Benoît Reiss, Aux Replis, collection Grands Fonds, Cheyne Éditeurs, 2015, 142pages, 22€

Chronique de Lieven Callant

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Benoît Reiss, Aux Replis, collection Grands Fonds, Cheyne Éditeurs, 2015, 142pages, 22€


Pour fabriquer un livre, il faut disposer de feuilles de papier qu’on plie en vue d’obtenir des cahiers. Chaque cahier comporte huit feuillets, seize pages. C’est un travail qui requiert précision et rigueur tout comme celui de l’horloger. Entre les plis et replis, s’écrit une histoire, s’en cache plein d’autres parmi nos doutes, nos rêves, nos souvenirs. Chez Cheyne Éditeurs, on prête à la reliure et aux papiers utilisés une attention particulière. Le livre est d’abord un bel objet avant de devenir un beau moment littéraire.

« Aux Replis » de par son contenu évoque la même justesse des gestes, le même type de savoir-faire que ceux de l’artisan. Pour écrire un livre, il faut à l’instar du narrateur qui observe de longues minutes les mécanismes sophistiqués de la montre qu’il lui faut réparer prendre le temps d’observer les infimes rouages du monde, les interactions entre les personnes, le temps, la nature, les espaces. Dans un premier temps, on se replie sur soi, on s’exile du monde. On vit entre deux mondes, réalités et rêves partagent leurs presque invisibles frontières et le temps se traverse à la vitesse d’un souvenir.

P30 « Je regarde mais sans attacher mon regard sur rien, et bientôt le défaut se précise, devient plus net jusqu’à se détacher et se montrer tout à fait. Je le considère, présence intégrée mais inordinaire dans le mécanisme.

Le défaut peut prendre plusieurs formes: usure, grain de poussière ou de sable, griffure accroc. Il est en apparence simple mais je sais qu’il est plus que cela: il est le signe, dans l’agencement, de l’existence d’une volonté invincible de refus et de dérèglement. Il est une fêlure engagée dans le mécanisme prédestiné et il me montre, à moi qui ai su être assez patient, qui ai su voir en lui autre chose qu’un défaut, la forme que pourrait avoir l’échappée. »

« Aux Replis » a d’abord été compris par moi comme un hommage à la vie qui nous pousse dans toutes sortes retranchements et fait parfois de moi une exilée, une fugitive. Un hommage à ce qui s’échappe et refuse de se conformer. Un compliment fait aux lieux où l’esprit, la pensée se love. Ces lieux qui n’existent nulle part et qui pourtant nous permettent de tenir. Le livre de Benoît Reiss est une dédicace à la vie qui s’écrit, qui laisse pour trace sur les visages des humains des rides. Plis dus aux passages des pleurs et des rires, plis des chemins. Plis et replis de l’écriture.

« Son visage sur le coup s’est entièrement plissé d’un pli comme unique commencé au sommet du front jusqu’au bas du menton, j’ai vu son visage ratatiné soudain en un pli dans lequel les yeux, le nez et la bouche avait disparu; le visage de mon père rétréci soudain en une ride insurmontable. »

Le livre de Benoît Reiss favorise l’introspection, un questionnement qui sonde les endroits les plus repliés de l’être humain.

« Je ne sais pas si mes pensées ont à voir avec la réalité ou si, au contraire, elles la rendent plus opaque, moins lisible, une réalité étrangère au réel. »

P80 « Et moi aussi j’occupais la place attendue. En vérité, cette place était celle que les autres attendait de moi, celle qu’ils s’attendaient à me voir occu-per et que moi, par mimétisme, instruction et mollesse, je prenais pour con-venir. Sans y penser, sans le sentir, je me pliais. »

Face à la montée du nazisme dans une Autriche conquise à la cause allemande, un jeune étudiant viennois n’a d’autre choix que de quitter sa ville et de laisser derrière lui sa famille afin de trouver refuge dans un village du sud de la France libre. Un ami l’aide à se cacher et à obtenir un travail en tant qu’horloger. Dans son atelier, il répare montres et bijoux dont on sent bien qu’ils ont pour leurs propriétaires surtout une valeur sentimentale. Quelle valeur accorder aux objets dans un monde dont le mécanisme est déréglé et conduit à nier aux plus faibles, à une tranche de la population le droit d’être? Le jeune exilé s’efforce de s’intégrer et de se fondre au paysage malgré l’oppression croissante de la guerre.

« Aux Replis » fait donc aussi allusion à tous ces endroits où l’on espère trouver un refuge, une main tendue, une parole qui rassure.

