L’Antigone manquée, Catherine Baptise ; gravures de Jérôme Bouchard ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2016

Chronique de Pierre Schroven

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L’Antigone manquée/Catherine Baptise ; gravures de Jérôme Bouchard ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2016


A travers cette suite de poèmes brefs, Catherine Baptiste cherche à débusquer une vie qui serait plus la vie et nous invite à entretenir de nouveaux rapports avec le réel soumis aux lois de l’organisation sociale et au joug de l’utilitaire. Parmi les thèmes abordés ; citons, la difficulté d’être, la liberté, l’amour…En bref, on est ici en présence d’une poésie qui ne quitte jamais des yeux le grand large, intègre le vivant, cherche à bousculer l’ordre des choses, s’inscrit contre la puissance de la banalité et remet en question le principe d’identité qui nous fixe dans les formes et nous fait négliger les forces qui résistent (à tout ce qui nous présuppose).

Non, j’ose un non

qui honore,

qui déboulonne et qui nomme

un grand non profane

Qui ressuscite l’homme

et rend sacré ses non-sens

et allaite l’aube,

et encore…

 

©Pierre Schroven

Poèmes à l’oubli, Bernadette Wéber ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2016

Chronique de Pierre Schroven


Poèmes à l’oubli, Bernadette Wéber ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2016

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Si, dans ce recueil, Bernadette Wéber exprime surtout son désarroi face à la fuite du temps voire l’absurdité aveugle et cruelle de l’existence, elle veut également s’inscrire dans le mouvement du devenir et maintenir sa vie en vie.

Poèmes à l’oubli est un recueil qui, d’une manière générale, nous invite à méditer notre liberté, à appréhender le monde dans sa totalité vibrante jusqu’à nous faire comprendre qu’il n’y a de vraie joie que dans la saisie de tout ce qui est encore vivant, puissant, persévérant même au cœur du malheur.

Ce muscle qui bat au fond de ma poitrine, qui me fait oublier qui je suis.

Est-ce un temps présent ou un nouveau printemps.

Une fleur d’hiver, un parfum de demain ?

J’aime écouter ton chant et sur ta mesure éprouver mes serments.

 

©Pierre Schroven


Comment vivre sans lui ?-Franz Bartelt; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Comment vivre sans lui ? – Franz Bartelt ; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)


Franz Bartelt renoue avec l’art de la nouvelle qui lui avait valu Le Prix Goncourt de la nouvelle pour Le Bar des habitudes( 2005) et le Prix de la nouvelle décerné à Lauzerte, par la librairie La Femme Renard, (2010).

Qui a déjà lu des romans de Franz Bartelt, ce disciple de Jarry, s’attend à retrouver des situations invraisemblables, ubuesques, décalées, exagérées, des personnages hauts en couleurs, déjantés. Sinon on risque d’être déboussolé, choqué même. Comment interpréter le titre, ce « lui » mystérieux ?Un être humain, un animal ?

La première nouvelle, éponyme, met en scène un rhumatologue célèbre reconverti en chanteur de variété, vénéré comme un dieu, une idole, adoubé « saint vivant » par le pape. Que penser de son aura capable de décimer d’abord un quartier, puis des « milliers d’auditeurs », et d’anéantir une ville ? Ne vaut -il pas mieux être misanthrope pour survivre? Votre voyage en Absurdie ne fait que commencer !

Dans Plutôt le dimanche et Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt décline l’occupation prisée de maints concitoyens : les brocantes et vide-greniers, façon de s’aérer. Musette et Guy n’échappent pas à la règle, mais pourquoi ne sont-ils plus d’accord quant aux choix de leurs destinations ? Il y a anguille sous roche ! Chacun menant sa vie en l’absence de l’autre. L’auteur autopsie le couple enfermé dans la routine qui s’offre des parenthèses… extra conjugales ! Des scènes de coucheries pour pimenter le récit.

On croise Zénon Pouillet, le coeur sur la main, d’une générosité exemplaire, pourtant comme Serge Joncour l’affirme: « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment » (1).

