Chrystel Mukeba : Les errances existentielles

Mukeba Chrystel

Avec Chrystel Mukeba la réalité cesse d’être ordinaire au sein même de sa banalité. Elle n’est plus simplement celle que l’on connaît et qui se reconnaît en cette reconnaissance. Elle échappe au temps et à l’espace quotidien au sein même du temps et de la vie de tous les jours. Le regardeur est face à une réalité émergente qui appartient au réel mais qui introduit une distance entre ce qui est et la manière dont cela est saisi.

On peut appeler cette approche : distance critique. S’y exerce à tout moment une vigilance esthétique qui régente chaque prise. Celle-ci n’est pas un désaveu du réel mais la manière de lui faire résistance. Elle soumet le regard à s’identifier à ce qui dans le réel est passablement étranger, elle oblige à se reconnaître dans un miroir où surgissent des vérités que nous tentons d’éviter : la vieillesse, la pauvreté par exemple. La photographe belge crée une puissance de mise à nu de corps recueillis dans leurs assises charnelles.

Mukeba Chrystel - 1

Les scènes captées dans leur minimalisme aride et sans fioritures, qu’elles soient de rues ou intimes, affirment un dédoublement entre une intériorité de l’être et l’extériorité qui la suggère. L’image se confond avec des êtres dont on ne sait rien mais qui néanmoins font corps avec nous et qui deviennent une visibilité de qui nous sommes.

Chrystel Mukeba n’interrompt pas le vacarme de la vie mais suggère au milieu ce qu’il en est de l’abandon, du silence et de la perte (quelle qu’en soit la nature). Par le dépouillement des clinquants de certains ancrages réalistes, elle passe à une extrême exigence d’introversion. Le monde extérieur est là mais il se tient en retrait des choses, il se replie vers son cœur de déshérence.

Le tout sans le moindre pathos : la plasticienne exclut la facilité de l’expression de la souffrance et de la désolation. Sans s’en déprendre toutefois mais en l’amplifiant dans une approche aussi touchante que cérébrale dont la lucidité donne à chaque cliché une sorte de vérité. Dès lors – et c’est la force de l’œuvre – ce qui est montré ne pourrait se dire par d’autres vecteurs.

Il s’agit de scruter le réel de la réalité là où presque physiquement s’éprouve soudain l’existence de la manière la plus violente et pénétrante. L’image prend le relais des mots pour que se perçoive un abîme quotidien inaccessible au verbe. Quelque chose de radicalement caché, fermé et qui s’ouvre témoigne d’un grelottement existentiel. Fascinant.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Christophe Carlier, Singuliers – Phébus – littérature française

RENTRÉE 2015

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  • Christophe Carlier, Singuliers – Phébus – littérature française

Christophe Carlier nous livre une comédie imbriquée dans une autre à plus grande échelle, dans la lignée de L’Euphorie des places de marché (conte urbain ironique). Ce récit gigogne illustre parfaitement la phrase Shakespearienne : « Le monde entier est un théâtre et tous les hommes n’y sont que des acteurs ».

Le lecteur assiste à un défilé de personnages qui se croisent, se reconnaissent, se recroisent au gré du hasard. On les suit comme avec une caméra embarquée.

On plonge dans leurs pensées, leurs voix s’alternent. Par le prisme des uns on apprend des bribes sur d’autres (lien de parenté). L’imbroglio des indices distillés peu à peu se démêle, lors de flashbacks. Et le puzzle de leur vie se tisse. En exergue, une citation de Virginia Woolf centrée sur « l’immédiate fatalité », fil rouge de ce roman.

Le récit s’ouvre justement sur la rencontre inopinée, dans le métro, de deux protagonistes qui n’ont même pas le temps d’échanger leurs numéros de portable.

Le portable, cette nuisance pour certains, est à la source d’une caricature des passants que Franck observe tous les jours. Ne redoute-t-il pas, pour le futur, de voir se multiplier des hordes semblables, esclaves de leur « petit boîtier » qui continueront à l’ignorer ? Quant à Pierre-François, ce sont les autres qui l’intéressent.

Le roman s’articule en trois temps : avant, pendant et après la représentation de la pièce de Corneille Le Menteur et même jusqu’au lendemain soir.

Le café, un huis clos, un décor cher à Hopper, étant lui-même un théâtre, le quartier général où passent la plupart des protagonistes, dans l’espoir de revoir la personne qui les a convoqués ou de s’en approcher au plus près. On a l’impression de voir des marionnettes manipulées par le destin. Ce microcosme brasse des individus de tous milieux, en couple ou seuls (venant de rompre), des « homeless » aux nantis. C’est avec un regard acéré que l’auteur dépeint ses contemporains, leurs comportements dans des files d’attente, loin de la discipline de nos voisins anglo-saxons.

