Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.

Chronique de Marc WETZEL

9782856683873
Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.


Le recueil d’Olivier Deschizeaux me déroute beaucoup : je ne sais à qui il s’adresse (« tu me paramètres », « tu m’éjacules », « tu me jettes un anneau de doléance » etc.) – je vois seulement que de cet être, il exige tout, et n’attend rien !
D’autre part, l’impression que ce style donne est celle d’un folk nord-américain s’exprimant en un français parfait (un Artaud dylanien, un Michaux presleyien !), c’est aussi baroque qu’un Jules Renard gratouillant sa Martin, ou un Claudel honkytonk accompagnant un hobo dans un motel yankee.
Enfin, une formidable aisance d’expression accompagne partout des pensées difficiles à elles-mêmes, embrouillées (on est comme devant des imbroglios limpides, des sortes de nœuds translucides), à la fois délibérément folles et profondément discernantes, lucides, impeccables sur elles.
Et voilà, ainsi, mon admirative perplexité devant des formules comme :

« Paré de prières, je m’en vais sur le chemin des petites sonates, un christ à chaque ongle » (p. 14)
ou : « La musique se lève en nous telle une pluie vomie par des lignes de linges sauvages » (p. 27)
ou : « le sein de la mort est une comète aveuglée par la peau lisse des adonis » (p. 34)
ou : « Tu cherches en ton boudoir le miroir qui trouvera l’esprit de ton reflet » (p. 45),
ou : « Ton être est un monocle mort sur le rebord de l’âme » (p. 59)

Ce livre, malgré son hermétique âpreté, sa fraternelle désolation et son espèce de disciplinaire extravagance, me paraît pourtant très important, décisif, d’une étonnante acuité, d’une rare honnêteté mentale, d’une inépuisable fidélité aux douleurs et frénésies de son temps. Par exemple sur trois points :
Le rapport animal/homme : de très nombreux passages disent fortement, vertement, véridiquement, l’omni-animalité de l’homme. L’homme est bêtes réunies, ensemble parquées,
« je porte en nous tout un zoo de bric et de broc »  (p. 54)
animaux réduits (par le confinement singulier de l’âme humaine) à s’apprivoiser les uns les autres – oui, singe, loup, bouquetin, hyène, dit le texte, et même animaux réduits à se cacher les uns dans les autres, comme ce très étonnant

« secret du serpent au cœur de la tarentule » (p. 37).

Il y a là, de la part de l’auteur, comme une version poétique (nette, et irrésistible) du constat philosophique fait par Giorgio Agamben, à savoir que la frontière entre l’animal et l’homme, quelle qu’elle soit, passe exclusivement à l’intérieur de l’homme. « Au creux des limbes sursaute le singe malade » (p. 40), et l’intenabilité poly-animale d’une vie humaine semble ici se comprendre ainsi : comme tout être vivant, l’homme contient ce qui le permet (il contient son matériel génétique, son sang, son système nerveux etc.), mais, comme pensant, il peut refuser, brusquer, dénier, s’interdire tout ce qu’il contient. Ainsi le vivant pensant qu’est l’homme est dans l’éternelle propension à s’interdire ce qui le permet. Toute la pathologie de principe de son héroïsme s’en déduit. Et Olivier Deschizeaux le dit et le montre jusque dans la meute intime (à la fois criminelle et suicidaire) formant l’inspiration véritable, avec une rare justesse :

« l’usine à rêves est un institut sans lumière …» (p. 33)

Ce texte frappe aussi par le sort qu’il fait à la drogue. Ce cerveau ne cache pas être rescapé du LSD, de la mescaline, de « la poudre claire » (p. 15) (mais, neurophysiologiquement, on sait que seuls les survivants sont sincères) : il y a d’admirables descriptions in vivo (si l’on ose dire) des terribles oscillations induites ; l’apocalypse privée est bien documentée :

« La foudre frappe, elle cogne à mes tempes, cortex irrévérencieux, déraison de la saison mentale, la foudre tombe sur une stèle, la décore de ses oripeaux, ses haillons de gloire  (…) Dernière genèse des sens, je pressens la fêlure des étoiles, et cette âme qui meurt comme un troupeau de viandes noires … » (p. 15) .

