Laurent Grison, L’homme élémentaire, Collection Atelier, Color Gang, novembre 2016.

Chronique de Lieven Callant

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Laurent Grison, L’homme élémentaire, Collection Atelier, Color Gang, novembre 2016.


Ce qui me semble élémentaire à l’homme, primordial au même titre que l’eau, l’air, la terre et le feu, c’est l’art. La faculté d’en apprécier la magie. Le silence, la beauté inventée. La possibilité de créer.

Je pense que la poésie de Laurent Grison se nourrit de l’art plastique, en explore les frontières. Les mots construisent sur l’espace blanc de la page ce qui pourrait être une toile. La ponctuation installe respirations, segmentations du temps, rythmique vitale. La lecture devient une performance artistique car le poète nous invite à entrer dans le jeu, à mettre en scène les phrases.

Par cette simple évocation :

Ce sont

(et il le sait)

Les larmes de la piéta

Laurent Grison convoque Michel-Ange qui a su imposer au marbre blanc une fabuleusement transformation. Transformation élémentaire de la pierre en chair.

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By Juan M Romero (Own work) [CC BY-SA 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, via Wikimedia Commons

Ventre fécond:

vie: vie: vie: vie:

(Le marteau casse le marbre )

Plus loin, les formes élémentaires (cercle, ligne courbe, triangle, carré, rectangle ) rappellent le discours qu’entretient l’art moderne avec la fin de la figuration. Je pense alors à Piero Manzoni et à ses célèbres lignes remettant en cause le statut de l’œuvre d’art et par la même occasion le rôle même de l’homme-artiste en enfermant dans une boîte un ligne tracée à l’encre d’imprimerie sur une feuille de papier. Est-ce une portion de l’infini qui nous est ainsi proposée? Est-ce la limite ultime de l’acte créatif qui est démontrée?

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Crédit photographique :© Adagp, Paris Piero Manzoni (1933 – 1963) Linea M. 10,1, 9/59 (Ligne longue de 10,1 mètres, 9/59) septembre 1959

Laurent Grison nous propose dans le même esprit d’une recherche ultime, des listes. « Liste des éléments de l’origine du monde », « liste des formes ».

————marche——-sur———-une————-ligne———d’encre———noire————-(une seule ligne car l’écriture et la vie ne tiennent qu’à un fil de soi)———

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Sur la couverture des lignes, des coulées d’encre semblent tracer le profil d’un homme, sa structure élémentaire qui ne se limite pourtant pas uniquement à celle d’une ombre, d’un squelette. L’homme élémentaire est également un objet-livre, une oeuvre graphique d’une beauté épurée, on savoure la qualité du papier, la mise en page originale et la place laissée au silence, à l’air, à la respiration.

L’interprétation de ce poème, de ces poèmes, de ces signes graphiques ne se limite pas à ce que je viens de présenter ici par ce texte. Les lectures sont ouvertes, on ne rencontre pas de portes fermées, seulement des mots, des mots, des mots, des mots comme aime nous rappeler le poète. Le jeu consiste à se laisser porter par les liens symboliques que suggèrent les phrases.

© Lieven Callant

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David Gascoyne, La vie de l’homme est cette viande/ Man’s Life Is This Meat, tr. Blandine Longre ; avec des autotraductions de David Gascoyne. Paris-Londres Black Herald Press, 2016

Chronique de Michèle Duclos

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David Gascoyne, La vie de l’homme est cette viande/ Man’s Life Is This Meat, tr. Blandine Longre ; avec des autotraductions de David Gascoyne. Paris-Londres Black Herald Press, 2016


Même si la production strictement surréaliste de David Gascoyne (1916-2001) n’occupe qu’une période brève dans sa vie et sa capacité créatrice, elle fait de lui le représentant majeur du mouvement français en Angleterre ; moins par son recours modéré à l’écriture automatique que par son adhésion proclamée aux valeurs revendiquées par André Breton et ses amis, reprises par lui en français dans son Premier Manifeste Anglais du Surréalisme publié en juin 1935 dans un Cahier d’Art parisien de Christian Zevos, ici présenté, et par la publication, en 1935, de A Short Story of Surrealism hélas inédite en français, précédant de quelques mois sa participation très active à la grande Exposition Surréaliste Internationale de Londres qui, nous dit dans son avant-propos la traductrice, accueillit plus de 20.000 visiteurs en quatre semaines. Dès 1938 néanmoins, avec la publication de Hölderlin’s Madness, l’évolution du poète, chez qui la spiritualité chrétienne de son adolescence se teintait de mysticisme et d’hermétisme, rendait inévitable une rupture décidée par Breton lui-même. Gascoyne néanmoins ne renia jamais ses amis parisiens, ajoutant en 1985 à ceux qu’ il avait déjà traduits (repris en 1970 dans Collected Verse Translations) Les Champs magnétiques de Breton et Soupault ; écrivant sur eux de très belles pages de prose à l’occasion de leurs publications ou de leur décès (textes repris par les éditions Enitharmon en1998 dans David Gascoyne, Selected Prose 1934-1996).

