Trois leçons des Ténèbres » Roger Caillois

Chronique de Lieven Callant

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« Trois leçons des Ténèbres »

Roger Caillois, oeuvres, Quarto, Gallimard, 1204 pages, 32€.

« Trois leçons des ténèbres » comporte trois textes D’après Saturne, Arc-en-Ciel pour la melencolia et La sécheresse qui furent pour la première fois publiés en 1978, Édition Montpellier, Fata Morgana.

Le premier texte commence par la description méticuleuse et soignée des éléments mystérieux qui constituent la beauté spécifique des agates. Sans s’attarder inutilement, Roger Caillois restitue pour le lecteur l’exact éclat de la pierre, tel qu’il existe depuis la nuit des temps mais en même temps, il révèle « la morosité soudaine, irrémédiable, sans objet » que la contemplation de « l’eau grise », « l’atmosphère de songe » des paysages de l’agate fait naître en lui et en ceux qui la regardent.

La pierre précieuse sert alors de prisme qui inverserait toute perception lumineuse en son contraire plus diffus, plus opalescent et dont il est impossible de tracer les contours précis. Elle agit comme un prisme comme si en contemplant une agate, il était devenu possible de comparer la vie éphémère de nos actes, de nos pensées et notre conscience à la vie d’une pierre dont les différentes strates de couleurs et les nuances de tons représentent autant d’éternités successives.

Roger Caillois raconte ensuite l’histoire qui se déroule en 1514 et qui rapporte que le graveur Albert Dürer aurait acquis une agate exceptionnelle et qu’en observant une scène de la vie quotidienne dans la taverne d’une auberge au travers de celle-ci, il aurait eu la vision qui lui inspira une eau forte portant sur une banderole l’inscription de Melencolia. Roger Caillois se sert alors de cette anecdote pour exposer une comparaison entre la beauté « inventée » par l’agate et celle que l’artiste créé.

«  Les artistes les plus convaincus de la vanité de l’art se conduisent souvent comme si leurs oeuvres y faisaient exception. Ce n’est pas fatuité de leur part, mais plutôt routine. Ils continuent d’instinct à investir passion et patience, le meilleur d’eux-mêmes, dans un travail où ils ne croient plus qu’à demi. C’est sans doute qu’ils ne sauraient rien accomplir d’autre et surtout que le reste les contenterait moins encore. »

Plus loin, dans le texte, Roger Caillois écrit: « Il existe une parenté secrète entre les voies aveugles de la matière inerte et celles de la liberté et de l’imagination. Les unes et les autres utilisent des cheminements analogues quoique sans cesse plus délicats, bientôt sophistiqués infiniment. »

« Tandis que sont dégradées les prouesses de l’inspiration et du génie, les dessins minéraux retrouvent leur monopole silencieux ».

On le comprend, Roger Caillois fait bien plus que partager sa fascination pour les pierres, simples cailloux ou roches dans lesquelles l’univers laisse les empreintes de ses naissances tumultueuses, pierres précieuses dans les reflets desquelles l’humanité se plait à n’en lire que l’harmonie qui multiplie les trames, les formes géométriques régulières, les séries de nombres. Il s’interroge sur la nature même de l’art, celui qui laisse une œuvre et dont la condition intrinsèque est qu’elle est éphémère, vaine, aléatoire et issue de l’esprit d’un humain mortel.

Il ressort forcément de cette analyse comme l’annonce d’ailleurs le titre, une option, un positionnement qui implique une certaine forme d’humilité.

Les dessins des pierres « ne proclament nulle noblesse ou ascendance authentifiée, sinon celle de l’immense et anonyme univers. »

Tout auteur lucide ne se doit-il pas de remettre continuellement en doute la valeur toute relative de ses écrits? Son courage, sa verve est-elle vraiment à la mesure de ce que son acte implique? Est-il capable d’aller au-delà de ce qui l’attend, de franchir l’aridité, sachant que « L’aridité est plus ancienne que l’eau, qui s’évapore inévitablement »?

