Seul le bleu reste de Samaël Steiner, estampes de Judith Bordas, éditions le Citron Gare, juin 2016. 87 pages, 10 euros.

Chronique de Cathy Garcia

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Seul le bleu reste de Samaël Steiner, estampes de Judith Bordas, éditions le Citron Gare, juin 2016. 87 pages, 10 euros.


Une traversée, voici ce qu’évoque ce recueil de Samaël Steiner. Ombre et lumière tissées par une langue dense et sensuelle. Traverser et être traversé et Seul le bleu reste. Des villes, des lieux, traversés par des corps, des corps qui marchent, des corps qui glissent,

« Nous allons ensemble,

la rue n’est plus bordée de portes

mais de larges entailles, par lesquelles

on peut se glisser

et apparaître ailleurs et autrement »

des corps qui se touchent, des corps et des êtres que seul un voile de peau sépare, des corps qui se désirent, des êtes qui s’aiment, des corps ouverts souvent comme des fruits ou des poissons, des corps qui tombent, des corps comme des morceaux de pays traversés de guerre. « les corps sont là/la tête traversée » comme celle du danseur de la place Maïdan :

« Il danse,

il a un trou rouge à l’arrière de la tête. »

Ces corps « dont ne reste plus que cet amas de nerfs, noués

et cette peau qui sans ton être n’est même

pas le début d’un tambour »

car voilà, le corps ne se suffit pas, il doit être habité, comme est habité ce recueil, habité d’âme et d’un cœur qui bat pas seulement pour lui-même, mais aussi et surtout pour l’autre.

« Ton bras est ouvert tout le long de la rue,

les passants longent tes veines pour rejoindre le fleuve. »

Et la parole elle-même est traversée, transpercée, poésie vêtue de jour et de nuit, de vie et de mort, qui puise à même les peaux et les os, en elle toute frontière, limites, se dissolvent et le cœur de ce recueil tissé de routes et de passerelles, c’est bien ça, un chemin allant de l’unicité à l’union, l’universel « simplement un homme pour traverser la nuit » et qui dit union, dit aussi perte et séparation, le corps de l’autre et la maladie et la mort dans le corps de l’autre, et toujours l’amour, l’amour qui éblouit et bouleverse le lecteur, tout particulièrement dans les derniers poèmes du recueil.

« Je t’aime avec tendresse,

je t’aime à retourner une ville »

Et seul le bleu reste, magnifique, sombre et lumineux à la fois, comme le sont les estampes de Judith Bordas qui l’accompagnent.

©Cathy Garcia

3902827515Samaël Steiner est auteur à la fois pour le théâtre, la poésie et des enregistrements radiophoniques et éclairagiste (formé à l’ENSATT de Lyon pour le théâtre également, la danse et le cirque) deux pratiques qui se nourrissent l’une l’autre. Sa rencontre avec l’auteur, acteur et metteur en scène André Benedetto à qui est dédié ce recueil, fut décisive, autant pour le théâtre que pour la poésie. Ses précédents recueils ont été publiés dans de nombreuses revues, en France et à l’étranger. Vie imaginaire de Maria Moline de Fuente Vaqueros, récit poétique, est paru aux éditions de l’Aigrette en mars dernier. Seul le bleu reste est son deuxième livre.

Judith Bordas est plasticienne ainsi qu’auteure pour le théâtre et la radio. Auteure d’images imprimées (linogravures, eaux-fortes, monotypes), auteure de partitions pour corps et voix sur une scène ou à la radio, son travail de plasticienne est multiple.

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Diti RONEN – Quand la maison revient – Levant 2016 (traduction de Michel Eckhard Elial)

Chronique de Marc Wetzel

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Diti RONEN – Quand la maison revient – Levant 2016 (traduction de Michel Eckhard Elial)


Je me suis longuement battu (et je continue) avec le mince et merveilleux recueil de cette poétesse israélienne. Souvent, aller entendre le poète dire directement son œuvre dissipe le doute, éclaire les images, rouvre le passage obstrué. Je n’avais de toute façon pas de doute – le texte impressionne, est uniformément profond – mais j’étais troublé, et le demeure : la lecture de cette auteure chaleureuse, élégante, de présence suffisante et décisive, n’a pas dissipé l’énigme (pour moi) de son texte.