Pour absurde donc surréaliste qu’il parût, le titre du second volume de poèmes de Gascoyne, Man’s Life Is This Meat, avait été lucidement provoqué, comme le rappelle la traductrice dans son avant-propos très riche en information. Le volume français éponyme bilingue qu’elle nous offre, outre qu’il reprend le contenu de son homologue anglais, nous propose aussi des extraits d’Other Early Poems (1932-1935), de Surrealist and Other Poems (1936-1938 et des Autotraductions de cinq poèmes qui appartiennent au volume suivant (1943), Metaphysical Poems (repris en 1989 dans le volume bilingue Miserere des éditions Granit aujourd’hui épuisé). Postfacé par Will Stone, ce riche volume, soigneusement annoté, présente une bibliographie de et sur le poète. Le tout dans une présentation impeccable.

Le lecteur s’attendant sur l’invitation du titre à pénétrer dans les forêts de textes obscurs sera surpris de rencontrer des poèmes courts divisés en strophes même irrégulières dans une versification proche du « sprung rhythm » défendu par Hopkins c’est-à-dire dans le plus pur rythme lyrique d’une belle prose. Un rythme lyrique remarquablement rendu par la traduction qui recrée des poèmes dans une parfaite fidélité. Si leur sens n’en est pas immédiat, les images aux nombreuses couleurs et les paysages évoquent Rimbaud plus que Breton. Telle « La froide et renonçante beauté de ceux qui mourraient/pour soustraire leur amour aux doigts méprisants de la catin »…Eluard n’est pas loin, sans copier : « La mer est une bulle dans une tasse de sel / La terre un grain de sable dans une minuscule coquille / La terre est bleue ».

La citation d’Eluard placée en épigraphe nous rappelle que Gascoyne conserva toute sa vie le sens d’un engagement social plus encore que politique et que comme nombre de ses compatriotes poètes et penseurs (dont certains y laissèrent la vie) il s’engagea au service des Républicains espagnols, relayant en anglais à Barcelone la diffusion de la radio nationale. Un magnifique poème, « Lozanne » inspiré par un fait divers rappelant de loin l’affaire de Violette Nozière, prend la défense de l’amour fou : « qui donna aux persécutés le droit de refuser la vie à ceux qui refusent d’être persécutés ? » Un Gascoyne nietzschéen ? Dans « Antennes » « Le dernier homme affable émerge du tunnel » On trouve dans le « Premier Manifeste Anglais », écrit en français par Gascoyne, le terme « gauchiste » (les guillemets sont de lui) qu’on aurait pu croire plus récent, appliqué par lui à l’art comme « populiste ».

Peut-être un poème tel que « Unspoken/ Tacite » illustre-t-il sans perdre d’une logique le fonctionnement authentique de la pensée dans son jaillissement revendiqué d’entrée par Breton dans son premier Manifeste de 1924 : « Les mots ne laissent pas de temps pour le regret/ Mais regrettons quand même / Le silence inviolé (…) Des mots périodiques / Qui glissent entre les fissures/ avec le visage du souvenir et le son de la voix / Plus intimes que la sueur aux racines des cheveux » (…).