Difficile de répondre à ces questions et elles n’ont probablement pas de réponse unilatérale car une œuvre est souvent le fruit de multiples corrélations aléatoires ou raisonnées qui impliquent à leurs tours enchaînements, enchevêtrements complexes de faits vécus ou rêvés dont il devient impossible d’en discerner l’origine. La création poétique tient à la fois d’une science exacte qui impose règles et stratégies et d’une action impliquant l’abolition, le renouvellement de ses propres lois afin de mettre le doigt sur ce qui ne peut se définir, se concevoir autrement qu’en se fiant à l’imagination, l’intuition.

Pour revenir aux qualités littéraires des textes de Caillois, j’ajouterai que si l’auteur s’est toujours refusé à écrire de la poésie, il a su parfaitement à mes yeux bien mieux que de nombreux poètes en révéler l’essence, la nécessité sans jamais la rendre aride, inaccessible, tordue, boueuse. Caillois applique à son écriture une exigence que les chercheurs appliquent à leur science. Les leçons des Ténèbres, pour moi c’est avant tout cela: on ne se contente jamais de ce qu’on a découvert.

Enfin, je citerai une dernière fois l’auteur afin qu’il m’accompagne dans mes explorations et mes prochaines lectures:

« Dans ma recherche de la sérénité, lors de blessures ou d’échecs, mais aussi d’occasions flatteuses, combien de fois me suis-je secouru d’une admonestation stoïcienne: « Sois fidèle aux moeurs de la pierre »? »

©Lieven Callant

Nicole DRANO-STAMBERG – « S’il n’y avait pas d’herbe si la poésie n’existait plus » – La rumeur libre Editions, 2015 (140 p.)

Chronique de Marc Wetzel

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Nicole DRANO-STAMBERG – « S’il n’y avait pas d’herbe si la poésie n’existait plus » – La rumeur libre Editions, 2015 (140 p.)

