Claude Donnay, La route des cendres, M.E.O. Éditions, (17€ – 179 pages)

Chronique de Nadine Doyen

la route des cendres

Claude Donnay, La route des cendres, M.E.O. Éditions, (17€ – 179 pages)


Le récit s’ouvre sur un premier chapitre énigmatique. On assiste au départ de David, à l’allure de Kérouac, sac au dos, mais on ignore sa destination et le contenu du sac qui a l’air précieux.

Pourquoi tant de douleur, de larmes lors de cet arrachement qui semble définitif ?

En parallèle on fait connaissance avec Serena dont on ne déduit pas de suite le lien qui a pu exister entre eux. Serena , étrange « femme oiseau ».

Claude Donnay retrace en parallèle deux destins. L’un au présent se déroule sous nos yeux, l’autre se réfère au passé.

Des mots retiennent l’attention : « sacrifice ». Besoin de liberté ? Fuite ?

Pourquoi semble-il à l’affût des infos à la radio ? Qu’a-t-il à craindre ?

Nous voilà embarqués avec le narrateur, qui, depuis, a changé de nom, pris en charge par le routier Dumbo, « le nazi », qu’il préfère quitter dès la première halte.

Cet homme, en cavale, William Jack, serait- il « un loup dangereux », plus qu’« un monstre en gestation » ? Peu de précisions géographiques, toutefois on le retrouve à Rethel, il est déposé à Charleville, son but est de passer la frontière, de rejoindre la Belgique.

Des indices commencent à éveiller notre attention. Quelle peut être cette « affaire » à laquelle il fait allusion ? Cette dette à payer ? Mystère complet ! Voilà le mot « meurtre » lâché. Le suspense grandit.

Des femmes jalonnent le récit : comme dans « On the road », l’amour, le sexe sont omniprésents ». L’auteur décline une variation autour du verbe aimer.

Il y a eu Sarah, « la Walkyrie teutonne » dont Serena découvre l’existence.

Le « voyageur qui ne va nulle part », avec un sac à dos qui porte son passé, croise la route de nombreuses femmes. Celle du Blue Moon, la patronne d’un café, « oasis, un lieu où on parle des heures ». Puis Hettie, qui l’héberge une nuit à Charleville avant de reprendre la route. Il tombe ensuite sur Ida Tremblay, dans une « impasse étroite » qui cherche sa nourriture dans un conteneur, à la nuit tombante. Ils font un bout de chemin ensemble, se comprennent, partagent un repas, une soirée télé. Ce moment cadeau du ciel pour Ida lui permet de s’épancher, d’autant qu’Ida sait « décoder les âmes en détresse ». Sous la bénédiction de François d’Assise, qui « pourvoit au nécessaire de chaque jour », le fuyard va continuer sa progression vers le Nord, pris en charge par un camion de déménagement.

C’est en reprenant la marche le long du canal qu’ il avise une péniche hollandaise, descendant vers Rotterdam. Invité par le couple de mariniers à partager d’abord un café puis leur quotidien à bord, il « kiffe grave » cette vie. William Jack se sent hors de portée de ce limier à ses trousses. Pourtant il quitte à regret ses hôtes, unis par un amour exemplaire, aux environs de Molenstraat.

Sa fuite en avant vers le Grand Nord, « vers le linceul blanc » dont Serena rêvait, est ponctuée d’arrêts, au hasard des rencontres, scandée par « DieuAllahYahvé » quand la chance lui sourit. Lors d’une halte dans un bistrot, la serveuse lui sert de GPS, ainsi le lecteur peut le géolocaliser : Boom , en direction d’Antwerpen.

On subodore que William Jack n’a pas l’esprit tranquille pour compulser les gros titres du journal néerlandais.

Les quelques nuits dans « un tunnel de béton », au froid, épuisent le marcheur.

Des moments de découragement, de remords, l’assaillent, lorsqu’il prend conscience qu’il « n’a plus rien ».Va-t-il se laisser rattraper par le « renifleur » ?

Le lecteur est dans l’expectative.