« Aux Replis » finalement désigne un endroit dévasté, inoccupé, inhabitable, un no mans’ land. Un de ces endroits qui ressemble à ceux qu’avaient choisis les nazis pour établir les « camps de la mort ». Soudain des voies de chemin de fer se dédoublent et une partie des rails mène des wagons à bestiaux jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus « rien ». La population locale voyant passer les trains ne sait d’ailleurs pas comment désigner ses lieux où des campements sont dressés de manière provisoire afin de régler de façon définitive et sans laisser la moindre trace le sort d’un peuple, le sort de ceux qui refusent de se plier à la dictature.

« ici, ici, ici ». C’est ici qu’ils ont creusé la voie vers les Replis, c’est ici: à l’intérieur de cette faille entre les arbres. »

Replis désignent également les lieux où l’on ne peut plus jamais revenir.

« Là d’où je sors est un monde de cendre.  Il ne servirait à rien de faire demi-tour, de faire un pas en arrière, car au moindre contact ce monde s’effondrait et se dissiperait en poussière.

« Je sais que ce monde n’est pas réellement calciné comme je l’imagine, je sais que ce ne sont que des images et que je n’aurais qu’à tourner les talons sur mes pas, (…) Je dois aller.»

Pour vivre, survivre serait-on contraint de s’exiler, d’être partout un étranger, étranger à soi-même ou étranger au monde. Prisonnier d’un camp d’extermination ou éternel fugitif qui se plie aux paysages, se fond au décor et atteint la frontière suisse?

Le livre de Benoît Reiss n’a pas l’indécence de répondre aux questions les plus lourdes, les plus douloureuses. La réponse ne pourrait qu’être insuffisante, inutile parce qu’elle ne peut faire toute la lumière. La manière qu’a choisie Benoît Reiss n’est pas celle qui accuse, qui choque, qui démolit mais celle qui suggère, soulève le voile et nous révèle avec plus de prévenance ce que finalement nous savons tous et choisissons parfois de ne plus savoir. Le vainqueur est celui qui s’échappe, qui échappe aux replis.

Ce qui m’a particulièrement plu dans ce livre, c’est que le récit reste ouvert et suggère bien plus qu’il n’impose. L’écriture toute en subtilités de Benoît Reiss nous rappelle que notre lecture enrichit ses récits, qu’il ne nous faut pas simplement consommer une histoire toute faite et qui va finir. Notre lecture tout comme l’écriture n’ a pas de véritable fin. Il existe toujours un retranchement où trouver de l’espoir, la voix qui nous manquait, le chemin qui nous délivre.

Les mots, les phrases de ce livre fonctionnent comme des miroirs et ce que l’on contemple nous ressemble étrangement, nous évoque une liberté de choix, un doute et l’endroit où notre imagination doit renaître.

©Lieven Callant

Anna-Marie RAVITZKI – Kokoro – Obsidiane (nov. 2016), poèmes traduits de l’hébreu et présentés par Emmanuel MOSES

Chronique de Marc Wetzel

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Anna-Marie RAVITZKI, Kokoro,  poèmes traduits de l’hébreu et présentés par Emmanuel MOSES, éditions Obsidiane (nov. 2016).


« Il y a des gens qui sont comme un métro
Un train des profondeurs de la terre
Parce que leur oxygène est le dioxyde de carbone.
Mon amour est un macaron
De chez Pierre Hermé
J’y mords
Et la ganache s’échappe dans tous les sens.
Il y a des gens qui ne savent pas conserver
Leur amour .
Parce qu’aimer c’est
Fertiliser sans cesse autour du tronc.
Je vous le dis
Répandez beaucoup d’engrais
Pour qu’il pénètre dans le corps
Qu’il flotte sur la conscience
Afin qu’elle devienne une vierge assoiffée pour l’éternité
Car il est interdit de mettre le réveil
Pendant l’acte d’amour »  (p. 54)

Je crois que ce recueil, ardent et subtil, répond positivement à une question à la fois inattendue et justifiée : la pure sensualité peut-elle être religieuse ?
Une religion strictement physiologique, par l’attente et l’étreinte, est-elle possible ? Est-elle souhaitable ? Est-elle sensée ? Car ce serait une religion sans sanctuaire extérieur, sans sacrements objectifs, sans rassemblements publics.
Des serments amoureux ont-ils teneur spirituelle ? De la disponibilité sensuelle peut-elle valoir attention et abandon à la volonté de Dieu ? Du désir de la chair d’autrui peut-il sérieusement se prétendre prière (imploration d’un avenir secourable, ou au moins d’une vitesse de renouvellement apprivoisable du réel ?). Des vœux transcendants peuvent-ils être émis sans rire, là où il n’y a pas du tout sacrifice, là même où, par merveilleuse et vertigineuse inclination, on renonce à renoncer ?