Une ode à l’herbe ?
Une magnifique, diverse et parfois obscure ode à l’herbe, pourquoi ?
Et la disparition simultanée de l’herbe et de la poésie que considère le titre de ce recueil, pourquoi ?
L’herbe, dit Nicole, est « irréductible », elle est « sans haine », elle contrebalance à elle seule l’arrivée des désespoirs (« La misère, la mort, le tout-venant, le coffre-fort, la talonnette, le Prozac et le chien » p. 16), leur opposant assez « l’indispensable présence gracieuse » (p. 13). Comment cela ?
L’herbe constitue « en quelque sorte le jardin laissé par la charité de la vie » (p. 22)
L’herbe forme « un simple spectacle de choses pauvres qui ravit, s’attarde en nous » (p.34)
L’herbe « crée sur la terre », « touffe qui fait ce qui lui plaît » (p. 61)
Tassée, elle devient grasse (p. 62)
Constante, elle s’étonne qu’on ne vienne pas toujours (p. 67)
Réservée, elle n’apprendrait à parler que pour savoir dire un mot : « viens » (p. 70)
Comment cela ?
D’abord, l’herbe est courte ; sa tige se moque du bois, qui est le tuteur des géants ; brève, elle nous aide aussi à nous moquer de tout ce qui prétend nous élever, nous augmenter, nous élargir, s’éclabousser plus loin que sa palette.
Ensuite, l’herbe n’a pas besoin d’être utile ; elle ne revient pas, elle ne survit pas aux herbicides et herbivores, pour nos balais, pour nos tisanes, pour nos teintures, nos fourrages, nos assaisonnements. Elle ne repousse pas même pour soulager nos pieds, supporter nos pas, égayer nos allées. Simplement, elle abonde, elle ne sait pas manquer, elle est son propre moyen d’existence. Elle est l’anti-robot : s’il est la vie (fatiguée, servile et tyrannique) de l’automatisme, elle est l’automatisme (primordial, tranquille) de la vie.
Enfin, elle est l’anti-mannequin. Elle ne promène pas sa forme, et ne porte qu’elle-même. L’herbe est là où est son (simple) corps, et son corps n’a honte ni de sécher et jaunir, ni de s’aplatir, ni d’être sarclé ou mâché. L’herbe ne se rêve pas réparable, ne se figure pas distinguée, ne se vexe pas de peupler les friches, de parcourir les gares perdues.
C’est ainsi que Nicole nomme et célèbre la voix d’herbe de la poésie, parole la plus abondamment brève, n’ayant d’autre pensée que son mince corps sonnant juste.
Mais l’herbe est toujours seule, précaire et dispersée ; la voix de poésie l’est donc aussi. Ce qu’on appelle herbier est pour conserver ce qui s’est perdu, ou pour dessiner ce qui est à jamais sans crayon ni plume. Ce qu’on appelle « recueil » l’est donc aussi. Laissée à elle-même, une voix s’essouffle (redevient l’air inarticulé), une voix tombe (dévisse de sa propre gorge), une voix perd sa propre trace (sans plus de rimes qu’un sillage). Alors il faut sécher et configurer cette voix même, il faut composer son rassemblement, son recueil en poésie.
Mais tout y est alors infiniment noué, atrocement précieux, infatigablement perturbé ; car fixer la vie d’une voix (aucun travail poétique n’y peut échapper) multiplie interférences et échos, éveille des monstres d’appoint, fait venir d’immaîtrisables résidents – exactement comme l’herbe abrite à son corps défendant les cent milliards d’intrus herbicoles que sa dense sûreté attire.
C’est par là qu’arrivent en tout cœur qui chante sérieusement (et Nicole en est tout particulièrement un !), les « anges blancs », le « Prince noir », Monsieur de saint-André, Jésus, un salopard « vêtu d’étoffes soyeuses et longues », le comte de Monchoix, Renato qu’on tue pour le clouer à son sexe, Aarvo qui est le Goya de l’herborisation … Les voilà tous, scène par scène.
« L’ange blanc avait un visage de fillette, quelquefois il se penchait ; du bout de son aile, il effleurait l’étiquette que mon ami rédigeait pour l’herbier qu’il avait déposé sur le plateau en bois rouge. Le château semblait vide mais le vestibule au fond du salon de lecture s’ouvrait et se fermait » (p. 93)
« Il me tendit un bouquet de lys d’eau, l’émail de feldspath était si transparent que les doigts bruns du Prince noir semblaient s’être incrustés dans chaque corolle » (p. 123)
« Cependant le rossignol d’hiver avec sa tendre témérité têtue s’était posé sur le dossier du siège, tout près de Monsieur de Saint-André. Ivre de trilles il secouait sa lavallière de lune rousse. A cet instant Monsieur de Saint-André sut que c’était elle qui avait conduit l’oiseau jusqu’ici » (p. 114)
« Sur la croix en fer le Christ nu illuminé de givre. L’amour infini de son visage avec des glaçons étoilés autour du chiffon rouillé qui pend sur son ventre » (p. 18)
« Il avait saisi la femme qui avait fait un pas de plus vers lui, homme enveloppé d’étoffes soyeuses, aboyant de sa voix devenue une hurlerie. Elle ne bougeait pas, il saisit alors de sa main gantée le cœur de la femme. On aurait dit que des larmes sortaient de cette chose qui battait dans une terrible confusion. Pour rire, il poussa la balle de chair toute vibrante du bout de sa chaussure vernie. La chose roula jusqu’aux chevilles des femmes » (p. 55)
« Monsieur le Comte avait cassé ce matin même tout le service en porcelaine blanche que lui avait offert l’Archiduchesse de Crimée. Monsieur le Comte souffrait. Blanches miettes de l’amour. Blancheur entièrement cassée. Il avait jeté tous les éclats par la fenêtre. Le soleil répandait son or blafard dans le jardin de Monchoix entre les troncs noirs des pommiers » (p. 97)
«Renato s’allongeait sur son étroit lit de fer. Alors ils rentraient et commençaient à le bousculer, à l’insulter.
– Avoue, Avoue, Raclure.
– Je n’avoue pas. Je parle. Je m’appelle Renato. Je suis transsexuel. Mes cils mes sourcils et mes cheveux, ôtés. Être un autre. Être une autre. Crisper son visage pour donner un sourire en forme de gelée » (p. 39)
« Derrière la porte vitrée de la rotonde nous aperçûmes Monsieur le Comte qui marchait de long en large. « S’il vous vient des songes, donnez-les moi … » murmura Aarvo » (p. 102)
On vient de saisir, par ces quelques passages, l’extraordinaire richesse de la poésie de Nicole Drano-Stamberg, l’unité muette de son désordre savant, l’admirable façon qu’a cette pensée de croître et se peindre en extension, l’art d’évoquer les meilleurs appuis de vivre, – de les esquisser comme on se faufilerait créer -,  et son mot d’ordre magnifique (qui est comme un eurèka solidaire) :
« C’est l’heure d’intercepter le temps et d’inventer » (p. 125)
Voilà son plus beau livre ; et voilà, peut-être, le plus beau passage de ce livre, qui nous dit justement pourquoi l’aimer :
« Je vais inscrire tout cela sur l’herbier avec mon crayon d’esquisse Derwent. Graphic 9b, sa mine de graphite tendre et très épaisse, tu le sais, ne peut écrire que des signes d’où monte la musique d’un langage secret de harpe-luth que nous avons découvert ensemble avec tous ceux qui ont tenté de nous aider »