Le zoom sur le public au théâtre est digne d’un dessin de Sempé, dont Christophe Carlier est un inconditionnel.(1) Nelly, l’ouvreuse, comme sortie du tableau de Hopper, accueille, dans son « palais de velours rouge », les spectateurs qui « n’ont pas l’air beaucoup plus heureux que ceux qui entrent à l’usine », pense Luc. Pour Nelly, le spectacle est dans l’assistance. Elle a reconnu Claire, note son « air tourmenté ». Qu’est devenu son amoureux, Antoine, qui a grandi avec son fils ?

Qu’auront-ils retenu de la pièce si chacun épie l’autre, se perd dans son maelström comme Claire ? Cette phrase de Rousseau : « L’on croit s’assembler au spectacle, et c’est là que chacun s’isole » reflète exactement l’état des lieux du moment : ennui, lassitude prévalent. Alice se laisse charmer par la voix de l’acteur, remarque son « coup d’œil caressant à Claire ». Pierre-François, lui aussi aimanté par Claire, suit le manège de l’acteur et s’interroge : « À quoi joue le hasard ? »

Aurélien, l’acteur, aurait-il bafouillé si la femme qui le troublait avait été hors de sa vue ? N’avait-il pas eu l’envie d’adresser des vers galants à « la belle inconnue » ?

Quant au virulent critique Denis, qui préfère « rugir » à applaudir, le « travail de sape » aux éloges, souhaitons que l’auteur ne soit pas lu par quelqu’un de sa trempe.

Font aussi partie de ce ballet de la « comédie humaine » : Cécile qui pense à ses élèves tout en savourant les vers cornéliens, pour qui « la littérature est un enchantement et l’art une bénédiction » ; Lilia, insomniaque, pense à ceux qui l’entourent, écoute la radio et ne serait pas surprise d’y entendre Nelly se confier.

Dans les coulisses, entrent et sortent de notre champ de vision ceux qui sentent « la colère qui gronde dans la société », « la folie du monde », ceux auprès desquels les passants évitent de s’attarder mais qui ne laissent pas indifférents (la folle du bus, la vagabonde échouée dans l’amphithéâtre, « l’errante du boulevard »). On est sensible à l’âme de poète de Luc, qui devient acteur de ses nuits en les étoilant par sa fantaisie.

Ce n’est pas le hasard si on retrouve quelques-uns des protagonistes au même café.

Si Claire n’avait pas égaré son calepin serait-elle revenue au café ?

L’auteur nous initie à l’happenstance, le don d’être au bon endroit au bon moment, avec la réapparition du carnet de Claire qu’elle croyait perdu. Sa bonne étoile veillait.

« Le hasard », disait Pasteur « ne favorise que les esprits préparés ».

Alice serait-elle retournée au café sans ce regret d’être restée insensible au « visage défait » de Claire ? Mais se sentant trahie par Claire, elle est plus encline à tisser des liens avec Pierre-François. N’est-il pas cette « main providentielle », confirmant le proverbe arabe : «  Quand le ciel te jette une datte, ouvre la bouche. » Déception, par contre, pour les soupirants de Claire, tous deux « pris de court » par Franck.

Dans l’épilogue, le lecteur a le choix d’imaginer le futur tête à tête Claire/Franck. Claire cherche-t-elle à se rapprocher de Franck par attirance ou pour évoquer Antoine, afin de savoir ce qu’est devenu celui qu’elle n’a pas pu oublier ?

Dans Singuliers, Christophe Carlier réussit le tour de force de condenser une multitude de vies en cent vingt pages. Une vie, n’est-ce pas une accumulation de petits moments, de rencontres, de voies du destin, de routes prises ou non, de choses imperceptibles qui nous construisent. En campant ses personnages dans des huis clos, l’auteur leur offre des lieux où s’abandonner mentalement, se côtoyer. Ces voyages introspectifs qui nous plongent dans les profondeurs de l’âme humaine, nous renvoient à notre propre vie, nos souvenirs. Qu’avons-nous réussi ? Raté ? Quelle route n’avons-nous pas prise ? La plupart des événements majeurs de nos existences se produisent en corrélation avec d’autres, selon les mystérieuses conjonctions du hasard, de la fortuité. Quel rôle jouent les Parques, l’oeil du Cyclope, dans nos vies ?

