Marie–Hélène Prouteau, Paul Celan, Sauver la clarté, Préface de Mireille Gansel, Éditions Unicité, 142 p, format 15X21cm, 14€.


Marie-Hélène Prouteau fréquente Paul Celan, depuis longtemps. Hormis la lecture assidue de son œuvre, elle a signalé les traces que le poète a laissées dans certains lieux cardinaux pour elle. Brest, visitée par Celan, Brest et les blessures encore vivaces de l’après-guerre qui ont provoqué une sorte d’éveil au désastre de l’enfant Marie-Hélène. 

Mais d’autres contrées, d’autres villes, frappées par la guerre, situées en Europe et au-delà, ont imprimé leurs lots de ruines, dans l’esprit de l’auteure, au milieu desquelles la catastrophe de la Shoah ; ici le lien avec Celan se passe de commentaire. Sur ce terreau, germera une partie de son œuvre littéraire, la fabrique de sa sensibilité à la désolation, au broiement des vies, toutes choses en correspondance avec l’œuvre de Celan et sa terrible biographie. Marie-Hélène Prouteau marquera ce compagnonnage, en empruntant une expression du poète, le cœur une place forte2 , pour intituler un de ses ouvrages3 : sa propre quête de l’expérience familiale, durant la Grande guerre, une histoire de petites gens posant des gestes d’humanité, au milieu de l’inhumanité.

Cette fois, elle a choisi d’actualiser la présence de Celan, à ses côtés, de la consacrer pleinement, de partager l’approche personnelle qu’elle a forgée, au terme de cette longue fréquentation. Ce faisant, Marie-Hélène Prouteau ne compte pas rejoindre la société académique ; elle précise qu’elle ne vise pas «(…) l’approche pointue des études universitaires, érudites et herméneutiques ». Sa visée est toute autre : mettre au jour une dimension peu envisagée de l’œuvre, au moyen de la conversation exigeante et féconde qu’elle a instaurée avec le poète.

Au fronton de sa lecture de Celan, Sauver la clarté ; c’est la lumière qui s’annonce, proposition aux allures de paradoxe ou bien désir réparateur, au regard de la connotation première de l’œuvre du poète, confinée dans les ténèbres. 

Alors, l’auteure circonscrit une séquence et un espace jalonnés de moments, d’évènements, d’œuvres et de poèmes évidemment. Une période dans la vie et l’œuvre du poète qui court des années 1960 à 68. Une zone sensible où lieux, circonstances, affects et créations nourrissent le dialogue que Marie-Hélène Prouteau a noué. L’auteure dessine autour des poèmes ou des lettres du séjour breton  de 1961, une constellation de sensations qui manifestent le répit, le plaisir éprouvé, parmi la nature et la compagnie d’ombres amies. À l’autre extrémité du chemin envisagé, Mai 68 à Paris, qui entraine Celan dans ses manifestations, le cœur tendu d’espoir vers le printemps de Prague. 

Le Finistère, Paris, deux étapes récurrentes dans la géographie du poète déraciné. La déambulation poétique de Marie-Hélène Prouteau arpentera ces lieux et bien d’autres, en les peuplant d’un monde de noms, amitiés d’écriture, intimités fraternelles jusqu’à la traduction. Elle restitue et recompose, ajoutant sa part d’imagination, la société dense dans laquelle baigne l’œuvre de Celan. Les liens entre les textes et les auteurs, les lieux et les époques animent ce monde des figures de Mandelstam, Kafka, Benjamin et tant d’autres. L’ouvrage de l’écrivaine est riche de sa propre érudition. 

Des images aussi, motivent les haltes de Marie-Hélène Prouteau, relancent les évocations par leur puissance propre. Ainsi, de la fresque de Leyde de Jan Willem Bruins, œuvre d’art public, qui disperse des poèmes de toutes provenances, sur les murs de la ville. « Après-midi avec cirque et citadelle »,  écrit à Kermorvan, est l’un de ceux-là. Celan demeure ici comme chez lui, présent à ce milieu multilingue et cosmopolite. Le poème mural fait signe à l’auteure  parce que le texte s’est fait image et réjouit sa sensibilité picturale, s’expose naturellement dans la Hollande de Rembrandt, cher au cœur de Celan – il a dédié un poème à l’un de ses autoportraits –  ou encore, la Hollande des peintres modernes qui lui importent également. Ces Pays-Bas, refuge du savoir et de la liberté, depuis la création de l’université européenne jusqu’aux penseurs pourchassés, en passant par Spinoza ; toutes significations que Marie-Hélène Prouteau fait circuler, à la façon d’un va-et-vient, entre Celan et elle-même, par le truchement d’une carte postale qu’il a envoyée à son fils, en 1964. 

