Sur Roulette russe, de Horia Badescu.

Chronique de Max Alhau

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Horia Badescu, Roulette russe, Chants de vie et de mort,Éditions de L’herbe qui tremble, 2015, 80 pages, 14€.


Ce sont bien des chants de vie et de mort, comme tu le signales au-dessous du titre de ton livre, que ces poèmes. Car ces deux termes sont profondément liés dans ta démarche. La mort, tu ne cesses de la rappeler, elle est cette lueur qui nous guide au cours de notre vie et qui se manifeste à tout instant dans des paysages sans cesse présents. Cette mort qui nous habite tu la définis simplement dans ces vers : « chaque poème est un battement de cœur / dans chaque battement de cœur vit la mort. » Ainsi se manifeste cette dualité, ce double mouvement qui va de la vie à son absence. Dans ces terres que tu traverses auxquelles tu te fonds, c’est bien la notion de néant assez surprenante chez toi qui apparaît et que tu cernes, en même temps que celle d’infinitude. Tu parles de ce lieu « qui mène là où ne commencent / ni jour ni nuit / alors que le corps n’est plus / qu’un chemin de campagne / sur lequel le vent balaie la poussière / tombée de l’habit / du néant. » Dans cette marche parmi des paysages à la topographie variable, celui qui va ne peut que songer à la souffrance éprouvée, mais une souffrance qui recevra sa récompense.

La marque du temps qui ne cesse de s’imprimer sur nous, la fuite des saisons, tout nous rappelle notre condition de mortels et nous ne pouvons que conserver le souvenir de ceux qui ne sont plus : « Et maintenant à qui veux-tu parler ? / Ceux qui devaient écouter / n’existent plus, / celle qui n’avait pas besoin des paroles / pour comprendre / a tendu ses ailes fatiguées / vers l’horizon. » Bientôt nous comprendrons que dans ces disparitions où l’oubli se manifeste parfois, le souvenir est une notion qui nous permet de résister au néant : « De plus en plus derrière toi s’entassent / ceux qui te sont chers, / les souvenirs du sang, / copains et ennemis dont personne / n’est jamais dépourvu » et dans ce même poème tu écris justement à propos de ces « choses »qui représentent la vie: « Tu ne les vois plus / mais tu parles d’elles et t’imagines / qu’elles sont là ». C’est donc que la vie n’a pas déserté, qu’elle est partout présente, invisible et tenace. Pourtant, celui qui avance au rythme du temps comprend qu’il ne lui est pas possible de revenir sur ses pas. La sentence tombe, sèche : « Trop tard / Entends le sifflement de la balle ancienne, / fume le fusil de l’automne / collé sur ta poitrine. »

Dans ta démarche philosophique tu sais donner à la vie ses pouvoirs essentiels et c’est une sagesse que tu exprimes, une allégresse contenue dans ces mots : « Réjouis-toi du jour qui commence ! / Il est toujours le premier, / Il est: toujours l’intouchable touché, / la vision de la vue / et l’apparence de l’ouïe ». Cette sagesse te permet d’affirmer la nécessité de la mort : « Rien de plus tragique / que l’absence de la mort » sans doute pour mieux célébrer la présence de la vie. Mais que l’on ne voie pas dans ces propos la louange de la mort, bien au contraire. La démarche qui est la tienne te permet ce constat exprimé de la sorte : « viendra le temps où les paroles / ne seront que l’oubli / du silence, / le temps d’apprendre / que rien ne vaut la peine de mourir : / pas même la mort. »

Je voulais juste dire combien cette Roulette russe était un message humain et lucide sur notre condition humaine, un message que nous accueillons parce qu’il est écrit à notre intention.