Sa rencontre avec « le chaperon bleu » a quelque chose d’irréel. Que signifient ces messages dissimulés sous des cailloux ? Pourquoi une telle déférence envers les arbres ? Alors on pense au récit de Sylvain Tesson : Sur les chemins noirs, qui lui aussi connaît les secrets des arbres et le bienfait de la marche.

Au bout de deux semaines d’errance, William Jack se résout enfin à gagner son but, après avoir été victime d’une agression, le voici perclus de douleurs.

Par bribes, le passé sentimental du protagoniste est dévoilé, la trahison.On plonge dans ses pensées et on devine un esprit « cassé de l’intérieur ».

Ce qui le taraude ? Le poids de la culpabilité concernant la mort de Sérena.

Le lecteur connaît maintenant la nature de l’objet qui ne quitte pas son sac.

Serena nous apparaît à travers celui qui, en cavale, cherche à s’affranchir de son visage qui le hante. Le narrateur fait état de sa crise d’anorexie, sa liaison avec un gourou qui a tout fait basculer. Ce voyage n’est-il pas destiné à expier une faute ?

Le roman se clôt sur un paysage maritime pittoresque, puis sur un tableau céleste touchant. Ce ballet de mouettes décrivant des arabesques, écrivant « comme un prénom » laisse le héros rasséréné. Le geste accompli renvoie au titre du roman.

La ritournelle de Sylvain Tesson « Le passé m’oblige, le présent me guérit, je me fous de l’avenir » résumerait de façon idoine le parcours de David, alias William Jack.

La plume de Claude Donnay poète se retrouve, souvent en début de chapitre : « L’aube dégouline des arbres » ou dans ses références : le Carpe diem, « enjoy » du professeur Keating, dans « Le cercle des poètes disparus ».

Ses comparaisons sont souvent inattendues : « Le temps se roule en boule comme un chat endormi sous le poêle » ou « des rides profondes comme des ruisseaux au sec en été ».

Claude Donnay signe un road book, nourri de rencontres, dont le titre s’éclaire sur la fin de cette course « funeste ». Premier roman troublant à souhait…

©Nadine Doyen

Thomas Vinau, Collection de Sombreros?, préface de Martin Page, illustrations de Vincent Rougier, Poésie & peinture, Rougier V. éditions, 2017.

Chronique de Lieven Callant

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Thomas Vinau, Collection de Sombreros?, préface de Martin Page, illustrations de Vincent Rougier, Poésie & peinture, Rougier V. éditions, 2017, 18€


Comme on nous l’explique au dos de la couverture, le titre est une allusion joyeuse au livre de Richard Brautignan, Retombées de Sombrero. Un manuscrit jeté à la poubelle refuse le sort tragique que lui a choisi son auteur. Il sort de la poubelle et continue à s’écrire non sans semer la pagaille.

La Collection de Sombreros? de Thomas Vinau nous propose un assortiment de textes qui refusent leur simple condition de textes qui n’auraient aucun pouvoir de changement à exercer sur notre vie ou sur notre façon de l’appréhender. Collection de Sombreros? est une douce et folle invitation à se révolter. Se révolter contre l’ordinaire et l’absence de fantaisie qu’on s’efforce de lui imposer. Il nous faut revisiter le quotidien avec le regard neuf du jeune enfant ou de l’adolescent.

Collection de Sombreros? questionne, ne répond par jeu que par une autre question, observe, décrit, écrit des lettres, transmet des portraits, dresse des paysages. Humour et dérision assurent à l’ensemble une belle légèreté, une astucieuse cohérence.

J’aime particulièrement le texte suivant: « un couteau de cuisine ». Car il est à la fois une jolie analyse d’une situation qui me préoccupe: la manière dont on se sert des mots. Il exprime un refus clair des conditions qui nous les font utiliser ordinairement pour acheter, vendre, et blesser. Il est la recherche d’une solution simple en apparence comme sont capables de trouver les enfants. Ici, le narrateur choisit d’offrir son âme au silence. Ne veut-il pas dire par là qu’il choisit la poésie? Les mots n’ont pas à être des couteaux de cuisine. Il faudrait s’en servir pour bien plus que charcuter le présent. C’est un point de vue que je partage entièrement. Je n’aime guère qu’on maltraite le langage, sa syntaxe, sa justesse sous prétexte de modernité mais surtout pour masquer une incompétence et un manque total d’imagination. Thomas Vinau maitrise parfaitement son propos, son écriture est juste, claire, directe, joueuse d’une qualité devenue trop rare.

