Jenny NÉEL, Au hasard comme on peut, illustrations de Jean Naudin, Les Belles Lettres, janvier 2025,  48 pages, 11€


  Ce très court texte – publié sous résolument féminisé pseudonyme ! – est un étonnant chef d’oeuvre (une chose lyriquement très rude, d’une constante et magnifique profondeur), qui fait se succéder quelques « routes » qui s’ouvrent, diverses voies d’existence ( nommées : malheur, urgences, petits riens, tendresse, menace …) où l’auteur fut engagé, qu’il rapporte avec rares franchise et justesse. Voies tragiques pour l’essentiel, chemins donnant les uns sur les autres et sur leur exclusif rescapé, qui dit d’eux tous ceci : d’abord, « l’errance » est « la seule voie certaine puisqu’elle conduit là où l’on ne s’attend à rien » (p.7). Ensuite : on aura pu, à chaque fois, « aller jusqu’au bout sans crainte puisque le chemin fut l’essentiel » (p. 31). Enfin, le souci s’est imposé, toujours, d’y être délicatement seul, de n’importuner ni les personnes ni les choses d’explications à exiger ou fournir. Ce dernier point est particulièrement celui de la « route de la main tendue » …

   « de celle qui s’ouvre mais ne se referme jamais totalement, refusant de posséder, de tenir, de com-prendre. J’ai refusé de comprendre, me laissant guider par une fatalité douce, laïque, sans signification et qui fait que ce qui arrive arrive et que l’hôte d’abord étranger vous devient familier, n’exigeant aucun pourquoi, aucune raison d’être là. Comme le disait l’ami-poète, l’essentiel est de laisser l’univers en l’état, quoi qu’on fasse. Se glisser dans les draps de la vie en les froissant le moins possible … » (p.39)

   Voici donc, en clair, notre auteur caché : une sorte d’hygiène cosmique, et portant l’aléatoire en discrète bannière plutôt qu’en spirituelle armure !

   Oui, l’aléatoire, en version « pas de vague », désabusée et laborieuse, comme la célèbre réplique de Jocaste, conseillant à son fils – craignant de se découvrir bientôt son mari – de retenir sa curiosité au seuil de l’invivable (dans l’Oedipe-roi de Sophocle), dont est tiré le titre de ce  livre :

Oedipe : « Et comment ne pas craindre la couche de ma mère ? »

Jocaste : « Et qu’aurait donc à craindre un mortel, jouet du destin, qui ne peut rien prévoir de sûr ? Vivre au hasard, comme on peut, c’est de beaucoup le mieux encore. Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà dans leur rêve partagé le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à de telles choses est aussi celui qui supporte le plus aisément la vie » (trad. Paul Mazon) 

     C’est que la différence entre pessimisme et optimisme n’est toujours qu’une nuance sur même fond de hasard. « Ce que le hasard t’a offert, il te le reprendra » (p.28), voilà la défiante mélancolie. Mais la confiante disponibilité, que se dit-elle sinon : « ce que le hasard t’a pris, il te le ré-offrira » ? Hasards de disparaître et d’apparaître ne font alors qu’un, qui s’équilibrent indéfiniment, sans visée ni plan !

  La chance, la « fortune », c’est tomber sur quelque chose de désirable en poursuivant un objectif tout différent (une pièce d’or, par exemple, en jardinant) – ou comme une mutation « favorable » (= plus adaptative) que l’organisme enregistre et ne se cherchait pas. C’est comme une utilité qui tombe du ciel, et un but atteint sans l’intention de le poursuivre : une issue inconstructible, et dont l’occasion s’offre. Si le réel est le tout qui est, il est donc capable de tout, mais à ses propres conditions (qu’il ignore, ou plutôt : qu’il ne peut connaître parfaitement en aucun endroit de lui-même) : la fréquence d’advenue de ce qui peut arriver dépend, non de Providence (à laquelle rien du réel ne pourrait échapper), mais d’une complexité telle du réel qu’elle ne peut en retour que lui échapper ! C’est cette richesse d’éventualités même (comme la prodigalité d’un aveugle) qui fait qu’on ne sait celle qui, au cas par cas, sera retenue. Il n’y a que par et pour un Dieu (que notre auteur écarte) que le réel pourrait connaître (et donc peaufiner) ses propres détails. Puisque la vie est réelle, elle doit donc toujours aussi, incompressiblement, aller au hasard. La seule chance directionnelle du réel serait donc qu’il n’oublie, à mesure, rien de ses propres états; mais l’amnésie des « conditions initiales » est la loi d’un devenir qui ne poursuit sa course qu’en se devenant autre. « L’oubli est roi : la mémoire n’en est qu’un accident, provisoire » (p.21). Et la vérité même (qui est l’apparition continuée de ce qui rend les choses réelles) n’est ici que fortuite et temporaire. 