Je veux dire : voilà quelqu’un dont la prestance publique, noble et fine, semblait pouvoir tout expliquer. Cette femme est comme la vérité même (celle qui nous révèle qu’on mentait sans le savoir), la justice (celle qui révèle qu’on maltraitait le droit, qu’on humiliait sans le vouloir le travail d’autrui) et la beauté (celle qui nous renverse avec elle, parce qu’elle avère déplaisant le charme ordinaire, ou dégoûte d’avoir cru plaire); et cependant sa « maison qui revient » – par elle parfaitement lue ce soir-là – m’est restée scellée, et voici pourquoi.

D’abord, une « maison qui revient », c’est une maison qui n’était pas là ; et comme une résidence partie ailleurs est une absurdité (si l’on est parti habiter autre part, on y est ; résider se vit par principe sur place!), alors cette maison qui revient ne peut être un domicile, un lieu d’habitation (personnel ou socio-politique) ; au mieux, une résidence vient (quand on est au milieu d’elle, en train de la construire, comme à l’instant même mon bruyant voisin), elle ne revient pas.

Bien sûr, n’importe quelle nostalgie semble bien signifier le « retour » (douloureux) d’une résidence révolue, le tocsin doux-amer d’un enracinement interrompu ; mais ce qui revient (die Heimat), ce n’est aucune maison réelle (notre effective adresse, même passée, dans le territoire), c’est plutôt la maisonnée de jadis, c’est exactement la terre d’advenue de soi ; c’est la réminiscence d’un état d’accomplissement antérieur, la résurgence d’une intimité fondatrice, qui déchire le cœur précisément parce qu’elle rappelle à ce cœur le temps disparu où il battait spontanément chez soi. Mais notre auteure n’est pas nostalgique.

On pourrait aussi penser (pour étayer ce « retour de maison ») à la situation de retrouvailles avec une ancienne inquiétante familiarité (das Unheimliche chez Freud) ; ici, revenir serait manœuvre de revenant, comme une hantise qu’on doit accueillir, une insistance archaïque à laquelle on se dérobe : « Unheimliche », ce n’est en effet pas du tout l’inconnu, mais ce qu’on aurait préféré voir rester tel, c’est à dire au fond : l’inassumable ; une authenticité dépassée (mais qui fut malsaine, ou peu vivable) revient à la charge, comme une dette honteuse (ou un ancien gain mal forgé) sur le tapis ! Revenir, c’est alors trivialement « rendre », dégurgiter l’absorbé, bref vomir (tout bien considéré, quelque chose qui vint en nous ne fut pas du tout assimilé !). Malgré l’apparence,

« j’ai à présent un espace

où je dégorgerai ma vie » (p. 48)

ou « La maison me vomit

elle n’a pas de place pour mon amour » (p. 24),

ce n’est pas du tout le cas ici. Diti Ronen n’est pas du tout le genre à se laisser surprendre par l’intensité d’un dégoût ; elle ne s’étonne pas que les ennuis d’avoir été reprennent ! Pour le dire franchement : son examen est d’une telle acuité qu’elle en paralyse littéralement la nausée. Odyssée n’est pas ici indigestion.

Mais alors, quelle est cette maison ?

« Qu’est-ce qu’une maison ?

une construction

posée sur des fondations

corps et alliance » (p. 4)

La caractérisation est parfaite : construction, c’est assemblage cohérent, c’est la cohérence à vivre d’un corps de bâtiment ; et fondations, c’est assise respectable, c’est âme et alliance de monument : à la fois enracinement protecteur et territoire d’une intimité méritée. Il faut les deux. Et s’il y a divorce, alors, fatalement (dit l’extraordinaire suite de ce fragment) …

« si un premier corps

demande au second de le laisser

les fissures ouvrent leur gueule

elles font tomber les murs

et la maison est détruite

sur ses occupants ».