Une autre œuvre plastique encadre l’ouvrage : la fresque de Giuseppe Caccavale, peinte sur la voûte du salon de la résidence étudiante Concordia, rue Tournefort –  la rue où Celan réside en 68, à proximité de la rue d’Ulm où il a enseigné. Ici, l’œuvre est circulaire, bleue et entraîne le poème « Du fond des marais4 », dans son mouvement perpétuel. Une spirale dont Marie-Hélène Prouteau décèle la charge d’espoir, rappelant le lien de ce poème avec l’expérience concentrationnaire du travail forcé, englué dans la boue du marais. « Cette vision marécageuse, Celan l’accueille pour la contrer immédiatement à l’orée du poème : «  Du fond des marais monter », dit-elle.

Autre nœud de la rencontre : la résistance contre le totalitarisme. Une fois le nazisme défait, la catastrophe stalinienne pèse de tout son poids, de tous ses crimes. D’où la célébration par Celan des « contre-paroles ». Dans le Méridien5, le « Vive le roi ! » de la Lucile de Büchner illustre le propos : on imagine aisément combien l’évocation de ce cri a fait rugir les communistes de l’époque ! Ô surprise, je sors à peine de la lecture de « Les dieux ont soif », d’Anatole France; une autre Lucile, une même en vérité, jeune prostituée, fait acte de courage et de liberté, en s’écriant « Vive le Roi », face à l’échafaud ! Je fais effraction dans le jeu des correspondances dont le livre est tissé… Marie-Hélène Prouteau tient étroitement liées les amitiés poétiques, linguistiques et politiques qui habitent Paul Celan : Mandelstam, Pasternak, Akhmatova… hormis leur importance, dans la période envisagée, nul doute qu’elle y trouve un écho à ses propres engagements auprès des dissidents du communisme réel.

Il faut revenir au motif apparent, ce que nous avons appelé la « réparation » : mettre en exergue, « sauver la clarté »,  la faire rayonner, parmi le paysage de désolation qui semble résoudre l’identité de l’œuvre de Celan et celle du  poète lui-même. Car enfin, dans l’après-coup, Celan ne présente-t-il pas une vie close comme un poing fermé, entre le crime de 1942, blessure incurable de l’assassinat de ses parents et du peuple juif, et la mort qu’il s’est donnée, en 1970 ? Une ligne de vie parfaite, si l’on ose dire, avec sa logique écrite, imparable. Pourtant, la vie, évidemment, ne s’est pas conformée à une  telle parenthèse monolithique. Les éclats de lumière que Marie-Hélène Prouteau a relevés, scrutés, se sont bien manifestés. La « période bretonne » du poète l’atteste, moment de détente heureuse.

Bien sûr, au cœur des ténèbres rayonnent aussi la lumière ou son espérance ; la tradition juive fait de cette ambivalence un puissant ressort. Pour sauver la clarté, le travail de Marie-Hélène Prouteau, s’arrime à des circonstances réparatrices, dans la vie du poète, nourries par les relations d’amour, familiales et extra-familiales : Gisèle, Eric l’enfant, et d’autres, amantes ou amies, comme Nelly Sachs, particulièrement envisagée ici. Mais en traçant le réseau des filaments de lumière, jusqu’à la capacité de Celan « de faire rayonner sous les méridiens célestes la clarté d’un reflet d’or. », l’écrivaine ne mésestime jamais la dualité qui travaille le poète. Au fil des pages, en empathie avec le tourment à l’œuvre, elle s’attache à faire coulisser les ténèbres et la clarté. Ainsi, elle relève dans l’adresse à l’enfant, pour qui il « coupe le bambou », la proximité établie par Celan avec le travail forcé au camp : « Kermorvan, Tabaresti, à l’aplomb du méridien, l’image nous rattache au corps du monde, en ses horreurs comme en ses émerveillements. »  Elle ne néglige pas non plus qu’en 1961 Celan est traversé par l’onde de choc du Procès Eichmann ; il y répond, si l’on peut dire, par les Aphorismes de Kermorvan6,