  Vérité que s’interdit d’esquiver l’auteur, y compris quand il avoue, dans la troisième route qui suit ici, « avoir esquivé et non vaincu la mort« (p.21)

  Les trois premières « routes » du livre disent, d’ailleurs, le tout de notre auteur. 

« Route d’Emmaüs », d’abord, où deux pélerins, « courbés sous le poids de l’absence« , qui peinent à reconnaître leur Sauveur dans le vagabond qui s’était joint à eux, en partageant le pain qu’il rompt, submergés par « l’espoir, ce cancer de l’existence » (p.7), sont soudain à nouveau égarés, déçus, abandonnés – car l’Apparition leur paraît d’un coup « se nourrir de leur faiblesse« , et les tenir par leur illusoire voeu même de se changer. Dans une version clairement non-évangélique de l’anecdote, il ne faut donc pas moins, à ces errants d’Emmaüs, que se guérir du Christ pour considérer et assumer l’exclusive vérité de l’absence. La reconversion est ici de complète désillusion. L’auteur suggère ceci : nous sommes faits d’atomes, et qu’est-ce qui serait plus dérisoire que des atomes confiants en leur sort, et s’imaginant sauvables ?

« Route du malheur », ensuite : c’est un nourrisson dont le « lit n’eut pas le temps de garder la trace du froissement des draps » (p.9)  – la même image sera reprise, on l’a vu plus haut, page 39 – parce qu’il lui arrive (« la nuit a eu lieu« ) bientôt de mourir – « pause alchimique inversée qui change l’or en rien« . Cette enfant « ne fut qu’un frisson de l’existence, que nous ne sûmes réanimer » (p.9). L’auteur sait dire comme personne ce retour vers rien :

  « Il y avait. Il n’y a plus. On ne peut que pleurer, sa vie durant, ce qui a quitté la cage, fleurie, pourtant pleine de petites alvéoles d’aérations pour que circule librement ce qui doit se passer sans raison, que rien ne tenait enfermé. Elle n’est pas revenue. Son aura hante jour et nuit, mais ce n’est qu’une aura » (p. 9-10)

 Troisième chemin enfin, ici : l’auteur lui-même qui, terrassé par une attaque, part mourir aux « urgences ». Le bref récit dit la dégringolade de réalité, « l’impossibilité de retenir; l’arrivée sur une place vide, est-ce bien une place ? » (p.13). Il se sait mourir, dans la sereine évidence suivante : larguant son dernier souffle, il sort l’accompagner, voilà tout. Et quand l’improbable remontée se fait, quand un infime souffle vient reprendre du service, quand l’attirail minimum de la présence se reforme « au hasard » (puisqu’il n’y a et n’y aura jamais « d’absent de l’indicatif à conjuguer »), et « comme on peut » (car le silence même qu’on saisit revenir atteste qu’on est soi-même revenu), alors …

   « la surprise passée, il est temps d’apprendre à nouveau à se tenir vivant. Gestes, attitudes, réactions, bref faire en sorte que personne ne se doute qu’on est ressuscité. Évitons les visites au temple et les vérifications des trous, mains et côtés, de peur de se sentir ridicule » (p. 17)

  Ce livre désespéré (rien de plus sursitaire, lit-on ici, qu’un miraculé !…) n’est pourtant en rien désespérant. Comme chez Nietzsche, la conscience tue mal, mais n’est au fond que conventionnelle et « tardive » : nous « reste alors la sensation si sur elle nous acceptons d’être en prise, si nous sommes avec elle en consonance : battre à l’unisson de ce métronome jusqu’à l’épuisement » (p.32). Comme chez Marcel Conche, la mort gagnera, mais sans pouvoir nous priver de ce que nous aurons vécu (qui saurait donc dévaliser un fantôme ?). Comme chez Clément Rosset, la joie peut « plonger dans la fissure (angor) » même « qui s’ouvre et que seul le rien pourrait combler« . Mais notre auteur est à part : il a la légèreté d’un Bobin dans … l’opaque vertige d’un Schopenhauer.  Et, lui, sans jamais attendre de la pensée ce qu’elle ne peut fournir :

« Route des petits riens, de ceux qui laissent un goût d’inachevé et pourtant sont l’essentiel de l’existence, parce qu’accomplis. Se protéger du vent ou fermer les yeux sur ce que l’on ne veut voir, continuer à vivre en marge de l’insupportable, se calfeutrant dans ce cocon d’existence qu’on appelle la pensée avec cette lucidité de se dire que le vécu est bien au-delà du pensé et que vivre est ce qu’il y a de plus difficile; c’est là que tout se joue : ne jamais être totalement à la hauteur, s’apparaître dans sa lâcheté constitutive qui vous fait fuir ce qu’il faudrait regarder en face; et on le sait bien … » (p.35)  