Certes un tel don de soi jusqu’à sa dépouille,ses os peut perturber les âmes sensibles.

On assiste à une rencontre féminine de « celui qui change de pseudonyme » quotidiennement, « connu comme l’homme aux dix mille noms de famille » .

Le lacet, étant l’objet providentiel,devient relique ! Pas facile pour Fagnette de s’y retrouver dans les prénoms de son amant ! Coup de théâtre quand elle les confond.

La rencontre avec Heil Hitler, ce berger allemand, indifférent à la pléthore de noms dont son maître l’avait baptisé, mais pas aux paroles de soldats allemands, entendus à la télé, a de quoi surprendre. Comment peut-il réagir, obéir à ce seul nom ?!

La mort hante plusieurs nouvelles, d’où ce déferlement de noirceur pour les cas désespérés, que Franz Bartelt contrecarre par sa pincée d’humour. Lire ce recueil, en étant « blindé», car les personnages tombent comme des mouches, d’autres fomentent parfois « de noirs desseins ». On se surveille,on enquête, ça décime, extermine, pilonne,

bombarde, les corps explosent,coulent. Le summum de l’horreur !

Un « banal écrivain » se voit rattrapé par tous ces personnages qui peuplent ses livres et tombe de Charybde en Scylla. A-t-il rêvé ? Va-t-il être la proie du vampire ?

Mais l’amour est aussi au rendez-vous et le vin « priapise »! « Le vin constitue une excellente préparation aux engagements de la passion ».

Dans la dernière nouvelle, l’auteur montre où la dépendance amoureuse peut conduire : hilarant vaudeville, virant au « sadomasochisme » !

Des héros font l’objet d’hommages !

En filigrane, l’auteur soulève le désintérêt des jeunes pour la lecture, « une maltraitance » ! Il radiographie la relation enseignant/enseigné et souligne comment un fait-divers sordide peut influencer des jeunes, « vingt-six férocités incandescentes », au point d’en commettre un identique, même préparation, même pression sur le groupe. La tension monte durant ces semaines de mise au point de leur fatidique plan quand un rebondissement survient ! Au diable le suspense !

Franz Bartelt n’hésite pas à tacler les fonctionnaires,la police, les commerçants.

Il soulève les problèmes de notre société : le manque de tolérance, la rivalité, les liens hiérarchiques (entre boss et subordonné),le paraître, l’existence de Dieu, la jalousie.

Dans ce recueil de treize nouvelles décapantes, grand-guignolesques, on retrouve avec délectation la propension à la démesure de Franz Bartelt, aux énumérations, aux listes, à sa façon de mixer des noms de lieux pour en forger de nouveaux : « Anthaouste », « Holdincourt ». Les prénoms féminins sont assez insolites :« Bavarine, Younesse, Gayette, Raviola », tout comme les masculins : « Missaire ».

Franz Bartelt a fait sienne la devise de l’artiste Marcellin : « Étonner » , surprendre.

Il campe des personnages qui défient l’entendement et rendent la lecture jubilatoire.

Une fois refermé ce recueil, truffé de formules nous tatouant, le sourire encore aux lèvres, on se dit : Comment ne pas être addictif aux livres de Franz Bartelt, « ce prolifique fou littéraire », « à la philosophie imparable » (2) ? Un recueil jouissif, dérangeant, qui, on le souhaite, devrait lui apporter le Prix de l’humour noir.