Pas la moindre illusion. La salubre distance d’un Michaux (on sent bien « misérable » ce « miracle » ; et tout délire est asservissement parce que déjà, comme chez Michaux, « tout rêve est asservissement »), et même une très risquée (pour un poète !) dénonciation de l’imagination, comme chez Simone Weil, comme guérilla de compensation, comblement complaisant des vides. L’auteur hait sa propre fantaisie, il déjuge souverainement ce lieu en lui

« où rêves et rires s’épousent en vain »  (p. 21),

parce que rêve et délire lui semblent calfeutrer, colmater, trop tôt cicatriser ce qu’ils nous font renoncer à explorer,

« et ces plaies recousues dans la nuit, ces plaies qui n’ont plus de vertu » (p. 17)

La « folle du logis » trouve ainsi logiquement peu grâce auprès de son propriétaire exalté et déraillant ! Passage extraordinaire :

« Tous les souverains de ce monde inquiètent le reflet de l’acide en mon crâne enseveli, tu ne disposes plus de tes effets de manches pour divertir le bateleur, tu me regardes mourir, voyance sans cristal ni tarot seulement quelques runes sur les ruines de ma conscience »  (p. 21)

La drogue (ou l’intuitive compréhension d’elle) a une présence admirablement rendue dans le corps même du discours de Deschizeaux, qui est fait à la fois d’images et d’idées, comme on le sent ici :

« les robes à vif pénètrent en une vie meilleure » (p. 22), – il n’y a pas plus imagé qu’une robe à vif, pas plus idéel qu’une pénétration dans le meilleur
ou « il est des terres au goût de miel et des ciels au goût de pierre, jamais je ne saurai la partition des écoles bibliques » (p. 21) etc.

Le LSD à la fois déforme la perception (on voit à travers ses mains la route où l’on marche fine comme un crayon), et comprime la conception (les rapports faits entre les éléments se condensent tant qu’ils éblouissent plus qu’ils n’éclairent), ce qui abolit la différence même de régime mental entre images et idées (des coq-à-l’âne devenant Eurékas et réciproquement des rapprochements féconds se mettent à « sursauter », à « se signer », à « accumuler du venin », à « saigner les vitrines du passé » … ), ce qui est superbement suggéré dans des expressions comme :

« les barbelés de l’esprit nidifient en une guitare brisée »  (p. 31),
« une encre rouge comme l’éther » (p. 45)
ou « le ventre d’une veuve aux rameaux de haut mal » (p. 46).
mais, dit désespérément l’auteur, « le dessein des fous de cloîtrer la folie » (p. 31)  est la raison même de leur auto-claustration.

Il y a enfin dans cette oeuvre quelque chose que j’appelle pour moi-même (peu clairement) un matérialisme déraciné, qui pourrait s’exprimer ainsi : on ne se raconte pas d’histoires (on se fait donc tomber de toute altitude factice – voilà le matérialisme), mais il n’y a pourtant pas de possible histoire continue de nous-même (le sol dont émerge la vie que nous devenons demeure introuvable – voilà le déracinement). Les rapports jeunesse/vieillesse (jeune, on ne sait pas ce qu’on peut ; vieux, on ne peut pas ce qu’on sait, et tout entre-deux serait immédiatement mortel) évoqués par le recueil sont constamment effrayants, comme si toute vie était pour elle-même d’évolution empoisonnée : ainsi

« à vingt ans sur une péniche un fleuve nous aborde et nous laisse sans vie sur le sol » (p. 38),
mais « l’âge tue tout ce qu’il y a de plus beau en l’être humain, il viole et vole le cœur, l’esprit, le corps pour ne laisser qu’une âme inerte, errant sous le dôme du néant pour une éternité qui ne vit que par le désordre charnel » (p. 20)

Cette discontinuité temporelle essentielle à toute vie humaine (l’homme est le seul être qui doive un jour avoir été jeune, c’est à dire faire de son propre avenir une simple étape de l’anéantissement) me paraît (l’auteur seul pourrait dire si c’est vrai et comment) ici tragiquement énoncée, vécue comme une « dégoulinante » malédiction : le temps finit par retourner toute vie contre elle-même, et jamais mieux qu’une régression ne luttera contre cette progression vers le pire. D’où, peut-être, le plus mystérieux des dédoublements, et le plus bouleversant des aveux :