« Ton nom est gravé dans sa voile
Elle
Qui m’a connue
Et toi qui m’as chuchoté
Ma Bien-Aimée
Tu m’as conduite
A l’ivresse du cœur
Et j’ai
Cru presque mourir.
Tu es planté au plus profond de ma chair
Je suis une plaie qui n’a pas cicatrisé
Et tu es le capitaine
Dont le désir
A failli me conduire à ma perte.
Rien ne pourra m’effrayer
Ton nom est gravé sur les lèvres
Des voyageurs lointains,
Je me languis d’une patrie »  (p. 23)

Et à cette question (la pure sensualité peut-elle être religieuse ?), la réponse, étonnante, et superbe est : oui, rigoureusement oui (et l’on devine la leçon qui vient alors : ne crains plus désormais de mêler Dieu aux frissons d’alcôve, ni de t’assumer pieux pèlerin en pleine caravane de halètements et cahots). Et voici d’abord pourquoi : c’est que l’hygiène intime (d’âme et de corps) de l’amoureuse est le contraire de la négligence (et la négligence le contraire de la religion !), qu’elle est authentiquement moins assurée d’être aimée encore demain que de l’existence de son Créateur (et ce pressentiment que l’on aura dès lors diverti sa solitude sans la combattre ni la comprendre a goût déjà mortel !), qu’elle a déposé la formule secrète de son ravissement sous commandes conscientes d’un autre (conscientes, donc potentiellement violentes, et réellement inviolables) ; tout cela dit les choses comme elles sont : toute femme qui donne son corps a dû entrer dans une confiance surnaturelle.

« Je te dis
Embrasse-moi
Tu as placé en moi un feu archaïque
Pris à la flamme de Prométhée
Tu as allumé le feu rampant
Dans les galeries du temps
Les vapeurs de l’alcool m’ont enveloppée
Afin que j’enferme dans mon alliance
L’épée du serment.
Combien tu aimais pleurer
Quand je te menais au seuil
De la volupté espérée
J’ai effacé certaines de tes vaches sacrées
Car toi aussi, là-bas
Mon très beau
Grand maître
Tu as été abandonné par moi
Mais l’odeur de ta semence
Fait germer sur ma peau
Jour après jour
Des étincelles de grâce
Et de ce qui ne ressemble à rien
Et les voies du plaisir
Et de la sagesse
Et la voie du sentiment enivrant
Et le temps de notre désir
Ne laissent pas
Mon sang refroidir »  (p. 59)

Mais qui dit religion dit tradition, dit que le service du divin a des précédents fondateurs, que le culte est à prendre aux pieds de ses modèles (et aux bras de ses officiants) ou à laisser ! Et le modèle de notre amoureuse (si passivement débridée, si farouchement exigeante) est ici constant : c’est Marie-Madeleine (c’est « la Magdaléenne » qui la précède où elle s’aventure, l’accompagne où elle se perd, l’inspire où elle doute – et elle l’inspire si fort que notre poète n’hésite devant aucune fièvre !), qui fut prostituée (seul métier, avec avocat marron et receleur, où l’on porte le péché d’autrui avec le nôtre – au contraire du confesseur probe et juste, qui remet sa propre faute avec celle d’autrui), la Magdaléenne qui parfume son pourtant inaccessible Seigneur, qui descend embaumer le corps même dont elle dut faire le deuil, qui arrime son radeau aux Saintes-Maries de la Mer et vint, comme notre auteure (Israélienne périgourdine), vivre en Gaule sa mort à elle-même.
« J’ai erré avec toi dans l’eau
Et voulu éteindre la lumière
Je cherchais le silence
Des dernières heures de la nuit.
Magdaléenne.
Tu es mon centre
Tu m’agrippes
Et tu concentres en toi
La profusion de mes identités.
Tu me laves
De tes larmes
Et me couvres de vêtements
D’embaumement.
Tu m’as embaumée.
Je suis une âme
Embaumée en toi.
Je ne veux qu’être allongée sur le pont
Lever les yeux
Vers le néant
Et te rencontrer
A travers
Le monde des sentiments… »  (p. 35)
En France, donc, le pays le plus synthétiquement varié de la planète, c’est à dire celui qui résume en lui au mieux l’exacte plantureuse diversité de la Terre, comme l’âme de l’amoureuse miniaturise l’infinie contrée idéelle de Dieu ; une France de Sarlat à Perpignan, qui est le boudoir somptueux de la vie préhistorique, et comme le patron géomorphologique du Dieu créateur, ou l’archétype occitan de la Genèse.