   Un ton de grave fraternité (tous les chemins sont ouverts, mais c’est le Tout qui s’arrête à chacun de leurs bouts) et de sereine compassion (c’est un devoir, pour toute évanescence, de pardonner à celle des autres) fait enfin la force d’un prodigieux livre d’oubli – que l’on n’oublie plus :

« Je me souviens du personnage de Joyce, dans Ulysse, à qui l’on demande qui est Dieu ? Sa seule réponse : un cri dans la nuit. Cri certainement d’épouvante de celui qui soudain comprend qu’en dérangeant la nuit, il inventa la mort » (p.23)

    Cinq sobres et intrigantes illustrations (de Jean Naudin, le célèbre psychiatre- phénoménologue de Marseille) viennent moins orner le texte qu’accompagner les efforts de son auteur, et nous rendre plus clair non ce qu’il dit, mais ce qu’il approche et tente. Et cet accompagnement empathique est aussi soutien, et comme compensation : là où ce texte dit quelqu’un qui va s’absenter, qui n’est pour ainsi dire plus là, chaque trait de ces images paraît, lui, venir dire : je suis là, je viens pour prendre part à la présence. Et là où Néel affronte souvent la décomposition (de l’espoir, de la disponibilité, de la sauvegarde), la « composition » des images de Naudin (ici, un visage né de justesse, là une sorte de porte de terre ou d’écorce suspendue, là encore une eau remontant sa chute et l’ingénieux contournement d’un brouillard) vient rappeler que même la décomposition suivait un ordre, et que les tensions de la solitude, parce qu’elles-mêmes viennent du monde, pourraient y ramener. Ici, la création picturale, comme la littéraire, rappelle, avec douceur – et peut-être même joie – que si, comme on dit, elle vient « de rien » (de rien de connu ou d’équivalent en tout cas), précisément parce qu’elle ouvre ce rien jusqu’à nous (comme disait Maldiney), elle n’y retourne pas (et nous l’épargne au moment même où elle nous y expose). L’irradiation de l’art, c’est vrai, va elle-même « au hasard, comme elle peut », mais ne fait jamais machine arrière : ce qu’on en surprend avance !     

Philippe Bouret, L’art en bar, préface de Jacques Cauda, Tarmac Éditions, décembre 2024, 52 pages, 15€

Philippe Bouret, L’art en bar, préface de Jacques Cauda, Tarmac Édition, décembre 2024, 52 pages, 15€


Le titre est un jeu de mots sur l’expression « l’or en barre » qui désigne une sacré fortune, une belle promesse de gagner beaucoup d’argent. Faut-il y voir une dénonciation du pouvoir toujours grandissant de l’argent, du capital sur la production artistique? L’art n’est-il pas toujours étroitement lié au pouvoir de par le fait qu’il dépend pour être vu, valorisé, d’institutions comme le musée ou les diverses fondations largement subsidiées ou sponsorisées?

Le trésor de Philippe Bouret est ailleurs, car l’artiste sent qu’il a trouvé quelque chose de beau, de noble, de simple. Il s’interroge sur ce qu’il regarde et s’émerveille d’autant plus qu’il nous révèle subtilement par bribes ce qui nous rapproche les uns des autres .

Tous les portraits repris dans ce livre ont été croqués sur le vif, de la manière la plus spontanée et sans doute à l’insu des personnes. Ils font références aux nombreuses études qui s’imposent aux artistes avant de procéder à la réalisation d’une « grande » oeuvre, peinture ou sculpture. Philippe Bouret étudie et de manière pointilleuse le regard. Qui regarde qui ? Que regarde-t-on? Il interroge tout en respectant l’anonymat des personnes.

Hommes, femmes, adolescents, enfants vus de dos ou de profil. Leur particularité commune première est de se trouver à un moment précis de la journée (que le dessinateur note soigneusement) attablé au bar du musée. 

On devine que ce qui rassemble ces anonymes et notre dessinateur, ce sont les oeuvres d’art du musée et celles plus naturelles que la poésie éclaire au quotidien et que note soigneusement Philippe Bouret. Notre dessinateur est un assidu au vu des notations qui accompagnent les dessins. (encre de chine et terre de sienne)  

Un des portraits précise « elle se blottit face à la vague ». (la Grande Vague de Kanagawa de Hokusai?La vague de Gustave Courbet? Les marines sont des thèmes courant dans l’histoire de l’art.)  L’art du poète-artiste est dans son regard, sa découverte toute simple et quotidienne comme coulant de source. Instants choisis, parcelles de vies.

