Le diable est dans les détails, Leila Slimani ; Le 1 / en livre, Editions de l’aube (9,90€ – 59 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Le diable est dans les détails, Leila Slimani ; Le 1 / en livre, Editions de l’aube (9,90€ – 59 pages)

Beaucoup ont découvert Leila Slimani lors de son attribution du prix Goncourt 2016 pour Chanson douce,mais l’auteur avait déjà publié auparavant et écrit pour des collectifs dont Le 1.

Eric Fottorino, directeur de l’hebdomadaire Le 1, désireux de faire connaître cette voix féminine, a rassemblé six de ses chroniques dans cet opus.

Dans la chronique datée du 19 janvier 2015, l’auteure revient sur les tragédies qui ont secoué la France et son incapacité à écrire sur ces drames. Elle souligne la nécessité de « prendre de la distance » et insiste sur le rôle de la littérature.

Elle s’interroge sur le phénomène de haine qui se déverse sur les réseaux, d’autant qu’elle n’est pas épargnée. Elle évoque le cas Michel Houellebecq dont Soumission déclencha des polémiques. Mais aussi d’autres auteurs menacés pour leurs écrits. Elle aborde la question de l’autocensure et de la responsabilité en littérature.

D’où sa chronique de novembre 2015, dans laquelle la romancière déclare sans détour son hostilité « aux fous de Dieu », ne mâche pas ses mots : « je vous hais », déclare-t-elle, à l’adresse des « terroristes, des intégristes ». A leur paradis, Leila Slimani leur oppose Paris, dont elle vante la beauté. Prête à défendre la capitale, comme Victor Hugo.

Elle revisite son enfance passée au Maroc et se remémore les Noëls en famille, où se côtoyaient différentes obédiences, sans le moindre heurt. Pourtant Leila Slimani a une identité hybride : « l’enfant de tous ces étrangers », « immigrée, Française, Parisienne ».  « Consciente du privilège d’être ensemble», elle aspire avant tout à un monde tolérant, à une France « où chacun a sa place » et se respecte.

Leila Slimani décline un plaidoyer pour la littérature qui, selon elle, « est plus que jamais nécessaire. », pour son « espace de liberté où l’on peut tout dire, où l’on peut côtoyer le mal, raconter l’horreur et s’affranchir des règles de la morale et de la bienséance ».

Dans la nouvelle qui clôt cet opus, été 2016, l’auteure montre comment l’adolescente Rim, contrainte au silence pendant la sieste du père, a assouvi sa quête de l’ailleurs : en dévorant moult livres, voyageant « le dos au mur », lisant même en marchant.

« La lecture est un billet d’absence, une sortie du monde », selon Christian Bobin. Ainsi Rim quitte sa famille pour explorer la Russie, se fait des amis. Puis elle découvre L’Amérique, connaît Paris comme sa poche, les bords de Marne.

Par cette ode à la lecture convaincante, l’auteure vient rappeler que l’on compte encore beaucoup trop d’illettrés dans le monde arabe.

Partez à la rencontre de Leila Slimani, qu’Eric Fottorino présente comme une « auteure aux multiples facettes dont la voix interpelle, tantôt par un murmure, tantôt par un cri ».


©Nadine Doyen

AINSI PARLAIT NOVALIS (Also sprach Novalis) – Dits et maximes de vie choisis et traduits de l’allemand par Jean et Marie Moncelon (édition bilingue) – Arfuyen, octobre 2016, 152 pages.

Chronique de Marc Wetzel

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AINSI PARLAIT NOVALIS (Also sprach Novalis) – Dits et maximes de vie choisis et traduits de l’allemand par Jean et Marie Moncelon (édition bilingue) – Arfuyen, octobre 2016, 152 pages.