©Max Alhau


Éditions de L’herbe qui tremble: ici

 

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Simon-Gabriel Bonnot, Courir dans la chair des murs, Poètes des cinq continents, Espace expérimental, L’Harmattan, 2016

Chronique de Lieven Callant

9782343091730rSimon-Gabriel Bonnot, Courir dans la chair des murs, Poètes des cinq continents, Espace expérimental, L’Harmattan, 2016


J’aime les poèmes qui ne finissent pas avec les mots et les paroles qu’on leur a attribués pour signifier leur existence au milieu d’une page qui singe le néant. J’aime le poème qui en chaque instant s’invente. J’aime le poème mystérieux auquel une seule lecture ne suffit pas. J’aime le poème qui n’épaissit pas les mots dans le seul but de masquer l’inaptitude de l’auteur à rendre claires et précises le peu d’idées qui mijotent dans sa lourde tête vide. J’aime lire-écrire, lire-tisser, lire-brouter paisiblement les mots et découvrir qu’ils ont une saveur de fleur, de neige, de lumière, qu’on prend plaisir à découvrir leurs formes pures, dénudées de stratagèmes douteux. Les poèmes de Simon-Gabriel Bonnot ont cet éclat fulgurant, ont le pouvoir de partager la joie simple des mots. Un tel plaisir est devenu si rare que je tiens à le souligner. « Courir dans la chair des murs » vous ravira par ses déclarations précises, par ses messages épurés. Les mots coulent d’une source rare, discrète avec l’assurance et le doigté puissant d’un torrent.

Divisé en quatre parties Éclats-Été-Pollens-Poèmes à L. ce fabuleux premier recueil de poésie de ce très jeune auteur comporte plus de nonante poèmes tous plus beaux, plus justes, plus éblouissants les uns que les autres. À juste titre, les éditions L’Harmattan publient Simon-Gabriel Bonnot dans cette collection qui non seulement révèle les voix prometteuses de jeunes poètes mais atteste de la présence de poètes qui feront sans doute date dans la poésie francophone. Je ne possède pas de boule de cristal me permettant de prédire l’avenir, alors souvent je me contente du présent et dans ce cas-ci le présent est savoureux, intelligent, sensible, amusé, frais, ajusté.

L’écriture poétique de Simon-Gabriel Bonnot avance d’un pas léger, lucide, sombre et lumineux, bouleversant et porteur de sens. Les significations de la démarche poétique sont interrogées, elles s’imbriquent dans un quotidien dépourvu d’impasse. La poésie est ce qu’elle devrait toujours être sous la plume du poète: limpide. Amarrée à la réalité quotidienne, à celle plus lointaine et qui pose et repose les questions de ses existences multiples.

Là où tant d’autres poètes qu’on pourrait supposer plus expérimentés se cassent le nez et m’ennuient avec leurs mystères secs, désertiques, lourds de leurs propres quêtes de non-sens, le jeune poète réussit admirablement à m’étonner, à partager bien plus qu’un sentiment commun, qu’une vérité brassée indéfiniment. C’est le tintement d’une clochette de muguet qui se rappelle à l’orchestre symphonique lorsqu’il est totalement déployé pour partager un subtil moment musical.

J’ai envie de dire que les poèmes de Simon-Gabriel Bonnot réconcilient la poésie avec ce qu’elle a de plus intime, de plus délicat, de plus fulgurant tout en la portant de l’avant.

Lire la poésie, c’est aussi éprouver un plaisir intellectuel particulièrement intense rappelant la jouissance charnelle. Courir dans la chair des murs, c’est d’abord vouloir donner vie aux murs, aux frontières, aux structures qui portent les mots pour en faire les phrases d’un poème. C’est voyager au cœur de ces charpentes, les traverser, les rendre translucides. Donner un corps tangible presque réel à ce qui n’en a pas par habitude. Courir dans la chair des murs, c’est transgresser ce que la certitude a établi.