©Marc Wetzel

 

 

Christian BOBIN – Noireclaire – Gallimard sept. 2015

Chronique de Marc Wetzel

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Christian BOBIN – Noireclaire – Gallimard  sept. 2015

Tant qu’il nous reste une parole (pour les rectifier de l’intérieur), réjouissons-nous que les erreurs soient des discours. Et tant qu’il nous reste une chair, que les échecs soient des actions.

« La poignée en cristal de la porte du paradis, en t’écrivant j’arrive presque à la tourner. Presque. C’est assez beau, cette vie où on ne peut rien faire qu’échouer, tu ne crois pas ? » (p. 13)

Le passé est mort ; le bon, comme le mauvais. Le mauvais se poursuit en nous comme il veut, puisqu’il est blessures, traits qui perdurent, poisons mal évacués ; mais le bon (passé) se poursuit, lui, comme nous voulons. Les rênes de la nostalgie font le plus libre cavalier.

« Je regarde s’ouvrir la mer rouge des feuilles mortes. La mort se crispe de te voir lui échapper » (p. 14)

Personne ne songerait à botter le cul d’un spectre. Dommage pour nous.

« Assis devant le palais de leur âme, ils ne songent pas à y entrer. Leur mort les y poussera » (p. 22)

Tous les passereaux restés sauvages passent chaque minute de leurs heures de vie à trembler de faiblesse, à pépier famine ; mais une seconde de chaque minute vient se passer à autre chose.

« La vie d’écriture, à quoi la comparer sinon à la rêverie de l’oiseau qui, contemplant le ciel vide, oublie un instant la faim qui ravage le minuscule labyrinthe de ses entrailles ? »  (p. 24)

Christian Bobin décrit très bien l’effet que fait ce qu’il écrit.

« Je sens mon visage s’éclairer comme si le livre sur lequel je me penche était une bougie » (p. 26)

Pendant la vie de l’autre, on l’aimait peu ou mal ; c’est qu’on a été négligent, ou qu’on le cherchait là où l’autre était : dans la vie générale, où tout se trouble de tout. Pendant le deuil, on n’aimait évidemment pas ; on respectait, on grimaçait, on lâchait l’amarre. C’est à présent, après le deuil, qu’on a loisir d’aimer ; personne n’est laid, et rien n’est trop tard, dans un cœur guéri.

« La voix d’Anna Akhmatova. Un chagrin d’amour de 1912. L’abandon est ce tremblement de terre que la bête du cœur devine avant qu’il arrive. Un poème est le maximum de sensibilité qu’un homme ou une femme puisse connaître. Un rien de plus et les poumons du langage éclatent, comme ceux des plongeurs qui remontent trop vite du fond de l’océan » (p. 27)

Traversant un nuage de criquets, chacun préventivement ferme les mâchoires. Le poète, croisant une armada d’anges, n’a pas ces précautions : il gobe l’immatérialité comme elle vient ; il ne répugne pas au tout-venant de la pure intelligence. S’il se risque ainsi à s’étrangler des démons tout frais sortis de l’air ténébreux, il se pourlèchera aussi des plus succulents « morceaux » angéliques : prophètes incorporels, placiers du Paradis, soutiers et ramoneurs de la Grâce, visagistes de l’Incarnation.

« Enivrée par l’incompréhensible pureté de vivre tu descends le chemin d’Uchon, redevenue enfant, t’émerveillant  des saignées noires des mûriers et avalant à chaque pas des morceaux d’anges avec l’air bleu » (p. 37)

Le poète n’est pas pour rien l’ange du langage. Comme lui, il ne peut y pécher que par orgueil et envie. Comme lui, il peut changer l’intelligence du lecteur, non sa volonté.