« Une de mes jambes
Est restée chez lui
Une jambe protectrice
Conductrice
Qui me parle en rêve
M’observe
Me mène
A l’endroit où
Voler
Libre
Je suis en contact avec lui
Et il saisit
Il évoque
Mon histoire
Et découvre des trésors
Qui étaient perdus
Que j’ai trouvés
Avec une flèche de mémoire
Il m’offre des cadeaux
Touche mes seins à distance
Dans mon âme a poussé
Une âme gauloise
Affamée … »  (p. 33)

L’autoportrait de la poétesse aimante et aimée est surprenant : une « éléphante volante » (expression trois fois présente au moins, p. 46, 56 et 61), n’ayant « aucune patience pour les fadaises » (p. 62), « dépendante de mains qui errent sur son corps comme dans un terrain vague » au « grand moment entre la vie et la mort » (p. 24) ; dont le « système nerveux entretient un rapport intime avec lui-même et avec tout dévoilement de sa nudité » (p. 50) – qui ne semble faire que ce qu’elle vit, et ne montrer que ce qu’elle pense. Cette auto-dérision de l’amante en « éléphante volante » (comment imaginer sans sourire son essai d’envol ? ou son délicat atterrissage entre les faux serrées « de l’ignorance », « de la bêtise », « de la fureur » et de « la grisaille » ?) dit quelque chose d’un peu miraculeux, comme : l’amour, élan sans âge (« je suis éternelle envers toi » dit-elle merveilleusement), assuré de n’être jamais rattrapé par le mal, est ainsi la seule profondeur dispensée d’humour.

« Pour toi la seule
Qui aies enfoui ta vie
Dans les plis de mon âme
Et trempé mon sang
Dans les codes secrets de mon corps
Toi, la parfumée,
Toi, la désirée
Je serre ma vie autour de tes hanches
Je chante pour toi avec un chœur  de passereaux
Qui flottent au-dessus de tes seins blancs
Et le navire …
Tu es le chant
Sans lequel
Les courbes de mon corps
Disparaîtraient comme néant et vide
Car tu es mon savoir
Et tu es mon rêve
Et jamais tu ne déroberas mes souffrances
Malgré ton désir ardent »  (p. 70)

Anna-Marie est une pasionaria, une furie, du pur sentiment. C’est une poétesse qui chante assez le sentiment pour faire saisir sa nature. L’enjeu de reconnaissance amoureuse est ici l’indice d’une conduite affective plus large, qui est de participer à des raisons de vivre qui nous intègrent (et nous adoptent) ou nous excluent. Comme le sentiment de tendresse entre en affinité avec les raisons que l’être qui nous attendrit a de posséder telle ou telle formule charnelle ; le sentiment de susceptibilité est de devoir rencontrer des raisons de vivre pour lesquelles on ne compte sensiblement pas. Le sentiment du sublime est d’être inclus dans ce qui pourtant nous dépasse, celui d’une disproportion qui menace et ferait pourtant de nous sa complice. Si le sentiment est le propre de l’être humain, c’est que l’homme est l’animal qui sait qu’il est né (que sa conscience fut seconde dans sa vie, qu’il fut connu avant de connaître), et qu’il va mourir (que le néant prochain est inéluctable, que l’univers nous déliera de lui, que notre être au monde ne sera plus reçu dans le monde, qu’on sera agi par lui avant de pouvoir finir d’agir). L’amour est ainsi comme un enfant qui s’abandonne encore au monde pour qu’il s’occupe de lui, et un vieillard qui occupe assez le monde pour n’être jamais abandonné de lui. L’amour qui (dit magnifiquement A.-M. Ravitzki) « nous pousse à l’intérieur d’une forêt par une porte latérale vieille de plusieurs milliers d’années », crie utile.