« je veux que tu meures en moi comme un frère ancien »  (p. 41)

Je n’ai pu cacher qu’il y a là un très inquiétant bonhomme (« en cette existence, tu n’es qu’un cadavre fou » p.47 ), un poète du mal, de la folie, de la désagrégation. Mais un homme qui sait nous faire honte de nous « nourrir » du mal (p.25), qui démystifie la folie même en y lisant un « suicide désincarné » (p. 40), et ouvre grand sa fenêtre au « déversement » par la nuit de sa « salive brune » (p. 47), cet homme d’immense agitation, mais qui prend authentiquement sur lui et généreusement expie la hantise universelle, quitte son lecteur avec des égards qu’on dirait surnaturels,
« ce n’est qu’un adieu … doux étang … où stagne l’eau bénite en son herbe noire » (derniers mots du recueil, p.60)

©Marc WETZEL

Louis-René Des Forêts, Ostinato, L’imaginaire Gallimard, 2004, 231pages.

Chronique de Lieven Callant

desforets

Louis-René Des Forêts, Ostinato, L’imaginaire Gallimard, 2004, 231pages.

41aGFsNexwL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_
J’ai toujours cherché à comprendre ce que « conscience » signifie réellement en tentant par maintes réflexions à en dresser si cela s’avère possible la carte la plus précise qui soit. Comment grâce à un apprentissage, aux allées et venues de la mémoire au gré des souvenirs et de l’oubli ou par l’entremise des rêves se forge peu à peu l’image de soi.
Je pense que Louis-René Des Forêts dans son livre Ostinato avec une rigueur lucide, intransigeante et obstinée propose de nouvelles perspectives à mes questionnements. Il dresse la carte de ce désert « JE » qui avance en rampant ou repart de son centre dans des mouvements que rien ne peut contraindre. Cet endroit sur la carte aux frontières floues et qui ne garde pas la trace des routes, nourrit nos espoirs, puis tour à tour les refroidit, les brûle, les redécouvre, les fait disparaître.
Ostinato se présente comme une affluence de textes, un fabuleux labyrinthe dont les multiples voies à explorer n’offriront pas toutes l’issue recherchée: la liberté, la délivrance lucide.
Par moments déroutants, par moments contradictoires ou envoûtants, les textes ressemblent aux morceaux épars d’un rêve dont l’interprétation aura elle forcément un impact sur le réel.
On sait combien le sommeil et avec lui les rêves sont indispensables à la construction de notre mémoire. Sans elle et ses facultés de faire ressurgir les souvenirs ou au contraire de les oublier jusqu’à presque entièrement les faire disparaitre, aucun apprentissage ne serait possible. On s’aperçoit aussi que rappeler à soi, à son présent le plus proche, les souvenirs les plus anciens c’est aussi faire en sorte qu’à force ils perdent une partie des matériaux originaux qu’aucun mot, qu’aucune structure langagière ne peut contenir. Se souvenir c’est tarir la source pure des morceaux de temps que notre cerveau avait été capable d’enfuir au fond de nous tels quels, sans avoir besoin de leur accorder des mots pour en raconter les sensations et ainsi en découvrir les sentiments.
Le mouvement qui pousse Louis-René Des Forêts vers la connaissance profonde des choses, il en perçoit tout ce qu’il a d’illusoire. Ce ne sont plus les réponses qui peuvent satisfaire son flot de questions, mais le pouvoir d’être capable d’en poser encore et malgré tout.
De la vie, l’issue est identique pour tout le monde même si les analyses, les choix et les actes posés en connaissance de cause font en sorte que le parcours diffère.
Ostinato est assurément une mosaïque poétique car Louis René des Forêts interroge les outils dont il se sert pour explorer les confins d’un univers intérieur, d’un monde infini et indéfinissable. Il sait que pour évoquer l’inouï, l’intime, les mots, les phrases ne conviennent pas. Pourtant il n’est guère d’autre solution que de s’en servir. Sachant qu’écrire aboutit forcément à un leurre, s’empêcher d’écrire serait vécu comme une lâcheté.
D’illusions en illusions, par quelle magie se montrerait la réalité telle qu’elle doit forcément être? Devenir poète n’est-ce pas accepter de tenter l’exploit alors que l’on sait que la partie est perdue d’avance? Partir sachant que le pays qu’on désire atteindre est inaccessible même en ayant franchi le dernier seuil de la vie?
La position du poète, la position intellectuelle de Louis-René Des Forêts n’est pas tenable pourtant il faut s’y tenir, la tenir comme on tient un avant-poste. Les progressions sont une illusion et se rendre compte qu’on a été leurré, qu’on s’est trompé n’est pas une progression.
Le livre est un long et sinueux voyage pourtant il n’emmène pas ses lecteurs en des lieux exotiques et lointains. Il ne résout rien et son auteur ne livre aucun secret, n’énonce aucune vérité. Par pudeur, par rigueur et par justesse. Pourtant ce livre a eu l’effet sur moi une d’une révélation, d’une confirmation de mes intimes convictions concernant l’écriture. L’écriture de ma propre vie et sa lecture confiée aux doutes, aux remises en jeu. L’écriture de la poésie qui ne peut avoir d’intérêt que si elle comporte en son sein les multiples réseaux des lectures possibles parce que l’auteur les aura imaginées et les aura posées sur les routes de ses lecteurs. Si le hasard est un élément incontournable pour la formation du vivant, le poète se doit de relever le défi de le déjouer. La poésie participe ainsi à la construction d’un monde, mon monde. Je peux affirmer que ce monde grâce à ce genre de lecture n’a rien de narcissique, de vaguement allusif, de faussement mystérieux. Les textes que je place au rang de poétique sont toutes à la fois ludique (car comment parcourir un labyrinthe si l’on ne prend pas part au jeu) minutieux, lucide quand à ses propres résultats de poète. Rien de ce qu’on écrit n’est jamais complètement satisfaisant, c’est un travail qu’il faut toujours reprendre et recommencer. Au début du livre nous sommes prévenus:

« La plupart des fragments recueillis ici ont déjà paru en diverses revues. L’auteur y a joint quelques inédits sans se soucier toutefois d’assurer un équilibre à cet ensemble dont la publication n’a pour objet que de rendre accessibles les éléments épars d’un ouvrage en cours, son état provisoire excluant toute possibilité d’organisation et sa nature mme la perspective d’un aboutissement. »

Tout au long de son livre, Louis-René Des Forêts se contente simplement d’être le plus honnête et lucide possible. Pas un seul des textes n’est écrit à la première personne car ce qu’il évoque finit pas dépasser la simple question de soi-même.
Les deux passages suivants pourraient exprimer les raisons de ce choix.

« Adolescent oublieux de son corps, si fallacieusement épris de son âme qu’il la creuse en ses profondeurs comme on force une porte qui n’ouvrira nulle part. » P61
« La troisième personne pour s’affirmer contre le défaut de la première. Il est ce que je fus, non ce que je suis qui n’a pas de présence réelle. A moins d’y voir l’unique et dernier recours pour se décharger de sa personne.
Non, ce n’est ni lui ni moi, c’est le monde qui parle.
C’est sa terrible beauté. »

Tous ces autres passages, je l’espère feront découvrir toute la justesse des fragments que Louis-Réné Des Forêts nous donne à lire, à relire mais aussi à réécrire sans jamais être en mesure de terminer.

« Le chemin où il s’est engagé de son plein gré, il ne pourrait le quitter qu’en se jetant dans le fossé, à bout de force. Mais que gagne-t-il à s’y attarder, sinon qu’à porter ailleurs ses pas il s’enfoncerait en des ténèbres plus épaisses où il ne se verrait même pas disparaître?
Ici du moins l’obscurité lui est devenue si familière qu’il explore chemin faisant avec l’espoir très faible, il est vrai, de déboucher sur une issue: la meute de ses doutes fait cercle autour de lui, en fidèles compagnons, en gardiens vigilants. Presse-t-il le pas pour creuser les distances et parvient-il à les semer, ils ont tôt fait de le rattraper. Au terme de ce cruel jeu d’usure, le moment venu, ils lui sauteront à la gorge. » p81
« Marcher pour marcher avec une ardeur que rien ne modère, pas même l’essoufflement, pas même l’inutilité de ses pas aussi privés de but que ceux d’un vagabond auquel peu importe où ils doivent le conduire. » P87
« Une main pieusement tire les rideaux sur le ciel où glisse avec lenteur un nuage glacé de rouge.
Depuis la nuit des temps, le soleil, toujours ce même soleil qui étale à l’ouest sa splendide boucherie avant de plonger en terre. » P91
« Premier éclat de lucidité: le cri perçant du tout nouveau-né arraché au rien pour vivre dans le non-savoir et la peur de ce rien où il sera tôt au tard rejeté sans ménagement comme un propre à rien ». P204
« Là où manquent les moyens d’expression ne bat que d’une aile la mémoire atrophiée. »
P212
« Où puiser la force nécessaire à la recherche de ce qui n’a d’existence que par défaut et n’exerce sur lui un tel pouvoir d’emprise qu’en raison de son inaptitude à le définir tout autant qu’à y accéder? Une recherche que n’anime aucun espoir et qui ne saurait apporter de certitude ni se fonder sur aucune, en quoi sans doute ce terme de recherche est impropre ». P217