Novalis (1772-1801) a la poésie si vive, et la pensée si dense et cohérente, que même de courts morceaux choisis peuvent restituer l’esprit de son monde. Surtout bien choisis et traduits, comme Novalis déjà l’exigeait, et comme les maîtres d’œuvre de ce précieux petit volume y réussissent :

« Nous sommes bien trop négligents dans le parler et l’écrire. Le discours idéal fait partie de la réalisation du monde idéal » (p. 39)

Le profil de ce pur poète romantique (et il l’a certes été ; il a même parfaitement défini le romantisme comme un idéalisme de l’énergie formatrice) a de quoi surprendre : arides et complètes études de droit, pragmatique inspecteur des Salines de l’Etat saxon, très rigoureux lecteur et judicieux interprète de Fichte, Schleiermacher ou Schelling, thuriféraire du raisonnement mathématique, amateur très éclairé de chimie, minéralogie, astronomie, médecine, cinématique, optique, botanique … l’homme n’écrit que de ce qu’il sait, ne discourt que pour mieux savoir, et attend (avec formidable simplicité et immense orgueil) que l’esprit de vertu (der Geist der Tugend) de son travail rejoigne l’esprit de vertu de l’effort de la Nature entière !

« Toute la nature existe seulement à travers l’esprit de vertu, et par lui elle deviendra toujours plus stable. Il est la lumière qui embrase et vivifie toutes choses dans l’enceinte terrestre ; depuis le ciel étoilé, le dôme éminent du règne minéral, jusqu’au tapis crêpé d’une prairie multicolore, c’est par lui que tout se maintient, que tout est rattaché à nous, que tout est rendu compréhensible pour nous, et c’est par lui que la route inconnue de l’histoire infinie de la nature nous conduit jusqu’à la transfiguration » (p. 143)

Et de cet objectif extraordinairement âpre et complexe, il sait tirer une première leçon toute simple : régler sa course de chaque jour sur celle du monde.

« Courbe poétique du soleil. La vie finit comme le jour, et comme un spectacle accompli – mélancolique, – mais avec une très haute espérance. Le soir est sentimental, comme naïf est le matin. Le matin doit être sévère et industrieux, le soir voluptueux. Le travail aussi doit aller en augmentant vers midi et diminuer un peu de nouveau, à l’approche du repas du soir. Tôt le matin, pas de compagnie. On est jeune le matin et vieux le soir. Chaque soir doit trouver notre testament et nos affaires en ordre » (p. 67)

Novalis s’étonne souvent, dans ses notes encyclopédiques, que les hommes aient pu, sans justement s’en étonner outre mesure, manifestement provenir et dériver d’une nature à eux pourtant inconnue. L’être pensant est formé par un cosmique fonctionnement qu’il ne pense pas (ou alors, depuis peu dans l’histoire, et maladroitement), qu’il ne croit même pas pensant, et cependant ne s’y sent pas dépaysé : inexplicablement, l’homme n’est pas surpris d’être inexplicablement où il est. La raison que notre poète-philosophe en donne est géniale : c’est que l’homme ne se sent découler, dériver de l’immense inconnu de l’Univers que dans et par l’intime inconnu de son corps, le corps humain : inconnu portatif et constitutif, concentré en première personne du Tout qui l’englobe, miniature familière du mystère général. D’où :

« Il n’y a qu’un seul temple au monde ; et c’est le corps humain. Rien n’est plus sacré que cette figure supérieure (Nichts ist heiliger als diese hohe Gestalt). S’incliner devant un homme est un hommage à la révélation incarnée. (Vénération divine du lingam, de lapoitrine féminine – des statues). On touche le Ciel quand on palpe un corps humain » (p. 123)

Or Novalis fut, on le sait, fiancé à Sophie von Kühn (morte le surlendemain de ses quinze ans d’un cancer du foie), et lui-même, rongé par la phtisie, en mourut à vingt-huit. Il sut donc que ce temple du monde (ce central symbole de la totalité inconnaissable, comme le dit Olivier Schefer) qu’est le corps humain est, par principe grevé de hasard, de faiblesse, d’accidentalité. Phtisie, s’examine crûment Novalis, c’est consomption d’une lune en décroissance, c’est langueur d’une ardeur abusant d’elle-même ; tuberculose, ce sont tubercules et nodules pathologiques, c’est à dire bulles d’épuisement, petites saillies et excroissances de néant, nœuds nécrosés et qui défont la vie. Mais c’est le prix à payer de l’interdépendance de tous les éléments vivants, de la mobilité indépassable du réel, puisque (lui dit son ami Schlegel) toujours agilité éternelle et plénitude infinie sont chaotiquement ensemble. Et c’est cela même que chante Novalis, célébrant, du monde, une infinité interne qui par définition va partout, depuis un corps de poète qui est comme un résonateur et un ludion inspiré de ce fourre-tout universel, où – pour le dire légèrement – tout apparaît en tout, et réciproquement :