« Prends soin de mon cœur
Je te le demande
Puis tu me racontes
Que la femme est née pour faire l’amour
Et cela inonde mon cœur d’une fièvre sauvage
Qui cherche à ne pas s’inonder
D’inquiétude
Et je te demande à nouveau
De prendre soin de mon cœur
Car je m’enchevêtre dans les sentiments (…)
Parce que seule celle qui est née pour faire l’amour
Peut saigner autant »  (p. 73)

« Kokoro » est le mot japonais pour dire le monde du cœur (et peut-être le cœur du monde). Or prendre soin d’un cœur, c’est se soucier de ses raisons d’aimer. Et d’où lui viennent-elles, sinon de l’origine (perdue, mais solidaire) de tous les cœurs ? A quoi lui servent-elles, sinon savoir battre pour un autre ? Être reconnu, pour un cœur, c’est avoir révélé nos raisons de battre pour lui. Mais il faut durer, continuer à vivre (et faire vivre) de cette révélation, en un destin humain dont tous les matériaux sont fragiles, opaques, dispersés : l’Un a éclaté, et le mieux que le plus ardent des cœurs puisse faire, c’est savoir « que son corps est deux » (p. 53). Assez deux, suggère extraordinairement notre poète, pour jouir – dans la plus fougueuse des rédemptions – de l’Un .

« Je dois voler
Je vous le dis
Je dois voler.
J’ai lu toutes les théories physiques
J’ai libéré mes seins sur le navire
En pleine mer
Mon désir n’a pas cessé un seul instant
Et je continue de vous le dire
Je dois voler.
J’erre
J’erre sans arrêt
Je compromets ma réputation
Pour vous parler d’étoiles de mer
Et de fusées
Et de celui qui me visite chaque nuit
Et me dit :
« Merde
À la force de gravitation,
Tu dois voler. »
Mon feu brûle
Je suis le tonnerre
Je suis un éclair
Je saisis les tempêtes
Et non les cornes de l’autel
Ma lave ne se calmera pas
Avant que je m’envole »  (p. 72)

©Marc Wetzel

Benoît Reiss, Compagnie de Joseph Tassël, Collection Grands Fonds, Cheyne Éditeur, 2009, 120 pages, 19€

Chronique de Lieven Callant

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Benoît Reiss, Compagnie de Joseph Tassël, Collection Grands Fonds, Cheyne Éditeur, 2009, 120 pages, 19€


« Grands Fonds accueille, en marge de tout genre littéraire codifié, des pages plus secrètes, témoins d’une vie qui s’inquiète et s’interroge. Avec cette collection, Cheyne Éditeur reste fidèle à sa raison d’être: donner leur chance à des textes choisis pour leur vérité humaine tout autant que pour leur exigence formelle »

Voilà ce qu’on peut lire sur la couverture de ce très beau livre signé Benoît Reiss. Il est en effet très difficile de classer dans une catégorie la fiction si habilement construite par Benoît Reiss. C’est au travers de la correspondance et d’une série de passages de son journal et de ses carnets que peu à peu, nous apprenons à connaître Joseph Tassël.

D’emblée se pose la question de l’écriture. De sa nature véritable. De son rôle dans la construction d’une personnalité, d’un soi-même. Car, j’ai le sentiment que Joseph Tassël adresse ses lettres d’abord à lui-même dans un besoin de clarifier ses idées, ses propos. D’ailleurs, les pages écrites dans les carnets ou dans le journal, même si elles n’ont pas de destinataires nommés, ressemblent beaucoup aux lettres qu’il envoie à ses amis, à sa sœur, à ses éditeurs. Joseph Tassël précise dans l’une d’entre elles qu’il ne parvient pas toujours à s’exprimer correctement oralement, qu’écrire lui permet de préciser ses dires. L’écriture ouvre donc les portes vers soi, vers une meilleure connaissance de soi et puisque c’est finalement Benoît Reiss l’auteur véritable de ces lettres, l’écriture permet la connaissance de l’autre. Cet autre est un écrivain, un écrivain qui écrit des lettres, pour le connaître nous passons, nous lecteurs, par le biais d’un livre.

Quel est ce livre? Quelle est la part réelle ou réellement imaginée par Benoît Reiss? Benoît Reiss s’est inspiré de la vie d’écrivains du début du 20ème siècle, (fin 19ème) tel que Robert Walser et n’est-il pas aussi probable que Benoît Reiss se soit servi de sa propre expérience personnelle pour construire son personnage? Surgit alors la question de l’auteur. Quel est cet homme qui écrit? Quels sont ses ambitions, ses espoirs? Qu’est-ce qui motive ses choix de vie, celui de devenir un écrivain? L’écrivain n’est-il seulement qu’un écrivant?