Une sorte d’inscription géographique s’attache à Celan, suivie par Marie-Hélène Prouteau. qui sème, au fil du texte, une suite de poèmes importants. La carte ici dressée s’étend bien au-delà de la Bretagne, de la France, pour pointer à multiples reprises, vers l’Europe orientale, balkanique d’où vient Celan. Celle-là même avec laquelle l’auteure a tissé ses propres liens, et même posé des actes, dans les années 70. De quoi fabriquer une trame aux fibres multiples et entrelaçant différentes temporalités du passé. Mais l’opérateur décisif, essentiel, la raison d’être de la mise en relation, c’est l’écriture. La trame géographique dessine des proximités qui fournissent le prétexte et le contexte à la liaison, au ralliement par l’appartenance à l’histoire européenne mais aussi, et sans doute principalement,  à la poésie. 

La poésie s’entend ici, dans l’acception que Celan a formulée, grâce à la figure du méridien.  Le méridien signifie bien davantage qu’une figure géographique ; il représente un mobile, celui de l’aller-retour, comme défini par Celan : 

« Je trouve quelque chose — comme la parole — d’immatériel, mais de terrestre, quelque chose de rond, qui revient sur soi en passant par les deux pôles et en traversant même au passage, amusons-nous, les tropes des tropiques : je trouve… un méridien. »

Le mobile, compris aussi bien comme le but que comme le mouvement pour l’atteindre, vise à revenir au point de départ, à condition d’avoir suscité des rencontres :

« (…) parmi tant d’autres chemins, des chemins sur lesquels la parole se fait voix, ce sont des rencontres, les chemins d’une voix en route vers un toi qui entende …) ». 

Ces mots de Celan éclairent l’œuvre de Marie-Hélène Prouteau. « Paul Celan – Sauver la clarté » qui tisse précisément la rencontre, du côté de celle qui a « entendu ».  

Puis, la géographie et ses quelques repères, va bien vite se compliquer, voire se dérober ; nous serons tenus d’embrasser, dans le même mouvement, son antonyme ; à savoir, l’impossibilité d’inscrire des noms, des lieux, sur une carte effacée. La disparition convoquée recèle en réalité la matrice du poème, selon Celan, mouvement d’arrachement au non-lieu, dont le souffle se situe entre le « déjà-plus » et « l’encore ». Et c’est précisément, dans cet espace intermédiaire que s’insère l’élan de l’écriture, temporalité particulière de l’ouverture poétique, où Marie-Hélène Prouteau inscrit son compagnonnage avec Celan ; plutôt qu’écrire au sujet de Celan, elle choisit d’écrire avec Celan, à ses côtés. Sa voix propre se fait entendre, en toute liberté, sans le frein que pourrait inspirer la révérence au poète, ce géant. Tout ici procède, déambule au cours d’une libre association, autrement dit par la libération d’associations créatrices pour l’écrivaine.

Politique, résistance, poésie… Pour Celan, la poésie avant tout constitue le lieu de la résistance, pour instiller peut-être la consolation, surtout pour faire retentir l’irréparable. Forte de cette perception, l’auteure tente par son propre chemin d’écriture de percer, de suggérer le souffle qui porte la création de Celan, dans telle circonstance ou tel poème. Vagabondage, au sein d’un territoire précis de la production du poète où elle pose les cailloux blancs qui orientent, donnent sens au parcours, celui de Celan et le sien propre. Instants choisis de vie ressuscitée, rencontre en actes de parole. 

