Jacqueline Devreux et les femmes.

Devreux 2 devreux 3 Devreux 4Chaque œuvre de Jacqueline Devreux a son histoire imaginée de toute pièce. C’est souvent une scène que l’artiste belge  aurait aimée vivre, connaître et qui progressivement  prend formes dans son esprit, son cœur, sa réflexion et surtout sa création. Celle dont l’enfance était bercée d’images cinématographiques, photographique (dans les magazines de cinéma de mon père, né en 1916) et de longues promenades dans les musées a renoncé à la banalité, l’indifférence, la médiocrité de cœur et d’esprit, l’égoïsme, l’égocentrisme. D’un univers familial triste, malade, médiocre d’un point de vue humain, elle a tiré la force de son art et sa capacité de communication affective.

 

L’artiste travaille à Bruxelles, dans un petit atelier aménagé avec amour. Son œuvre se nourrit des œuvres de Goya, Christian Boltanski, Louise Bourgeois, Bernard Gaube, Henri Evenepoel, David Hockney, Stefan Mandelbaum, Spilliaert, Knoft, Ensor mais a trouvé peu à peu un langage particulier. Celle qui fait sienne la la phrase de Coco Chanel: « Ne passez pas à battre la mesure sur un mur, dans l’espoir de le transformer en une porte », sait pour la créer inventer des apostilles d’émotion. Elle  pousse l’ordre de la poésie du corps féminin dans le désordre du monde. Elle isole l’isolement, relie l’immobile à la pulsation, la folie à la raison. Elle fait se rassembler ce qui n’est pas encore avec ce qui n’est que trop et trop mal, joint la candeur à la gravité, le corps à sa chimère, la pudeur à la sensualité.

Le noir et blanc devient une huile que l’artiste jette sur le feu sacré du corps afin que le regard rampe jusqu’à lui. Mais pas n’importe comment et n’importe quoi. Ses belles « captives » ne sont pas faites pour succomber dans la nuit absolue du fantasme ou de la réception organisée. Elles ne s’affichent pas pour transformer des maris honnêtes (ou non) en des marionnettes ou des oiseaux sans tête.  Elles restent l’émanation d’une aspiration  poétique portée dans une vitalité juvénile – ce qui n’empêche pas une certaine gravité.  Un charme s’affiche « en léopard » : comme l’animal, il se déplace dans l’œuvre  par « taches » de beauté. Du coup, le regardeur peut contempler le monde à travers une bien étrange fenêtre (devant laquelle l’artiste se saisit parfois en contre-jour discret). Ici commence des séjours, des repères où la vie exulte presque froidement. Il existe pourtant un souffle incendiaire.

Jacqueline Devreux ne cherche pas à mater les soulèvements de l’enfer ou du paradis. Chaque femme – dans les séries et leurs variations – donne à l’éphémère une écorce d’éternité. Des éclats de lumière profonde et comme pesée viennent  à la rencontre du regard avec simplicité. L’image reste froide comme l’hiver sur l’Hudson River. Si bien que même le brûlant du fantasme ne peut faire considérer ces photographies comme de la « visibilité cutanée ». Le corps jouxte soudain d’autres abîmes subtilement évoqués. Preuve que la photographie (comme les peintures de l’artiste) n’est pas une façon de faire autrement, mais un moyen de construire autre chose.

 

Jacqueline Devreux est représentée par la Galerie Pierre Hallet, Bruxelles.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Entendu ce matin, Saïdeh Pakravan, éditions Caractères.

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Entendu ce matin, Saïdeh Pakravan, éditions Caractères .

« Traverser l’espace, c’est toujours traverser le temps »

Valentine Goby, La fille surexposée, Alma éditeur, Paris, 2014

Née dans une famille iranienne, de langue française, depuis des générations, si Saïdeh Pakravan savait lire à trois ans, à six, elle savait qu’elle serait écrivain. « L’écriture coulait dans mes veines », nous dit-elle sur son site ; beaucoup des siens ont écrit avec plus ou moins de succès.

Enfant, elle suivait « sa famille au cours de diverses missions diplomatiques de » son père : d’Iran, elle va au Pakistan, en Inde, en France, puis aux Etats-Unis. Aujourd’hui elle passe régulièrement d’un continent à l’autre. Inutile de dire que le français et l’anglais sont maîtrisés.