D’autres références rappellent une oeuvre peinte ou écrite: P12 et P33 on retrouve le même portrait « Elle pense: « je m’ancre dans la lettre du poète comme un galion sans gouvernail il est 18H34 ».  P7, il y a « le jeune homme à la cigarette au bar du musée à 7H31 ». Page 13, « il a dit au barman: « c‘est l’ombre qui éclaire ma vie » il est 8H03. 

Tous ces portraits révèlent autant d’instants furtifs apparemment sans importance et sans liens directs. Tous comme s’ils n’étaient qu’un seul portrait cachant avec pudeur les multiples facettes de l’être humain. Tous ces autres comme le reflet d’un seul, une multiplicité et une individualité que tente de saisir l’artiste. L’observateur se sait aussi observé car il ne diffère en rien de ceux dont il dresse le portrait. 

Enfin, le support choisi par l’artiste fait référence aux nombreux projets artistiques, littéraires qui sont nés lors d’une réunion ou d’une rencontre dans un café, dans un bar. On fixe ou note l’idée, le projet, la phrase rapidement dans un geste plein d’espoir et de ferveur avec ce que l’on trouve ou ce que l’on a dans la poche ou à portée de la main sur un coin de nappe (parfois tachée), sur un bout de papier sur lequel on a déjà écrit quelque chose, sur un ticket, une serviette de table. Ces croquis, ces tentatives préservent toujours l’effervescence du moment. C’est aussi ce qui demeure dans les dessins repris pour cette publication.

Après l’on se demandera si ces projets prometteurs trouveront d’autres supports ou au contraire continueront de hanter à la manière d’un rêve, d’un souvenir le temps. Quoi qu’il en soit, ils sont rassemblés ici comme autant de strophes qui composent un ensemble harmonieux, mystérieux, magique et interrogateur que l’on peut nommer poème. 

Éric Chassefière, Garder vivante la flamme du poème, préface d’Annie Briet, Collection Cahier nomade, Sémaph(o)re éditions, octobre 2024, 14€, 134 pages.

Éric Chassefière, Garder vivante la flamme du poème, préface d’Annie Briet, Collection Cahier nomade, Sémaph(o)re éditions, octobre 2024, 14€, 134 pages.


On ouvre un livre, on ouvre une fenêtre. On lit une strophe, on pénètre en un jardin dont on ne sait jamais très bien s’il est le fruit d’un rêve, le reflet de soi-même, du monde à appréhender. On butte sur une pierre, on savoure un mot, on apprécie le silence qui émerge de cet instant zéro où rien n’est pas encore cette fleur, sa saveur que l’écriture essayera d’apprivoiser pour la page. 

On parcourt le livre, on prolonge l’incursion, on va en un sens comme le vent, on en revient par le souffle, porté au-delà par une inspiration qui ne semble plus être la sienne mais celle de cet autre inconnu. Insoluble. Au bout de chaque expérience, on se sent sensibilisé aux choix du vivre, de vivre ensemble, de vivre seul. Au bord de toutes les frontières, se découvrir dans la limite. Soi. Soi seul. Soi illusionné. Soi impertinent, incrédule. Soi impermanent.

On lit, on écrit, on se recherche, on s’installe dans le désir d’établir des liens, des connections sensibles entre le monde des choses observables, le monde lumineux, éclatant, extérieur, extensible et le monde intime, ombrageux, énigmatique, songeur. On lit le monde, on en lit plusieurs, on décrypte des présages. On lit. On lie. On livre une interprétation probable. Tous les jours, on rassemble les morceaux de soi comme les pièces d’un puzzle. Sait-on qu’il est de notre intérêt qu’il reste incomplet? Même si un jour, on vient à bout d’un carnet d’écriture, on atteint la dernière page d’un livre?

On ouvre un livre pour intensifier ce rapport mystérieux entre sonorités, musicalités de la parole, de la langue et le mot enrobé de tout ce qui ne se dit pas et qui se révèle sans doute grâce aux silences que l’écriture impose soyeusement à la page. L’inversion se produit l’encre sombre montre et démontre la nature de la lumière. On s’inscrit plein de doute, on pose la question pour laquelle il n’y a pas de réponse satisfaisante. 

L’architecture du livre me fait penser à celle d’une maison traditionnelle japonaise. Un espace intérieur proportionné, sobre et modifiable, où la répétition de certains éléments donne à l’ensemble de la construction une harmonie. De grandes ouvertures vers le jardin dont la présence est appuyée par des encadrements, de grandes ouvertures font que les limites entre intérieur et extérieur parfois disparaissent, s’évaporent. La maison d’Éric Chassefière a toujours une « fenêtre ouverte ». On y lit un signe de tolérance, une acceptation curieuse. Une ouverture d’esprit.