©Lieven Callant

source image:Esprits Nomades

L’ordre du matin—Sur des peintures de Jacques Valette

Chronique de Miloud KEDDAR

L’ordre du matin

Sur des peintures de Jacques Valette

Voici des « nu » qu’habille la couleur. Le corps est plein quand l’environnement est du presque vide, bigarré, hachuré. La couleur devient coquille qui protège mais aussi carapace qui isole. Et c’est ce qui isole qui intéresse Jacques Valette. Dans une de ses périodes, la période dite du « Déséquilibre », Valette a peint des femmes qui dansent une danse mal assurée, non maîtrisée, des avancées dans le monde, incertaines. Et si dans la période qui suivit, il nous fallait deviner sous l’abstrait le figuratif, avec cette série de nu, nous sommes en présence d’un « figuratif abstrait ». C’est comme si Valette accomplissait une remontée vers l’origine, et précisément l’origine de l’abstraction dans la peinture. J’ai dit : « accomplissait une remontée vers l’origine » et je voudrais qu’on m’entende dire : « s’accomplit en remontant à l’origine », la nudité, la relation alors simple au monde. Connaissance de soi et accomplissement ? Jacques Valette plaide pour une présence accrue au meilleur dans soi, lui qui sait le risque de la méconnaissance de soi, lui qui veut que les repères ne se brouillent pas et que le gouffre de l’absence ne se déclare.

ScanItem
« Le nu rouge »
Le nu corps peint rouge : lumineux, en braise ou en souffrance ? Le nu évolue dans un espace couvert partiellement de dalles et de lignes blanches, vertes, jaunes, de lignes rouges, enchevêtrées, croisées. Par ces lignes rouges et par ce corps rouge, le peintre tente-t-il de créer le lien entre le nu et l’Autre – le monde, les vivants ? Par les lignes s’entrecroisant, le lien ne se fera-t-il que par des détours ? Le nu souffre-t-il dans son corps (séparé de soi et séparé des autres) ? Le corps dans cette peinture est celui d’une femme, par l’esquisse des seins, par l’articulation du bassin. La femme a les cheveux « semés aux quatre vents », comme dit la chanson. Le visage exprime de la douleur, si visage on peut dire et si douleur est le mot juste. Par la couleur rouge, par la noire et par les cheveux arrachés, on peut parler de souffrance, ou est-ce un arrachement en vue d’une délivrance ? On prend sur soi, on s’arrache à la nuit mauvaise, et ce n’est qu’à ce prix qu’on s’accomplit et participe du groupe.

ScanItem(3)
« Le nu vert »
« Nu vert » a la particularité de sembler peint en bleu si on se place à plus d’un mètre et demi. Mais plus on s’en approche et plus les tonalités de vert se révèlent. Le « Nu vert » de Jacques Valette me fait penser à l’Andromaque de Giorgio De Chirico (dans «Hector et Andromaque, 1924 (cat. 41) »). La ressemblance est assez troublante, ma foi, et ce jusque dans le port de tête, le cou et le visage au regard aveuglé. Andromaque nous scrute et interroge, elle nous dé-figure ! J’aurai pu volontiers affirmer du peintre des nu peints dont il est question ici, qu’il a repris à son compte l’Andromaque de G. De Chirico s’il n’y avait ces lignes emmêlées qui le place dans la mouvance de l’Expressionnisme Abstrait. Les lignes tissées nouées lient Jacques Valette à Jackson Pollock. Chez Valette, l’influence donc de Pollock, celle de Vélasquez et celle de Max Ernst, et Valette dit s’être longtemps tourné vers les peintres de l’Europe de l’Est.