Joseph Tassël n’a pu trouver sa place parmi ceux qui se contentent de simple-ment faire le commerce des mots, qui sont en mesure d’être entièrement satisfaits de leur travail sans jamais éprouver le doute ou effectuer la moindre remise en question personnelle. On comprend aussi le danger que comporte une telle vision de l’écriture, éternellement incomplète, chantier permanent qui ne livre que des bribes qu’il est difficile d’assembler pour qu’elles fassent sens. Joseph Tassël sombre peu à peu dans la maladie. Car l’écriture le rend surtout lucide et conscient de la mécanique qui se cache et s’impose parfois cruellement aux écrivains qui visent une carrière et ne finissent plus que par ambitionner un statut social, une reconnaissance du public.

Dans le malaise de Joseph Tassël, on lit qu’il a aussi pour cause cet impitoyable jugement de la société qui détermine arbitrairement ce qui lui est utile et ce qui ne l’est pas. De la lucidité d’un Joseph Tassël, elle ne semble à priori n’avoir nul besoin et on le regrette. Car en perdant Joseph Tassël, personnage sorti de l’imagination de Benoît Reiss, on sait que ce jugement nous ferait perdre en brisant bien d’autres écrivains et en passant sous silence leurs œuvres admirables.

Ce procédé de mise en abîme permet également à Benoît Reiss de dénoncer de l’intérieur la sphère littéraire, de pointer du doigt certains de ses mécanismes, de nous montrer aussi l’aspect le plus redoutable mais pas forcément le plus redouté du caractère de l’écrivain: L’introspection qui vire à l’égocentrisme au point de ne plus s’intéresser à autre chose qu’à soi-même au détriment du monde, des autres. Le désir d’écrire se transforme alors surtout en désir narcissique d’être lu et reconnu.

Le livre de Benoît Reiss n’a jamais la virulence acide d’une critique du rôle de l’écrivain, bien au contraire et c’est sans doute en cela que réside pour moi la réussite de Benoît Reiss. Il parvient avec doigté, finesse et sensibilité à partager avec ses lecteurs par l’entremise de Joseph Tassël, ses intimes convictions d’un amoureux des mots, d’un amoureux des belles lettres.

©Lieven Callant

 

Jirô Taniguchi, Les gardiens du Louvre, Louvre éditions, Futuropolis, 2014

Chronique de Lieven Callant

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Jirô Taniguchi, Les gardiens du Louvre, Louvre éditions, Futuropolis, 2014


L’album s’ouvre et se lit dans le même sens qu’une manga, il a été traduit du japonais par Ilan Nguyên.

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Comme à son habitude, Jirô Taniguchi nous offre de fabuleux dessins où précision des traits, beauté des cadrages font que son album déplace les frontières du genre de la bande dessinée. Ici, il nous rappelle les liens étroits que la bande dessinée entretient avec la peinture, l’aquarelle et les récits qui ressemblent à ceux de la nouvelle.

Le personnage central est un jeune créateur de BD japonais qui dans la foulée d’un salon international de la bande dessinée tenu à Barcelone en 2013 en profite pour passer quelques jours à Paris dans le but de visiter le Musée du Louvre. Mais, le jeune-homme tombe malade et souffre de puissantes crises de fièvre qui lui laissent penser qu’il divague.

Tout le récit se place ainsi entre deux mondes, celui du rêve et celui de la réalité (éveillée). Ses visites au Louvre nous amènent ainsi à ne pas seulement visiter un bâtiment historique d’une grande valeur, à dresser le portrait d’un fulgurant Paris, haut lieu de la culture mais aussi à rentrer dans les œuvres d’art qu’observe le jeune héros. Et son regard a cela d’intéressant qu’il ouvre au travers des œuvres de Corot (le paysage) notamment, le mien, celui d’un lecteur lambda, en y laissant transparaître une vision orientale de la peinture classique occidentale. On fait attention au geste du peintre qui d’un seul trait souple et léger parvient à nous transmettre son âme intiment liée au paysage. Ainsi quelque soit le sujet du tableau, bien plus que la transposition d’une réalité visible apparaît comme essentiel le partage d’une réalité spirituelle. L’art serait une oscillation permanente d’une réalité à une autre. Le dessin essentiel à la peinture serait comme l’écriture qui traduit les visions intérieures de l’artiste.

C’est donc au travers du regard d’un japonais que le lecteur visite le Louvre. Pour l’accompagner, les gardiens du Louvre jouent un rôle particulier, celui de passeurs, de guides. Mais qui sont ces gardiens du Louvre?

Les gardiens sont d’abord les œuvres elles-mêmes quand nous allons à leur rencontre, elles nous guident, correspondent avec notre imaginaire et nous laissent entre-apercevoir une réalité ignorée. Paraboles ou images du monde, elles nous le décrivent. Elles le réinventent pour qu’on puisse s’approprier une vie. C’est en nous que se fait la plus belle part du chemin.