Tout le secret du livre me paraît là. Je ne sais pas qui sont ces corps, dans la maison d’abord commune, dont l’un délogerait ainsi l’autre, l’expulsant en quelque sorte de son droit natif de s’y co-fonder (j’ai pensé à la colonisation sauvage – qui est comme un squatt de droit divin – de la Cisjordanie ; mais les guerres intestines de l’Islam, et peut-être même la si ombrageuse cohabitation en Israël même entre orthodoxes et républicains, pourraient aussi l’illustrer), injustices induisant ainsi cette si singulière indignation des fissures dont parle ce texte.

Une chose très étonnante en effet est au long de ces pages, la franche positivité des fissures !

« Les fissures de la maison

sont des signes de piste.

Je les suis tout du long

je déchiffre les allusions » (p. 42)

ou

« La maison respira et ouvrit son cœur

ses fissures défirent les murs

et permirent aux passants

de rentrer et sortir » (p. 27)

et même

«Au fil des fissures s’écoule

l’eau douce de la vie

entre la terre et le ciel

entre les mondes du bas

et les mondes du haut

les fissures sont conductrices

de poésie » (p. 33)

Cette baroque puissance osmotique des fissures semble signifier ceci : la cloison, certes, y est en mauvaise posture, se fendant sous son propre poids, se déchirant sous des forces contraires, tombant littéralement du côté de ce qui sous elle se dérobe etc. Mais d’abord toute crevasse ou brèche ouvre sa paroi, la divise et sépare d’elle-même (et on ne peut rien partager du réel sans le dissocier) ; la fissure ainsi redistribue l’espace disponible, rabat radicalement les cartes de son usage. Ensuite la fissure est l’indice spatial que le temps travaille : témoignage d’une mutation en direct, elle est alors, éboulis de durée, comme une cicatrice préventive, un stigmate de prochaine réconciliation. D’où peut-être ces mystérieuses indications de Diti Ronen :

« Le temps a ses lois propres » (p. 47)

(et, en effet, que serait la réalité si elle pouvait surgir sans devoir irréversiblement s’ajouter à elle-même, et que seraient nos remords et nos réparations sans l’irréversible?)

« Comme un fleuve

de jours et de nuits

portés par

des lois internes

d’ordre et de liberté,

moi qui ne suis même pas

une goutte du grand océan

j’essaie d’équilibrer ma vie » (p. 41)

J’ignore si Diti Ronen a la tête métaphysique, mais il y a dans les relances imagées de sa poésie de constantes intuitions spéculatives : comme l’idée que si seul du réel peut être nécessaire, il n’y a que du nécessaire que le possible advient

(p. 12) ou que l’habitude est une volonté qui, pour le meilleur comme pour le pire, possède son corps (p. 9), ou encore que l’autorité véritable veut que notre obéissance ne baisse pas les yeux (p. 5). De toute façon, le simple titre « Quand la maison revient » dit quelque chose du domicile du temps, de la durée vraie dans laquelle croissent et dépérissent les conditions, s’ouvrent et se ferment les guichets d’effectivité, font sas évolutifs les propriétés mêmes des êtres etc. Comme les très grands poètes, Diti Ronen suit pas à pas, de sa lucide générosité, la prose même du mystère.

Je ne sais toujours pas, je l’ai dit, quelle est cette maison qui revient ; mais je n’oublierai plus ce que cet aigu et délicat recueil rend évident : qu’il n’y a pas de chantier infaillible, qu’il n’y a pas de résidence impartiale, qu’il n’y a pas d’intimité compacte, et qu’il n’y a pas non plus, voilà tout, de complicité originaire, puisque :

« Le but est le chemin » (p. 6)

©Marc Wetzel

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Guy Goffette, Petits riens pour jours absolus, poèmes, nrf Gallimard

Chronique de Nadine Doyen

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Guy Goffette, Petits riens pour jours absolus, poèmes, nrf Gallimard (113 pages – 14€)


Il était vivement attendu ce recueil que Guy Goffette, Goncourt de la poésie 2010, nous livre. Quand on prend connaissance de la richesse et de l’éclectisme de la table des matières, on comprend facilement les sept années de labeur nécessaire.