« Les chardons bleus accrochent le jupon des lumières sans le déchirer » (p. 37)

Christian Bobin tient la main des ombres ; et l’on ne sait bien sûr plus qui guide qui. Elles lui confirment qu’il ne marchera bientôt plus droit. Il sourit de cette un peu courte leçon, comprenant que la mort ait émoussé bien des nuances.

« La voix enrouée des morts s’éclaircit au bord de la fontaine de papier » (p. 38)

Le poète est l’homme qui ne veut supprimer en lui que l’homme.

« Je veux tuer Christian Bobin » (p. 41)

Le noyau du fruit tombé attend, sagement, les quelques semaines de dissolution de la pulpe ; pour toucher lui-même terre, et descendre y jouer sa taupe germante. Bénie soit la putrescibilité de la chair.

« Le corps est le seul tombeau. Le mort est une enveloppe dont on a enlevé la lettre » (p. 53)

Il a l’humour plus contagieux que celui d’un Élu !

« J’entre dans une église pour allumer une bougie. Me déplaçant le plus discrètement possible dans une allée pleine d’ombre, je renverse un seau de fer-blanc. Le vacarme fait sourire quelqu’un dans l’autre monde, rendant presque inutile d’allumer une bougie qui ne se proposait pas d’autre but » (p. 62)

Heureuse ou malheureuse, son enfance fut bien remplie, puisqu’il parle bien.

« Dans notre voix nous transportons notre enfance comme ces Roms le sac Tati qui contient toute leur vie » (p. 69)

Newton, voyant le fruit tomber du pommier, comprend que, sans son mouvement inertiel, la Lune en ferait autant. Bobin, lui, comprend, devant une pomme, que l’âme est l’inépluchable peau d’un corps ; on mange la vie avec la peau, ou bien tout se condamne à pourrir devant nous.

« J’épluchais une pomme rouge du jardin quand j’ai soudain compris que la vie ne m’offrirait jamais qu’une suite de problèmes merveilleusement insolubles. Avec cette pensée est entré dans mon cœur l’océan d’une paix profonde » (p. 70)

Les fantômes n’accèdent pas plus au monde par les choses que Dieu ; mais eux ont soif. Ce n’est qu’autorisés à entrer en nous qu’ils se désaltèrent. Le poète hanté ne boit jamais en Suisse.

« Ce verre de cristal je l’ai rempli d’eau fraîche, je l’ai posé sur la table et il est aussitôt devenu le signe de l’impossible entre toi et moi : je peux le boire d’un trait, toi pas. » (p. 71)

Les hommes ont inauguré le progrès pour différer la fin ; ils ne le poursuivent désormais que pour la hâter.

« Chaque seconde perdue à regarder sans intention par la fenêtre retarde la fin du monde » (p. 74)

Avec les âmes-Ghislaine, la Providence tient sa bonne colère ; avec les âmes-Christian, Dieu affûte son retour.

©Marc Wetzel

 

Stéphane Mallarmé ; Le temps d’une poignée de main ; édition établie et présentée par Martin Melkonian ; Éditions À dos d’âne, 144 pages, 12,50 €

Chronique de Nadine Doyen

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Stéphane Mallarmé ; Le temps d’une poignée de main ; édition établie et présentée par Martin Melkonian ; Éditions À dos d’âne, 144 pages, 12,50 €