J’arrêterai ici mes éloges plus que justifiés en ne citant que quelques phrases du livre afin de ne pas gâcher le plaisir de la découverte mais aussi pour rappeler et souligner que ces moments de grâce qu’offre la poésie quand elle est belle ne sont pas que les fruits d’un talent, d’un don tombé du ciel, surgissant au détour d’un rêve. Ils sont aussi la preuve du caractère indomptable et indompté de la poésie. Un poème ne se suffit pas en lui-même, il est toujours et encore en train de s’écrire.

Poème

Il faut déneiger le cœur maintenant, comme la tombe aux noms recouverts. Savoir mourir, surtout, et renaître dans un corps neuf, aux esprits vierges de mémoire.

-Des entrelacs de veines où court le sang; moi, je courais dans la chair des murs. P27

***

Refermons les pages blessées nuit à nuit où un mot dit clarté

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Cette branche comme un éclair fané qui un jour a rejoint un arbre. Suffirait-il de la jeter en l’air pour la revoir diviser le ciel?

Et cet arbre là-bas plein d’éclairs si morts qu’il y pousse

des feuilles et des fleurs.

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© Lieven Callant

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Écrit parlé, Philippe Jaffeux, Entretien avec Béatrice Machet, Trait court, Passages d’encres, mai 2016

Une chronique de Lieven Callant

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Écrit parlé, Philippe Jaffeux, Entretien avec Béatrice Machet, Trait court, Passages d’encres, mai 2016, 37 pages, 5€


L’enveloppe adressée par Philippe Jaffeux est arrivée en ces instants où plongée dans l’obscurité, je ne parviens plus vraiment à refaire surface. Les écrits de Philippe Jaffeux sont porteurs d’espoir car j’ai le sentiment qu’ils invitent à ne pas se résigner, à ne jamais renoncer face aux imposantes structures, vis-à-vis des mécanismes de contraintes inhérents à tout support culturel, comme l’est par exemple notre propre langue maternelle. Il y a dans l’écriture de Philippe Jaffeux une invitation à jouer, à se jouer des règles de ce même jeu. Une révolte. Pour remonter ma pente, je ne pouvais espérer mieux qu’un texte tel que celui-ci qui m’interroge au sujet de cette activité qui occupe tant de place: écrire-lire la poésie.

L’immense labyrinthe du langage, construit comme un puzzle amusant, absurde me rap-pelle incessamment qu’il est un jeu. Jeu de hassart. Le lecteur, le poète, l’écrivain tour à tour jettent les dés. Les formes que prennent les livres de Jaffeux me rassurent parce que les lettres, les signes, les mots, les phrases qui ne représentent peut-être que leurs propres images remplacent les murs de briques qui n’avaient d’autres objectifs que de restreindre, que d’emprisonner le lecteur et l’écrivain.

Dans ce texte de 35 pages, Philippe Jaffeux rappelle que l’écriture est un des nombreux rapports qu’entretiennent le langage oral, la parole donnée et portée par une voix humaine et le langage écrit portée et posée sur la page par la voix silencieuse d’un auteur. L’écrit est avant tout parole, l’écrit est parlé avant d’être écrit. Il circule en nous comme un courant électrique. L’écrit est parlé c-à-d qu’il est lu. Par cet autre, le lecteur. Il s’agit aussi de dire qu’écrire c’est entrer en dialogue avec soi-même d’abord mais aussi avec le lecteur.

Avec ce texte et c’est peut-être un aspect que je regrette, Philippe Jaffeux tente d’expliquer ses autres livres Alphabet et Courants Blancs. Avait-on vraiment besoin d’une explication? Les écrits de Jaffeux déclinent avec une belle évidence les jeux possibles et impossibles des lettres et des nombres, les rapports inédits entre l’homme et la machine en lui, entre l’écrivain et son outil, un ordinateur qui accumule et accumule les données, les corrections et révisions de textes qu’on pourrait presque considérer avec indifférence comme si nous étions tous des machines mangeuses d’octets.