Pourtant rien n’illustre mieux ce qui oppose, sinon l’esthétique, du moins la psychologie des deux poètes que le rapprochement entre « L’Etre supposé / The Supposed Being » et « L’Amour libre » présent dans l’Amour Fou du Français qui semble l’avoir directement inspiré : entre, de Breton, « ma femme au sexe de glaïeul » et de Gascoyne le « sexe/ Une cruauté et de la mort dans les cuisses/ Une béance et de la noirceur – ». Cette opposition existentielle nous en apprend plus que le ferait une analyse sur la vie et les tourments du poète anglais tels qu’il les décrits dans son Journal de Paris et aussi nous permet de comprendre son effort pour échapper à une profonde interrogation angoissée. Ses poèmes révèlent un être humain, seul, tourmenté, à la sensibilité sensorielle exacerbée (comme dans d’autres écrits de la même époque), ainsi sur « le terrain morcelé de l’angoisse / où l’on marche les mains liées » ; allant parfois jusqu’au macabre.

C’est surtout à l’occasion de poèmes inspirés par des peintres, Yves Tanguy, Salvador Dali, Max Ernst que Gascoyne laisse libre cours à des images d’angoisse et de violence. Et plus encore dans le relativement long poème « Et le septième rêve d’Isis » qui se veut suscité par l’écriture automatique, où des images à l’érotisme cruel semblent directement suggérées par le célèbre film de Bunuel « Un chien andalou ».

Et c’est peut-être des Surréalistes belges (y compris Magritte illustré dans son dépassement tranquille des conventions mentales) plutôt que des français qu’il convient de rapprocher Gascoyne car comme eux il conserve le sens d’un lyrisme ouvert sur l’au-delà du moi :

« Dans la nuit qui s’éveille / Les forêts se sont arrêtées de pousser/ Les coquilles sont à l’écoute / Les ombres dans les mares deviennent grises / Les perles se dissolvent dans les ombres / Et je reviens vers toi ».

Surréaliste ou mystique, Gascoyne est loin d’être simplement comme le dépeignait son ami Philippe Soupault « un poète français qui écrit en anglais » : un poète majeur dans son authenticité et son originalité. Et on ne peut que se réjouir que, au-delà même de la belle réalisation de La vie de l’homme est cette viande d’autres publications de Gascoyne soient enfin programmées dans notre langue dans notre pays.

©Michèle Duclos

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Michel Deguy, Noir impair et manque ; Dialogue avec Bénédicte Gorrillot. Argol – Les Singuliers » – 260 pages – 29 €

Chronique de Xavier Bordes

Michel Deguy, Noir impair et manque ; Dialogue avec Bénédicte Gorrillot. Argol – Les Singuliers » – 260 pages – 29 €


Noir, impair et manque est la première autobiographie documentée, illustrée et enrichie d’extraits d’anthologie et surtout d’un grand nombre d’inédits du poète et philosophe Michel Deguy. Soixante-quinze ans de vie littéraire dans une approche intimiste de la vie et de l’œuvre d’un important écrivain contemporain, témoin (au regard pénétrant) de son époque. Ce livre est le fruit d’entretiens réalisés durant quatre ans avec Bénédicte Gorrillot, universitaire auteure déjà d’un livre de dialogue avec Christian Prigent dans la même collection « Les singuliers ». Michel Deguy est une figure majeure de la poésie du XXème siècle, certainement celui qui a mené le plus loin la réflexion sur le « poétique », et sa relation avec le monde, ou disons plutôt avec les mondes. Voyageur infatigable, ambassadeur de la poésie française un peu partout sur la planète, auteur d’une œuvre immense, Michel Deguy est aussi un personnage amical, chaleureux au quotidien, dont l’énergie et le ferme enthousiasme ont fidèlement soutenu tous ceux qui se sont voulus ses compagnons de route en poésie. Soucieux de garder à la littérature et à la culture son exigence, il exprime ce souci à travers la revue PO&SIE (aux éditions Belin), qui est en quelque sorte, dans le domaine de la poétique et de la réflexion sur l’écrit, l’équivalent créatif de ce que fut la NRF dans la première moitié du XXème siècle. Ce souci se double d’une collection, « L’extrême contemporain », dont le titre même atteste de ce regard constamment tourné vers l’avenir, chez un poète de la génération de 1930. Son trajet littéraire hors-normes traverse donc l’essentiel de ce qu’a été la vie littéraire française depuis trois quarts de siècle. À ce titre, le livre qui retrace cet itinéraire représente donc un témoignage essentiel à la fois sur l’homme, l’œuvre, et l’évolution de notre société.