©Nadine Doyen

 


(1) REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour Prix Interallié, Meilleur roman français, 2016, Palmarès du magazine LIRE
(2) Portrait de Franz Bartelt par Martine Laval ( Télérama du 23/11.2005)

Revue de revues

Chronique de Georges Cathalo

Revue de revues

Spered Gouez N°22 (2016)

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Cette belle revue annuelle fête ici son 25° anniversaire sous les meilleurs auspices avec une exergue d’Edgar Morin : « La vie c’est la poésie. C’est de l’effusion, de la communion, de l’amour, de la fraternité ». On y trouve matière à assouvir sa soif de bonne poésie grâce à de solides présentations, à de copieuses notes de lecture qui aiguillent le lecteur hors des sentiers battus. En ces temps improbables, composer un dossier de revue poétique sur le thème « éloge de la frontière » peut sembler un tantinet provocateur. Il faut aller directement aux pages 82/83 pour comprendre vraiment le sens de ce choix. Une vingtaine d’auteurs se sont engouffrés dans cet « open space » pour traquer les pièges du « tout ouvert » dont la principale conséquence est « l’absence d’une délimitation indispensable entre la sphère sociale et la sphère privée ». Marie-Josée Christien, responsable de ce dossier dénonce « l’injonction de la transparence » car elle « crée de la confusion et conduit à l’uniformisation de la pensée ». Signalons encore « L’avis de tempête » dans lequel Jean-Luc Pouliquen présente une forte mise au point en dénonçant l’injustice « d’un système qui repose essentiellement sur de l’argent public » afin de privilégier certains auteurs à la mode au détriment de poètes plus discrets.

Spered Gouez N°22 (2016), 148 pages, 16 euros –7 allée Nathalie-Lemel – 29000 Quimper ou spered.gouez@orange.fr


Friches N°122 (2016)

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Comme tous les deux ans avec Friches, le 3° et dernier numéro de l’année écoulée présente le lauréat du Prix Troubadours. Pour ce 19° Prix, c’est Antoine Maine qui en est l’heureux bénéficiaire. Ce poète est récompensé pour un ensemble intitulé « Une vie avec du ciel ». Auteur peu lu, il donne à lire pourtant une poésie ample au lyrisme maîtrisé. Ses poèmes présentent une belle cohérence et une assurance dans la structuration de chaque texte au point qu’il serait dangereux d’en extraire un passage. Il faut lire Antoine Maine et se laisser guider dans son univers apaisant dans lequel la montagne occupe une large place. À la suite de ce bel ensemble de 35 pages, on peut lire des extraits poétiques des cinq autres poètes nominés. Ce qui ressort de tous ces écrits, c’est une étonnante maturité dépassant largement les questions d’âges, d’origines et de professions. Même si l’on connait bien les difficultés que rencontrent les éditeurs, on regrettera que ces poètes et tant d’autres encore aient du mal à trouver des lieux où l’on puisse lire leurs écrits. L’on ne remerciera jamais assez les revuistes pour leur générosité et pour leur ouverture d’esprit en les accueillant ainsi. Avec ce nouveau numéro de Friches, les lecteurs sont assurés de trouver des poèmes de qualité présentés comme toujours de remarquable façon.

Friches N°122 (2016), 68 pages, 12,50 euros ou 25 euros pour les 3 numéros annuels – Le Gravier de Glandon – 87500 Saint-Yrieix ou jeanpierre.thuillat@wanadoo.fr


Écrits du Nord N°29-30 (2016)

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Dans son éditorial intitulé « Au lecteur », Jean Le Boël affirme sa détermination à s’inscrire dans une perspective différente des publications commerciales. Les auteurs retenus participent d’une communauté de pensée et d’action. Ils constituent une sorte de « famille vivante, complexe, brouhaha de voix ». Il ne s’agit pas ici d’école littéraire ou de mouvement poétique mais d’accorder à des poètes la place qu’ils méritent. Afin de ne pas hiérarchiser les heureux élus, la rédaction les présente dans l’ordre alphabétique. Ainsi, de Jean Azarel à Dominique Tissot, 29 poètes sont présents au sommaire dans une belle diversité de forme et de fond. Citons-en quelques-uns et quelques-unes : Chantal Couliou, Ludovic Joce, André Duprat, Hervé Martin, Hélène Duboeuf, Murièle Modely,… Après une articulation de transition où Georges Rose propose des réflexions « Sur la poésie », on découvre des récits et des nouvelles de sept écrivains, de Michel Baglin à Colette Touillier. Dans cette copieuse livraison d’ Écrits du Nord, le lecteur pourra savourer des textes de haute tenue littéraire et partir à la découverte d’univers inconnus.