On retrouve avec bonheur les comparaisons inattendues : « Le thé du matin apaise comme le baiser du soir », ou « Le théâtre est la confiserie de ma vieillesse », confie Lilia. On apprécie la plume méticuleuse, d’une «  précision d’horloger » et l’humour de Christophe Carlier. Ce qui est sûr c’est que Singuliers interpelle si justement le lecteur adhérant à l’idée que « certaines rencontres nous ménagent un rendez-vous avec nous-mêmes ». Un roman qui fait écho à cette réflexion de Claudie Gallay : « Il est des êtres dont c’est le destin de se croiser où qu’ils soient. Où qu’ils aillent. Un jour ils se rencontrent. Alors à vous de faire leur connaissance. »

(1) : Happé par Sempé, Serge Safran éditeur, 2013.

©Nadine Doyen

Les nombres de Viktor Pelevine – Alma éditeur

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  • Les nombres de Viktor Pelevine – Alma éditeur, 11 septembre 2014. 380 pages, 19 €.

Qu’arrive t-il à un homme quand il soumet sa vie et son destin tout entier au pouvoir d’un nombre ? C’est ce que fait Stopia, alias Pikachu pour les intimes, antihéros de ce roman amoral qui est avant tout une impitoyable satyre d’une ex-URSS décadente et libérale, qui n’a cependant pas lâché les bonnes vieilles méthodes de l’époque KGB.

« Je me demande bien Tchoubaïka, pourquoi on traite la bourgeoisie libérale de libérale. Elle est porteuse d’une idéologie totalitaire extrême. Si on l’y regarde de près, tout son libéralisme se réduit à la permission donnée aux travailleurs de s’enculer à volonté pendant leurs heures de repos. » et Tchoubaïka répondait : « Excusez-moi Zouzia, mais c’est un grand pas en avant si on compare avec le régime qui percevait même cette activité comme sa prérogative. ».

Ainsi, après quelques tâtonnements, c’est au numéro 34 que Stopia va confier la totalité de sa vie, de ses choix, décisions et orientations, privés ou professionnels et le 43, deviendra donc par conséquent l’anti-nombre, le nombre d’entre tous dont il faudra le plus se méfier.

Cette apparente folie obsessionnelle numérologique, qui fait tout le régal et l’originalité de ce roman, conduira cependant Stopia au sommet. « Or, les autres devenaient des bêtes sauvages à cause de leur aspiration à agir rationnellement, alors qu’il était un homme sensé du fait de son obéissance à une règle irrationnelle que tout le monde ignorait. C’était la plus réelle des magies et elle était plus forte que toutes les constructions de l’intellect. ».

Devenu un des banquiers les plus influents du pays, défiant les lois de la concurrence et du marché, protégé, c’est-à-dire aussi surveillé  par un agent des services secrets qui avait fait éliminer auparavant ses premiers protecteurs, des Tchétchènes, Stopia s’en remet toujours plus à son nombre fétiche et développe une hantise de plus en plus forte pour son opposé. Angoisse cristallisée par l’approche de son 43ème anniversaire et comme l’illustre à merveille le proverbe qui dit que plus un singe monte haut, plus il montre son cul, Stopia apprendra à ses dépends qu’aucun nombre, ni aucun système dogmatique et donc totalement rigide, ne protègeront jamais un homme contre les tortueux revers du destin et que les tirages du yi-king du maître spirituel d’un club de thé, doté de la plus grande collection de porno bouddhiste de Moscou, ne lui seront d’aucune utilité, Stopia ne saisissant pas le message premier et essentiel du yi-king, qui signifie Le Livre des changements.

Amoral et d’une froide lucidité, Les nombres est aussi un roman succulent, comique, cynique et absurde à souhait.

Cathy Garcia

© DR

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Né en 1962 à Moscou, Viktor Pelevine suit un séminaire littéraire à l’université Gorki après une formation d’ingénieur en électromécanique à l’Institut de génie énergétique de Moscou. De ce jour, il écrit. D’abord dans la presse puis son premier roman en 1992. Puis, entre autre L’Ermite à Sixdoigts et  La Mitrailleuse d’argile. Il a reçu de nombreux prix littéraires et fut élu en 2009 intellectuel le plus influent de la Russie à l’issue d’une grande enquête menée par Open Space.ru. Lue par plus de 3 millions de Russes, traduite dans 33 pays, son œuvre est particulièrement appréciée au Japon, en Chine et en Angleterre. Après Les Nombres  en 2014, deux autres brefs romans (Opération Burning Bush et Les codes anti-aériens d’Al-Efesbi) paraîtront en 2015 chez Alma.