©Xavier Bordes

Marie ROUANET – Abécédaire de l’espérance – Saint-Léger Editions, 2014

Chronique de Marc Wetzel

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Marie ROUANET – Abécédaire de l’espérance – Saint-Léger Editions, 2014

Je n’ai découvert que très récemment ce livre de Marie Rouanet, paru il y a presque trois ans (dans une édition qui propose un CD d’enregistrement de ses textes par notre auteur) ; mais me permets d’y revenir, car si nous avons en France, depuis la mort de Jean Grosjean, deux très grands poètes « chrétiens », Christian Bobin et Jean-Pierre Lemaire, voici clairement la troisième, leur aînée. Un texte, pour le montrer aussitôt :

« Il me semble que je vois ma mère sortir sur le pas de sa porte, comme elle faisait lorsque le crieur public venait dans sa rue.

Elle aurait écouté attentivement et appris qu’elle était invitée au banquet chez ce roi terrestre dont les amis s’étaient défilés.

Comme elle n’avait jamais fait partie d’aucun protocole, jamais profité du moindre passe-droit, elle aurait saisi l’aubaine, revêtu ses meilleurs habits et se serait présentée à la porte de la salle des fêtes.

Comme il serait cruel et désespérant qu’en passant le seuil de la mort elle n’ait trouvé que le néant au lieu de la table prête.

Oh, comme j’espère que cette table existe, dressée, pour elle et ses semblables, ceux que n’encombrèrent ni leur orgueil ni l’amas de leurs biens » (Banquet de noces, p. 17)

Ce petit livre fait ce qu’il dit : il propose par ordre alphabétique des raisons d’espérer. Oui, d’« agneau », « âme », « amour » … à « Toussaint », « vertus théologales » et « Zéro », à chaque rubrique, une méditation, un récit, un aveu, un souvenir, une exclamation, une prière bien sûr, font qu’une âme fait devant nous le tour d’elle-même en disant pourquoi elle aime passionnément, malgré tout, la vie présente et à venir.

« Dans le rite de l’Ephata – « Ouvre-toi » – le célébrant enduisait de salive les yeux et les oreilles des catéchumènes afin qu’ils regardent et écoutent.

On ne fait rien d’autre dans l’amour en léchant les paupières, les lèvres, en mordillant le lobe des oreilles. Les amoureux veulent que l’autre les voie et réponde à l’amour par l’amour » (Ephata, p. 33)

Est-on là dans le dérisoire d’une bondieuserie méthodique ? Doit-on craindre un b-a-ba de l’illusion (invétérée), une sorte d’intime dictionnaire de la Providence ? Franchement, l’appréhension se dissipe aussitôt : abécédaire, c’est alphabet, ou plutôt initiation à un alphabet (celui, c’est clair, du Verbe, du Logos chrétien), et espérance, c’est, non pas espoir (simple attente d’une vie meilleure), mais, disons-le, confiance surnaturelle, oui, c’est à dire résolue estimation que l’avenir

n’est pas (en tout cas pas seulement) à la mort ou à l’extinction, et même que l’avenir est au Bien de Dieu, et qu’on peut encore, peut-être y accéder.

« Le monde entier a soif. D’eau réelle, fraîche et ruisselante sous la paume, dans la bouche des fiévreux et des dialysés ; du retour de cet homme, de cette femme, épris ailleurs ; du disparu désormais couvert de terre ; d’une lueur dans le noir de la foi ; soif de présence amie, aidante.

Qui n’attend aucune oasis de l’esprit, du cœur, ou du corps » ? (Désert, p. 27)

Marie Rouanet, bien sûr, sait mieux que nous les travers de l’espérance : l’ignorance, la présomption, la passivité, la possible imposture ( = la négation apeurée et cupide de l’indépassable finitude). Mais l’espérance (la foi que le meilleur reste réalisable) est ici, si l’on peut dire, au meilleur d’elle-même. L’exemplaire justesse de ce texte, sa fraternelle lumière, sa sorte de douce âpreté, et de caressante lucidité, montrent parfaitement combien l’espérance est, par principe, réceptive, fidèle, généreuse et solidaire ; elle qui ne trouvera jamais à relayer qu’un sillage :

« Invisible, Dieu a traversé le pré qui part du pied de la colline, monte jusqu’à la crête et s’arrête contre le ciel.

Le ray-grass n’avait pas encore été fauché, on voyait le sillage de Dieu. Il avançait sans écraser l’herbe, la couchant seulement, mettant en lumière sa face brillante. Ses pieds nus étaient une caresse.