Ecrits du Nord N°29-30 (2016), 152 pages, 12 euros – Ed. Henry – Parc de Campigneulles – 62170 Montreuil-sur-Mer et http://www.editionshenry.com


À l’index N°31 (2016)

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La revue À l’index se décline en deux séries. Il y a tout d’abord la collection Empreintes qui a présenté 9 numéros spéciaux consacrés à des poètes tels que Werner Lambersy, Jean-Max Tixier ou Hervé Delabarre. Il y a ensuite les numéros ordinaires où voisinent suites poétiques, nouvelles et notes critiques. Et puis il y a enfin ce numéro 31 entièrement consacré au riche compte-rendu des journées de Tarn-en-poésie. Ces rencontres sont organisées par ARPO, la dynamique association tarnaise connue en particulier pour être à la tête du Conservatoire des revues de poésie de Carmaux avec plus de 35000 volumes. Cette année, pour la 34° édition, Jean-Louis Giovannoni était le poète invité. Jean-Claude Tardif l’a suivi tout au long se son périple allant de classe en médiathèque pour en dresser ici un fidèle compte-rendu où figurent les échanges avec les élèves et leurs dévoués professeurs. Le point d’orgue de ces journées fut la soirée du 8 avril en présence d’un nombreux public, soirée animée par Emmanuel Laugier, grand connaisseur de l’œuvre de Giovannoni. On lira avec intérêt les 35 pages extraites d’un recueil inédit intitulé Les Moches. On lira également les surprenants poèmes écrits par les collégiens et par les lycéens. En fin de revue, juste avant une imposante bibliographie, trois poètes amis de l’invité (Bernard Noël, James Sacré et Jean-Claude Tardif) livrent des approches différentes et complémentaires de l’œuvre si riche et si singulière de Giovannoni.

À l’index N°31 (2016), 174 pages, 17 euros – 11 rue du Stade 76133 Epouville ou revue.alindex@free.fr


Arpa N°115/116 (2016)

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Avec Arpa, le lecteur curieux ne sera jamais déçu car il trouvera là de quoi assouvir sa faim. Placée sous l’invitation générique de « Je vous écris », cette livraison offre un éventail de textes d’une rare richesse et d’une généreuse diversité. Plus d’une cinquantaine d’auteurs se côtoient dans un sommaire étourdissant. On y trouve ainsi quelques grands noms de la poésie mondiale : les Italiens Quasimodo et Pusterla, les Grecs Themelis et Tsatsos, l’Espagnol Unamuno et tant d’autres encore. Les « valeurs sûres » de la poésie contemporaine française sont bien là, accordées au thème retenu : Georges Bonnet, Antoine Emaz, Jacques Ancet ou Jean-Pierre Lemaire. De même pour des poètes très actifs comme Jean-Yves Masson, Josette Ségura ou Ivan de Monbrison ainsi que des membres de la génération nouvelle : Jean-Baptiste Pédini, Déborah Heissler ou Jean-Marc Sourdillon. On ne saurait passer sous silence les quatre lettres manuscrites reproduites ici mais on laissera au lecteur le charme et la surprise de la découverte… Des études, chroniques et lectures complètent parfaitement ce qui pourrait être un exemple pour d’intrépides poètes qui voudraient se lancer dans l’aventure revuistique. « Toutes voiles dehors, pendant quarante ans » proclame ce numéro double ; ce pourrait être aussi l’oriflamme derrière lequel se rangerait Arpa pour poursuivre sa route magistrale.