Sur la couverture du livre, un encrier est au premier plan. À proximité, la main à plume s’apprête à tracer sur le blanc d’un feuillet. Grâce à la prise de vue de Nadar, on perçoit d’emblée la beauté du geste épistolaire de Stéphane Mallarmé.
Martin Melkonian a extrait de la nombreuse correspondance du poète « les formules de salutation qui saillent au début des lettres, à la fin, dans leur cours et quelquefois à plusieurs reprises au sein d’une même lettre ». Ainsi, une grande variété d’adverbes nuancent-ils le serrement de main : « cordialement », « chaleureusement », « affectueusement », « longuement », « loyalement », « pieusement », « douloureusement », etc. La main serrée, somme toute banale, a pour corollaire la main pressée ; mais elle est plus affective ou plus affectueuse. Il en découle une variation qui semble infinie. La main tendue, plus volontaire, fait également son entrée sur la scène de la correspondance. La main fraternelle, quant à elle, est franche. Elle s’avance sans précaution d’aucune sorte, crève pour ainsi dire la page, est sur le point de toucher celle du destinataire de la missive. Elle a l’autorité du désir, la force du partage, la simplicité de la demande : « La main. » C’est bouleversant.
Un chapitre de Le temps d’une poignée de main est consacré aux effusions de nature plus intimes. On passe alors du surprenant « Ronronnez de moi » à des formulations murmurées, délicates, mélodieuses, amoureuses, comme : « Je voudrais que cet appuiement de lèvres même lointain conjurât toute souffrance au futur et te fit souriante. »
En Nota Bene, Martin Melkonian invite tout comédien à s’emparer de ces phrases et fragments de phrases orchestrés afin d’« en proposer une interprétation sensible ». Il se réfère en l’occurrence à la cantatrice Cathy Berberian pour qui « l’émotion du style est dans la voix ».
À l’heure des échanges par textos, mails, tweets, et autres smileys, Martin Melkonian met en lumière des élégances qui ont disparu, ne serait-ce qu’à cause de l’usage sans frein des outils modernes de la communication. Saluons son ambition à vouloir fondre un médaillon à l’effigie de celui qu’il appelle avec révérence et justesse « l’ami poétique numéro un ».
Ouvrez vite cet ouvrage original dont la maquette inédite ne manquera pas de vous séduire, car elle offre une évidence et un confort de lecture inégalés. Typographiquement, donc visuellement, ce sont parfois deux mains, deux mains humaines, qui se tendent vers vous. Tant il est vrai que dans Le temps d’une poignée de main, page après page, c’est l’émotion qui l’emporte.

©Nadine Doyen

Lettres à ma génération, Sarah Roubato – Michel Lafon, 28 janvier 2016. 140 pages, 10,95 €.

Une chronique de Cathy Garcia

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Lettres à ma génération, Sarah Roubato – Michel Lafon, 28 janvier 2016. 140 pages, 10,95 €.

Je fais partie des personnes dont Sarah Roubato parle dans sa deuxième lettre, qui raconte l’histoire de la première, Lettre à ma génération, celle qui donne son titre à l’ensemble du livre. C’était juste après les attentats de novembre 2015 à Paris, le choc, les réactions à chaud, les récupérations à tout va, le grand bombardement médiatique, et ce besoin de prendre une bolée d’air au-dessus de la mêlée, ne pas se laisser entraîner par cette grande vague émotionnelle, dont Naomi Klein parle si bien dans son livre La stratégie du chaos.

Légitime cette vague, cette indignation, mais trop uniforme, trop vite canalisée, avec des couloirs de pensée obligatoire, ne laissant pas le temps de la réflexion, de la dignité même, ne serait-ce que par égard pour les familles des victimes. Bref, c’est dans ce grand tohu-bohu que je suis tombée sur la lettre de Sarah, publiée sur Médiapart, et cet article comme quelques autres, m’a fait un bien fou car elle résonnait déjà avec mes propres réflexions et avait justement cette sorte de recul, de lucidité à contre-courant du tsunami de la pensée unique, cette lettre « c’était une réaction à la réaction » et cette réaction m’a tellement plu que je l’ai relayée aussitôt. C’est comme ça que je suis entrée en contact avec Sarah Roubato, dont la démarche et le travail découvert dans la foulée et surtout la façon dont elle les définissait, m’ont paru des plus intéressants. Et puis voilà que celle lettre réapparait dans un livre, « ruminée par l’écriture littéraire (…) pétrie et reposée de l’urgence ».

«  je ne suis qu’une lettre d’opinion, pas un essai. Je suis juste une petite lampe de poche qui essaie d’éclairer ce qui était trop souvent laissé dans l’ombre », et cette fois, elle est suivie de tout un ensemble de lettres, dont l’originalité tient, en plus de la personnalité bien marquée de leur auteur, à leurs destinataires : la deuxième donc est une lettre à internet, qu’elle interpelle ainsi « Machin, ça fait longtemps qu’on se connait et pourtant, je ne te comprends pas toujours » et c’est dans cette lettre qu’elle raconte le buzz, comme on dit, qui avait suivi la publication en ligne de Lettre à ma génération. Et puis on découvre d’autres lettres, comme celle à certains marchands parisiens, qui aborde de façon un peu inattendue, les questions d’identité, d’origine et de faciès, inattendue en tout cas pour ceux qui n’auraient pas cette bonne habitude de chercher à voir les choses depuis tout un tas de points de vue différents.