« La vraie poésie peut avoir tout au plus, en gros, un sens allégorique et produire un effet indirect, comme la musique, etc. – La nature est, pour cette raison, purement poétique – comme le sont aussi la chambre d’un magicien, le laboratoire d’un physicien, une chambre d’enfants, un débarras ou une pièce à provisions » (p. 131)

De cet homme, qui fut réellement philosophe autant que poète, on peut lire une théorie forte et claire de la complémentarité entre philosophie et poésie : la philosophie, estime-t-il, nous permet de faire société rigoureuse entre les idées, et la poésie ensuite permet société entre les créateurs et les usagers de ces idées. La poésie à ce titre est le sens et le but de la philosophie : la philosophie n’aménage rigoureusement l’arrivée en nous des idées que pour que la poésie civilise à son tour notre libre rencontre de porteurs nouveaux d’elles. Il fait saisir cela dans une formule extraordinaire :

« Le poète est le prophète de la représentation de la nature (der Vorstellungsprophet der Natur) alors que le philosophe est le prophète naturel de la représentation (der Naturprophet der Vorstellung) » (p. 137)

Novalis parlait notre langue. Deux passages écrits directement en français sont retenus ici, dont un, à la syntaxe étrange, mais qui tremble comme, exactement, un fragment de Pascal :

« S’il faut, que Dieu nous aime, et que Dieu est tout, il faut bien aussi, que nous soyons rien » (p. 60)

Il pouvait alors voir sa propre langue, à proportion, de l’extérieur. Ainsi savait-il strictement intraduisibles deux des termes qu’il en utilise le plus : der Gemüt (= la vie de l’esprit, l’accord entre les diverses facultés de notre âme) ,et die Stimmung (= la disposition affective, l’accord de l’instrument sensible qu’est notre corps avec et dans le monde). Il les analyse alors, comme pour échapper à leur fausse évidence native, et pour, dans l’intelligence des illusions de la langue propre, entrer dans les arcanes de l’incomparable disponibilité humaine :

« Gemüt, notre âme, harmonie de toutes les forces de l’esprit – Stimmung, humeur intérieure, humeur égale, et jeu harmonieux de l’âme toute entière » (p. 63)

On renvoie ici, faute de place, à d’admirables passages, dans lesquels Novalis rappelle, comme philosophe, que la vérité est sa propre juge (p. 79), et pourtant, comme poète, que l’amour est seul et ultime juge de l’usage ou non par une vie de cette vérité. Ainsi :

« Le jour du Jugement n’est pas un jour unique … Par sa moralité, chaque homme est en mesure de faire venir à lui son jour du Jugement » (p. 91)

puisque

« Un enfant est un amour devenu visible. Quant à nous, nous sommes un germe devenu visible de l’amour entre la nature et l’esprit, ou l’art » (p. 97)

et qu’aussi, en amont encore

« Le beau mystère de la jeune fille, qui la rend si indiciblement attirante, c’est le pressentiment de la maternité, c’est son intuition d’un monde à venir qui sommeille en elle et qui doit naître d’elle. Elle est l’image la plus frappante de l’avenir » (p.65)

Qu’on me permette de finir par une perplexité personnelle. Ce poète, romantique par excellence, fut donc anti-classique (il n’identifie pas le beau à l’imitation harmonique de la réalité), mais aussi anti-kantien (contre l’esthétique critique, subjectiviste, il se refuse à identifier le beau à l’accord, intérieur au sujet, entre ses facultés de représentation), parce qu’il estime (avec ses contemporains modernistes : Hegel, Schelling …) que le beau s’identifie bien plutôt à l’art, à la production imaginative de formes, au génie constructif de l’esprit. Pourtant (voilà mon souci), dans ce recueil (comme dans l’ensemble des Fragments, donc fidèlement), les œuvres d’art occupent une place minime, alors que l’appel à la Nature est constant et essentiel. Pourquoi ?

Chez Hegel, la beauté naturelle est spirituellement secondaire parce que l’esprit, qui s’exerce primordialement et directement dans les œuvres de l’homme, ne le fait qu’indirectement et secondairement dans la vie de la Nature (où l’ordre idéal est brouillé par son inscription matérielle, extérieure au concept).