Arpa N°115/116 (2016), 208 pages, 15,50 euros port compris – 148 rue Dr-Hospital 63100 Clermont-Ferrand ou 44 rue Morel-Ladeuil -63000 Clermont-Ferrand ou gerardbocholier@orange.fr


Les Hommes sans Épaules N°42 (2016)

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Cette revue nous a habitués à de copieuses livraisons semestrielles et celle-ci ne déroge pas à la règle que se sont fixés Christophe Dauphin et son équipe rédactionnelle. Ici, dès l’éditorial, les prises de position sont clairement affirmées dans la lignée d’un humanisme à la fois tolérant et intransigeant. Si par exemple l’on rend un hommage mérité à Yves Bonnefoy, c’est pour en circonscrire l’oeuvre féconde et non pour ajouter une voix louangeuse supplémentaire au concert posthume. On lira tout d’abord les textes percutants des « porteurs de feu » que sont l’Allemand Hans Magnus Enzensberger et le Hollandais Cees Nooteboom qui n’usurpent pas ce titre. Claude Pélieu a droit à un dossier-hommage présenté par deux spécialistes de la beat génération, avec, encadrant le dossier, les écrits de 14 poètes très divers ; cela va des Américains Gregory Corso, Bob Kaufman et Lawrence Ferlinghetti aux Français Gérard Cléry, Vim Karénine et Frédéric Tison sans oublier Odile Cohen-Abbas, Jacqueline Lalande et Martine Callu. On lira encore un long entretien avec Virgile Novarina qui permet de redécouvrir l’itinéraire artistique du provocateur Pierre Pinoncelli ainsi que d’autres volets qu’il serait trop long de présenter. Pages libres et notes de lecture complètent ce numéro d’une grande qualité littéraire et surtout d’une parfaite cohérence dans les choix éditoriaux.

Les Hommes sans Épaules N°42 (2016), 324 page, 17 euros – 8 rue Charles Moiroud – 95440 Ecouen ou les.hse@orange.fr

©Georges Cathalo – décembre 2016

Gérard Garouste, la matière peinte comme pensée

Chronique de Miloud KEDDAR

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Gérard Garouste, la matière peinte comme pensée 