Le magnifique poème d’ouverture évoque la genèse d’un texte, comment on puise son inspiration. Comme le déclare Guy Goffette dans une interview : « Il n’y a pas de recette. Il faut se mettre dans des dispositions d’écoute, de réception, d’attente, de silence ». Il faut aussi l’avoir vu et vécu avant de secouer le « grand sac de voyelles » et enfin semer « sur la page un peu de poussière d’oubli ». Ainsi les riens somptueux se cristallisent et deviennent précieux. Les poèmes servent à nous donner les yeux qui nous manquent et nous aident à traverser les moments difficiles, de tristesse, de solitude extrême, que Guy Goffette désigne par « les jours absolus ». Le poème se construit sur un vers, le « premier vers, dicté par l’émotion ».

Le poète propose dans la première partie du recueil, un divertissement à son lecteur, qu’il peut pratiquer à son tour entre amis. Il s’agit de finir la comparaison du premier vers : « On dit la vie passe comme une… » ?

Guy Goffette rend hommage à une série de figures tutélaires : Rimbaud, Max Jacob.

Il revisite le bestiaire d’Apollinaire : « Je souhaite dans ma chanson/Une femme comme échanson/Un chat qui rit quand je suis ivre… ».

Il célèbre Robert Frost, Paul de Roux, Borges, Hubert Juin qui chanta le destin de la rivière « petite Chiers », « Une gourgandine ingénue », « vive amoureuse » l’été, « furibonde » l’hiver, sortant de son lit. De façon très imagée, Guy Goffette, le bucolique, dénonce la pollution dont elle fut victime : « Mais avec la Consommation/Vint la colique » et pleure la disparition de la rebelle, empoisonnée par les détritus.

Dans chaque recueil, le poète confie remercier « ceux qui lui ont apporté un second souffle, qui l’ont accompagné qui le soutiennent dans le difficile chemin des poètes qui restent des cowboys ».

Le chapitre La couleur des larmes, empreint de mélancolie et de pudeur, irrigue un linceul d’émotion. La figure paternelle évoquée par Guy Goffette entre en résonance avec son roman si poignant : Géronimo a mal au dos, ce père qui lui légua la valeur noble des mots : travail et fraternité.

Il se remémore ses jeux d’enfant, « juché sur ses épaules », d’où il pensait pouvoir tutoyer le ciel et « attraper un nuage par la queue », le temps des roulées pascales.

Il ressuscite aussi sa mère aux mains toujours actives dans Mater Dolorosa, évoque la visite dominicale au cimetière parmi des « bouquets fanés, des herbes folles ».

Tout aussi émouvant le poème adressé à Jean-Claude Pirotte, ce « marcheur lyrique », qui fuyait les honneurs. Guy Goffette retrace en vingt vers le parcours de cette « âme insoumise », qui savait « sauter du poème au roman ». Vaincu par la camarde, comme le noyer à l’automne.

La finitude des choses, de la nature (des roses) est déclinée avec les saisons, parfois déréglées : « L’été dans le brouillard/a perdu ses oiseaux ». Celles des « corps lisses et fermes », de ces belles peaux bronzées qui se prélassent sur les plages, le poète l’anticipe : « tous mourront », car « La mort seule avance/qui ne se retourne pas ».

Et s’interroge : « où seras-tu ? Sinon, « seule en piste/serrant contre ton coeur mon feutre mou ».

Guy Goffette nous fait voyager.