ScanItem(1)
« Trait d’union »
La couleur de « nu rouge » ou de « nu vert » dissimule-t-elle le corps au regard de l’autre, le cache ou au contraire lui permet-elle de rayonner pour une affirmation de soi, du Je, et une présence au monde accrue et facilitée ? Coquille ou carapace ? Jacques Valette, à sa manière, répond à cette question en titrant un de ses nu simplement « Nu ».
« Nu » dit ainsi est « couleur chair » (c’est moi qui souligne). Le fond est devenu uni, les lignes enchevêtrées ont disparues. Ce chapitre, je l’ai intitulé « Trait d’union » parce qu’il permet de lier « nu rouge » et « nu vert » à « Nu », pour les lignes se croisant. Il permet de passer vers « nu bleu » pour le fond uni. Enfin il lie « Nu » à « Adam et Eve » pour la couleur que je dis chair.

ScanItem(2)
« Nu bleu »
Dans « nu bleu », le nu fait l’expérience du corps de l’autre ou, pour mieux dire, « s’expérimente du corps de l’autre ». Il tente d’accéder à l’intime de l’autre. N’habiter le corps et le monde qu’avec l’autre ? Y a-t-il du heidegger chez Valette ? Du chamanique, aime-t-il à répondre !
« Nu bleu » représente une femme ou un homme ? « La taille fine, les hanches pleines », comme dit le poème, font penser à une femme. Mais la tenue des bras, leur position, écartée, feraient penser à un homme. Ajouter à cela la sévérité du visage, la dureté dans le regard. Homme ? Mais alors, les seins, le sexe ?

ScanItem(4)
« Adam et Eve »
Le nu « Adam et Eve » se résume dans les propos tenus plus haut. Toutefois les lignes sont maintenant noires et dans l’entour des corps et sur les corps. « Adam et Eve » ? Tandis que « nu bleu » cultive l’ambiguïté en faisant la part du masculin et celle du féminin dans un seul corps, « Adam et Eve » se décline en deux corps distincts.
Voici « Adam et Eve », ils ne semblent pas en danger en ce moment de l’origine. Adam a le bras droit replié, la main sur la hanche. Eve penche la tête vers lui. Elle l’écoute. Oui, elle l’écoute, car Adam lui parle. Mais de quoi ? Adam parle à Eve, d’eux deux, Adam ne pouvant parler que d’amour. Adam et Eve savent, et ne savent que trop, qu’il leur faut être deux et s’aimer pour affronter le monde et déchiffrer l’énigme de la présence !
De Jacques Valette enfin qui a entrepris la peinture de cet « Adam et Eve », disons qu’il nous parle de l’amour, qu’il nous parle du monde –et des corps-, Valette parle la langue d’Adam !

©Miloud KEDDAR

Sandrine Rotil-Tiefenbach, Grise, éditions Sulliver, postface de Jean Orizet, 112 pages, 11 €

Chronique de Pierre Perrin

9782351221563
Sandrine Rotil-Tiefenbach, Grise, éditions Sulliver, postface de Jean Orizet, 112 pages, 11 €


Un puzzle de l’étrange, note Jean Orizet dans sa postface ; un sketche, pour encore parler français, à la Raymond Devos, se dit-on en ouvrant ce petit livre étonnant qui commence ainsi : « Qui me croira ? Encore faudrait-il que je trouve quelqu’un à qui parler. Et que les mots me viennent. Pourquoi y penser ? Il n’y a personne. » Que se passe-t-il ? Une immobilisation du personnage qui déclare s’appeler Blanche. Mais ce prénom ment, de sorte que l’écorchée se retrouve aussitôt, dès le bas de la page, « couleur d’écorces et de murailles », Grise. Les aiguilles de l’horloge municipale sont bloquées comme dans un conte des frères Grimm qui, de leur côté, ont bien inventé une « histoire de bourse aux pièces d’or inépuisables » ?