« un couteau de cuisine

Vos discours m’ennuient. Vos cris me font peur. Vos mots n’ont pas de sens pour moi. Pour vous, la parole est une arme, un couteau de cuisine, une calculatrice. Pour vous, parler c’est payer ou réclamer des comptes, acheter des sourires ou des larmes comme des fruits chauds dans un stand au bord de la route. Ce voyage est interminable. Comme si les vacances refusaient de commencer. Vous êtes en train de vous engeuler à l’avant, de vous dévorer sous prétexte de combler la chaleur immobile. Vos mots n’ont que des dents. Lucie est à côté de moi, sa cuisse contre la mienne, le casque sur les oreilles. Elle écoute une chanson de suicidaire en regardant au fond du ciel, derrière le paysage qui défile. Elle a trouvé sa technique. Elle n’écoute plus depuis longtemps. Elle bouche par des couches de musique l’espace entre elle et vous. Moi, je crois que je vais tenter autre chose, je vais offrir mon âme au silence. À partir d’aujourd’hui, je me tais. » P17

Les textes de Thomas Vinau se regardent, se contemplent soigneusement jusque dans leurs moindres détails simples et discrets. Par nécessité ou pour le plaisir de marquer une pause songeuse. Ce qui apparait fondamental est de poser un acte, celui d’écrire, celui de s’adresser à quelqu’un sans le mépriser, en respectant toutes ses potentialités, en l’invitant à s’en trouver de nouvelles.

Thomas Vinau ne perd pas de vue que « la planète terre est une collection de poussières de toutes les couleurs » et il pense « que tout le monde mérite une lettre d’amour anonyme ».

Thomas Vinau envoie donc à ses lecteurs des lettres d’amour. C’est un plaisir de les recevoir, de les lire et les relire.

Aux textes qui sont comme autant de lettres qu’on s’écrit à soi-même ou aux autres sans jamais les envoyer, de petites peintures répondent les illustrations de Vincent Rougier. Vignettes tirées par quatre épingles, petits rectangles noirs, où une partie du texte est repris dans une typographie qui se joue des interlignages et qui sans doute fait aussi allusion au travail de l’imprimeur. Timbres poste qui symbolisent le voyage matériel du manuscrit, du livre mais qui figurent aussi une opposition aux mouvements contemporains de la peinture qui privilégient les formats gigantesques aux mépris du sens, de la qualité et des émotions complexes, intimes.

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©Vincent Rougier- soupe de poireaux

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©Vincent Rougier

Poésie et peinture se rejoignent dénouant les frontières qui voudraient tant les opposer et les disloquer.

Les éditions Vincent Rougier proposent ici un livre d’une très belle qualité. Une belle surprise reçue grâce à un abonnement complet que je ne peux que recommander vivement.



©Lieven Callant

Jacques ANCET – Quelque chose comme un cri – (Tweets) – illustré par Danielle Desnoues (Ed. Érés, coll Po&psy, in extenso).

Chronique de Xavier Bordes

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Jacques ANCET – Quelque chose comme un cri – (Tweets) – illustré par Danielle Desnoues (Ed. Érés, coll Po&psy, in extenso).


Il est des poètes laborieux, et d’autres, de drôles d’oiseaux sans doute, qui poétisent comme des pinsons tweetent (verbe combien à la mode !). Notre ami Jacques Ancet fait partie de la seconde catégorie, et publie tant de choses intéressantes que l’on a un peu de peine à suivre ! Ce petit livre-ci, qu’on glisse volontiers dans sa poche, est jusqu’à un certain point dans la tradition laconique d’un René Char, en ce sens que, selon un esprit cependant fort différent, il se présente comme une suite de notations (une par page), qui s’étend de mai 2012 à septembre 2015.