Échos, signes, résonances, coïncidences, ricochets, le processus déployé par Marie-Hélène Prouteau creuse, rebondit, jusqu’à faire éclore le motif. Par les moyens de cette dérive, par le biais de sa profonde empathie, elle nous invite à côtoyer Paul Celan, à lire et relire ce poète essentiel. Sa prose poétique, libre de tout didactisme, trace les voies qui font rayonner les paroles de Celan, poèmes ou correspondances. On ressort éclairé.e.s du voyage.bre de tout didactisme, trace les voies qui font rayonner les paroles de Celan, poèmes ou correspondances. On ressort éclairé.e.s du voyage.


  1.  Paul Celan – Sauver la clarté, Préface de Mireille Gansel, Éditions Unicité, 4ème trimestre 2024. ↩︎
  2.  « Après-midi avec cirque et citadelle », recueil La Rose de Personne.
    ↩︎
  3.  Le cœur est une place forte, La part commune, 2019.
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  4.  « Du fond des marais », recueil posthume des poèmes de 1968.
    ↩︎
  5.  Conférence de réception du prix Buchner, 1960, Darmstadt.
    ↩︎

Hommage à Paul Louis Rossi (1933-2025) par Marie-Hélène Prouteau Médiathèque Jacques Demy Nantes, 6 mars 2025.

Paul Louis Rossi @https://bibliotheque.nantes.fr/actualites/hommage-a-paul-louis-rossi/

Hommage à Paul Louis Rossi (1933-2025) par Marie-Hélène Prouteau, Médiathèque Jacques Demy, Nantes, 6 mars 2025.


Je voudrais intervenir ici en tant qu’écrivaine pour dire la part de reconnaissance qui est la mienne envers Paul Louis Rossi. Je l’ai rencontré à Nantes à la bibliothèque de la Maison de quartier du Vieux-Doulon en 1994, puis, en janvier 2008, pour l’hommage à Julien Gracq, salle Paul Fort. À ce propos, avec la disparition de Paul Louis Rossi après celles de Gracq et de Michel Chaillou, c’est un moment de l’histoire littéraire de Nantes qui s’en va. 

Bien avant ces dates, ma première rencontre fut livresque avec Nantes paru chez Champ Vallon en 1987. Dans l’émotion de découvrir ces choses mémorielles si subtiles de son enfance nantaise. La cloche du campanile de Sainte-Croix, rappelant celle de l’église de Venise visitée, jadis, avec son père. Ou encore, certains jours, l’« odeur de café ou de vanille », ces petites résurrections du corps vivant de Nantes et de son histoire portuaire, restituées dans la chair des mots. Paul Louis Rossi est ce rêveur éveillé. Sur ma page facebook où je lui rendais hommage à sa mort, Pierre Michon a ajouté ceci : « Paul Louis Rossi. Le plus délicieux des hommes, le voilà dans les étoiles. Il y était déjà ». 

Je retrouve bien là l’être-poète et l’effet qu’a produit sur moi la lecture de cet ouvrage Nantes en 1987. Combien cette prose tranchait alors, dans le formalisme du paysage littéraire marqué par Tel Quel ! Il fallait oser cette écriture du fragment en absolue liberté. Accueillant une parole de Bernanos des Grands Cimetières sous la lune à propos des trafiquants d’esclaves. Captant cette extase auditive, je le cite : « Ce carillon italien dans une Ville humide de l’Ouest / comme une couleur à nos yeux qui délivre quelque chose de vif, d’allègre, et de presque neuf ». 

Un regard sur le monde, teinté d’onirisme, c’est la manière toute personnelle de Paul Louis Rossi. Liée à une expérience sensuelle et langagière qui joue sur la magie des langues, le breton, comme Le Queffelec, nom de sa grand-mère maternelle, l’Anse de Goulven ou bien évidemment la langue italienne, pour la musique et la peinture avec Fra Angelico, Artemisia Gentileschi. Qui joue sur l’espagnol « casida ». Ou sur les noms savants de la botanique. Comme cette phrase merveilleuse : « Je voulais revoir un fossile du crétacé que l’on nomme Lytoceras ». Et qui nous parle aussi d’« usines de construction de locomotives », de « gare de triage du grand Blottereau » et d’ usines de chocolaterie. Proust a capté la beauté imaginative des « noms de Pays », Paul Louis Rossi a donné leur dignité à ces noms du paysage industriel et ouvrier.