Les livres de Jaffeux invoquent l’humain et avec lui une binarité de l’existence, les deux faces d’une médaille, d’un astre qui s’opposent, se confortent se contredisent, s’autodétruisent.

Il y a chez Jaffeux un désir de « rompre avec une forme de modernisme ennuyant, voire avec une vue trop restrictive de la littérature. Écrire pour tenter de dépasser l’écriture est aussi un moyen d’accéder à un autre niveau de réalité en se détachant d’une raison normative et des ravages de la communication. »

« Le livre s’invente plutôt que je ne l’invente » « Mon refus du lyrisme et mon recours à l’impersonnalité se fondent sur l’idée que les mots et le hasart précèdent la subjectivité poétique. » « Je poursuis une aventure qui s’appuie sur des risques, des décalages ou des contrepoints afin d’insuffler un mouvement et un rythme à un bricolage plus ou moins créatif. » nous explique Philippe Jaffeux à la page 12 de ce livre. Il ajoute ceci: « Si j’ai écrit de longs textes, ce n’est pas seulement afin de me révolter contre le temps mais aussi pour essayer d’entretenir les errances d’un état de grâce ou les opérations d’un enchantement inactuel ». « Ma personne est un leurre ».

Je relève aussi qu’il y a « un désir d’écrire sans écrire » d’opérer un « glissement de l’écriture vers l’image, image inexplicable, voire inexprimable. »

Philippe Jaffeux rappelle que son écriture est faite de fragments, « d’empilements de fragments, de mouvements immobiles, qui s’imbriquent dans la matière d’un livre bricolé. » Sa poésie « prend son sens dans son rapport avec les nombres. » « L’objectif initiale de ces phrases se limite à ébranler la syntaxe, à propulser un élan libérateur et à traduire, de nouveau, un moyen d’écrire sans écrire. « Mes textes ont une raison d’être s’ils réussissent à s’inventer eux-mêmes au moyen d’un courant de mots qui célèbrent la dynamique d’un chaos ou d’un silence irréductibles à l’analyse et au savoir. »

Dans sa chronique Jean-Paul Gavart-Perret  semble vouloir opposer l’idée d’une poésie expressionniste, impressionniste à la poésie cubiste que serait celle de Philippe Jaffeux. Il est vrai que Philippe Jaffeux compare sa poésie à l’art et à l’art contemporain, à la peinture abstraite, où l’objet et le sujet perdent pied face aux points de vue multiples qu’il est désormais possible de poser sur une œuvre qui se détache de la représentation du réel, du monde et n’a plus rien à raconter que ses propres mécanismes, sa propre mise en œuvre. Je dirais donc que la poésie de Jaffeux est une poésie abstraite. Elle s’appuie pourtant sur un langage concrétisé, objectivé où les jeux tentent à faire disparaitre le JE de l’auteur, du lecteur.

Au même titre, elle déconcerte, elle surprend, elle réinvente de nouvelles règles pour mieux les dissoudre et les dénoncer. On sent également dans les textes de Jaffeux que j’ai parfois envie de comparer aux textes du « nouveau roman » d’un Alain Robbe-Grillet un regard cinématographique qui dénonce par une description excessive des décors, des objets, du silence et de l’absence d’action les propres contraintes qu’il vient d’inventer.

Philippe Jaffeux cherche « dans une langue vertigineuse » la dissolution de sa propre personne et donc une démultiplication des points de vue, des regards critiques sur l’écriture. « Les mots ou les lettres sont aussi les pièces d’un jeu qui l’amènent parfois à concevoir l’acte d’écrire, non seulement comme une impossibilité, mais aussi comme une futilité, une blague ou mieux, une farce sacrée. »

Toute poésie est une réflexion sur elle-même, quand elle invite comme elle a invité d’abord son auteur, son lecteur à se réécrire, je pense alors qu’elle est réussie. Philippe Jaffeux plaide pour ce genre de liberté, je ne peux que l’approuver vivement. Sincèrement .

