Collectif, Anthologie de la poésie chinoise, sous la direction de Rémi Mathieu, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2015

Chine

  • Collectif, Anthologie de la poésie chinoise, sous la direction de Rémi Mathieu, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2015

Contrairement à ce qu’on pense souvent, la poésie chinoise est assimilable par tout lecteur occidental et lui permet de comprendre la puissance du discours poétique. Contrecarrer la doxa idéologique des pouvoirs fut le but des mouvements tels que « Bawu Yudong » qui ont marqué l’essor de pratiques expérimentales et ont dépassé Shangai ou Pékin pour se répandre dans toutes les provinces puis hors frontière.

Dès la dynastie Zhou, les poètes chinois n’ont cessé d’innover comme le prouve cette anthologie. Ils conjuguent abstraction, figuration, panthéisme et critique. La poésie chinoise n’échappe jamais (ou presque) à l’intertextualité politique. L’individu et la foule y sont convoqués afin d’être rehaussés face aux pouvoirs qui les annihilent. Le combat n’est pas simple.

Il est difficile à une super structure (l’art) de vivre en apnée face à l’infrastructure politico-économique. Il fallut et il faut aux poètes chinois bien du courage pour imposer leur tyrannie du lyrisme face à l’emprise économique et politique. C’est sans doute pourquoi certains « maîtres » (Mao en tête) se piquèrent de taquiner la muse.

Mais les poètes radicaux devant tant d’impostures et pour imposer leur voix ont préféré l’anonymat afin de se soustraire à l’intertextualité idéologique des puissants. La provocation en fait partie, elle est même inhérente à bien des poètes des dynasties des Tang et des Yuan comme à ceux de la Chine d’aujourd’hui.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Mais qui lira le dernier poème ?, suivi de C’est encore l’hiver et Radiographie, Eric Dubois, Publie Papier, 2012, 121pages, 11,99€

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  • Mais qui lira le dernier poème ?, suivi de C’est encore l’hiver et Radiographie, Eric Dubois, Publie Papier, 2012, 121pages, 11,99€

 

A la question posée par le titre, j’ai envie de répondre : moi ! Moi, s’il s’avère qu’il existe ce poème et qu’il est possible de l’écrire. Moi, même si ma tendance naturelle serait plutôt celle de chercher le Premier Poème à la manière de ces télescopes qui scrutent l’espace afin de chercher à découvrir l’instant d’avant la naissance de l’univers.

 

Eric Dubois est un des auteurs de Traversées mais pas seulement, il est l’auteur de nombreux poèmes publiés dans bien d’autres revues, fanzines. Ces recueils de poésies alimentent les catalogues de maisons d’éditions comme l’Harmattan, Publie.net, Encre Vives ou Le Manuscrit. Vous pouvez consulter une bibliographie complète en visitant son blog. Eric Dubois est aussi l’heureux initiateur de la très bonne revue de poésie en ligne LE CAPITAL DES MOTS. 

 

Comme Eric Dubois l’annonce lui-même sur le site de la Maison des Écrivains et de la Littérature « La Poésie est un langage qu’il faut démocratiser et désacraliser. Le Poète doit défendre sa poésie, servir ses textes et établir avec les autres poètes tout un réseau de voix multiples et variées » et c’est ce qu’il tend aussi de faire dans ce recueil-ci.

 

La poésie qu’il nous donne à lire est donc fluide, humaine, quotidienne mais elle est aussi celle qui s’interroge sur elle-même, sur ses méthodes, sur son passage au travers des filtres du temps, des saisons, des évènements qui accompagnent une vie. La poésie est une compagne, une fidèle amie, un fleuve, l’ombre qui nous suit et nous aide à passer le cap de l’hiver, de la nuit. Elle répond à notre solitude, à nos questions, elle joue à en poser de nouvelles. Elle traduit nos mystères, elle préserve nos secrets. Elle est impudique ou au contraire elle se réserve le droit de se taire.

 

Comme tout bon livre, celui-ci invite son lecteur à suivre de nombreuses pistes de lectures possibles. Les mots éparpillés sur les feuilles sont libres comme l’air, interchangeables, les pièces d’un puzzle éternellement à recomposer.  On le comprendra peut-être la question du titre est une invitation à relever un défi. Défi auquel chacun aura le plaisir de répondre à sa manière tout comme le fait le poète peut-être.