Une telle qualité de correspondances, d’analogies m’enchante, c’est la poésie même. Pour Paul Louis Rossi, tout communique, la géologie, la peinture, la musique, l’Histoire avec ses noirceurs. Comme chez Marguerite Yourcenar qui m’inspirait mes premières études littéraires publiées dans ces années 80 – mais bien différemment. Tous deux ont nourri ma propre écriture. Mon livre, La Ville aux maisons qui penchent en porte quelque trace. On écrit parce que d’abord on a lu et aimé, dans une sorte de trame mosaïque. 

Il y a chez lui une évidence poétique de Nantes, comme Berlin en a une chez Walter Benjamin ou Naples chez Erri De Luca. Cela tient aux multiples présences humaines qui habitent sa ville, aux antipodes de celle de Gracq. Y passent les ombres d’André Breton, de Pierre de Mandiargues et une foule de figures picaresques, telle la mythique Isadora Duncan, en bateau sur le Nil, dialoguant avec l’artiste anarchiste Jules Grandjouan.

Pour finir cet exercice d’admiration, je voudrais évoquer les peintres, ses « alliés substantiels », selon la forme de René Char. Je me souviens avec ferveur de ce que Paul Louis Rossi écrit sur Lamber Doomer, sur William Turner en son voyage sur la Loire. Et des pages des Ardoises du ciel sur François Dilasser, son ami, le peintre finistérien qui peint des sortes de Kachina, ces poupées de la mythologie Hopi amérindienne.

La poésie est le creuset créatif des connexions et des méridiens. Merci à Paul Louis Rossi qui a su trouver pour nous le souffle et les mots pour ouvrir cet ample imaginaire analogique.

©Marie-Hélène Prouteau

Michel Damar, La vie en tout sens, recueil de haïkus et quatrains, Namur : Les éditions namuroises, 257 p, 2025.


Si la raison nous éblouit avec une pseudo-vérité, le réel est autre, changeant, multiple et irréductible à ce que la raison nous en dit. Ainsi, nous avons beau projeter nos opinions sur « ce qui est », rien ne changera fondamentalement. Vivre, c’est avant toute chose respirer et prendre conscience d’une coexistence constante ; nous avons voix au chapitre du monde et c’est déjà bien.

Dans ce livre, Michel Damar pose sur les choses et les lieux un regard qui accueille, ne juge ni ne condamne. On est ici en présence d’une poésie qui appelle la vie en nous, nous invite à aimer ce qui est et devient tout en acceptant cette part d’ombre et de lumière qui rythme nos jours. Ici, tout contribue à attiser la présence à soi, aux autres et au monde, à remettre en question le caractère définitif de la réalité, à nous rapprocher du mouvement incessant de la vie voire à nous rappeler subtilement l’expérience première de la beauté et de l’étrangeté du monde.

Parmi les thèmes majeurs du livre, citons, la nature, la spiritualité, la solitude, le chaos du monde, les lieux proches voire le silence (« le silence, c’est le vase où recueillir l’instant/Guillevic). À travers ce livre, le poète laisse la vie, plus vaste que nos vies, prendre la parole, donne à voir un aspect des choses qui nous avait échappé et nous invite subtilement à entrer dans la chair de ce qui chaque jour nous tire avec les cordes de sa chaude lumière ; à travers ce livre, rehaussé par la présence de nombreuses et superbes photographies (dont la plupart sont l’œuvre de l’auteur), le poète met au jour avec brio une forme de beauté qui nous élève parce qu’elle ne s’explique pas.

Une eau profonde s’écoule
Indifférente au sort des hommes
mes yeux se perdent en elle
enfin nos pensées s’évanouissent

                           *

Cendres dispersées
Un parterre fleuri
de tendres gestes

Nicolas de Mar-Vivo, L’Oreille absolue, Roman, Éditions Edern, 246 pages.


Désorientés, vous risquez d’être complètement désorientés par ce livre qui commence par : Le livre que vous tenez n’est pas de moi. Si j’ai décidé de le publier sous mon nom, c’est après mûre réflexion. Donc, si j’ai bien compris, voilà un auteur qui se sert, en toute impunité, d’un récit qui lui a été remis – offert dirons-nous – qu’il n’a pas écrit mais qui a été écrit par un autre et cet autre, sorti de nulle part, est, tenez-vous bien, un enfant de 10 ans.