Dans ces pages flottent une fragrance de lilas dans une cour, un parfum d’été, de bonheur. Souvenirs de l’Andalousie et ses villages blancs à flanc de collines,de Frigiliana, d’une « terrasse cisaillée de cigales » où l’auteur se ressource et puise son inspiration.

L’été, le poète aime suivre « les lacets furieux des collines » ou longer des champs de colza et y capter la beauté des coquelicots. Ceux-ci pressés sous un livre exhalent une « âcre odeur ». Il s’abîme dans la contemplation de la mer, préfère s’émerveiller devant « un colchique rose ou un brin de bruyère » plutôt que de « jeter un oeil sous les jupons métallifères » de la tour Eiffel.

L’incursion polonaise montre deux visages de la ville. Le premier sinistre, Gdansk et son passé. Le second, Dantzig, une terre qui a pansé ses plaies, des façades colorées « qui rient jaune ou rose ».

Guy Goffette, l’épistolier, nous dévoile une part plus intime,une page de ses nombreuses correspondances en vers, avec Jacques Reda. Sur cette carte postale, datée du 9 août 2014, il joue avec les mots : Artaud/Réro/tauréo.

Guy Goffette habille sa plume de sensualité quand il évoque la femme aimée : « Mon amour/assigne-moi à résidence/dans la fraîcheur du linge ». « L’amour est une chose essentielle. Sans amour on ne peut pas vivre. Sans amour on ne peut pas écrire », confie l’auteur.

La fuite du temps, thème récurrent dans ce recueil, conduit Guy Goffette à nous inviter à prendre le temps, comme les adeptes du « slow life ». Il déplore ces tablettes, le numérique, une catastrophe pour la poésie. On y perd son âme, confie le poète. Il faut garder son âme d’enfant dans l’âge adulte afin d’être capable d’aimer.

Savoir s’émerveiller, et vivre le présent, le viatique véhiculé par l ‘auteur, rappelant, comme Jérôme Attal dans Les jonquilles de Green Park que « la vie n’est qu’un court séjour et qu’il faut se réjouir de chaque instant ». Et Guy Goffette d’affirmer : « Chaque jour je renais ». N’est-ce-pas la magie de la poésie ? La preuve qu’elle peut réchauffer ceux qui ont froid, donner l’espoir à ceux qui l’ont perdu.

Ce recueil, ancré dans l’histoire, offre un mélange d’intime, d’hommages, de géopolitique, une ouverture sur les influences, les inspirations. Il se clôt par une prière de fraternité à l’encontre des citadins : « donnez à tous ceux qui vont vivre d’un coin de trottoir un peu de chaleur… ». Lumière et obscurité. Beauté et gravité.

Guy Goffette, par son recueil, rejoint Dany Laferrière pour qui la « confiance dans la poésie est sans limite. Elle seule console de l’horreur du monde ».

Saluons la passion de Guy Goffette, chevillée au corps et sa infatigable résistance.

© Nadine Doyen

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Philippe Besson, Patient Zéro, Le premier malade du sida ; Illustrateur Lorenzo Mattotti ; Incipit (12€, 100 pages)

Chronique de Nadine Doyen

 

ob_6f3254_patient-zeroPhilippe Besson, Patient Zéro, Le premier malade du sida ; Illustrateur Lorenzo Mattotti ; Incipit (12€, 100 pages)


 

Philippe Besson, dans la lignée de cette collection, remonte aux origines du sida, cette « calamité mondiale » aux dramatiques conséquences, qui « résiste et défie ».

Il y conjugue expérience personnelle et sources documentaires très étayées.

Cet opus montre combien furent longs les tâtonnements avant que le virus soit identifié en 1983 et que les traitements suivent. Pendant ce temps, on émet des suppositions quant aux lieux de propagation.Un biologiste déclare que « Haïti a été le tremplin pour le virus ». L’auteur énumère tous les cas suspects dont la doctoresse danoise Grethe Rask qui contracta peut-être la maladie en travaillant au Zaïre.