Il est parti plus loin. Toujours invisible, manifesté seulement par ce qui fait frémir la beauté étalée de la terre » (Dieu, p. 28)

L’espérance est réceptive, car elle est vigilance à l’égard du meilleur, elle est attention scrupuleuse à la perfectibilité du destin, au dynamisme interne de sa possible résolution. Elle est fidèle, car elle est disponible à ce qui vaut plus qu’elle, à ce qui mérite, mieux qu’elle, de durer par elle. Elle est généreuse, car toute espérance sacrifie, sans retour, sans réserve, tout l’ordinaire autodestructeur de la liberté, et, par là, abolit les droits qu’on tire complaisamment du néant : l’âme y renonce aux sombres facilités de son suicide. Enfin, l’espérance est solidaire, chorale, elle crie que l’accomplissement apaisé est denrée partageable, elle exige que la source de vie réserve à tous également l’horizon (nécessairement ardu, mais demain suffisant) d’étanchement, de rassasiement, de comblement de notre tension d’elle.

« … On ne peut vivre de paroxysmes. Même l’extase a besoin d’ordinaire.

A moi de garder, malgré l’usure, ce que les gens de ma vie courante ont pu me donner de rare en des instants éblouis, amicaux ou amoureux ; à moi, de voir ces mêmes rues, ces arbres, ces champs déployés en me souvenant de quelques aubes, de crépuscules, de

zénith de feu ; à moi, dans la récitation du chapelet, qui peut être si fade, de rappeler, inoubliable, une nuit Pascale, un Noël au milieu des clochards où je crus sentir la Présence.

Si les ténèbres de la douleur déchirent le quotidien, les gestes obligatoires, les paroles à dire, la prière répétitive, répareront les blessures béantes, par les rapetassages soigneux du pas à pas des jours. Ils resteront des sceaux de vie.

Marie, de quoi as-tu comblé les ténèbres de la mort de ton fils » ? (Ordinaire, p. 59-60)

Il y a, chez Marie Rouanet, un étonnant réalisme de l’adoration. Elle ne regarde pas impatiemment, impudemment, ni imprudemment, au-delà de l’existence : elle approfondit plutôt, sans cesse, sa connaissance du poids de l’existence, du grain de l’existence, du timing de l’existence. Il y a très peu de moments de contemplation, et ce n’est pas simple humilité : c’est que sa foi, son ardeur, ne sont jamais au spectacle de ce qu’elles visent. C’est une mystique du toucher, du travail des conditions de l’approche, pas du tout un œil spirituel qui n’aurait qu’à recevoir un absolu prêt-à-l’emploi, non d’abord méticuleusement exploré. Parasiter un surnaturel qu’on se serait juste donné la peine, même admirativement, d’enregistrer, n’est pas son affaire. Mais je la sens sourire à cette remarque ; elle dirait, malicieusement, qu’on n’a pas à chercher l’invisible avec les yeux. Mais alors avec quoi ? Avec la voix et les gestes, car là, au contraire de l’immaculé « regard », le corps est en présence de lui-même ( la voix s’enroue, la crampe menace tous les gestes …), et l’expressivité n’est jamais si transparente et aisée qu’elle ne fasse plus obstacle à elle-même. Mieux vaut ce rappel à l’ordre physiologique (dans la méditation même du Meilleur), cette sorte de prise négative ainsi assurée sur la réalité de ce qu’on dit ou fait, alors que l’œil ou l’oreille croiraient naïvement poursuivre leur carrière désincarnée !

« La chauve-souris grosse comme une noix tombée de l’ombre du volet où elle se tenait bien pliée dans son sommeil d’hiver, je l’ai posée sur la main tendue de l’enfant, afin qu’il sente cette présence et qu’il respire sa fine odeur.

Dans la prière, ne lève pas tes paumes à la verticale, ou ouvertes vers le sol : tout y glisserait et s’échapperait. Présente-les prêtes à recueillir la moindre parcelle du poids imperceptible de la grâce » (Grâce, p. 41)

Il y a la présence centrale, bien sûr, du Christ, dans toute sa complexité, sa contingence propre. Je veux dire que Jésus, par sa sainteté inlassable, coutumière, prosaïque, par la perfection normale de chaque heure de sa vie, nous paraît mériter d’être le Fils de Dieu même s’il ne l’est pas, et même s’il n’y a pas de Dieu. Il nous paraît être, quoi qu’il en soit, le meilleur possible de Dieu, comme si l’Absolu lui-même avait mis toute son espérance dans cette figure-ci de lui ! Le Verbe est pour Dieu l’unique rubrique de … son abécédaire !