Mais chez Novalis, justement, non. Même si, comme pour les autres romantiques, la beauté de l’art lui paraît supérieure (plus ordonnée, plus voulue) à celle de la nature, il n’en conclut pas une indignité spirituelle de la nature, précisément parce que, comme poète – ce que Hegel, certes, n’était pas ! – il sait que la noblesse ontologique de cette Nature ne vient pas d’abord de sa beauté, mais bien de son intensité, sa fécondité, son dynamisme ; c’est à dire d’une sorte de valeureux et indépassable travail de l’Infini sur lui-même.

Voilà pourquoi exalter passionnément l’art comme poésie de l’esprit humain n’empêche en rien Novalis d’étudier respectueusement et profondément la Nature, car si l’art a pour lui (comme pour tous les romantiques) pour tache fondamentale de représenter l’absolu, cela n’implique pour autant pas que l’absolu représentable soit le seul ou le plus fort. C’est bien plutôt l’auto-présentation de l’absolu qu’est le génie organisationnel et informationnel de la nature, l’auto-inventivité divine du réel, qui est le principe premier, ou comme dit Novalis, le Problème suprême, qui, selon lui, noue les uns aux autres tous les principes.

Ce formidable petit livre nous fait saisir pourquoi Novalis resta fidèle à une morte (parce qu’il ne peut exister de rétractation posthume, parce que tout désaveu d’un fantôme est fantôme !), pourquoi il fut si passionnément attentif au monde physique – matière, énergie et structure – (parce que, se sentant l’impartialité facile du mort prochain, du candidat imminent à l’inerte, il résidait déjà comme objectivement dans le monde objectif, ou s’ouvrait à la minéralité même qu’il se sentait devenir), mais surtout peut-être, comme le montre Jean Moncelon dans sa sobre et éclairante préface, pourquoi il aima la vie de la perfection comme lui-même.

« Ce que j’ai pour Sophie, c’est de la religion – pas de l’amour. L’amour absolu, indépendant du cœur, fondé sur la foi, est religion » (cité p. 11)


©Marc Wetzel

Yannis RITSOS – Balcon – Traduit du Grec par Anne Personnaz – (Ed. Bruno Doucey).

Chronique de Xavier BORDES

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Yannis RITSOS – Balcon – Traduit du Grec par Anne Personnaz – (Ed. Bruno Doucey).


Ce n’est pas s’avancer beaucoup, que de dire, d’emblée, qu’après les livres majeurs traduits brillamment par le poète Dominique Grandmont, il reste une quantité de recueils de Ritsos à éditer, et par suite éventuellement à traduire. En effet, ce poète grec aura été particulièrement prolifique, vivant et respirant par la poésie quotidiennement. Il s’ensuit naturellement une foule de suites de poèmes, avouons-le, certes de force inégale, qu’on aurait tort cependant de classer parmi les fonds de tiroirs posthumes. Si Ritsos est un poète renommé, fort apprécié de bien des Grecs, c’est pour des raisons où la politique, l’idéologie, la qualité littéraire, la spontanéité et la simplicité sont enchevêtrées de manière indissoluble. Il en résulte que rien de ce qu’il a pu consigner n’est indifférent. Balcon, le présent livre, illustre tout à fait cette situation : c’est comme si l’on accompagnait une période de la conscience poétique grecque, pour ainsi dire au jour le jour, avec le recensement matériel de son univers selon les instants que le poète a élus comme significatifs de telle ou telle heure de sa vie. Parfois, certains jours, trois ou quatre écrits sont apparus, d’autres fois un seul, tous compris dans le mois de mars 1985… et tous chargés intensément d’une vie partagée avec ceux qui sont là, amis proches, personnes de rencontre, dont la présence est toujours sourdement implicite dans chaque poème. En ce sens, Ritsos est un poète globalement « métonymique ». Chaque élément minuscule qu’il choisit d’évoquer, d’élire, dans son environnement et son époque, semble branché sur le cosmos entier, nous parler (avec des « riens ») du vaste monde en lequel l’homme-poète évolue, questionne et se questionne. Il en découle une mosaïque d’instants qui façonne la physionomie d’une période, à la fois de la Grèce, et du siècle, laquelle à quelques égards n’est pas tellement éloignée de celle de la Grèce de 2017. Cette édition a de plus la vertu d’être bilingue, ce qui est une qualité primordiale, et d’être élégamment traduite en français, avec simplicité et netteté, ce qui ne gâte rien. Un livre de poèmes brefs et justes, que les amis de Yannis Ritsos, mais aussi ceux qui ne le connaissaient pas, pourront lire et relire avec intérêt autant qu’avec plaisir…

©Xavier BORDES 17/05/2017

Serge NÚŇEZ TOLIN, La vie où vivre, Rougerie, avril 2017, 78p.