Les poèmes d’Éric Chassefière jouent sur les dualités: jour/nuit, lumière/ombre, silence/ bruit, corps/esprit, surface/profondeurs, écrit/indicible, intérieur/extérieur. Le poète déplace les frontières, maintient un équilibre dont il mesure en permanence la fragilité. Le ciel est une page. La page une fenêtre ouverte où s’installe l’écriture. Elle est trace, elle est peinture. Formulation de ce qui existe entre les lignes. 

Au fil des pages, on s’aperçoit que l’écriture du poème n’est jamais terminée, qu’elle s’élabore peu à peu, qu’elle tente de faire corps, de se matérialiser. Faire, écrire un poème, exige du poète d’être. Être au monde, Être à l’écoute, Être en mesure de lui répondre. Par l’amour peut-être.  

« Ouvrir la fenêtre c’était ouvrir la page
en déployer au secret des mots ce profond ciel d’or
tu devais ciel sur ciel faire pas du poème
ouvrir seuil après seuil la voie vers le Tout
maintenant le geste est accompli
c’est ta vie que tu tiens entre tes mains
le chemin de ta vie que tu réchauffes de ta paume
main posée sur le cahier aux muettes collines »

Claude Donnay, Ozane, roman, MEO, 2024, 256 pages. 

Claude Donnay, Ozane, roman, MEO, 2024, 256 pages. 


Je viens de terminer la lecture d’Ozane de Claude Donnay.  Le texte renoue avec la puissance de L’été immobile, deuxième roman de l’auteur, qui lui avait valu le Prix Mon’s Livre en son temps. Signalons que Ozane  s’est hissé parmi les cinq finalistes du prix Marcel Thiry 2024.

Tout est dit dans la première de couverture où l’on a l’apparition d’un contour « blanchi » autour du prénom « Ozane ». Et c’est de cela dont il est question dans ce roman passionnant. D’un estompement des lignes identitaires d’une jeune femme, Blanche, suite au traumatisme concentrationnaire.  Le texte amène son lot de questions fortes sur l’amnésie et le traumatisme.  

La prise de risque est belle dans ce nouveau roman. L’auteur s’ouvre à des périodes historiques jusqu’ici jamais abordées dans sa production romanesque. La géographie suit le cours de l’histoire, sur ce point : l’auteur sort de sa zone de confort. Dans La route des cendres (2017), Claude Donnay avait poussé une pointe au Pays-Bas, tout en restant majoritairement en France. Un été immobile (2018) prenait sa source du côté d’Ambleteuse avant de s’ancrer plus bas en France, au détour de quelques va-et-vient savoureusement caustiques vers le Brabant Wallon… On ne coupe pas les ailes aux anges (2020) se situait au cœur de la Belgique.  L’heure des olives (2021), même si certaines pages se centraient sur un périple vers les maisons d’éditions parisiennes, nous était assez proche. Dans Ozane, L’auteur dinantais s’aventure  dans des contrées qui ne sont plus limitrophes puisque, par le hasard de la vie, une partie de ses personnages vont se glisser dans le sillage de l’univers de Sylvain Tesson, un des intertextes puissants de Ozane étant Dans les forêts de Sibérie. Bien au-delà de la vallée mosane,  l’ouverture des paysages s’étend désormais, pour la première fois dans les romans de l’auteur, à l’horreur concentrationnaire de l’Allemagne nazie autant qu’à la nature enchanteresse du lac Baikal en Sibérie. Ce paysage narratif plus étendu,- et plus profond, à l’image du lac sibérien –  devrait, à mon avis, étendre également le lectorat de l’auteur dinantais. Souhaitons-lui une traduction pour ce dernier roman ; ce ne serait pas du vol. 

Grâce à un art de l’analepse, l’auteur nous replonge dans le passé d’Ozane Sorokin. Cette femme d’une septantaine d’année va se retrouver devant un ours, en 2000, alors qu’elle se promène dans la taïga. Après avoir perdu connaissance, elle finira par revenir à elle et c’est à ce moment précis de l’histoire qu’une jeune figure féminine de la résistance dans la vallée mosane va naître dans le récit. On va revivre les horreurs subies par Blanche, séquestrée et violée dans les bureaux de la Gestapo. Nous sommes en 1944. 