Les gardiens sont les artistes, les écrivains, les poètes parce qu’ils nous évoquent leur propre travail ou éclairent celui des autres.

Enfin et bien entendu, il y a le personnel du musée, ses conservateurs et restaurateurs. Leurs rôles quotidiens pour guider la foule parmi les œuvres et rappeler les règles et consignes de sécurité. Les rôles qu’ils jouent dans l’ombre afin de préserver pour tous les œuvres dans les meilleures conditions.

Tout au long du livre, le jeune héros est ainsi tour à tour guidé par la Victoire de Samothrace, par Tokutomi Roka, un célèbre écrivain japonais qui a contribué par ses œuvres à faire connaître la culture occidentale aux japonais, par Asai Chû un peintre japonais qui a permis au japon de reconnaitre en Corot un grand peintre paysagiste. Par Van Gogh. Peu à peu, on comprend que finalement, nous sommes tous les gardiens du Louvre. Nous portons en nous ce patrimoine d’une richesse inestimable. Nous avons à le protéger pour qu’il continue à guider les générations suivantes.

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Cette bande-dessinée par les remarquables dessins en couleurs de Jirô Taniguchi nous plonge dans un Paris époustouflant, qui abrite l’un des plus beaux et prestigieux musées. Elle rend à la fois hommage au Musée du Louvre, aux œuvres et artistes mais aussi à la France.

©Lieven Callant

Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières ; Belfond (18€ – 298 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières; Belfond (18€ – 298 pages)


Avant d ‘attaquer la lecture, commencez par détacher le marque-page offert.

Merci au concepteur pour cette idée géniale. La couverture convoque par la beauté sidérante de l’icône. Ne dévoilons pas son identité, mais vous l’avez reconnue !

Le titre peut interpeller, il est emprunté au poème d’Éluard que Jessica L.Nelson met en exergue. L’auteure frappe fort en nous offrant 2 fins.

La « FIN », qui ouvre le roman, insère un fait divers (notez la date : 22/01/17 !) relatif à la « Belle au banc dormant ».Et on a « faim » de la suite, pressés d’arriver à « la vraie fin. »

Si un livre peut changer une vie, ici c’est une photographie de Man Ray qui déclencha la vocation de l’héroïne pour la sculpture, ainsi que le film culte de Cocteau : « Le sang d’un poète » dans lequel une statue « de chair et non de marbre » s’anime.

Jessica L.Nelson déroule le parcours de son héroïne Elisabeth M., sa famille, sa reconversion de danseuse en sculptrice. Elle remonte son passé jusqu’à son mariage et son installation à Paris. Dans « sa nacelle de femme mariée » elle se sent muselée. Son mari devient « mortellement ennuyeux », leur fils Ulysse est confié à Célestine.

L’écrivaine nous implique, nous apostrophe par des injonctions : « Observons », « gentil lecteur » ou par cette proximité : « notre brunette », « notre héroïne ».

Elle entrecoupe son récit « in progress » par des échanges avec son éditrice, Céline, laissant transparaître ses doutes, ses dilemmes, ses tâtonnements.

Certaines auteures se plaisent à dire lors d’une nouvelle publication, qu’elles viennent d’accoucher , montrant ainsi le labeur que ce livre a demandé.

C’est ainsi que Jessica L. Nelson met en parallèle la genèse d’une oeuvre artistique, l’écriture d’un livre et la gestation d’un enfant, montrant ce que « produire » signifie.

On devine la volonté de la narratrice de réhabiliter Lee Miller, cette « icône libre », « cette créature fantasque et surprenante », qui la fascine, « hante ses nuits » et devient un modèle pour Elisabeth. Tant de points communs entre elles deux (pères tyranniques, quête de beauté, ennui chronique), mais aussi avec Jessica L. Nelson.

Tout en se livrant à des digressions, elle glisse un indice rappelant que son but est de montrer la descente, la « lente dégringolade » de cette « femme.. » vers la folie.

Les pages insérées du journal d’Elisabeth de 2007 laissent transpirer les angoisses d’être mère, l’appréhension face à de telles responsabilités. La voici taraudée à l’idée de sacrifier sa vocation de sculptrice, la préparation de son expo. Elle confie à son journal sa première liaison à quinze ans, puis laisse échapper sa vision du couple sans enfant, rappelant ces militantes du « No kidding », qui veulent s’épanouir.