 NUAGES DE CRAIE

 

Vous voyez

là-bas

 

Dans les nuages de craie

l’enfance à son pupitre

 

Dire des poèmes

à sa trousse à ses crayons

 

Qu’il est loin le temps

de l’aventurier

 

Chanter avec le vent

les éléments

 

Il pleut

dans le cartable

 

Il pleut

dans les souvenirs

 

Soleil d’hiver

aussi

 

Les printemps ne sont plus

comme avant

 

Le temps a fait son travail

de serrurier

———————————Eric Dubois p82

 

©Lieven Callant

 

Barbarie 2.0, Andrea H. Japp Flammarion, 24 septembre 2014. 21 €

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Barbarie 2.0, Andrea H. Japp, Flammarion, 24 septembre 2014. 21 €

Quand Yann Lemadec, analyste de données, spécialisé en psychologie à la Brigade d’intervention secondaire, est discrètement recruté par Henri de Salvindon, grand patron de la DCRI, pour enquêter sur le meurtre sordide de Thomas Delebarre, un avocat général, Yann se doutait bien que les choses n’étaient pas très claires, pas plus que le rôle qu’on allait lui faire jouer. Il était trop fin limier sur le fonctionnement humain pour ne pas avoir senti l’opacité de l’affaire, mais il était loin d’imaginer qu’il venait de mettre le pied au cœur d’un affrontement d’une envergure telle, que le sort de l’humanité pouvait en dépendre. Il était loin d’imaginer à quel point cela allait le dépasser.

L’enjeu est de taille et les deux groupes qui s’affrontent en secret sont tout aussi impitoyables l’un que l’autre. Ce qui les différencie c’est que l’un lutte et complote pour défendre sa caste au mépris de tout le reste, avec cynisme et avidité, seul compte le profit, toujours plus de profit et l’autre, lutte pour préserver l’espèce, quitte à en modifier un peu les gênes pour être de taille à lutter. Yann quand à lui, breton, beau mec, intelligent, gentil, cultivé, fait partie d’un groupe en voie de disparition, celui des électrons-libres, philosophes, humanistes et un peu rêveurs, qui ne peuvent concevoir d’aussi extrêmes radicalisations.

Il sera ce fétu de paille baladé par les uns et les autres, accroché vaille que vaille à une quête obstinée de la vérité, avant d’être balayé en un claquement de doigt.

On est ici de part et d’autre dans l’application de l’adage « la fin justifie les moyens ».

« Nous avons raison, nous et le camp opposé. Le chaos se prépare. La seule inconnue demeure quand ? Quand aurons-nous raison ? »

Sur fond de déferlement de violence, Barbarie 2.0 aborde des aspects sombres mais tout à fait tangibles du monde d’aujourd’hui. L’auteur s’appuie sur d’innombrables faits divers réellement arrivés ces dernières années et des notes en bas de pages (trop ?) renvoient à un bon nombre de liens, qui donnent par moment au roman une allure de documentaire.

« Or comme disent les stars de l’économie numérique : si c’est gratuit, c’est que le produit, c’est toi ! La masse, le peuple quoi, a été de la chair à canon, puis à mines. C’est maintenant de la chair à écrans (…) »

L’intrigue tient d’abord la route, son découpage garde le lecteur en haleine, peut-être trop même, car à mi-chemin, on peut commencer à rester sur sa faim, comme s’il manquait quelque chose, comme si ce thriller ne tenait pas ses promesses, restait trop en surface.

Un détail par exemple, mais qui peut devenir gênant à la longue, l’auteur a un goût prononcé pour les descriptions, notamment d’intérieurs, qui semblent parfois un peu incongrues, et on sent que l’auteur se fait plaisir mais le lecteur lui, peut avoir l’impression soudain de feuilleter un magazine d’art et décoration.

Peut-être Andrea H. Japp s’est-elle ici attelée à un sujet trop lourd, où la fiction s’emmêle trop de références réelles et implique donc une dimension plus profonde, plus fouillée ? La fin d’ailleurs est bien trop simpliste, au vu de toutes les questions justement qui ont été soulevées et il manque bien des paramètres pour pouvoir tenter d’y répondre. L’auteur, passionnée de neurobiochimie, propose cependant une lecture possible.

 « La barbarie 2.0, la déferlante du sadisme à l’humaine. Toutes les conditions sont réunies. Notre trop grand nombre sur cette planète, nos haines des autres savamment orchestrées, les dysfonctionnements du cerveau engendrés par des carences, des pollutions, aggravés par les drogues, sans oublier une anesthésie générale des populations  à qui l’on refourgue du pain et des jeux pour qu’elles ne voient rien venir, tant qu’elles peuvent payer. Les agneaux seront égorgés, seuls les fauves survivront. Les pires des fauves. L’automne est là et l’hiver arrive. Il durera. »

©Cathy Garcia

indexrNée en 1957, toxicologue de formation, Andrea H. Japp, pseudonyme de Lionelle Nugon-Baudon, se lance dans l’écriture de romans policiers en 1990 avec La Bostonienne, qui remporte le prix du festival de Cognac en 1991. Aujourd’hui auteur d’une vingtaine de romans, elle est considérée comme l’une des « reines du crime » françaises. Elle est également auteur de romans policiers historiques, de nombreux recueils de nouvelles, dont Un jour, je vous ai croisés, de scénarios pour la télévision et de bandes dessinées.

Le septième jour de Yu Hua, traduit du chinois par Isabelle Rabut et Angel Pino – Actes Sud, octobre 2014. 272 pages, 22 €.