Puis 1976, année du bicentenaire des USA, voit converger des matelots du monde entier. Leurs vies de débauche sont supposées en corrélation avec les maladies contractées, « sarcome de Kaposi », cancer de la peau, pneumonie.

Le cas de Gaëtan Dugas, coiffeur québécois, retient l’attention, d’autant que reconverti en steward, il voyage et fréquente des bars gays, les boîtes disco. Les années 70 correspondent au « flower power des hippies » et à la libération sexuelle.

Le steward « multiplie ses partenaires ».

Mais en 1977, « les traitements se révèlent tous inefficaces ». L’hécatombe a de quoi alarmer. Certains malades tardent à faire leur coming out, comme Rock Hudson.

Le 5 juin 1981, « le cancer gay » est identifié par le Centre d’Atlanta, désigné en 1982 par le sigle AIDS, traduit en France par SIDA.

En 1984, Gaëtan est catalogué « patient O », c’est à dire « out of California », puis devient « le patient zéro », « pestiféré », que l’on évite. Sa conduite irresponsable interpelle. En réalité, il est « le patient zéro de la visibilité ».

La population est méfiante, trop de rumeurs circulent quant à la propagation du virus. La presse s’empare du sujet et le livre « à la vindicte populaire ». La société américaine est dominée par le capitalisme, le « mépris pour les faibles et les minoritaires ». La maladie est considérée comme « une sanction divine » pour « ces pêcheurs, ces dégénérés ». Il est noté que le président Reagan, « au cours des six années qui suivent le début de la crise », oblitère le mot sida. Il devient « le mal d’une génération ». La vie sexuelle se fera dès 1985 « sous le sigle de la gravité et de la prudence », « marquée du sceau de l’inquiétude ».

En 1992, le film Les nuits fauves incarné par Cyril Collard devient culte.

L’auteur évoque une scène poignante du film Philadelphia où ceux qui restent, les fracassés, vont devoir vivre avec leurs disparus. Et on retrouve Philippe Besson de La maison Atlantique qui « découvre l’endurance et la persévérance » afin de « passer de la douleur brute à la douceur fragile ». Lui aussi a dû faire face à la « béance de l’absence ». Il nous touche par sa fidélité à leur mémoire, confiant « leur rendre visite régulièrement ».

On referme cet opus, étranglé par l’émotion. Philippe Besson livre un récit éclairant sur cette maladie, qui rappelle la nécessité de « sortir couvert » comme le martèlent toutes les associations qui font campagne contre le VIH et le festival Solildays.

©Nadine Doyen

 

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La guerre, et après… de Colette Klein, Ed. Pétra, Paris, nov. 2015

Chronique de Claude Luezior

DSC_0845Colette Klein, La guerre, et après…, Ed. Pétra, Paris, novembre 2015

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En fait, cet ouvrage est constitué de deux textes où père et fille entrelacent leurs plumes. Colette Klein a en effet repris les notes du Journal du temps perdu dans lesquelles son père Charles, prisonnier français lors de la seconde guerre mondiale en Allemagne, a lui-même consigné son quotidien et ses réflexions. Ces lignes sont complétées par des sanguines. Tel un écho à ces malheurs, l’écrivaine, elle, évoque ses propres difficultés d’être et particulièrement la perte de son amour, Pierre, en 2010.

Le style des deux auteurs est tout à fait différent. Celui de Charles est narratif, véhiculaire, terrien. Colette est poète, introspective, symboliste, mais également philosophe. On lit ainsi un témoignage, d’une part, un texte littéraire, de l’autre : poésie en prose, parfois scandée, noire, toujours acérée : Sortie de la nuit avec le désir d’y retourner (…) Dormir ne délivre pas de la mort.

Si le thème dominant est une indicible souffrance, celle-ci est dans la séparation de sa famille, dans le froid et les privations, les rebuffades et l’angoisse de la survie et des bombardements pour le prisonnier. Elle est bien davantage existentielle chez la fille et trouve son paroxysme dans l’absence de l’être tant aimé.