C’est en présence d’une amie qu’elle fait le test de grossesse et qu’elle cède aussitôt à la panique.Comment l’annoncer à cet « ange » de mari, juste au moment où il a prévu d’investir dans un appartement, au moment où une promotion lui offre un poste à New York. La narratrice restitue les réactions opposées du couple.

Pour Elisabeth, c’est un tel tsunami intérieur qu’elle s’adresse à son « vermisseau »!Propos touchants, attendrissants de la future mère, contradictoires par ailleurs.

Par moult détails, l’auteure insiste sur les traumatismes que certaines femmes peuvent subir durant leur grossesse et à l’accouchement. Avec empathie, elle nous plonge dans la détresse de l’héroïne qui distille son ultime dialogue avec sa « princesse ».

Vibrante cette litanie de « Je me souviens » et cette conclusion : « Je suis l’assassin de ma création ». Car comment surmonter une telle épreuve ?

Le rapport au corps : « cette jolie machine à huiler et entretenir » est une thématique obsédante, peut-on subodorer, pour la narratrice. N’a-t-elle pas écrit sur l’anorexie ?

Jessica L. Nelson soulève le problème pour une femme de concilier le rôle de mère, d’épouse et d’artiste, s’interroge sur le temps consacré à ses proches. Que penser de cet éloignement d’Elisabeth, phagocytée par son modèle ? N’est-elle pas égoïste à priver son fils, Ulysse, de son amour ? Or « nous courons tous après l’amour ».

Elle est devenue « une biche cabrée » toujours en fuite, au grand dam du mari.

Quant à l’exposition elle guette le regard des autres sur son travail. Thème déjà abordé dans « Tandis que je me dénude ». Elle montre que toute création est un véritable combat. Que ce soit avec les mots ou la glaise, la pierre, le créateur tâtonne, puis dompte sa matière, la pétrit ou la façonne, la cisèle, la modèle. Pour cette « work-addict » son atelier lumineux, « son cocon » devient son « home » quotidien.

La narratrice rend hommage à toutes ces artistes féminines qui se sont imposées, notant qu’elles sont sans enfant : Virginia Woolf, Frida Kahlo, Karen Blixen, Jane Austen. Veut-elle sous-entendre que la création exige la solitude, l’isolement et que l’enfantement d’une oeuvre n’est pas sans douleur, même pour un écrivain ? Ne faut-il pas de l’opiniâtreté, de l’obstination pour réussir, se surpasser ?

Bientôt les trois figures féminines vont se superposer,une vraie osmose, au point de les confondre comme la narratrice elle-même : « Je suis l’Auteur, je suis Elisabeth, je suis Lee, qui suis-je ? ». Force est de constater qu’ « un artiste se fait dévorer par sa création, son sujet ! Pour créer il faut se confondre ». Écrire emprunte à l’amour ce qu’il a de plus intense. Écrire, c’est faire acte de chair. On songe à Camille Claudel, même énergie créative, même fougue, même furie destructrice glissant vers la folie.

Jessica L.Nelson s’interroge sur le génie et la pérennité de l’artiste. Ne faut-il pas créer à tout prix, laisser des traces ? Ne serait-ce que pour entrer dans le who’s who ?

L’épilogue, qui a pour cadre la Closerie des Lilas, est une pirouette déstabilisante, car deux victimes devisent. Elisabeth, l’héroïne, qui s’estime trahie, exige des démentis auprès de l’éditrice.Celle-ci concède ne pas avoir été assez vigilante, mais son écrivaine revendique sa liberté de choisir le destin de ses protagonistes et rappelle que « les auteurs sont des vampires qui aspirent l’intimité de ceux qui les entourent » et courent « après l’amour du public ». Des mystères s’expliquent.

Insolite cette présence du chat noir « et un peu blanc » ! Finies les interrogations sur « les deux touffes de poil qui avaient viré au blanc » ! Ce n’était pas le stress, ni un virus qui avait « grisaillé » le pelage de son « fidèle compagnon » et confident.

Jessica L Nelson signe un roman, hypnotique,complexe, dense, troublant, dans lequel elle décortique l’emprise progressive, de plus en plus dévorante de Lee sur l’héroïne et sur la narratrice. Une obsession insidieuse, telle une « maîtresse possessive ».

Quand il quitte ce trio féminin, le lecteur est subjugué, sous le charme !


NB : Que Cocteau soit omniprésent dans ce roman est nullement étonnant, puisque Jessica L Nelson, cofondatrice des éditions des Saints Pères, a publié Le mystère de Jean l’oiseleur.

©Nadine Doyen