L’esprit de ces notations n’a rien de sentences héraclitéennes plus ou moins hermétiques. Il ne s’agit pas ici, au jour le jour, de tirer des constats spécifiquement éthiques et philosophiques, mais simplement et clairement par un trait ou un autre (ce qui évoque plutôt l’esprit du fameux haïkaï japonais), de relever l’un ou l’autre instant, à la fois intime, fugace, de notre présence au monde. Et je dis « notre » parce que la singularité de ces éclairs de conscience rejoint tout à fait l’universalité, selon la phrase de Stefan Zweig mise par Ancet en exergue de son livre, qui dit : « …Plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini. » Ce qui est dans le fond le principe même de la métonymie, ou plus exactement de la synecdoque, cette figure qui « prend la partie pour le tout », qui désigne un ensemble par son élément considéré comme essentiel : la « voile » pour le bateau (« Nous vîmes trente voiles », dit le Cid), la «tête» pour le bétail (« J’ai un troupeau de mille têtes », dit le rancher Texan). Et en ce sens, l’on peut même considérer que tout langage est d’essence métonymique, puisque chaque mot, chaque phrase, s’arrache un instant à la toile de fond de l’entièreté du monde, est une part d’un « langage entier » selon l’expression de Joë Bousquet, qui suggère et fait exister l’infini dont momentanément il s’extrait en définissant.

À ce jeu, qui est banalement appelé celui de la « suggestion » ou de « l’évocation », les poètes sont bien sûr passés maîtres, eux qui ressentent cruellement le manque d’infini et d’éternité parce qu’ils ont en eux une force d’appréciation de la vie exceptionnellement intense, et visent à la traduire en mots. Parmi ces poètes, Jacques Ancet n’est pas le moins doué en la matière, et ses « tweets » poétiques sont d’une efficacité remarquable grâce à leur puissance de citer à comparaître tout ce qu’ils se retiennent de dire du monde au quotidien, qui est la vision en paroles du poète. Ne pouvant citer tous ces constats, aphorismes, traits poétiques songeurs, « bons mots » en somme, je n’en citerai aucun mais j’invite le lecteur qui apprécie une poésie simple, limpide et vraie, à se procurer ce « quelque chose comme un cri » de Jacques Ancet : non seulement le livre tient dans la main, mais il peut être inépuisablement lu et relu, en y cueillant une ou l’autre notation au hasard : aucune n’étant indifférente, toutes donnant à méditer, songer, rêver ; toutes dévoilant, dans l’éclair, un clin de notre relation aux choses banales et merveilleuses qui composent cette consanguinité et cette ardeur à vivre dont St John Perse parlait à propos des Oiseaux de Braque.

©Xavier Bordes (16/06/2017)

Libres d’être – Deux textes en résonance : Thomas Scotto – Cathy Ytak, Éditions du Pourquoi pas ? (9,50€ – 61 pages) Juillet 2016

Chronique de Nadine Doyen

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Libres d’être – Deux textes en résonance : Thomas Scotto – Cathy Ytak, Éditions du Pourquoi pas ? (9,50€ – 61 pages) Juillet 2016


Le rappel d ‘extraits de la charte de la laïcité sur le rabat de la couverture (articles 3 et 9) donne le ton, le sujet de l’égalité femmes/hommes est éminemment actuel.

Cet opus réunit deux textes enchâssés : une voix masculine, celle de Thomas Scotto pour De Fibres entremêlées, une voix féminine, celle de Cathy Ytak pour Parix 1909, Et si ma maison brûle, la parité est respectée.

Cathy Ytak revisite Paris, en 1909, et rappelle la circulaire qui autorisa le port de pantalon féminin, mais à la condition de « tenir par la main les rênes d’un cheval ou un guidon de vélo ». « Un début d’égalité », concède-t-elle. Toutefois, elle dresse le constat que la femme reste « corsetée, muette étouffée », sous le joug, « d’un mari, un père et un curé ». Elle déplore l’hypocrisie de rester en couple bien que celui-ci se soit délité, contrat de mariage oblige. Elle accorde peu de crédit au « curé », « aux redresseurs de torts et prêcheurs » et préfère leur tourner le dos.