Ce dont je vais vous parler ici n’est qu’une théorie et ne peut être saisie que comme telle. Une théorie sur l’oeuvre de Gérard Garouste. Tout d’abord la peinture : « Les libraires aveugles » et, après, celle dite « Véronique ». (Sachons qu’il ne s’agit pas de n’importante quelle Véronique mais de « Sainte Véronique »). Ensuite pour ma thèse je tenterai de comparer « Véronique » de Garouste avec une de mes peinture : en l’occurrence  « Icon crisis Vera ».
Rentrons maintenant dans le vif du sujet, voulez-vous. La peinture « Les libraires aveugles » ? Une de mes interprétations parmi d’autres : « Les libraires aveugles », sont-ils les porteurs du Livre comme a pu le penser Bernard-Henri Lévy ? Le Livre, ou la Genèse, ce dernier, livre de contes, et que Barnett Newman a tenté d’en faire une lecture, et en peinture, s’il vous plait ? Non, à mon avis ces Libraires sont peut-être les porteurs d’un savoir que seuls eux savent aveugle. Les libraires tâtonnent et que précède un animal qui sait où il va et ce qu’il veut. L’animal ? Un âne, et comme le dit si bien Lévy, et qui est de l’ordre de l’ange et du juste. Chez le poète palestinien Mahmoud Darwich, l’âne sur le Mont regarde et se moque de ces hommes en bas, Juifs et Palestiniens, qui ne savent que se quereller ! Deux hommes dans « Les libraires aveugles ». Le premier a un bâton dans la main gauche qui le guide et qui l’aide, et de la droite il ne se saisit pas, mais touche (ou montre) entre autres livres « le commentaire augustinien du Psaume 56 ». Le second libraire, le bras droit sur l’épaule du premier (son bâton à lui !) et du bras gauche tient non un miroir où se reflète son image mais, je le décide ainsi, un livre avec sa photo sur la couverture ! (Je ne sais, j’avoue, par ailleurs, pourquoi chez Garouste, c’est toujours le bras –ou main- gauche qui a le don de nous guider ? La « gaucherie », le geste gauche où l’on peut voir le fou, mis à l’écart des autres, de la société des hommes ?).
Par ailleurs « Les libraires aveugles » ont des chaussures rouges, Garouste nous ayant habitué à la vêture rouge : le rouge qui dit le danger, l’hésitation, le pas incertain (et aveugle) et qui dans cette peinture vient s’ajouter au ciel difficilement déchiffrable. C’est pour cette raison et tous ces éléments que j’ose affirmer que les libraires sont vraiment aveugles et non qu’ils font semblant comme a à un certain moment pu le penser Bernard-Henri Lévy.
Passons à la peinture « Véronique » de Gérard Garouste et avec une encore de mes interprétations. Un homme que voilà assis, le corps d’une femme (ou plutôt que le bas du corps) avec le ventre enflé, une jambe levée haut et dans le miroir que tient l’homme le sexe de la femme, le sexe de la Sainte. (dans la parenthèse que j’ouvre maintenant et en pensant au seul bas du corps de la femme, j’ai à dire que dans la société des hommes, la femme n’a été que la « génitrice » de l’espèce ; du mâle qu’il soit un simple mortel ou un dieu. Pensant à Eve qui n’est nous dit-on que la compagne d’Adam, pensant à Marie qui n’est que la mère du Christ. J’ai déjà dit ailleurs que nous ne mettons pas la femme à droite de Dieu et  pour notre grand malheur, chez certains peuples encore aujourd’hui la femme est soumise aux dictats des hommes et pour plus grave encore on la veut même non douée de raison !). La « Véronique » de Garouste prête à cette attention, dans le miroir que tient l’homme c’est toute la condition de la femme d’hier et d’aujourd’hui qu’il nous est donnée à voir !
« Véronique » de Gérard Garouste et ma peinture « Icon crisis Vera », pourquoi vouloir leur trouver un lien ? Que représente « Icon crisis Vera », pourquoi l’ai-je peinte et sous quelle influence ? Je vous la décris brièvement, bien que vous pouvez la voir ici. J’ai toutefois à dire par les mots l’idée que j’ai voulu véhiculer. « Icon crisis Vera » a été des plus simples à exécuter, ne représentant que peu d’éléments, mais le chemin de l’idée fut des plus longs. La peinture est celle d’une « tête » et au-dessus de la tête et du cou qui représentent un corps allongé un « rond » plein. Un rond plein je dis pour écarter l’idée d’un simple cercle qui peut lui ne pas être plein. Il y a des cheveux plus ou moins longs, le menton prononcé comme pour marquer une bouche sans dents, la bouche d’une personne âgée. Et c’est parce que j’ai voulu représenter un mort ; les cheveux disant l’évènement récent. Le plus important peut-être est le titre lié à cette représentation. Par « Vera » je dis Véronique, et par « Vera » je dis aussi « véracité ». La peinture « Icon crisis Vera » ne représente ni un homme ni une femme en particulier et par-là j’ai tenté de mettre et l’homme et la femme sur le même pied d’égalité. Le titre donné m’est venue d’une part de « Vera Icon Series » de Joshua Borkovsky et d’autre part de « Crisis X » de Jean-Michel Basquiat. Et ne parle-t-on pas ici et là et toujours de la Crucifixion. Véronique nous a transmise le suaire et mon questionnement à moi est : Qui lèguera à l’Humanité le visage de Sainte Véronique ? Par « Icon crisis Vera » je rejoins Gérard Garouste, ou mieux, je tente de donner une autre dimension à celle de « Véronique ».
Choix de peintres !

 

©Miloud KEDDAR



Notes :

Gérard Garouste, « Les libraires aveugles », 2005, Huile sur toile, 270 x 320 cm, FNAC 06-044 Centre national des arts plastiques.

Gérard Garouste, « Véronique », 2005, Gouache sur papier, 120 x 180 cm, Collection privée, Bruxelles.

Miloud KEDDAR, « Icon crisis Vera », 2015, acrylique sur toile, 46 x 38 cm, Collection privée.