Dans Entendu de matin, la démarche de Saïdeh Pakravan est on ne peut plus originale. Lors de ses joggings matinaux, notre auteure – tel un troubadour – pique ci et là des paroles de hasard, qui deviennent sources de poèmes.

Si l’auteur « change de pays comme on change de chemise », France-USA-France, tout chez Saïdeh est course, observation à la loupe du monde en mouvement, de la vie de tous les jours… Elle tente de répondre aux questionnements de chacun, se projette dans ses pérégrinations et ses observations et y entremêle ses choix, relations, sentiments et réflexions propres :

« … et si le poème qui me vient

porté par quelques mots happés au vol

n’était qu’une fuite de plus

devant ce temps rempli de mauvais choix ? »

Ses poèmes, tels des propos philosophiques, tentent de nous dire « comment le monde fonctionne », comment la vie tourneboule à Paris, au téléphone, dans la rue, sur le net, bref « comment la terre continue à tourner », avec sa galerie de bien-pensants.

Une saveur et une fraîcheur incomparables se marient pour notre plaisir dans cet ensemble magistral.

Beaucoup de créateurs fixent des images sur leur rétine ; l’auteure ici retient des paroles qui s’envolent, les rattrape au lasso et les retranscrit sur la page blanche, pour les y immortaliser.

Je terminerai en paraphrasant l’auteure par ces mots : « Pardon », Saïdeh, « vous n’auriez pas » des poèmes à nous proposer, juste pour le plaisir de les déguster sans retenue aucune !

©Patrice Breno

Bernard Grasset, Les hommes tissent le chemin – Voyage 2 – 2000-2008 ; peintures de Jean Kerinvel ; éditions Soc & Foc, 2014, np.

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  • Bernard Grasset, Les hommes tissent le chemin – Voyage 2 – 2000-2008 ; peintures de Jean Kerinvel ; éditions Soc & Foc, 2014, np.

Un ouvrage bien construit, où les peintures de Jean Kerinvel apportent de la dimension et de la couleur à la poésie de Bernard Grasset.

Le regard de Bernard « contemple les volutes du mystère » qui plane autour de chaque lieu qui l’interpelle, une fontaine, un jardin, un clocher, la Loire, les vignes…, tous des endroits où la mémoire s’incruste et ne décolle pas.

Les hommes tissent le chemin, au détour des rues, au retour de l’océan ; ils « écoutent la lumière » qui les illumine et les éblouit tout à la fois.

C’est à chaque fois l’éloignement (le train ; le bateau : « partir encore vers le large »), l’errance (« marcher encore, gravir ») mais aussi le retour sur soi, vers son pays ; mais il faut revenir par le « chemin dans les ruelles » tout tracé pour découvrir encore et encore d’autres lieux, d’autres liens.

Si Bernard Grasset recherche la liberté, la lumière, l’évasion, il est aussi le poète du retour, de la « résistance ». Son cheminement ne s’arrête jamais : « L’écho des années/Prolonge l’aventure ».

L’auteur voyage sans arrêt et alterne entre partance et revenance, à la recherche du Jardin oublié.

Jean Kerinvel, grâce à ses peintures, développe une abstraction aérée et vive, où l’on discerne sa volonté de casser une géométrie trop stricte, un agencement trop étriqué vers un espace surdimensionné, qui s’ouvre sur des horizons de découverte et de liberté.

Une association entre peinture et poésie qui a sa raison d’être.

Un ouvrage passionnant à découvrir.

©Patrice BRENO

Rose-Marie François, Trèfle incarnat, Préface de Philippe Jones, Le Cormier, 64 pages, 16 € , 2014.

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  • Rose-Marie François, Trèfle incarnat, Préface de Philippe Jones, Le Cormier, 64 pages, 16 € , 2014.

 

Dans vingt poèmes d’une longueur fixe de dix-sept vers, Trèfle incarnat propose une dérive inspirée par les œuvres de Francis Bacon et de Paul Klee. Elle renvoie pour chacun d’eux à des œuvres spécifiques des deux artistes. Néanmoins il ne s’agit en aucun cas de descriptions mais de l’évocation de sensations : l’expression poétique ramène à la picturale afin d’en révéler la puissance et nous familiariser avec la complexité des peintures.