Un hiver à Paris – Jean-Philippe Blondel – Buchet-Chastel

RENTRÉE 2015

  • Un hiver à Paris – Jean-Philippe Blondel – Buchet-Chastel ( 272 pages – 15€)

indexUn titre et une couverture modianesques, avec ce ciel plombé sur les toits de Paris.

Nombreux sont les écrivains qui reçoivent des lettres de leurs lecteurs, cultivent même ces échanges à l’instar d’Amélie Nothomb.

Mais la lettre, signée Patrick Lestaing, que Victor, double de l’auteur, trouve à son retour de vacances n’est pas anodine Le choc qu’elle provoque sur le narrateur, à la vue du nom de l’expéditeur, au point d’en interrompre la lecture nous interpelle.

Un nom qui glace le destinataire, un nom qui résiste au temps. Lettre dictée par l’émotion, lettre liée à un drame. Jean-Philippe Blondel a l’art de capter notre attention, de créer le suspense. Comment a-t-il connu cet homme ?

Voici Victor revisitant ses années d’étudiant à Paris dont 1984 l’année de ses dix-neuf ans, marquée par une image indélébile : « deux filets rouges entre ses chaussures blanches ».

Avec la distance, le narrateur fustige ces écoles préparatoires où l’émulation « tourne à la compétition » et transforme les étudiants en robots à ingurgiter, leur laissant peu de vie sociale. Un « combat perpétuel ». Forte pression.

Trente ans plus tard, les choses ont-elles changé ?

Jean-Philippe Blondel brosse un portrait au scalpel, au vitriol même, du professeur Clauzet, sadique, aux « réparties blessantes », bête noire des plus fragiles. Tout l’opposé de Mme Sauge, charismatique, qui a dû susciter au narrateur sa vocation de professeur d’anglais. Il développe une réflexion autour de la difficulté de s’intégrer pour ceux qui viennent de leurs provinces, d’où cette solitude pernicieuse. Il aborde aussi cette période de l’adolescence où certains, indéterminés, se cherchent, papillonnant de filles en garçons ainsi que de la difficulté de faire son coming-out pour Paul. Et si Mathieu avait été aussi la victime de cette intolérance, de cette exclusion, d’où son repli sur lui-même ? Et Paul, avait-il une attirance pour Victor ?

A travers Pierre et Paul, le narrateur met en exergue ces amis providentiels, ceux qui savent comprendre le démuni, le fracassé, le cabossé, lui offrant l’hospitalité, « une sortie de secours », une bouée, afin de prévenir un geste de désespoir. Lui, l’invisible, le transparent, « l’électron libre » devient populaire, visible et même un confident pour le père et la mère « déboussolée ». Sans compter Mme Sauge qui n’hésite pas à lui donner ses coordonnées, lors d’une parenthèse silencieuse, qu’il fige dans « la focale de sa mémoire ».

Au coeur du roman, l’absent. Jean-Philippe Blondel nous montre comment un père et l’ami, pétri de culpabilité pour être arrivé trop tard, hanté par la scène, peuvent se reconstruire. Faire des listes s’avère une échappatoire. Sa trinité ? Écrire, enseigner et voyager. N’y-a-t-il pas là la source d’une autre vocation ? On est également témoin de la naissance d’une amitié étrange, ignorant le fossé de l’âge. Une lumière pointe, les rires éclatent. Patrick et Victor s’apprivoisent, telle une famille recomposée, se ressourcent dans leur communion avec l’océan. Pour la mère, c’est marcher en forêt.

Le roman prend un tour choral, les parents cherchant à en apprendre le plus possible.

Les aficionados retrouveront des constantes qui caractérisent les romans de l’auteur. Ce ton lancinant, doublé d’auto dérision. Cette musique, la sienne, et celle des chansons qui irriguent son imaginaire. Ce style, car il sait traduire son traumatisme (cette image qui l’habite, le cri), son obsession, donner du poids aux mots, les marteler, les répéter, ces mots, au point de nous les imprimer. Ses oxymores : « La vie s’emballait au ralenti ». Des mots récurrents : vie, en vie, vivre, autour desquels gravite le récit. Ce goût pour la vie rappelle « Et rester vivant ». Sa géographie triangulaire, naviguant entre Paris, cette ville natale non nommée, et les Landes.