Ce qui frappe le plus, c’est l’attitude complètement divergente de ces deux êtres face à la misère d’exister. Le premier survit grâce à son étonnante capacité de résilience, avec ces petits riens qui lui permettent de subsister : un morceau de charbon chapardé, un dessin troqué contre un morceau de pain, toute une

série de choses insignifiantes mais qui donnent juste assez d’énergie pour aborder le lendemain. Des bribes d’amitié, également. Je dis bien « bribes » car les groupes d’ex-soldats (en fait, de numéros) sont fragmentés, transbahutés de la campagne à la ville, dans différentes tâches auxquelles ils doivent se soumettre. Comment peut-on ne pas s’écrouler sous le poids d’une dépression dans ces circonstances? Il paraît que les gens, happés par un instinct de survie, alors que tout s’écroule autour d’eux, dépriment moins en temps de guerre qu’en temps de paix. Ce dont je ne suis d’ailleurs pas sûr. En tout cas, j’admire infiniment ces personnes qui ont su tirer des bribes de lumière hors du magma, hors du chaos.

Colette Klein, elle, n’a pas directement vécu le conflit majeur, puisqu’elle est née en 1950, mais son itinéraire intérieur est semé de doutes, d’embûches, de voiles déchirés, bien avant son grand deuil, d’ailleurs. Comme si elle avait à payer, a posteriori ou par procuration rétroactive, les affres de la folie humaine. C’est qu’elle a une âme de poète, une sensibilité à fleur de peau. Elle est également artiste-peintre : Les silhouettes osseuses des charniers sont tellement photographiées en moi que depuis toujours je les régurgite dans mes tableaux. L’horreur cauchemardesque envahit et taraude ses nuits : Des crânes s’entassent sur des crânes. / Des tibias s’entassent sur des tibias. Le silence lui-même ne cicatrise pas : La densité de la nuit ne se mesure pas au nombre d’étoiles, mais à la violence du cri même et surtout si personne ne l’entend. Pourtant, elle n’a pas vu ces scènes atroces de ses propres yeux. Son père, non plus. Mais retrouver ce texte (…) a fait resurgir mes démons et m’a incitée à raconter ma propre guerre : contre ce monde, contre moi-même. Colette ressent de manière diffuse une sorte de culpabilité du fait même qu’elle appartient à cette race humaine qui a dénaturé le monde. Cette violence de sentiments est ravivée, rallumée, exacerbée par l’immense perte de son amour, Pierre, qu’elle

chérit par dessus tout et auquel elle s’adresse avec force mais également avec une tendresse infinie.

Il est entendu que nombre d’artistes et d’écrivains ont peint et dépeint les martyrs, leurs plaies d’écorchés : Tout a déjà été dit et par les plus grands auteurs, grave Klein en liminaire. Je me permets de ne pas en être sûr. Certes, les livres-témoignages à propos de la guerre sont légions et ceux des camps de la Shoah, par exemple, sont encore bien davantage trempés dans l’horreur et la cendre. Une des forces du présent ouvrage est néanmoins l’apposition de ces deux éclairages (père-fille) mais surtout de ces deux manières d’être face à la souffrance. Comme si cette dernière, dans son versant psychique à long terme, était encore plus insupportable.

En une manière de « chute » (ou d’épitaphe à sa quête), Colette Klein va jusqu’à mettre en cause sa propre démarche d’écriture dont l’aspect « thérapeutique » ne lui semble même pas évident :

Il ne sert à rien de dire et redire le cauchemar…

Et si cela me permettait, malgré tout, de me réveiller, de changer de monde (et non de changer « le » monde), de trouver (et non de « retrouver ») la vie (car sa blessure est interne, intrapsychique, vissée en elle depuis toujours…)

Car, paraît-il, il faut survivre.

Survivre ?

À tout prix ?

Un livre à lire, en tout cas : à tout prix.

©Claude Luezior

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