Elle envisage le comportement de ses semblables si sa maison venait à être la proie de la foudre. Et s’interroge sur le plus précieux des biens à sauver : les livres.

Pourra-t-elle compter sur la solidarité ?

Avec pudeur, Thomas Scotto, père de deux filles, à qui l’opus est dédié, évoque ce moment où les enfants, qui « ne vous appartiennent pas » comme le rappelle Kahil Gibran, sont en âge de s’émanciper et de quitter le cocon familial. Il se remémore leur arrivée, alors que lui y était à peine préparé à cette responsabilité de père.

Il les revoit bébés, couvées, surveillant leur respiration.

Finis les rires après le repas, les câlins, les embrassades.

Les cartons qui envahissent les lieux ne sont-ils pas le signe de la séparation, de l’éloignement de sa progéniture ? Et par conséquence des appréhensions. Pourquoi cette colère qui l’anime ? Et l’auteur d’énumérer les exemples sexistes auxquels ses filles, les filles risquent d’ être confrontées (humiliation, injustices…). Peut-être vont-elles côtoyer, fréquenter des « Mâles », des lâches.

L’auteur dresse un parallèle, en deux colonnes entre ce qu’elles refusent : « pas esclaves », pas obligées de procréer, « pas de mariage forcé,pas de mutilations sexuelles » et ce qu’elles veulent : « éducation, indépendance financière, égalité de salaires, droit au « plaisir », « de vote », « d’exercer tous les métiers ».

Au fil des pages, Thomas Scotto épouse la cause féministe. Il rend hommage à toutes les pionnières qui se sont battues pour leur liberté, en particulier à Olympe de Gouges. Ne fut-elle pas la première en France à formuler une « Déclaration des droits de la femme », à comprendre que le sexisme n’était qu’une variante du racisme , à revendiquer le droit au divorce, l’union libre, à s’élever contre l’oppression ? Il tient à ce que les jeunes connaissent ces destins tragiques : « exilées, bâillonnées, guillotinées, interdites ». Des noms à ne pas oublier : Rosa Bonheur, Louise Michel, George Sand, Flora Tristan.

Cette question, même Bernard Pivot l’évoque, considérant « la langue française misogyne », « préjudiciable aux femmes ». Pour lui, « il n’est pas normal que le mot sexe ne soit pas aussi du genre féminin ».

De l’universel à l’intime, Thomas Scotto évoque son socle familial : sa femme enseignante, ses deux filles qu’il voit quitter le nid non pas sans appréhension, une tante qui force l’admiration car « se construire une carrière en médecine » est un parcours de combattant, tout comme la mère dont les mains ne connaissent pas le repos. Le dé à coudre en couverture symbolise ces travaux d’aiguilles, de couture.

L’auteur se montre confiant. Il ne nie pas l’existence de ces « Mâles » pervers, violents, dominateurs, mais sait qu’il y a des hommes qui respectent la femme et la considèrent comme leur égal. Confiant aussi dans la façon dont « les filles » vont gérer leur avenir. « Vivre, c’est être maître de son feuilleton », comme l’affirme Serge Joncour.

Thomas Scotto déploie une étonnante délicatesse dans sa déclaration d’amour à « ses femmes » ainsi que dans ses talents d’illustrateur : collages minutieux. Une valise, des clés annonçant le départ vers l’autonomie, l’indépendance.

Deux plumes engagées à lire à HAUTE VOIX pour faire vibrer leur musicalité.

Une lecture dansée en préparation par Thomas Scotto et sa fille Cassandre.

Un ouvrage collectif touchant, une invitation à continuer ce combat qui, pour beaucoup, n’a pas connu de parenthèse,y compris celui de l’intersectionnalité, à l’unisson du mouvement « He for she » lancé par Emma Watson.

Éditions du Pourquoi Pas

15, rue du général de Reffye

88000 Epinal


©Nadine Doyen

NIMROD – J’aurais un royaume en bois flotté – (Anthologie personnelle 1989-2017 – NRF Coll. Poésie/Gallimard).