Une chronique de Marc WetzelElectre_978-2-85668-394-1_9782856683941

Serge NÚŇEZ TOLIN, La vie où vivre, Rougerie, avril 2017, 78p.

Le dernier numéro de Traversées (n°83/avril 2017) consacre un dossier éclairant et complet à notre poète, et l’on s’y reportera pour mesurer l’importance et l’éclat complexe et intègre de cette œuvre.
Ici, quelques mots seulement sur l’ouvrage que vient d’éditer Olivier Rougerie, pour en souligner la beauté, et louer la profondeur.
L’humble beauté et la fraternelle profondeur, l’une et l’autre énigmatiquement.
Comme on voit ici :

« Des pas, de l’autre côté de la clôture.
             La clôture du temps qui referme sur nous les absentés, dit-elle assez la vie où vivre ?
             Au bout du combat que reste-t-il de nous ? Et du combat, que reste-t-il ?
            Assez, sans doute, pour que d’autres le reprennent et s’y mettent à leur tour. La vie finit par nous atteindre.    
           Les respirations surprises de se croiser, de se savoir comme l’air dans l’air »   (p. 21)

ou là :

« Que cède dans le poème cette force de toupie, qu’enfin je puisse dire qu’il ne s’agit plus de moi !
        Le poème mis à nu, il n’en reste que le nerf.
       Arrivé au bout de ses tours, la toupie penche, finit par se coucher sur le côté, épave des circonférences, immobile, son pivot prêt au prochain claquement de doigts.
       Il y a toujours un enfant pour relancer la toupie »     (p. 28)

La vie, c’est l’action sur soi. Les êtres vivants sont comme des zones de capacité transmissible d’être. Zones, parce qu’ils ont une membrane qui les délimite, et des cloisons qui les parcourent ; capacité, parce qu’il leur faut pouvoir convertir en énergie de fonctionnement ce qu’ils assimilent ; transmissible, parce que ces formes métaboliques doivent pouvoir reproduire ce qu’elles sont au moyen de l’image même, au creux d’elles, de ce qui les a produites. Mais dans toutes les formes pré-humaines d’organisation, « avoir la vie » et « être en vie » se confondent. Ce n’est qu’avec la parole et la raison libre et consciente qu’une dualité vient à l’existence même : l’homme vivant sait avoir une vie parce qu’il se représente la suite de jours dont dispose exactement son devenir ; mais par la pensée, cette suite de jours vient à dépendre de lui autant que lui dépendait d’elle. Avoir la vie est donné ; être sa vie ne l’est pas. On doit choisir, humainement, la vie où vivre. Le temps passe pour nous comme pour les animaux, mais un temps dont on peut nommer les moments passe autrement ; et de même l’énergie se conserve et se transforme en nous comme en eux, mais le travail d’une seule capacité (la parole) transfigure la capacité de travail (l’énergie) de toute l’existence. Et pour le dire simplement, un animal a, dans les diverses situations de vie, au moins le choix entre se soumettre, résister, et fuir, mais se soumettre à la vie même , ou lui résister, ou la fuir, voilà bien un dilemme exclusivement humain ! La vie ne nous dit pas où vivre, et la parole seule ne fait pas vie. C’est cette perplexité qui ouvre ce livre de poésie.

Il est d’ailleurs tout de suite clair que la poésie n’est évidemment pas elle-même cette vie où vivre ; au mieux est-elle cette parole qui fait se manifester cette vie pour elle-même, sans jamais pouvoir en tenir lieu.
Cette fameuse « vie où vivre », le discernement lyrique de notre auteur l’indique par exemple dans cet admirable passage, qui fait à notre maturité, et à elle seule, devoir de ponctualité :

« Debout, les mains posées sur le dossier de la chaise, je regarde par la fenêtre ; l’espagnolette baissée me barre un peu la vue.
        Est-ce là répondre ? Dans l’angle mort du regard où je prétendais que mes pas me porteraient, je remuais la vanité d’être là avant l’heure du commencement.
        La réponse arrive comme l’obscurité de la nuit, comme l’instant repris de ce qu’on ne dira jamais »   (p. 43)