Ce qui est vraiment très appréciable chez Sarah Roubato, c’est qu’elle n’hésite pas à tout interroger, tout remettre en question, un peu comme une enfant qui aurait échappé au formatage, dont la pensée serait restée libre et fonctionnant à plein régime, des facultés intactes où la connexion entre cœur et esprit n’est pas altérée. C’est sain et c’est jouissif de voir que cela existe encore. Une enfant avec une vieille âme, dotée d’une intelligence vive, un regard aiguisé, une belle curiosité issue d’un véritable intérêt pour les autres. Et du courage aussi, car il en faut pour rester soi-même et aller à contre-courant de la pensée unique, de la pensée qui se croit forte parce qu’affranchie de ce qu’elle taxe d’humanisme arriéré, comme si c’était une tare d’être sensible à la bonté, à la souffrance, de respecter tous les êtres vivants, et surtout les plus fragiles.

Ainsi Sarah écrit aussi à son indifférence, celle qui permet de passer « à travers de ce satané monde », d’échapper à l’afflux permanent et intenable d’informations. « Les Lumières sont en train d’avorter de leur idéal. Le savoir accessible et universel est en train de se vomir dessus ». Cette indifférence, parfois nécessaire, mais qui nous empêche de voir que « la société est comme la peau d’un tambour ; chacun de nos gestes – ceux qu’on fait et même ceux qu’on ne fait pas – résonne partout. ».

Et puis Sarah écrit à des personnes chères, comme sa maîtresse de CE1, à Jessie, musicienne des rues, à Martin, adolescent cassé passé par la case prison, des personnes qui l’ont touchée comme Pierrot, « le vagabond céleste », mais aussi à des personnes qui ont croisé sa route d’une autre façon, comme Émile Zola, Denise Glaser ou le docteur Louis Leakey, lui qui a « permis à toute une génération de primatologues de naître », en faisant confiance à trois femmes qui n’avaient aucune formation pour cela, mais en ayant « l’intuition que les femmes pouvaient développer de nouvelles méthodes d’observation ». Cette lettre là est un hommage à tous les passeurs, sans qui d’innombrables talents pourriraient sous la terre sans jamais germer, et elle met le doigt sur quelques chose de vraiment important, et qui manque cruellement aujourd’hui, de ces personnes sachant donner leur chance à d’autres, en leur faisant confiance tout simplement, quel que soit le terreau dont elles sont issues, quelles que soient leur formation ou non-formation initiale, en faisant confiance à leurs qualités humaines et au talent qui peut émerger de la passion et de l’originalité propre à chaque individu.

Sarah écrit aussi à Echo, l’éléphant le plus filmé au monde, la matriarche du Parc National d’Amboseli, au Kenya, « une grande dame » et à Blanche-Neige qui s’est transformée en complexe et qui ouvre une réflexion sur la beauté conservée dans les musées. Elle écrit encore à des objets : à un piano, à une cassette, cet objet du siècle dernier et les souvenirs qu’elle fait remonter, à un carnet perdu…

Et nous découvrons l’amoureuse des mots au travers de toutes ces lettres, l’écrivain qui ne sait « rien faire d’autre » et surtout, n’ayons pas peur des mots justement, nous découvrons et apprécions une belle âme.

©Cathy Garcia

 
indexSarah Roubato se définit comme  » pisteuse de paroles, chercheuse en trans-écritures, écouteuse à temps plein « . Ses champs de réflexion et d’action vont de l’anthropologie à l’écriture, en passant par la musique, avec toujours une même base, le terrain. Elle vit actuellement au Québec et voyage sans cesse, mais Paris reste sa ville de cœur. Sa « Lettre à ma génération », écrite à la suite des attentats du 13 novembre dernier et publiée par Médiapart, y a trouvé un écho retentissant. Son site