©Lieven Callant

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Le murmure des nuages, dans une cuisine, Thierry Radière, éditions Émoticourt, Paris 2016

Chronique de Lieven Callant

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Le murmure des nuages, dans une cuisine, Thierry Radière, éditions Émoticourt, Paris 2016

Le murmure est avant tout celui de Miri, une petite fille atteinte de mucoviscidose qui deux fois par jour doit être soignée par l’inhalation d’une solution médicamenteuse. La machine munie d’un compresseur doit être minutieusement stérilisée avant d’être utilisée. « La vapeur entre dans les bronches et ressort par le nez. » Miri doit essayer de garder le plus longtemps possible le nuage de vapeur dans ses poumons. Les séances se font dans la cuisine de la maison familiale, les murs sont jaunes. Partout ailleurs, ils sont remplis de dessins.

L’enfant accepte les traitements avec force, lucidité. La maladie ne fait qu’inter-rompre ses jeux, postposer les promenades, les sorties prévues. Des spectacles de théâtre inventés et joués par Miri agencent autrement l’espace et le temps entre les traitements.

Le murmure est aussi celui d’un papa pour sa fille. Un message, une missive qui passe au dessus de nos têtes à l’instar des nuages. Pourvu qu’ils suspendent le plus longtemps possible les pluies noires. C’est du moins le souhait qu’en tant que lecteur je fais. Car si la maladie est une menace permanente, si elle impose qu’on mesure le temps, un seul mot suffit à Thierry Radière pour l’évoquer. Il n’est pas question qu’elle s’impose à l’ensemble des phrases. Les mots de Thierry Radière ont le pouvoir de congédier la maladie. S’il murmure, c’est pour parler à Miri, convoquer avec doigté: souvenirs, sensations, émotions et espérances. Les mots ne servent qu’à évoquer l’amour, la vie. Au dehors si la tempête fait rage, si les médecins convoquent l’espoir au moyen de statistiques, de chiffres, la maison avec sa cuisine se transforme en bateau bravant les épreuves, avalant les nuages trop lourds, créant la place pour un voyage qui va « être spécial ».

Thierry Radière signe ici un livre pudique et sensible, un tableau intime presque silencieux où une couleur solaire malgré tout domine les ciels nuageux. Comment parler de la mort, comment penser à ce qui menace bien plus fortement que nous-même l’enfant à laquelle nous voulons surtout donner la vie? Comment conjurer cette cruelle fatalité? Thierry Radière décide courageusement de ne pas le faire et ne consacre aucune phrase à la souffrance, à la maladie, à la mort. Lui céder le terrain des mots et de la poésie se serait trahir la vie. Trahir l’amour.

©Lieven Callant

 

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Philippe Vilain ; La littérature sans idéal ; Grasset (158 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Vilain ; La littérature sans idéal ; Grasset (158 pages – 16€)


La fable choisie par Philippe Vilain pour introduire son sujet est inattendue mais atteint son objectif : nous alerter sur le déclin de la littérature. Il vient ainsi rejoindre André Blanchard, citant Léautaud qui présente Wilde, Van Gogh « comme des êtres en marge certes, sauf que c’en est une d’excellence, en dehors de la médiocrité de la vie courante » et « il ne faut pas se lasser de songer à eux et de les aimer ».

Philippe Vilain, lucide, dresse un état des lieux de la littérature peu optimiste.

Par « désenchantement », il entend l’indifférence face à « la paupérisation de l’écriture ». Il déplore que maints auteurs n’accordent pas leur priorité au style.

Il dénonce aussi « un fétichisme futile de la marchandise », visant ces page turners et best sellers à des fins mercantiles. Ce qu’il recherche c’est une voix singulière, qui le fasse vibrer. Parmi ses bonheurs de lecture, « ces réussites d’écritures, poétiques, stylistiques », on trouve des auteurs confirmés : Serge Joncour, Jérôme Garcin, Dany Laferrière, Emmanuel Carrère, Vincent Almendros.