Et cette poésie est une poésie morale. Elle est en tout cas éthique, profondément, car toute éthique enseigne l’art d’être suffisamment présent ; et notre auteur (un peu comme Bergson caractérisait la conscience comme fonction de l’attention à la vie) y réussit. Sa sagesse de l’immanence – le réel se suffit ; ce qui est réel en nous devrait alors en faire autant. N’allons donc ni rire ni pleurer au-delà du monde ! – est comme une leçon naturelle.
Quand Núňez Tolin écrit :
« Le vent vient battre le feuillage sans y mettre de signification »  (p. 69),
on entend qu’il y a du sens dans la nature (la direction du vent, le frémissement sensible du feuillage), mais qui se passe fort bien de signification (la nature ne comprend pas ce qu’elle exprime, ni n’anticipe ce qu’elle fait d’elle-même). Toute sa poésie semble nous conseiller de faire de même : se contenter du présent, finement capturé, intelligemment élargi, généreusement partagé. Et ce tout dernier point indique que notre auteur n’a ni peur ni honte de la morale : une conscience attentive à la vie l’est donc aussi à celle des autres consciences, et à la sienne propre, comme modèle de vie que son action lui mérite ou non d’être. Droiture de la contemplation vaut bien prière.
Constat : les hommes  sont ensemble, même quand ils n’usent pas les uns des autres. Leçon : c’est comme mortels que nous nous complétons. Voilà ce que rappelle Serge.
« Comme c’en est assez de soi ! » (p. 20) dit-il sobrement. C’est à dire : moins de soi ! Plus de vie ! Et si l’on estime trop onéreux le deuil de sens personnel de la vie résultant, l’honnêteté doit répondre ce qui est :
« Le silence suffit presque à combler l’absence de signification » (p. 70) . Cet admirable presque non seulement ne ment pas, mais encore tue le besoin de mentir.

C’est aussi une poésie métaphysique, car dans le monde de Núňez Tolin, ce sont des forces qui décident de la nature de la réalité, et c’est la parole qui décide de ces forces.
Notre auteur y fait penser ses états les plus ordinaires.
Par exemple l’insomnie (p. 37) ; elle est l’occasion de saisir que l’homme est le seul animal pouvant en souffrir, car le seul à pouvoir saisir qu’il ne dort pas. Seul il se représente l’absence à soi du sommeil, et donc l’absence de cette absence !
Ou bien (p. 48) cette tendre et aiguë leçon tirée d’une approche des amants dans leur lit de nuit. Si l’espace les lie à ils savent qui (à eux-mêmes, partis nouer leurs désirs !), le temps, lui, qui insensiblement continue, et « va tandis que nous nous rapprochons », puisqu’il arrime par nature à ce qui n’est plus ou pas encore, « nous lie à nous ne savons quoi »
Ou même l’étonnant aphorisme : « Il y a toujours des mots où aller » (p. 63),  qui déduit de l’infinie fécondité de la parole la reformation inépuisable, la relance de principe de son horizon. Même Dieu ne pourrait, s’il voulait, mettre fin à son Verbe.
Certes, la poésie métaphysique est le genre le plus moqué, ou fui. On la juge plus triste qu’un martyre dans un amphithéâtre vide, et son auteur aussi complaisamment dérisoire, justement, qu’un martyr athée. Mais c’est ignorer que son objet (la nature même de la présence, l’intimité de l’espace et du temps) est l’assise dernière de tout monde, et la borne intérieure de toute exploration. Voir ainsi Núňez Tolin en compagnie de Valéry, Emily Dickinson, Artaud, Bobin, et même Houellebecq (quoi de plus varié et utile que la poésie métaphysique ?!), c’est se réjouir que grâce à la poésie le combat du monde s’exprime, et grâce à la métaphysique le Tout devienne hospitalier !