Les lieux choisis par l’auteur sont à la fois fidèles et infidèles à l’histoire qu’il voulait raconter. En réalité, l’histoire de Blanche/ Ozane Sorokin, c’est en partie l’histoire de la tante de l’épouse du romancier, une certaine Eliane Gillet, évoquée dans la note de l’auteur en fin d’ouvrage (251-252). Quand Claude Donnay apprend l’histoire de la tante de son épouse, il est poussé par une intuition artistique autant par les encouragements de ses proches qui voient dans cette tragédie familiale un point d’accroche non négligeable avec son lectorat : « La tante de mon épouse était impliquée dans la résistance de la région… ça me tenait à cœur d’évoquer son histoire. J’ai utilisé certaines ressources disponibles grâce à certains groupes, notamment « Territoire de la mémoire ». Ça m’a permis de me reconnecter à un savoir qui m’avait été transmis sur la résistance. Ma grand-mère paternelle était une bonne conteuse. Elle m’avait raconté ce qu’avait été l’époque de la guerre à Ciney. Elle en connaissait un rayon sur les maquis. Par ailleurs, j’ai retrouvé, sans jamais remettre la main sur le texte,  des bribes dans ma mémoire qui venaient d’un livre que j’avais lu quand j’avais une trentaine d’années…  Un ouvrage signé Maurice Jadot sur la guerre dans l’entité de Ciney. J’y avais trouvé beaucoup de renseignements sur le siège de la Gestapo à Dinant. Ces sources-là, combinées à des témoignages issus de sites, dont je prenais soin de vérifier la fiabilité, m’ont aidé à écrire de façon précise ». 

 Claude Donnay a donc cherché à faire revivre la mémoire d’Eliane Gillet et lui a donné un parcours romanesque de haut vol. Les lieux romanesques obéissent autant à des impératifs  historiques qu’à la nécessité de laisser parler la fiction. Le traumatisme d’Ozane Sorokin l’amènera à se remémorer le camp de concentration de Ravensbrück où elle a été déportée alors qu’elle avait une vingtaine d’années. La Sibérie, c’est de la pure invention, et ça tient à l’adoration du livre de Tesson, lu et relu par l’auteur. Au final, il s’agit ici d’un roman qui aura nécessité deux années de travail à Claude Donnay: « Les recherches ont duré une année. J’ai effectué une première recherche sur Google, tout d’abord. J’y ai trouvé pas mal de témoignages de première main. Des personnes rescapées du camp de Ravensbrück qui avaient témoigné aux alentours de 1970. Certaines sont décédées peu de temps après avoir livré leur récit de vie.  Je suis tombé sur des témoignages des surveillantes du camp. Des personnages sombres de Ravensbrück, dont Dorothea Binz, sont évoqués avec rigueur historique.  J’ai relu les archives du procès. Je me suis concentré sur les témoignages du chef du camp, des médecins impliqués, etc. »

Voici un passage évoquant Ravensbrück, extrait d’Ozane,: « Une prisonnière a pu avoir des nouvelles de sa jeune sœur emmenée alors qu’elle n’était pas plus malade que la plupart d’entre nous. La pauvre est clouée sur un lit. Opérée à une jambe, sans raison, elle souffre atrocement. Selon la Blockova, il semblerait que Herr Doktor Gebhardt et son assistante, la Obserheuser, s’adonnent à des recherches sur les plaies infectées. Ils incisent la peau et les muscles de prisonnières saines pour y glisser divers débris, morceaux de verre, de bois, de métal rouillé, et de la terre, de la poussière… pour recréer les conditions rencontrées par les médecins sur le Front. Ensuite, ils enferment la jambe dans un plâtre et la laissent pourrir le temps nécessaire à l’expérimentation de nouveaux traitements aux sulfamides. » (117) 

S’agissant de Ravensbrück, Claude Donnay précise que : « Tout ce qui est dit au niveau historique est réel.  Les noms sont les vrais noms des gardiennes des camps, le nom du chien… » L’auteur a évidemment eu le tact de changer l’identité des gens de la région dont le rôle historique dans la collaboration était avéré, ceci afin de ne pas nuire à la réputation des descendants de personnes qui étaient durant la seconde guerre mondiale du mauvais côté de l’histoire. Sans rien divulguer d’Ozane, disons simplement, que le travestissement identitaire opéré par l’auteur dans ses choix onomastiques, entre dans la composition de ses personnages principaux…

Par une alternance entre les époques bien orchestrée, l’auteur fait de la nature enchanteresse du lac Baikal un contrepoids naturellement crédible à l’univers concentrationnaire, grâce à un important travail de documentation également sur les us et coutumes de Sibérie. Certaines métaphores de ce roman, qui suit d’ailleurs l’eau et les poissons en son sein de très près, donnent à penser à l’importance de briser la glace pour faire émerger la vie.  On se rappellera que pour illustrer le fonctionnement de l’inconscient, une des métaphores les plus utilisées en son temps était celle de l’iceberg… Entre celle qui évolue à la surface (Ozane Sorokin, aux abords d’un lac superficiel s’il en est et qui sert de prétexte géographique pour sonder les profondeurs de l’histoire…) et ce qui se trouve enfoui en elle (Blanche et le traumatisme), on a la nécessité d’une griffe assez définitive dans le vif du sujet, et c’est là, toute la force de frappe de la patte de l’ours dans l’histoire. La patte de l’auteur, elle, est là dans le mélange entre réalité historique et fiction. Claude Donnay est pourtant tout l’opposé de Sylvain Tesson. S’il fait voyager son lectorat, il n’est pas voyageur pour un sou et revendique même un côté casanier…   