Ces douze heures, départ arrêté, si on ose dire, déportent l’héroïne hors du monde temporel, où les grilles de métro sont fermées, les feux de circulations ne circulent plus entre leurs trois couleurs, où les questions se pressent : en quoi consiste la vie réelle, avec ses béquilles de type portable, café du matin, cigarettes, amour même ? Pourquoi avoir perdu « le réflexe d’écrire ses rêves tout de suite avant dissipation totale des brumes » ? Peut-on « disparaître aussi délicatement d’un effluve » ? Peut-on n’être vu de personne ? Être totalement translucide, voire être un pur fantôme ? « La mort est un bien étrange lieu », écrit Sandrine Rotil-Tiefenbach et fait résonner cette injonction : « veillez à ne pas confondre la ruse avec l’intelligence ».

Cette « allégorie littéraire », dont on ne donnera pas l’explication finale, nous fait pressentir le désarroi de vivre, quand tout nous échappe. On imagine aisément que « la poésie est une colère politique ». Non seulement cet effacement peut arriver à chacun, mais certains le vivent dans leur chair, douloureusement, soit que des bombes leur tombent sur la tête, soit que l’avenir soudain s’enraye. Sandrine Rotil-Tiefenbach écrit de façon haletante. « La musique me fond dessus comme un pélican sur un porteur d’écailles. » Une « petite absence » à découvrir.

©Pierre Perrin

Alain MONNIER – Le petit monde de Barthélémy Parpot – J’ai lu, 2015

Chronique de Marc Wetzel

1724162-gf

        Alain MONNIER – Le petit monde de Barthélémy Parpot – J’ai lu, 2015

Je veux rendre d’abord hommage à l’innocence de Barthélémy Parpot. Ce personnage, négligé, conformiste et rabâcheur (mais qui a les excuses de la malchance et de la pauvreté) a trois qualités décisives : c’est un doux (un qui connaît trop la souffrance pour souhaiter l’accroître, et la solitude pour oser la partager), un naïf (son refus même de juger le préserve de tout préjugé : quand il est bête, c’est sans ruse. Ses limites mêmes ne sont jamais artificielles), un pacifique enfin (son cœur aime la concorde, qui fait battre tous les autres avec le sien). Bien sûr, il souffre, car les qualités même de son innocence se contredisent : naïf, il ignore trop les causes de la souffrance pour être aussi durablement doux qu’il veut. Et, doux, il bute toujours trop sur la brutalité à laquelle il se refuse pour rester pleinement naïf. C’est un homme scrupuleux, qui s’empoisonne la sagesse, puisqu’il ne cesse de faire attention au mal qu’il ne fait pourtant jamais !

Mais le miracle de son élaboration psychologique est que sa simplicité est clairvoyante. Il nous convertit même à la naïveté en nous faisant voir que seuls les cons voient en elle la bonne foi des cons. Par exemple, Barthélémy n’adopte « naïvement » toutes les pratiques religieuses à la fois que parce qu’il ne comprend légitimement pas l’intérêt de séparer Dieu de Dieu! Et la candeur de sa compassion est la plus profonde, puisqu’il « console », dit-il, les gens « d’être ce qu’ils sont ».