Et quel enfant ! En bagarre avec les adultes et en premier avec ses parents, riches héritiers mais surtout artistes, qu’il accuse de l’avoir mis au monde. Je n’ai rien demandé nous dit-il.

Ma famille est d’une banalité confondante puisqu’elle est composée de cinglés, tous un peu artistes, tous un peu excentriques, comme vous et pas moi ?

En bagarre contre ses camarades au collège qui pratiquent l’asservissement à un chef, bellâtre et tout puissant, et qui n’ont aucune idée de ce que peut être la liberté de pensée et la véritable amitié. Première déception amoureuse mais réconfort de ses deux vrais amis, Medhi et Nicolas (Tiens !) qui partagent ses idées sur la famille et la société.

Et c’est en effet une critique acerbe de notre société d’égocentrés, de méprisants, de prétentieux, société de consommation, de loisirs faciles, de petites et grandes lâchetés et j’en passe, que Nicolas de Mar-Vivo nous délivre avec humour par la bouche ou plutôt la plume de Louis (il a cessé de parler à la mort de son petit frère Antoine) qui écrit ces mémoires sur un téléphone portable, car, contrairement aux apparences je suis de mon temps nous dit-il. Lui qui lit les Mémoires de Saint Simon en édition Pléiade et s’interroge sur la notion de doute chez Descartes.

Si vous n’imaginez pas possible qu’un enfant de cet âge soit déjà le sage et le penseur qu’il nous dit être, ne lisez pas ce livre. Par contre s’il vous reste de l’enfance le goût de l’aventure, y compris littéraire, la curiosité et l’esprit de liberté alors dévorez cet ovni à la fois drôle et caustique.

Et puis comme dit le jeune Louis :

Une chose est sûre, depuis notre enfance on nous raconte des salades. Nous avons droit à des variétés différentes, parfois, mais cela reste des salades. Les adultes nous mentent, sur à peu près tout, et personne ne veut le reconnaître.

Pourtant, c’est très simple : le mensonge s’entend. Il suffit de prêter l’oreille. Et  je l’ai absolue.

Louis n’est pas un adulte mais un enfant alors nous pouvons le croire. Par contre j’avais oublié de vous dire qu’il avait aussi l’oreille absolue

Mêmes, Un Richelieu de Marie Sellier, Maison de négoce littéraire Malo Quirvane, Collection XVIIe, 2024, 48 pages, 10€. 

Mêmes, Un Richelieu de Marie Sellier, Maison de négoce littéraire Malo Quirvane, Collection XVIIe, 2024, 48 pages, 10€. 


La Maison de négoce littéraire Malo Quirvane trace son sillon de façon indépendante, en liberté grande. Sous le beau vocable de « négoce littéraire » elle se place dans le registre d’un singulier commerce qui lui a permis de découvrir de vraies pépites. Elle se spécialise dans la publication de textes courts qui nous font quitter le bruit du monde. 

Avec la Collection XVIIème, la maison d’édition demande à des écrivains de se rendre au musée du Louvre, d’y choisir une œuvre peinte au XVIIème siècle et d’écrire un texte autour de ce tableau. Ici l’écrivaine Marie Sellier, devant la toile figurant le cardinal Richelieu par Philippe de Champagne, a eu un vrai choc en reconnaissant quelque chose de sa grand-mère maternelle. 