Chronique de Xavier Bordes

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NIMROD – J’aurais un royaume en bois flotté – (Anthologie personnelle 1989-2017 – NRF Coll. Poésie/Gallimard).

À tout lecteur de poésie, je conseille cette anthologie de Nimrod, un des rares poètes dont il me soit arrivé en le lisant d’être jaloux, tant il est doué pour rénover poétiquement notre regard sur ce qui nous était habituel et évident au point d’en devenir banal et inaperçu.

Nimrod est né le 7 décembre1959 à Koyom, au sud du Tchad. Son père est pasteur luthérien. Le milieu est polyglotte par nécessité, plusieurs langues locales et l’anglais sont pratiquées dans la famille. En 1966, l’enfant entre à l’école élémentaire, qui est en français. Et l’enfant s’éprend du français à travers les récitations de poésie. Désormais ce sera « sa langue ». Il lit avec une passion dévorante. En 1987, alors qu’il enseigne en Côte d’Ivoire, il obtient sa maîtrise en philosophie. En 1991, il reçoit une bourse pour venir à Paris, y soutient une thèse, puis en 1998 avec Passage de l’infini, publie sont premier recueil, qui reçoit le prix Louise Labé…

Ce qui est la caractéristique intéressante de la poésie de Nimrod, outre son émotion constante et palpable, c’est qu’elle ne joue pas spécialement sur le registre des autres poètes dont la « négritude » a été le thème majeur. Nimrod est un poète, parfaitement français, avec ses problèmes et ses joies à lui, ses difficultés existentielles et ses satisfactions, une personnalité qui ne se renie nullement en tant qu’africain d’origine, mais n’en fait en rien un étendard. La poésie de Nimrod est un témoignage poétique saisi sous l’angle à la fois personnel et universel, qu’aucun « kitsch » spécifiquement politique ne trouble, sans pour autant que rien ne soit gommé de ce qui l’indigne et lui semble injuste : mais ce n’est pas du point de vue spécifique qui fit la gloire de ses prédécesseurs Senghor, Césaire notamment, du « noir » et de « l’africain » voire du « descendant d’esclave victime de la barbarie de la traite », mais de l’être humain dans sa plus grande dignité. On peut dire en quelque sorte, que la poésie de langue française issue de plumes venues d’Afrique a atteint, avec Nimrod, à une maturité et un recul intellectuel qui l’égalent sans besoin de folklore et d’exotisme spéciaux, avec n’importe quelle autre grande poésie en langue française. Dans son éclairante préface, Bruno Doucey cite ce passage d’un texte du poète (et romancier) : « Et que dire de l’écrivain africain ? Tout se passe comme s’il devait produire une littérature exotique destinée aux Européens et à lui-même, ce qui revient à vouer à la nostalgie une Afrique qui a disparu depuis longtemps. » Cette situation théorique, le poète la refuse. Il déploie ses qualités à une perception plus haute de son univers. Non que Nimrod veuille gommer son exil et les maux dont souffre son continent d’origine, mais c’est une réflexion dépourvue, j’y insiste, des ingrédients spécifiques de ce que l’Europe a voulu considérer comme « signes de l’authentiquement africain ». Nimrod parle de son destin, homme parmi les hommes. Et ses poèmes sont simplement un emploi, – magnifique d’expressivité, de justesse, d’élégance, de pudeur, – de la langue qu’il a adoptée : et l’on sait que la filiation élective peut facilement avoir davantage de force dans l’amour que la filiation biologique. D’où cette poésie, à laquelle on s’attache vite, et qui inspire à la fois empathie et respect. Nimrod fait un don merveilleux à la langue française, qu’ici je salue avec bonheur. Il faut vraiment lire cette anthologie dont chaque page est une réussite, avec la gravité, l’humour, le tragique, etc… bref, l’épaisseur la vie regardée par le « donner à voir » d’un poète fraternel, intensément poète et simplement profond.

©Xavier BORDES (31/05/2017)