Je veux ensuite rendre hommage à l’humour d’un auteur. L’humour français est une denrée précieuse : nous sommes submergés d’ironistes (qui crèvent les baudruches, raillent les travers et toisent les ridicules), mais ces mercenaires du désabusement ont « le rire qui se prend au sérieux » ( comme dit Comte-Sponville, par ailleurs fervent admirateur de Parpot !), alors que nos si rares humoristes (qui tout à l’inverse, dit le même Comte-Sponville, formulent et incarnent « un tragique qui refuse de se prendre au sérieux ») rient d’eux-mêmes et se moquent d’une humanité dont ils se revendiquent et s’assument membres. L’humour véritable est solidaire, si être solidaire, c’est se sentir responsable de tout ce qu’on n’a pas pu empêcher les autres de devenir. Et l’humour de Monnier est la plus douce (mais la moins naïve !) des dévastations. En voici quelques traits : Barthélémy est « contre le divorce parce que c’est une insulte à ceux qui n’arrivent pas à être mariés » (PLB, p. 12) ; il ne doute pas de la prochaine venue à lui de « Vierge Marie Mère de Dieu », car « elle lui apparaîtra obligatoirement où il sera, puisque, s’ils devaient se rater, il n’y aurait pas d’apparition » ! Sa méfiance à l’égard de l’autre monde promis s’explique ainsi : « je ne crois pas au Paradis parce que quelqu’un qui met l’enfer sur Terre, on ne peut pas lui faire confiance pour ce qui va se passer ensuite ». Et puis, de toute façon : « l’image du Paradis quand on piétine devant sa porte, c’est vite l’enfer ! ». A l’inverse, l’approche du terme de la vie ne le trouble pas, car, par principe, « l’approche de la mort délivre de tous les mensonges qui n’aidaient qu’à vivre ». Autrement dit, dit-il, « si je dois continuer à m’inquiéter après la mort comme pendant la vie, l’éternité va être interminable ». Enfin, après qu’un bon Père ait conseillé à Parpot de méditer le livre de Job, et qu’il ait parcouru l’interminable et fumeux plaidoyer de ce malheureux réprouvé, il recadre Job en ces termes : « je me demande même si c’est pas sa manière de parler qui a fini par agacer Dieu ». Les hommes de Dieu en général ne l’impressionnent pas ; le « Pape » à son avis, « devrait surveiller davantage les gens qu’il embauche », et même les intellectuels du sacré, car « c’est sûr que les diplômes en théologie ne prouvent pas plus la bonne foi que les diplômes en comptabilité prouvent l’honnêteté ».

Je veux enfin rendre hommage à l’humanité d’une œuvre : dans « A votre santé, Monsieur Parpot ! », la maladie (un cancer) tombe sur un personnage, Barthélémy, que nous savons déjà hautement fantaisiste (voire dingue) et simplet (voire imbécile). Ce qui arrive alors par ce livre est la double révélation suivante : d’abord, nous savons que la folie est une maladie, mais l’intrigue douce-amère qui nous est proposée apprend que la maladie réelle peut devenir, elle, le meilleur des remèdes à la folie. C’en est fini au moins du narcissisme (guéri dès que la maladie met dans l’état où l’on ne songe plus du tout à chérir l’image qu’on donne !), et du délire (l’insoutenable vérité de la maladie ramène aussitôt à bon port l’esprit qui erre et divague) ; qui fait mieux ?

Nous savons d’autre part que toute maladie, toute désorganisation physiologique, est comme une bêtise, une obstination erronée : le corps y fait l’idiot (l’organisme vient comme marquer contre son propre camp), puisque certaine partie de lui vient ruineusement jouer contre les autres. Mais c’est l’occasion, à côté de la révolte, de comprendre que le mal a sa raison d’être, que le malheur est sensé, que l’insatisfaction est une clé de survie (p. 143) et qu’il n’y aurait pas de sens – pour un créateur comme pour le Créateur – à former ou créer un monde heureux. Pas de monde en effet sans résidence, ni donc sans expulsion ; pas de monde sans style, ni donc sans parodie ; pas de monde sans cohérence, ni donc sans incompatibilité ; pas de monde sans affaires et choses de la vie, ni donc sans concurrence et embrouilles. Mais, surtout, il n’y a pas de monde sans diversité interne, et Alain Monnier a l’art miraculeux d’entrecroiser les voix (qui toutes sonnent juste !), de fournir égale et continue crédibilité aux modes d’expression et de conduite les plus opposés, de nous sembler imiter à la perfection de parfaits inconnus : alors qu’un « à la manière de » sans modèles préalables, sans originaux repérables, devrait lamentablement échouer, ce Protée de la contrefaçon nous offre une prose du monde plus vraie que toute Révélation !

A l’image d’un personnage extraordinairement réussi, que son naturel n’empêche pas d’être inventif, et sa bienveillance à sa façon rigoureuse, Alain Monnier nous offre le prodige d’une simplicité infiniment pleine de nuances (son aisance à vivre semble littéralement se nourrir de toutes les difficultés explorées de la vie) et d’une intégrité jamais déconfite, quoiqu’infiniment exposée aux aléas qu’elle soigne et absout. Merci à ce tendre ingénieur de la désillusion de nous enseigner aujourd’hui, magnifiquement, irremplaçablement, authentiquement, l’héroïsme de la modération.

©Marc Wetzel