Ce court texte Mêmes opère un rapprochement insolite et d’abord déconcertant entre le grand serviteur de l’État à l’âge classique et la grand-mère Édith S. née M. dans une famille de grands capitaines d’industrie. Quoi de commun entre Édith et Armand Jean, le prélat de province à l’ascension fulgurante, devenu évêque à 21 ans puis surintendant de la maison de Marie de Médicis et ministre de Louis XIII

Tête menue,

nez tranchant,

teint jaune,

ce visage, votre visage,

fiché au sommet d’un bouillonnement  d’étoffe

rouge et de dentelle fine

Dans ce double portrait, Marie Sellier décèle les détails par le menu, comme au travers d’une lentille d’optique : le visage, le nez, les mains décharnées et osseuses, les traits physiques d’un corps délabré. Elle capte ces signes au vol en habituée, elle qui a produit des écrits et des films documentaires sur de nombreux peintres ou sculpteurs. Son regard se glisse dans le portrait en majesté de Philippe de Champaigne, le peintre du baroque janséniste apte à saisir les « vanités ». Il le rapproche du tableau du Cardinal sur son lit de mort, exposé de temps en temps, au palais Conti, pour rappeler aux grands immortels celui qui créa la célèbre institution. Marie Sellier aime ainsi retrouver, jusque dans la mort, la ressemblance du Cardinal et d’Édith qui en aurait été flattée. 

Car Marie Sellier met en péril ce qui est de la pose et de la grandiloquence. Elle souligne chez les deux personnages le souci mondain du paraître, du prestige et des marqueurs sociaux, elle en voit la face cachée, la mesquinerie et l’ambition au plus haut point. Point d’image sacralisée ici d’Armand Jean ou d’Édith.

C’est une écriture caustique, au scalpel, parfois, poétique souvent, qui se déploie dans ces pages. Marie Sellier manie la liberté inventive de la langue, tel le savoureux passage en revue des chapeaux des deux personnages depuis la « barrette » cardinalice jusqu’au « bibi » grand-maternel. Elle offre l’alliance inattendue entre le beau style à l’imparfait du subjonctif et la comptine enfantine qui, avec facétie, s’amuse de la « barbichette » du célèbre prélat. Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe connu, repris par Hegel.

Dans ces pages, perce, on l’aura compris, un regard sans concession. Mais aussi, par moments, le regard de tendresse de la petite-fille qui a repéré une douleur chez cette singulière grand-mère et se revoit lui caressant le front pour soulager ses maux de tête. Encore un point commun avec Armand Jean, « la souffrance en partage /celle de l’âme comme celle du corps ». Dans Mêmes, Marie Sellier fait descendre de son piédestal le grand ministre en « cappa magna » pourpre de Philippe de Champaigne, décapant au sens propre la figure d’apparat des livres d’école primaire. Elle l’humanise de son regard vivifiant, tonique, en le rapprochant de celle « dont le ministère ne dépassait pas le champ de l’intime, dont les emportements ne faisaient trembler que tes proches, alors que ton célèbre alter ego semait la terreur en Europe ».

L’écrivaine déroule ici par petites touches un destin féminin corseté de fille de la bourgeoisie, d’une lignée des industriels des Houillères de Dombrowa, confinée traditionnellement à l’intérieur et à la maison, les études étant interdites aux filles. Édith S., mal aimée de sa mère, en garda-t-elle cette extrême dureté pour ses enfants et ses petits-enfants ? Le souvenir de Marie vibre encore de quelque geste vif pour une note écorchée au piano. Mais elle a de l’affection pour cette personnalité forte, peu commune. Marie Sellier ne montre-t-elle pas cette « petite bonne femme » capable de faire sortir son mari du camp allemand où il était prisonnier de guerre ? Et puis, la compassion de la petite-fille écrivant pointe lorsqu’elle évoque le drame secret de cette femme qui, lors d’un accident de voiture, a malencontreusement écrasé les jambes de sa mère. Drame déjà abordé dans un précédent livre, Le Secret de grand-mère, album illustré pas Armande Oswald, paru au Seuil. Comme si, inscrit dans la mémoire familiale, ce drame n’en finissait pas de retentir.

Le texte se clôt sur un memento mori émouvant où Marie Sellier prend conscience que l’oubli des deux personnages est inéluctable. Tant pour l’homme-effigie des billets de banque désormais obsolètes que pour la photo grand-maternelle perdue dans les « naufrages des maisons de famille » que plus personne ne saura reconnaître. Mais ses mots d’écrivain, associés au pinceau de Philippe de Champaigne, Marie Sellier sait qu’ils attesteront de la vie passée, tel est le pouvoir de l’art de laisser pour l’éternité la marque indélébile d’une émotion vraie