Les connaisseurs de l’œuvre de Claude Donnay retrouveront certains thèmes déjà abordés par l’auteur dans ses précédents textes. La violence qui avait pu choquer certains lecteurs dans On ne coupe pas les ailes aux anges, on la retrouve dans Ozane, mais avec un maniement de l’ellipse digne d’intérêt, qui m’a parfois fait songer au texte de Jean Cayrol lu par Michel Bouquet dans Nuit et brouillard. L’inclination naturelle à la poésie, et plus généralement à l’écriture, qu’ont certains personnages d’Ozane, et que on l’appréciait déjà dans La route des cendres, ainsi que dans L’heure des olives ravira les lecteurs des recueils poétiques de l’auteur… 

Camille LOIVIER, Nature en décomposition, Backland éditions, 116 pages, octobre 2024, 17€


Camille LOIVIER, Nature en décomposition, Backland éditions, 116 pages, octobre 2024, 17€


 « on nage la bouche ouverte dans la vase

on se souvient d’avoir été bercée

la douceur furtive de l’eau est celle

d’une queue de belette passant sous le nez du dormeur

(je ne sais pas ce que tu veux

tu ne cesses de t’écouler – )

alluvions et têtards ensevelis dans la vase

y étouffent sans bruit

– quel dommage de ne pas les suivre sans retour … ») (p.62) 

 Le titre de ce recueil de poésie « Nature en décomposition » pourrait, à tort, faire penser à un cri d’alerte écologiste (sur une nature déréglée par la pollution, et y perdant son ordre), ou à une observation d’agronome ou de simple promeneuse sur la putréfaction locale – par l’âge, les saisons ou les intempéries – d’un mince ou large biotope, mais (même si l’auteure, semble-t-il, jardine ou herborise volontiers), pas du tout ici ! La décomposition même du livre en « éléments » (sept « cycles », ici des pierres, du bois, de l’eau … jusqu’au feu et à l’air) signifie donc nettement : une analyse de la nature (en ses caractéristiques dominantes, en ses aspects matériels majeurs) – mais comme dramatisée (« décomposition » n’est pas neutre, et on sent comme une gêne ou un prix à payer dans la réduction de la complexité naturelle à ses forces et formes simples). La « décomposition d’un visage », par exemple, dit tout autant la division observatrice des traits par un portraitiste avisé que leur altération par une situation troublée. Pour le dire familièrement, affronter, épingler et disséquer la nature quand on n’est ni Linné, ni Lavoisier, ni Tarzan (ni même Lucrèce ou Spinoza) est périlleux : si la nature ne se déduit pas plus que la vie, c’est que chacune des deux découle, non d’un principe, mais d’elle-même. Et si elle ne s’analyse pas plus aisément que le temps, c’est que, comme lui, la nature se recompose indéfiniment et aussitôt elle-même ! D’ailleurs, « nature » en général veut dire aussi bien « essence » que « jaillissement », et elle est donc – promesses d’une difficulté redoutable – aussi bien principe de son propre écoulement que simple passage de ses raisons d’être. Mais notre poète, intègre et subtile, sait tout ça, et ce qu’elle se propose d’écrire connaît ce double constant défi de circonscrire ce qui s’échappe, et comprendre ce qui se relance. Et, de fait, rien de ce qu’on lit dans ce dense recueil ne prétend suffire, sans jamais pourtant renoncer à avancer. Comme « traduire« , dit quelque part Camille Loivier (elle-même traductrice), « est comme une lecture en trois dimensions » – car il y faut déchiffrer à rebours le flux des mots jusqu’à leur source, pour qu’ils sachent rejaillir en une autre langue – « décomposer » la nature,  c’est la faire revenir d’où elle vient pour qu’elle redéploie, au ralenti et comme à neuf, son style d’advenue. Voilà sa marche, son épiphanie farouche et tremblée.    