 

L’espace poétique créé par Rose-Marie François ouvre bien des interrogations et suggère comment formes et couleurs libèrent ce qui semble s’étendre librement en un espace strict. Tout joue dans cette problématique sur le décalage. La poétesse saisit la puissance de l’artifice de Klee, de l’organique chez Bacon. Trèfle incarnat reste sur une ligne de crête : imaginaire et réel, abstraction et figuration, artifice et fait de nature créent par la poésie même des lieux étranges entre l’image et le monde proposés par les deux peintres.

 

A travers de tels poèmes, l’émission des formes et des couleurs traduit et détourne un état du réel ou une peau physique. Rose-Marie François montre combien les travaux de Bacon et Klee sont animés par un imaginaire en labyrinthe qu’elle, en tant que poétesse, reprend à son compte. Elle sait que ce qui « va de soi »,  masque ce qui est. Il faut aller au plus profond. Ce déplacement impose un complet dépassement. Il fait surgir l’autre et le monde en soi dans sa complexité.

 

Trop souvent le réel avale. La poétesse comme « ses » deux artistes le digère. Ou si l’on préfère elle métamorphose deux œuvres où une insatisfaction perpétuelle crée des trous à combler dans les corps. La créatrice rassemble une sorte de faire absolu qui chaque fois pousse les œuvres un peu plus loin. Ce qu’elle évoque  fait évoluer des œuvres que l’on croit connaître et prouve qu’en elles il existe  toujours une autre vague à estamper ou à endiguer, une autre paroi à creuser.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

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  • Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

Dans la préface, Philippe Delerm dit de Walser qu’il est une chanson, sans doute parce que les différentes nouvelles reprises ici sous un seul titre impriment à la lecture différents rythmes auxquels on ne peut qu’adhérer comme s’il s’agissait de chansons.

La vie du poète est une vie de nomade. Une vie qui se laisse guider par les chemins avec pour ultime but la recherche d’une liberté. Une liberté certes mais pas n’importe laquelle, pas celle qui mène à l’oisiveté détachée de toute réalité mais celle exigeante qui le rapproche de la nature, de ses convictions d’être humain, de la conscience qui le révèle à lui-même. Car le poète, Robert Walser au gré de cette mosaïque qu’on devine presque autobiographique a totalement compris les conséquences directes et les exigences liées à d’une telle vie: intégrité, rigueur, solitude, mise en marge de la société qui ne peut supporter qu’on questionne ses fondements. Car un des rôles du poète est justement la remise en question perpétuelle des structures, des idiomes et des lois de la société établie et bourgeoise qui au contraire du poète ne voyage pas, ne découvre pas, ne rêve pas et n’invente rien.

Chaque nouvelle surprend par son rythme, ses évocations sublimes de la nature telle que le marcheur la rencontre, ses tournures amusées, ses légères ironies joyeuses. Si des thèmes reviennent et harmonisent entre elles les nouvelles, Robert Walser leur rajoute à chacune l’ingrédient magique et souvent original qui fait basculer le lecteur au-delà d’une réalité tout en simplicité et pureté vers une recherche plus profonde d’une autre réalité. Réalité poétique, réalité excentrique à porté d’âme.

Ce livre est intéressant pour les aspects que je viens d’évoquer mais aussi

pour rappeler aux auteurs trop vaniteux et empressés de se voir récompensés par la critique et les prix que le poète est avant tout un homme démuni, humble, pauvre, sauvage dans le sens où rien ne le domestique, rien ne le rend satisfait. Car il a conscience que jamais, il ne sera en mesure de posséder comme on possède un trésor ce à quoi il consacre sa vie loin des sentiers battus. Il se place en porte-à-faux. Il avance parmi des hommes qui ne le reconnaissent pas et ne veulent pas entendre parler du futur qu’il annonce. La conscience et la lucidité acquises au gré des errances du poète Robert Walser consacrent la vie dans ce qu’elle a de plus instantané, de plus pur et de plus naturel mais aussi la fragilisent car elles le font souffrir à cet endroit rendu sensible qu’il partage avec le restant des hommes dans les confins impossibles et inaccessibles à l’existence. Un questionnement ultime reste sans solution, sans réponse, en suspens. La promenade comme le poème et le cosmos qu’il contient ne se trouve pas de fin.

©Lieven Callant