Philippe Vilain s’offusque du formatage de l’écriture qui aboutit à « une parole industrielle, vulgarisée » en littérature contemporaine.

Dans le premier chapitre, il décrypte l’injonction relevée dans des revues : comment se débarrasser de Voltaire, Proust ? Il montre l’absurdité de « vouloir liquider les classiques », d’autant que dans les arts, au contraire, Renoir (le cinéaste), Monet (le peintre) restent des références.

Pour l’essayiste, ce sont les auteurs de la génération de Modiano, d’Annie Ernaux, qui n’hésitent pas à revendiquer l’héritage de leurs figures tutélaires.

Antoine Compagnon pointe justement cette carence de « maître spirituel ».

Par contre, on se cherche des modèles, « une fraternité d’écriture ». Ainsi Michel Houellebecq devient « le grantécrivain contemporain » dont il importe de trouver l’ascendance de son œuvre. Philippe Vilain montre comment des auteurs (P. Bergounioux, Lydie Salvayre, P.Michon) rendent certes un hommage à des figures illustres mais visent à « inscrire le moi dans l’histoire », à mettre la focale sur des « vies minuscules ». Ainsi leur « parentèle ne meurt plus », mise en lumière par leur « panthéon culturel ».

On assiste à la multiplication d’idoles, de « stars de proximités », issus de milieux variés (cinéma, sport, chanson, médias …) dans cette quête de la notoriété.

Le personnage du roman L’idole de Serge Joncour, devenu Superstar à l’écran, incarne « une image et des valeurs insignifiantes de la société ».

Philippe Vilain voit dans ce besoin de se forger « des modèles consommables » une sorte de « nihilisme littéraire », l’« abaissement des âmes ».

Dans le post-réalisme, l’oeil voyant devient « subjectivant », tout en se plaçant au coeur du réel, parfois « apocalyptique », étayant son propos avec le roman de F. Beigbeder sur le 11 septembre. Si la littérature post-réaliste reconnaît « sa soumission à l’image », les mots ne possédant pas « la puissance des images », l’auteur va « inventer d’autres images, va « recréer » l’événement « par son imaginaire ». Philippe Vilain souligne cette « fascination pour le déclin de l’homme, ses drames, ses malheurs », « le désenchantement du monde », à travers les romans de C. Angot, A. Ernaux, R. Jauffret, A. Bosc, P. Claudel, etc… Il y subodore « la crainte du silence et de l’enlisement », d’aboutir au « degré zéro de l’histoire ».

D’où ce besoin de « vérifier, à chaque instant, la vitalité de son histoire » en captant le moindre soubresaut, conflit, symptôme.

Philippe Vilain définit notre époque comme « égocentrée » et décline ce qui entre dans la « littérature focale du présent » : la biofiction, l’autofiction, le docufiction.

Il met en garde contre la littérature « post-réaliste » qui vise à « réinventer subjectivement » « des événements spectaculaires, des sujets sensationnels ».

Ne risque-t-elle pas « de concurrencer le journalisme », « de bégayer une actualité déjà hypermédiatisée » ?

L’autofiction, que Philippe Vilain appelle la « selfication des esprits », d’autant plus répandue que l’époque se veut « soucieuse de reconnaissance » permet « de refonder sa mythologie personnelle » tout en s’autorisant à « romancer à la première personne ». On retrouve C. Angot, N. Bouraoui, M. Nimier, etc…

A ce sujet Dominique Noguez déplore le fait qu’une goutte de fiction, véridique, rende le tout fictif d’où le mot roman mentionné sur la couverture.

Il est à noter que notre imaginaire est « lié à la mémoire affective et à la capacité à ressourcer les souvenirs », ou « ressusciter des voix », comme chez A. Wiazemesky (Une année studieuse), J. Garcin (La chute de cheval, Olivier) ou C. Laurens.