   Que trouve donc la poète dans cette « décomposition » de la nature ? Une vie plutôt minérale et végétative qu’animale (malgré un ours, une belette, un crapaud que déloge une bêche et quelques oisillons plus morts que vifs). Pas d’humains. C’est que l’affect qui règne ici est sentiment, plutôt qu’émotion ou passion : il n’existe pas d’émotion végétale (car réagir intensément à ce qui trouble suppose une sensori-motricité), et les passions ne sont qu’humaines (l’émotion de peur est animale, mais la passion est émotion du désir même, comme la jalousie est peur d’être trompé, l’ambition peur d’être devancé ou l’avidité peur de manquer…). La plante n’a certes pas de sentiments, mais tout sentiment (comme la confiance, l’anxiété, la tendresse, la rancune …) suppose d’être constamment exposé à quelque chose, de se  sentir participer à un milieu de vie ou en être exclu, d’être dans la lenteur d’un retentissement positif ou négatif – ce qui est l’être-au-monde végétal même. Et, par exemple, tout le recueil déploie comme une anxiété de longue haleine, buissonnante, ramifiée, une sorte d’anxiété sûre de sa prévalence, voire de son bon droit ! Extraits d’anxiété, qui parlent d’eux-mêmes :

« ne faut-il pas exorciser une maison

avant de lui donner son sommeil » (p.96) 

« les dieux sont des morts qui s’éloignent dans le vent

ils longent les murs

on les fuit

ils ont le goût amer du passé

chaque jour il faut se cacher

éviter leur regard à l’aube

avant qu’ils ne s’endorment … » (p.98)

« … montagne qui erre en moi, qui rampe en moi

(je coupe à travers)

montagne rasée

sa tête, son crâne (…)

quelqu’un arrose

j’entends le bruit de l’eau

et encore l’odeur de brûlé

la poussée d’une autre montagne » (p. 101)

  Et c’est avec tous les moyens qu’elle rencontre, en elle comme hors d’elle, que la poète sent médiumniquement la vie s’ouvrir ou se fermer à elle, et la substance des choses se sauver ou se perdre. Tous moyens du bord : son oreille (p.15), qu’elle colle aux pierres pour y déceler des sortes d’échos fossiles, et « la dilatation de leur corps comme un murmure ». Ses yeux (p.87), qu’elle ferme soudain pour que le ciel étoilé tombe au sol d’un coup ! Sa voûte plantaire même (p.86) :

« ce n’est pas encore l’obscurité

mais presque

pieds nus je reconnais la direction des racines

ma plante se courbe au-dessus de leur courbe

(je n’existe qu’à ce moment-là) »  

 Mais encore une cuiller (p.77), une hache (p.44), une manivelle de pompe Japy (p.68), et même une brosse à dents (p.83) :

« dans ma bouche

frotte la brosse à dents en écrasant les poils« 

La bouche, omniprésente, car en elle les éléments à la fois boivent et sont bus. La présence de choses de deux côtés de la peau obsède la poète, comme la hante être des deux côtés de l’eau à la fois :

« l’eau pénètre les bottes par l’intérieur

peu à peu

peau contre peau

l’eau du corps

et l’eau hors du corps

se rejoignent » (p.62)

et :

« car, si fraîche, on boit l’eau dans

laquelle on se baigne

nous imprégnant des deux côtés de la peau » (p.57)

car la vie même n’est qu’une eau compartimentée, boostée, se relançant elle-même, se « rongeant de l’intérieur » (p.77) pour se sauver de sa propre noyade. Le vivant est mystère d’une eau manoeuvrant sa propre décomposition pour se reformer toujours autrement. Ainsi fait la nature entière, pressent et suggère Camille Loivier, qui prête sa voix heurtée, profonde et fragile, à cette souveraine indéfinie recomposition. Poète aux si singulières postures (ici, la lumière lui fait un croche-pieds (p.28); là, une ombre appuie sur ses omoplates (p.86); là encore, l’onirisme est extraordinairement présenté comme l’impérieux phototropisme du pauvre, du démuni du jour: 

« tout tombe quand vient le soir

j’enfonce la pédale de sourdine (…)

je cherche encore

les rêves sont le seul lieu où il fait clair

mais il faut leur céder » (p.90)

 Voix qui nous convie, en quelque sorte, au bivouac onirique de sa si étrange nostalgie (tant d’existences laissées en suspens, avant nous, dans le courant universel !)  :

« Le rêveur vit dans un passé qui n’est plus uniquement le sien, dans le passé des premiers feux du monde« , écrit  ainsi Bachelard (cité p.95) 

Le même (car le monde de cette poète fait penser à un rare trio que Bachelard formerait avec Dickinson et Tarkovski !), qui se serait adressée à elle, certainement, ainsi : « Il faut guérir l’âme souffrante; et d’abord débarrasser l’âme des fausses permanences, des durées mal faites, la désorganiser temporellement« . 

 Trouver la vraie succession de nos états en extirpant celle, seulement consciente ou officielle, de nos images, c’est ce que fait l’humble et intrépide Camille Loivier, en « personne bien née » (à elle-même !), comme dirait Valéry (dans sa « Petite lettre sur les mythes ») :

« Il n’est point de personne bien née qui manque, chaque matin, à retirer de ses propres gouffres quelque énormité abyssale, quelque poulpe de forme obscure qu’elle s’admire d’avoir nourri« 

Et qu’elle nous décompose ici avec succulence.