les toits. Leurs échanges sont cash, n’hésitant pas à abuser des mots « folle », « cinglée ». On sent de la tension parfois : « Fiche-moi la paix ! », « Laisse moi tranquille! ». Mais quand la lectrice s’avère être aussi écrivaine, la connivence s’installe.Leur amitié, basée sur la confiance, se cimente sur « des nappes de champagne » ! Elles peuvent se comprendre, s’épauler dans le parcours du combattant à trouver un éditeur.Elles sont plus solidaires , se vouent une admiration réciproque, résistent mieux au « bashing ». Amélie Nothomb nous livre alors sa définition de l’écrivain :Il « se reconnaît à son caractère immédiatement prophétique ».

Amélie Nothomb entrouvre les portes secrètes de sa correspondance avec ses lecteurs. Si la romancière peut se targuer de bénéficier comme L’Écrivain national de Serge Joncour d’ «  une cour de lectrices ardentes » , parfois « égayées par les cocktails au champagne », tous deux ont aussi à composer avec « ces lectrices procureures ». Elle explore comme Serge Joncour le lien lecteur/auteur, et croque avec malice ses pairs dans « l’art délicat de la dédicace » ( formule de Serge Joncour).

Elle s’interroge sur ce que le lecteur attend de l’auteur.

Comme lui, elle rend hommage aux libraires disponibles, « d’une gentillesse désarmante » qui les accueillent et parfois servent vin chaud ou champagne.

La romancière reconnaît leur « prise de risque » à « convier un auteur en dédicace ».

Et Pétronille d’ajouter que « La dédicace non rémunérée, c’est précarisant ».

Au passage, Amélie Nothomb étrille les paparazzi qui vous volent votre image.

La narratrice nous embarque à Londres pour nous faire revivre son entretien avec la styliste, Vivienne Westwood. Si elle n’a pas vécu les supplices du dimanche de Robert Benchley, elle aura connu « le flegme britannique », le « crachin londonien », « un froid odieux ». Quel affront de s’ entendre dire : « Il n’y a pas plus commun qu’ écrire », puis d’être obligée de promener Beatrice, le « caniche noir » de cette « icône » ! Pour Samuel Johnson, « quand un homme est fatigué de Londres, c’est qu’il est fatigué de la vie ». Comment ne pas rester sur un tel échec, alors qu ‘elle foulait « l’île de ses ancêtres » pour la première fois ? En convoquant une compagne d’infortune, vous avez deviné ? Pétronille ! On les suit dans leur déambulation nocturne londonienne ( pub, restaurant, et même l’endroit où Marlowe perdit la vie).

Leurs vacances à la neige ? Leurs (pires) meilleures vacances ! Truffées d’aléas (différends, chutes inévitables,guerre aux acariens), mais y sabler le champagne sur les cimes transcende, et cerise sur le gâteau : « Aucun besoin de seau à glace ».

Leurs dialogues sont enlevés, Pétronille a des réparties savoureuses, comme « Marée basse » ou «  Je sens le pâté ? ». Leurs fous rires en cascades résonnent ça et là. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la narratrice va connaître les affres de la séparation.

Les aficionados d’Amélie Nothomb,connaissant sa connivence avec le lecteur, seront avides de débusquer son mot fétiche : « pneu ». Il est bien là , page 60.

Quant au name dropping , la romancière ne décline pas seulement des noms de champagne , elle nous recommande les écrivains qui ont sa préférence : Pia Petersen,

Alain Mabanckou. Sans oublier l’héroïne, figure centrale de ce roman dont la véritable identité est facile à reconnaître. Ailurophile, elle en a fait leur éloge, un essai sur le tatouage, des chroniques dans la presse luxembourgeoise, spécialiste de la littérature élisabéthaine. Pour corser l’énigme, l ‘auteur joue avec le lecteur déformant les titres des ouvrages de Pétronille Fanto, changeant un mot par son contraire. Mais dans les interviews qu ‘accorde Amélie Nothomb, le lecteur a la réponse. (1)

Elle rend également hommage à sa soeur Juliette,grâce à qui elle écrit, a-t-elle confié dans une interview. Elle souligne l’impact des émissions littéraires, et exprime sa déférence à Jacques Chessex qui avait été impressionné par la prestation de Pétronille, « ce bâton de dynamite humaine », « jeune romancière de talent » .

Ce qui prouve que les apparences sont trompeuses et que le talent n’attend pas le nombre des années. Quant au génie, rimerait-il avec folie ?

Dans ce roman, pétri d’humour et d’autodérision, arrosé largement au champagne, ponctué de scènes hilarantes, l’auteur nous relate comment le duo « jeune et célèbre » et « vieille et célèbre » s’est apprivoisé , une amitié improbable. Mais l’épilogue détonant, qui nous laisse pétrifié,vient porter une ombre sur cette amitié qu’on pensait immuable. Il montre aussi que dans la fiction l’auteur peut faire ce qu’il veut de ses protagonistes : les enlever, les faire disparaître, les ressusciter. Laissons le suspense au lecteur. N’hésitez pas à lire Amélie Nothomb, car elle fait bien partie « des auteurs de bonne compagnie », même si vous n’avez pas été élu « compagnon de beuverie ».

La romancière signe un « feel good book » qui grise et revigore à la fois.

(1) : C’est Stéphanie Hochet qui se cache derrière Pétronille, un talent à découvrir.

©Nadine DOYEN