Toutefois, nous savons notre mémoire « capricieuse » ou « défaillante », ce qui conduit à « esthétiser sa mémoire, à s’inventer ».

Philippe Vilain s’étonne de l’engouement pour les adaptations cinématographiques de la littérature. Y aurait-il « faillite des mots par rapport à l’image » ? Il suffit parfois qu’ un best seller, comme La délicatesse de David Foenkinos, devienne le coup de cœur d’un réalisateur pour devenir un film.

Dans le chapitre final, l’auteur dresse un aperçu des conséquences de « la mutation culturelle ». On relève en particulier la « spectacularisation de l’écrivain pour tous », « la standardisation des textes pour un lectorat de masse », « l’assujettissement de la littérature à la culture de divertissement ». Mais le plus alarmant, n’est-ce pas cette loi du marché, misant sur la « best-sellérisation » au détriment de la valeur intrinsèque ?

Philippe Vilain sous-entend que les « littéraires », « avec l’ambition de faire œuvre » existent mais restent minoritaires et met en parallèle cette invasion d’écrivains auto édités, lancés par le net, qui contribue à « la médiocrité de la production », à son nivellement. Il analyse sur quoi se construisent la notoriété et la reconnaissance d’un écrivain, la visibilité sur les réseaux sociaux étant un atout.

Pour exemple, A. Martin-Lugand et son « succès mondial ».

Qu’en est-il du statut d’écrivain ? Fait-il encore rêver ? Les ateliers d’écriture font florès, répondant à ce « fantasme social attractif et prestigieux de devenir écrivain ».

Philippe Vilain fait remarquer que « l’écrivain du dimanche » n’est pas prêt à s’investir quotidiennement, sur des années. Il fustige « le principe d’indifférenciation des écrivains » qui conduit à « une dissolution de son statut ».

Il décortique la relation triangulaire : auteur/lecteur/critique, insistant sur le rôle prépondérant du lecteur, « un roi tyrannique » qui s’arroge le droit de critiquer.

Il nous invite à réfléchir sur notre façon de lire afin de ne pas réduire la lecture à une passive « pratique familière de consommation ».

L’interrogation de Philippe Vilain « Pourquoi lire ? » fait écho au recueil éponyme de Charles Dantzig. Ne lit-on pas un livre « pour danser avec son auteur » ? Si la lecture a encore des beaux jours, l’auteur est quelque peu hérissé devant la pléthore de critiques émanant de non professionnels, sur le net ? Il fustige les abus (bashing, diffamations) dont peuvent être victimes des écrivains, émanant souvent d’anonymes.

L’auteur émet des réserves quant à la « surmédiatisation » d’un roman ou d’un auteur, soumis à la « dictature de l’opinion », « du buzz », constatant dans ce cas « une baisse de la confiance des lecteurs ». D’où cette idée avancée, relevant de l’utopie, de classer « selon la valeur littéraire estimée », puisque

« toute valeur a un prix »

Même si cet essai n’ a pas « d’ambition exhaustive », Philippe Vilain témoigne d’une connaissance approfondie des œuvres citées et donne un ample panorama de la littérature contemporaine, destiné à prouver que « la littérature a troqué son idéal littéraire contre un idéal marchand », comme il le confie dans des interviews.

Espérons que ce percutant plaidoyer pour le style fasse des émules. A noter que le Prix du Style a récompensé M.H Lafon, C. Minard, O. Rolin, S. Chalandon.

Tel un lanceur d’alerte, Philippe Vilain livre un essai à charge dans le but de sauvegarder une qualité à la littérature. Au lecteur de bien choisir ses lectures.

Pour l’auteur , « Lire est une nourriture essentielle, spirituelle, existentielle » qui suppose de la curiosité pour comparer, de la patience pour approfondir » afin de combiner « plaisir intellectuel » et « enrichissement » personnel.

©Nadine Doyen

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