Ses relations se répartissent aussi en trios : celui formé par Patrick, Paul et Armelle, celui qui réunit Victor à Paul et Mathieu. Jean-Philippe Blondel, à travers ses protagonistes, poursuit son exploration des relations parents/enfants, soulève la responsabilité de choisir d’être parent et montre combien le manque d’amour parental, un divorce peuvent engendrer les frustrations, ce mal-être, et conduire au pire, par accumulation. Il souligne la complexité des sentiments chez les ados, souvent dans les atermoiements. Il déplore le manque de tolérance vis à vis des homosexuels et plaide pour qu’ils soient aimés pour ce qu’ils sont.

Ce roman, à la veine autobiographique, est nourri de références à la littérature anglo-saxonne : Orwell, les romancières anglaises, Emily Brontë, aux peintres anglais : Turner dont les ciels font écho à ce brouillard dans lequel Victor est soudain plongé.

L’écriture, qui au départ était « son trésor intime », est devenue pour Jean-Philippe Blondel, l’échappatoire, l’exutoire, « sa planche de survie », un acte de résistance à l’oubli et à la perte, ses mots tissant « un filet au-dessus du gouffre ». Puis une vocation, une ambition, celle de tromper « l’insomnie des autres ».

Jean-Philippe Blondel signe un roman émouvant, teinté d’humour, sur la différence, le manque de dialogue, le désert affectif, l’absence, mâtiné des paroles de sagesse de Patrick. Il offre à Mathieu « un mausolée » de papier, un sarcophage de mots. Et au final, la résilience des protagonistes prouve que : « Nous sommes beaucoup plus résistants que nous ne le croyons » et que tout peut renaître, une autre vie.

En filigrane, une voix nous murmure, comme une injonction, cette phrase de Louis Chedid : « On ne dit jamais assez aux gens que l’on aime qu’on les aime ».

©Chronique de Nadine Doyen

Anne De Gelas : accords ouverts pour corps perdu.

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Depuis la mort de son époux en 2010, Anne Gelas a fait bifurquer son oeuvre. La douleur en est devenue – au corps et au coeur défendant de l’artiste – la marque de fabrique comme le prouve « L’Amoureuse » (Le Caillou bleu, Bruxelles). Depuis ce drame, l’artiste s’est tournée dans ses photographies uniquement sur l’autoportrait (partagé parfois avec son fils). Par delà le désastre de la perte, s’y instruit ce qui voudrait un entretien infini où l’artiste se livre (parfois presque à nu). En émanent des œuvres en noir et blanc un érotisme à la fois impressionnant mais pudique. Si bien que celui qui a eu, comme l’écrivit Blanchot « la maladresse à mourir, mourant comme quelqu’un qui n’a pas appris », prend la place du voyeur. De même ce dernier le sent : il devient un intrus. D’où le regard quasiment pieux qu’il tourne sur la femme belle et grave.

 

Insensiblement, elle fait que malgré tout les choses suivent leur cours entre autres au nom du fils témoin et fruit de l’amour. Si bien que, comme dans l’art religieux, Anne De Gelas rejoint une vision du corps triomphant. Elle le dérobe pour s’alléger, pour dire que la souffrance sauve la pensée d’un certain salut.  Le corps reste glorieux même si la créatrice en prévoit pourtant le déclin. Pour autant ce corps offert n’a rien de détruit, au contraire et il nous interroge. Il reste discret dans sa pudeur comme si ses questions ne questionnaient pas. Mais malgré tout il demeure et se lève : il n’a jamais été aussi présent. Et sa passivité apparente est contredite par le fait même de sa prise

 

Bien que tout se soit obscurci, il règne. A priori, personne ne l’attend désormais. Mais il est là.  Son désastre provient du fait que la mort de l’aimé l’a détourné du mot « être ». Mais ce temps sera provisoire : la rose peut, doit s’épanouir encore. L’éclairement avec le peu de lumière l’annonce comme le font les textes de l’artiste et poétesse. De fait, de tels autoportraits louent la vie qu’il ne serait plus donné de vivre et que porterait le mouvement de mourir. Ils redressent la vie, la sublime dans ce qui tient encore de la peur d’oser désirer à nouveau.

 

Un nouveau combat contre la mort se crée. Un combat toujours des plus anciens et où toujours peut se décider quelque chose de plus juste. D’où ces éclats qui dans leur clarté n’éclairent pas encore mais où retentit un langage où peut croitre une entente nouvelle venant non briser le seuil mais le suspendre. Tout se passe comme si, par delà le désastre, Anne De Gelas mettait par ruse du désir en jeu. La vie dans ses autoportraits cherche à se maintenir voire à se déchainer : car si la douleur prit sens, il se peut, il se doit que l’artiste reprenne corps. Et ses œuvres le prouvent emportant avec elle la perte et rameutant la beauté.

©Jean-Paul Gavard-Perret