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  • Le septième jour de Yu Hua, traduit du chinois par Isabelle Rabut et Angel Pino – Actes Sud, octobre 2014. 272 pages, 22 €.

Le septième jour est un récit étrange, envoûtant, d’un humour délicat qui joue avec l’absurde et d’une grande tristesse, qui fait le va et vient entre les souvenirs d’une vie dans l’ici-bas et la douceur et la fantaisie poétique d’un au-delà. Sous cette apparence inoffensive, c’est surtout une façon de pointer les inégalités et les problématiques de la société chinoise contemporaine. Un récit découpé en sept chapitres, du premier au septième jour après la mort du narrateur, ce qui rappelle forcément les sept étapes de la création du monde dans le mythe biblique, mais s’inspire aussi de croyances traditionnelles chinoises à propos des sept jours pendant lesquels, après sa mort, l’âme du défunt erre autour de sa maison avant de rejoindre sa sépulture.

Yang Fei, le narrateur, meurt à la suite d’une explosion accidentelle dans un restaurant. C’est alors que la morgue l’appelle pour lui dire qu’il est en retard pour son incinération et qu’il doit se dépêcher d’arriver. Ainsi débute son errance dans cette nouvelle dimension, de l’autre côté de la très fine membrane qui sépare le monde des morts de celui des vivants. Tout au long, il va se remémorer sa vie passée, mais aussi celle de ses proches et de personnes qu’il a croisées de son vivant. Il en retrouvera beaucoup en un lieu singulier, un lieu qui ressemble à l’idée qu’on pourrait se faire du paradis, mais qui est en fait le lieu où tous ceux qui n’ont pas de sépulture et ne peuvent donc pas être incinérés, se rassemblent. Il y a aussi tous ceux qui, à leur mort, étaient seuls au monde et qui comme Yang Fei, portent le deuil d’eux-mêmes. Dans cet entre-deux, certains sont encore dans l’attente et l’espoir d’avoir, comme les nantis, une sépulture et gagner ainsi le repos éternel, mais la plupart s’est fait à l’idée de rester là, parmi les arbres et les herbes.

« Ici errent de tous côtés des silhouettes sans sépulture. Ces formes qui ne peuvent trouver un lieu de repos ressemblent à des arbres en mouvement. Tantôt ce sont des arbres isolés, tantôt des pans de forêts. »

Car le monde des morts est organisé un peu de la même façon que celui des vivants, en différentes couches sociales, à la différence que le conflit n’y existe pas, tout y est doux, apaisé et chacun à sa place y accepte son sort. Repos éternel avec une surenchère dans les plus belles tenues funéraires, les plus belles urnes et les plus belles sépultures ou séjour sans finalité dans un entre-deux où la chair finit par se détacher et tout le monde se ressemble dans sa plus intime intimité : le squelette.

« Leur sourire ne se lit plus dans l’expression de leur visage, mais dans leurs orbites vides, parce que leur visage n’ont plus d’expression. »

Dans ce monde de l’entre-deux, le narrateur tente de retrouver son père, cheminot retraité, qui très malade avait quitté la maison sans prévenir, pour éviter de peser matériellement sur son fils, alors que la vie était déjà si difficile. Ce fils adoptif qu’il avait recueilli et sauvé alors qu’à peine né, Yang Fei venait de tomber sur une voie ferrée, via le trou des toilettes d’un train de passage. Ce récit est aussi une formidable histoire d’amour entre un père et un fils non unis par un lien de sang et de nombreux autres portraits de personnages bouleversants d’humanité et d’humilité aussi, dans une société qui entre communisme libéral et lambeaux d’une très ancienne Chine traditionnelle, supporte à son sommet un pouvoir brutal et écrasant.

« Je suis à la recherche de mon père, ici, parmi la foule des squelettes. J’éprouve un sentiment bizarre. Ici, il y a des traces de lui, je les sens même si elles sont aussi évanescentes que le cri de l’oie déjà enfuie, comme la sensation de la brise passant dans les cheveux. »

Le sentiment d’étrangeté qui découle de ce roman est en grande partie dû au contraste entre la douceur, la délicatesse, la très grande beauté du récit et la rudesse de cette réalité sociale dans laquelle il prend place. Une façon originale pour l’auteur d’en brosser le portrait.

©Cathy Garcia

2_e3330c1260a8e69e078095c192cb3aacNé en 1960 à Hangzhou (Zhejiang), Yu Hua a commencé à écrire en 1983. Il a reçu en 2008 le prix Courrier international du meilleur livre étranger pour Brothers. Son œuvre est disponible en France aux éditions Actes Sud, qui ont notamment publié Le Vendeur de sang (1997 ; Babel n° 748), Un amour classique (2000 ; Babel n° 955) et Vivre ! (Babel n° 880, adapté au cinéma par Zhang Yimou, Grand Prix du jury au Festival de Cannes 1994).