« Seigneur, quand je lis l’Évangile, je sais que j’ai zéro et du rouge partout, comme à ces dictées de l’école, autrefois, qui m’humiliaient tant.

Le sel de la terre ? La lumière du monde ? Le levain dans la pâte ? Pauvre de moi. Aimer mon prochain comme moi-même ? Zéro.

Personne n’a vraiment compris l’injuste justice de Dieu, les royaumes inverses, le fils prodigue célébré par le père ou la paye entière donnée pour une heure de travail.

Tout fut dit et jeté dans le temps pour vous rejoindre chacun et chacune à votre heure.

Et, n’oubliez pas : aucune miette, aucune goutte d’eau donnée ne seront perdues. »

(Zéro, p. 90)

L’âme de l’admirable Marie Rouanet ne prétend pas en savoir plus qu’une autre sur leurs communes origine et destination ; mais sa sorte de farouche assurance paraît tenir dans une conviction comme : pas plus qu’il ne l’aurait créée pour l’anéantir sans reste, son Seigneur ne se serait incarné pour disparaître sans retour :

« Mort, le Seigneur ? Quelle bonne blague ! » (p. 75)

©Marc Wetzel

Tanizaki Jun’ichirô, Louange de l’ombre, Éditions Philippe Picquier, Collection Gingko, traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, janvier 2017, 106 pages, 13€

Chronique de Lieven Callant

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Tanizaki Jun’ichirô, Louange de l’ombre, Éditions Philippe Picquier, Collection Gingko, traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, janvier 2017, 106 pages, 13€


« Louange de l’ombre », écrit pour un public japonais, a été publié la première fois en 1933. Le texte a été traduit en français pour la première fois en 1977. Depuis de façon générale, ce texte occupe « la place d’un chef-d’œuvre absolu en ce qu’il dévoilerait au monde les fondements de l’esthétique japonaise authentique sous l’angle du clair-obscur. »

Pour moi qui découvre l’existence de ce texte, j’ai tout d’abord été charmé par la puissance du titre comme si on allait me proposer de faire un pas de côté et de ne regarder que ce qui en apparence ne se regarderait pas. L’ombre.

D’un point de vue artistique: admirer les œuvres les plus enfuies. D’un point de vue personnel : partir à la découverte du non-dit. Plonger dans les profondeurs de ce qui me passionne : l’écriture. L’écriture d’un monde non pas à partir de ce qu’il a de plus visible et stupidement accessible mais grâce à la compréhension de ce qu’il cache. Comprendre le monde et l’observer à partir de sa face sombre, sa matière noire dont on ne fait que présumer l’existence au vu de son influence massive et souvent silencieuse sur le monde visible plongé dans la lumière jusqu’à ce qu’il s’épuise et se noie.

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La Belgique de nuit et vue de l’espace. © Twitter / Thomas Pesquet La Belgique de nuit et vue de l’espace. © Twitter / @Thom_astro.

 

Le petit pays que j’habite ne connaît pour ainsi dire pas l’obscurité tant il est pollué par les éclairages publics.Nos autoroutes illuminées la nuit, cette orgie de lumières orange se voit depuis la station orbitale. Elles ne montrent finalement que notre arrogance et l’inutilité de tels procédés. Difficile dans de telles conditions, d’observer la nuit venant, le ciel étoilé. Il m’est non seulement impossible de jouir de la nuit totale mais il est aussi périlleux de regarder la lumière tremblotante provenant des astres.

Il est certain que Tanizaki ne se limite pas à condamner comme je viens de le faire l’utilisation excessive de la lumière électrique qui gomme et détruit toutes les nuances et à simplement se montrer nostalgique, à regretter les traditions japonaises en train de disparaître au profit d’un confort occidental. Tanizaki procède de la même manière qu’un graveur sur bois. Il creuse la lumière et l’évacue pour mettre en relief les ombres, les faire parler et nous révéler leurs saveurs dans toutes ses variétés.