Partout, franchement, dans cette œuvre noble, vive et méticuleuse, l’immanence est heureuse :

« Comment tenir nos pas dans la suite des jours sans brutaliser la boucle qui nous accomplit ?
          Nulle part, il n’y a de trou par où voir d’en haut ce que nous sommes.
         Un trou en chacun de nous, aveugle sans chercher la vue.
         Nulle part, ce trou n’est mieux ce qu’il est »   (p. 13),

et la lucidité chante :

« La peau forme un lieu, un baiser de tout ce qui manque.
         La vie où vivre, on voit un dos. Il est loin le marcheur avec qui on fit quelques pas. En chemin, on comprend que l’on est celui-là, qui n’est qu’un dos.
             Le cœur cogne dans l’ombre où il bat. La respiration perce le trou où elle passe »   (p. 14)

Nous croulons sous les manuels de bonheur ; ce qui manque cruellement, ce sont des manuels de justesse. Mais en voici magnifiquement un.

©Marc Wetzel

Paul Mathieu, En venir au point, poèmes, avec des illustrations de Jean Morette, collection G.R.A.P.H.T.I, Éditions PHI en coédition avec Les Écrits des Forges, Québec.

Chronique de Lieven Callant

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Paul Mathieu, En venir au point, poèmes, avec des illustrations de Jean Morette, collection G.R.A.P.H.T.I, Éditions PHI en coédition avec Les Écrits des Forges, Québec.

Si je commence par interroger le titre de ce recueil, j’en viens à me rapprocher dans un premier temps des remarquables illustrations de Jean Morette. Un trait dans son seul mouvement résume un paysage, un essaim de points signifie un ciel. Un ciel chargé de pluie, de nuages, d’oiseaux migrateurs.

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©Jean Morette

Ensuite, tout naturellement et en approfondissant mes questionnements, je me rapproche des poèmes. Brefs, précis, ils égrènent autant d’instantanés ayant la simplicité, la pureté, la force d’un point. En venir au point, serait donc aller à l’essentiel. Mais cet essentiel, ce point qui culmine au sommet des choses qui nous importent diffère sensiblement d’une personne à l’autre et en particulier si cet autre est un poète, est Paul Mathieu.

Le point est un mot ou est ce qui y met fin et le rend superflu. Le point de silence. Le point est la pierre tombale de la phrase, Paul Mathieu n’utilise la ponctuation que pour poser l’interrogation et donc toujours et toujours poursuivre les chemins de la poésie.

Le point est le caillou sur la route du marcheur, le poète est voyageur et se déplace d’un point à un autre qu’ils soient éloignés et pointent l’horizon et guident telles les étoiles ou soient si proches qu’on distingue à peine qu’ils sont là autour de nous quotidiennement et que notre voyage est celui-là. Pas si loin de notre point de départ.

Le point ainsi qu’il pose la question du dessin, de la représentation, du geste, pose aussi celle de l’écriture, de la poésie et de la vie. Répondre n’est pas simple et finalement on risque de parvenir à ce point de rupture où retourner sur ses pas ou continuer de la même manière n’est plus possible. À pas de poèmes, Paul Mathieu choisit son rythme pour en venir au point et puis repartir.

L’univers de Paul Mathieu est nourri de références littéraires, Homère pour ne citer que lui et à travers lui tous ceux qu’il a inspiré donnant à tous les voyages que la poésie suppose, le nom d’odyssée. Le récit devient l’aventure dont il est censé s’inspirer. Écrire c’est donc aussi tenter de résoudre les énigmes, affronter ses peurs, accepter le départ, partager sa route avec la solitude, la fatigue, la mort, l’étranger. Écrire c’est oser penser qu’on peut mettre un terme à l’aventure certes mais pas avant d’avoir réussi à composer des milliers et des milliers de vers. Qui peut s’en approcher?

En venir au point se partage en une dizaine de points, de chapitres ou de parties qui à leur tour se scindent en dizaines de poèmes numérotés qui suivent un rythme bien précis celui des pas du marcheur. Le point est une étape. Le point marque l’instant d’une date, d’un chiffre romain. Le point est

toujours ce qui nous échappe. En venir au point, c’est avoir toujours recours au poème. Un point c’est tout.

S’ il m’est arrivé très rarement de songer que cette absolue nécessité du poème me compliquait la vie au point de me dire que je ferais mieux de m’en passer, à la lecture de ce recueil, à la lecture de tant d’autres de cette qualité, à force de chercher à deviner ce qu’elle représente et signifie pour ceux qui l’écrivent, je constate qu’elle est comme l’air qu’on respire.

Acheter le livre c’est possible: ici


©Lieven Callant

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