L’architecture occidentale qui rend surtout hommage à la lumière par ses larges ouvertures vitrées est comparée à l’architecture traditionnelle des mai-sons japonaises où cloisons de papier washi, constructions de bois et utilisations d’essences sombres, toit dépassant largement au dessus des ouvertures et autant de techniques ancestrales acheminent non pas la lumière mais les ombres vers le chœur de l’habitation.

L’obscurité retient la fraîcheur, apporte la fraîcheur du jardin, de l’ombre d’un buisson. Dans l’obscurité naît l’idée. L’obscurité enveloppe la beauté, la pré-serve en canalisant le regard tout en douceur.

Successions d’étoffes engagent avec le corps des femmes de longues discussions secrètes afin que la peau du visage paraisse plus blanche. Les ombres évoquent le corps, les courbes. La sensualité vient de cette rencontre entre la sphère brumeuse de l’ombre et l’imagination.

« …la blancheur de ce visage est au delà de l’humain. Plus exactement, cette blancheur n’existe pas. Ce n’est que le jeu de la lumière et de l’ombre, dont l’existence est limitée à l’instant même. »

Tanizaki en me posant cette question: « Avez-vous vu « du noir illuminé ? » C’est sensiblement différent du noir d’un chemin dans la nuit noire : on l’aurait dit constitué d’une poudre dense de cendres fines dont la moindre particule était chargée de l’éclat de l’arc-en-ciel » me laisse deviner l’importance et l’impact que peut avoir un questionnement s’il ne se limite pas à ce que son esprit est susceptible d’éclairer pour le conforter dans ce qu’il connaît ou aperçoit.

L’ombre se goûte et sa saveur est celle d’une accumulation de couches de couleurs, des matières qui se superposent. Tanizaki évoque le théâtre Nô surgissant des ombres pour révéler sur une scène éclairée les couleurs du quotidien. Les jades transposent et contiennent la lumière pour nous révéler la souplesse fondante de l’opalescence, saveur qu’on retrouve jusque dans la cuisine japonaise.

« La lumière tamisée permet l’apparition d’un territoire stupéfiant où la distinction entre l’ombre et la lumière n’a plus cours. »

À propos des fresques et peintures plongées dans l’ombre, Tanizaki écrit que « non seulement la question des motifs indiscernables n’est plus le problème, mais au contraire on ressent que c’est cette indistinction qui convient à la perfection. Autrement dit, dans cette situation, la peinture n’est qu’une « sur-face », timide, réceptacle de la lumière fragile et vacillante. » et plus loin il précise cette idée par cette autre remarquable phrase :

« La beauté ne réside pas dans les objets mais dans le jeu d’ombres qui se crée entre les objets dans le clair-obscur ».

Louange de l’ombre ne fait pas qu’établir les bases d’une esthétique du clair-obscur mais implique un rapport au monde différent bien loin de ceux qu’on tente avec obstination à nous imposer en nous dépossédant de nos racines profondes au profit d’une superficialité grossière. Une écriture qui tend à gom-mer les nuances, à nettoyer la poésie de « son reflet mat, comme endormi », « de sa vague opacité au sein même de sa transparence » dans le but de la faire fanfaronner aux rythmes saccadés d’une syntaxe détruite et malhabile m’ennuie et me détruit.

Je prône une poésie de la nuance, une poésie de la suggestion et de l’accumulation de sens, une poésie de la connaissance. Une poésie de l’obscurité et non pas la poésie de l’obscurantisme.

Louange de l’ombre se termine ainsi:

(…) il n’y a rien à faire d’autre que de marcher vaillamment en laissant les vieux sur place. Cependant (…), il faut que nous sachions : tout ce que nous sommes en train de perdre, nous aurons à le porter sur notre dos à jamais. Et si j’écris cela, c’est parce que je me demande s’il ne nous resterait pas quelques moyens de compenser ces pertes dans l’art et la littérature par exemple. Je voudrais retenir de la voix, ne serait-ce qu’à l’intérieur du territoire de la littérature, ce monde clair-obscur qui est en train de s’effacer. Je voudrais allonger l’avant-toit du sanctuaire qu’est la littérature, assombrir ses murs, plonger dans le noir ce qui est trop visible, en éliminer les décorations intérieures inutiles. Je ne demande pas que toutes les rues deviennent ainsi, mais ne pourrait-on garder ne serait-ce qu’une maison sur ce modèle? De quoi cela aura-t-il l’air? Eh bien, éteignez donc un peu la lumière, pour voir. »

©Lieven Callant